L'OPIUM

Les Javanaises avaient remis à chacun de nous une pipette bourrée d'une pâte verdâtre; surgi d'entre les tapisseries, un noir, tout de blanc vêtu, nous avait successivement allumés aux braises ardentes d'un réchaud d'argent; et, couchés en demi-cercle sur des coussins et des tapis d'Asie, la main accotée à des carrés de velours persan ou de soie brodée, nous fumions maintenant en silence, tous singulièrement attentifs aux progrès de l'opium.

L'atelier, tout à l'heure si bruyant, était tombé dans le recueillement. Sur un signe d'Ethal, les mains agiles des Javanaises avaient déboutonné nos gilets et entr'ouvert nos cols de chemise pour faciliter la marche du poison. J'étais couché tout près de sir Welcôme. Maud White, dont la taille libre oscillait sans contrainte sous son péplum de velours noir, fumait, allongée auprès de son frère. Les Anglais formaient un groupe à part, déjà moins bruyant sous l'oppression montante du narcotique.

Restée assise sur son fauteuil, droite et gainée dans son armature de pierreries, la vieille duchesse d'Altorneyshare, seule, assistait, mais ne fumait pas.

Sa pipette à la main, Ethal s'attardait encore dans des allées et venues, donnant des ordres; on avait éteint tous les cierges. Deux seuls avaient été remplacés et rallumés, qui flambaient haut au milieu de la pièce; ils brûlaient aux deux coins opposés d'un tapis étalé là; le nègre y effeuillait toute une pluie de fleurs, puis se retirait.

Ces cierges et ces pétales! on aurait dit une veillée funèbre. La fumée de nos pipettes montait en spirales bleuâtres, un silence affreux pesait dans l'atelier. Ethal venait alors s'étendre entre Welcôme et moi, et les danses du poison commençaient.

C'était, dans l'atmosphère muette et lourde du vaste hall empli de vapeurs, les oscillations sur place, les piétinements rythmés et les longs contournements de mains comme désossées et mortes, des deux idoles javanaises.

Debout parmi les fleurs effeuillées, à la lueur spectrale de deux cierges, elles froissaient fiévreusement la laine du lapis sous le martellement de leurs talons; leurs genoux luisaient ainsi que leurs cuisses minces dans l'envol de gazes transparentes. D'étranges diadèmes maintenant les coiffaient, espèces de tiares en cône qui faisaient leurs faces triangulaires et redoutables, et, tandis qu'elles s'agitaient en silence dans une lente et cadencée ondulation de tout leur corps, les pectoraux de coquillages glissaient doucement de leurs torses, et les anneaux de jade le long de leurs bras nus: les deux idoles se dévêtaient. Leurs oripeaux bruissants venaient s'abattre à leurs pieds dans un léger crissement de coquilles tombant sur le sable, les tuniques de soie blanche suivant la chute lente des bijoux; et maintenant, toutes minces dans leur nudité irritée terminée en pointe et comme dardée par le cône de leurs diadèmes, on eût dit, dans les vapeurs bleuâtres, la danse délicieuse et lugubre de deux longs serpents noirs.

Dans la salle obscure c'étaient, en amas confus, les groupes affalés des fumeurs; des visages crispés émergeaient çà et là comme des masques, blêmes visages d'intoxiqués déjà travaillés par l'ivresse; d'autres avaient sombré dans la nuit, et, sur tous ces corps, on eût dit massacrés, la raide silhouette de la vieille Altorneyshare s'immobilisait, incendiée par instant de la flamme des cierges reflétée dans l'eau de ses colliers, telle une statue somptueuse et sinistre.

Déjà, des ronflements s'échappaient des poitrines; parmi les pétales effeuillés, les idoles nues dansaient toujours.

Tout à coup, elles se prenaient à la taille, tournoyaient étroitement enlacées, ne faisaient plus qu'un seul corps à deux têtes et puis soudain s'évaporaient... Oui, s'évaporaient comme une fumée, et en même temps une grande lueur entrait dans le hall.

Tout un pan de la tapisserie s'était écarté, et, dressée en forme de scène, la table à modèle de Claudius apparaissait blanche de lune, froide et cirée comme un parquet, éclairée du dehors par la nacre et le givre d'un pâle ciel nocturne!

Un ciel ouaté de molles nuées où se profilaient, aiguës et noires, des silhouettes de cheminées et de toits, tout un horizon de tuyaux, de pans coupés et de mansardes figé dans du sel et de la limaille de fer; au loin, le dôme du Val de Grâce: un fantastique et silencieux Paris vu à vol d'oiseau, le panorama même des fenêtres de Claudius, encadré, comme en décor, dans le châssis vitré de son hall... Et sur cette scène improvisée un être de rêve, une blancheur jaillissait, un floconnement de tulle ou de neige, quelque chose d'impalpable et d'argenté; et cette chose tourbillonnante et frêle, qui bondissait et voltigeait délicatement sous la lune, dans l'ennui de ce coin d'atelier désert, était une gracile nudité de danseuse.

Comme un flocon d'hiver, elle tournoyait dans l'air muet, et le taqueté de ses jetés-battus animait seul l'affreux silence. Sans le bruissement soyeux de ses tulles, elle eût été surnaturelle, surnaturelle de transparence et de maigreur: ses jambes d'une minceur de tiges, la saillie d'os de sa poitrine, sa pâleur bleuie par la lune, sa taille effroyablement fragile faisaient d'elle une fleur fantômale, fantômale et perverse d'une joliesse funèbre; le décor de cheminées et de toits parisiens achevait la vision. C'était une petite âme de Montparnasse ou de Belleville qui dansait là, dans le froid de la nuit. Sa face camuse et pourtant délicate avait le charme affreux d'une tête de mort; de longs bandeaux noirs la coiffaient, et, dans ses yeux cernés, une flamme d'alcool brûlait intense, dont l'ardeur bleue faisait frémir... Où avais-je déjà vu cette fille? Elle avait la gracilité de Willie et le sourire d'Izé Kranile, ce triangle de chair ironique et rouge découvrant des duretés d'émail... Oh! les ombres portées de ces omoplates! Comme le squelette transparaissait sous la platitude de ses seins!...

Autour de moi, des râles sortaient des poitrines: ils ne ronflaient plus maintenant; et j'avais la tête pesante et glacée, et la sueur me mouillait partout et le flocon dansait toujours.

Il flambait soudain dans une lueur violette, comme sous une projection de gaz oxydrique... et, tout à coup remontés dans le ciel, les toits et les cheminées envahissaient l'atelier. Ils étaient maintenant dans les frises, le vitrage de la baie du même coup éclaté, les maisons invisibles des toits et des cheminées soudain surgies de terre, et j'étais couché parmi mes coussins d'Asie, sur un trottoir de rue, en plein Paris désert.

Paris, non, mais un carrefour dans une banlieue lugubre, une place bordée de nouvelles bâtisses encore inhabitées, les portes barrées par des planches avec des terrains vagues s'entrevoyant au loin... une nuit froide et gelée, le ciel très clair, le pavé dur: une affreuse impression de solitude.

Par une des rues, toute en constructions blanches, deux horribles voyous débouchaient: cottes de velours, vestes de toiles, des foulards rouges autour du cou et d'ignobles profils de poisson sous la casquette haute. Ils se ruaient comme une trombe en traînant avec eux une femme qui se débattait, une femme en robe de bal. Une somptueuse pelisse glissait de ses épaules; une femme blonde et délicate dont on ne voyait pas le visage et que je craignais de reconnaître. Et cette scène de violence ne faisait pas un bruit.

De la femme brutalisée et muette je ne voyais que le dos nacré et la tendre nuque blonde; les rôdeurs la tiraient par les bras, tombée sur les genoux, inerte de terreur. Je voulais appeler, courir à son secours, et je ne pouvais pas: deux mains de force, deux serres me tenaient aussi à la gorge. Tout à coup, un des voyous précipitait la femme, la face contre le sol, et, s'agenouillant sur elle, lui sciait le cou avec un coutelas... le sang giclait, éclaboussant de rouge la pelisse de velours vert, la robe de soie blanche et la frêle nuque d'or. Je m'éveillais râlant, étouffé par mes cris.

Autour de moi, c'était le sommeil lourd à faces convulsées des autres fumeurs. La tapisserie était retombée sur le châssis vitré du hall: c'était l'obscurité, la nuit. Les deux cierges brûlaient toujours, mais dans une lueur verdâtre qui décomposait les visages. Comme il y en avait, de ces corps étendus! l'atelier d'Ethal en était jonché; nous n'étions pas tant que cela d'abord: d'où venaient tous ces cadavres? Car tous ces gens ne dormaient plus. C'étaient des morts, autant de morts, une vraie marée humaine de chairs verdies et froides, qui montait tel un flot, déferlait telle une vague, mais une vague immobile, jusqu'aux pieds de la duchesse d'Altorneyshare demeurée, droite et les veux grands ouverts, assise dans son fauteuil comme une idole macabre!

Et elle aussi verdissait sous son fard: toute la purulence des corps, entassés là, suintait en lueur humide le long de sa peau flasque; sa pourriture phosphorait. Hiératique et bouffie sous ses diamants devenus livides, elle semblait brodée d'émeraudes: une déesse verte, et dans sa face couleur de ciguë les yeux seuls demeurés blancs luisaient.

Et je voyais cette chose abominable: la vieille idole se pencher ou plutôt se casser, tant elle était raide, vers un corps de jeune femme affalé à ses pieds, un souple et blanc cadavre étendu contre terre et dont on ne voyait que la nuque, une nuque blonde et grasse, comme celle de Maud White; et l'Altorneyshare, avec un ricanement sinistre, approchait de cette nuque une bouche vorace ou plutôt un semblant de morsure, une ignoble ventouse, car, dans l'effort, les gencives pourries laissaient tomber leurs dents.

«Maud!» m'écriai-je redressé d'angoisse. Mais ce n'était pas Maud que convoitait l'horrible faim de l'idole, car dans la même seconde je voyais resplendir dans un halo violet le sourire et le regard oblique de la tragédienne; son masque mystérieux flambait en auréole au-dessus de l'horrible Altorneyshare, et tout retombait dans les ténèbres, tandis qu'une voix connue scandait à mon oreille:

La chasteté du Mal est dans mes yeux limpides.

La voix de Maud, sa voix!