SMARA

Ici, un heurt dans mes souvenirs.

Je sombrais dans un chaos d'hallucinations brèves, incohérentes, bizarres; le grotesque y côtoyait l'horrible, et prostré, comme garrotté par d'invisibles liens, j'assistais dans l'angoisse et l'épouvante à la chevauchée opprimante des plus effrénés cauchemars, toute une série de monstres et d'avatars grouillant dans l'ombre comme une fresque et s'animant en traits de soufre et de phosphore sur le mur mouvant du sommeil.

Et c'était une course éperdue à travers les espaces. Je flottais, empoigné aux cheveux par une main de volonté, une serre énergique et glacée, où je sentais des duretés de pierreries et que je devinais être la main d'Ethal; et c'étaient des vertiges et des vertiges, une sorte de course à l'abîme sous des ciels de camphre et de sel, des ciels d'une limpidité terrible dans leur éclat nocturne, et je tournoyais ahuri au-dessus de déserts et de fleuves. Des étendues de sables fuyaient, moirées par places d'ombres monumentales, et parfois nous passions par-dessus des villes, des villes endormies avec des obélisques et des coupoles toutes laiteuses de lune entre des palmiers de métal. Plus loin c'était, parmi des bambous et des palétuviers en fleurs, la descente vers l'eau des degrés lumineux de millénaires pagodes.

Des troupeaux d'éléphants les gardaient et cueillaient pour les dieux, du bout de leurs trompes molles, les lotus bleus des lacs; et c'était l'Inde légendaire et védique après l'Égypte mystérieuse; et partout où nous passions, les bords des fleuves et des étangs étaient gardés par d'étranges idoles, les unes anguleuses et comme taillées à coups de hache dans le granit, qui se tenaient assises, les mains sur leurs genoux, et miraient dans l'eau d'affreuses têtes de dogues; des quadruples rangs de mamelles gainaient le torse d'autres.

Il y en avait de brillantes et de radieuses, comme toutes jeunes; d'autres étaient couvertes de lèpre et si vieilles qu'elles n'en avaient plus de visage; une avait un nid de serpents grouillant entrelacés sous l'aisselle; une autre, si belle qu'elle semblait musicale, avait le front gemmé d'étoiles, et, parmi ces idoles, priaient au clair de lune des fidèles agenouillés, et parmi ces dévots, il y avait aussi des bêtes.

Trois matrones aux croupes lourdes, aux seins mûrs lavaient des linges au pied d'un Sphinx; leurs mains tordaient, battaient une équivoque lessive, et l'eau ruisselante était du sang.

Une de ces lavandières ressemblait à la princesse Olga et l'autre à la marquise Naydorff; je ne reconnus pas la troisième. Une sarigue en prière, à l'ombre d'un Bouddha, m'apparut être l'âme de Mein Herr Schappman; comme l'ami berlinois d'Ethal, ses pattes précautionneuses égrenaient un chapelet d'opales...

Et près d'un cimetière turc, toute une file de cigognes, perchées sur un grand mur, profila dans la nuit des silhouettes connues et ricana du bec à mon passage.

Nous volions maintenant au-dessus des marécages. Tout à coup, la main qui m'emportait me lâcha. Des murs gluants, un terrain gras, une ombre étouffante et fade: j'étais dans une crypte dont les voûtes suintaient, couché dans une boue étrangement mouvante, car elle s'enfonçait par place et par place se soulevait, et c'était comme une marée chaude, affreusement épaisse et fluide, où mon corps bercé s'enlisait: des bruissements soyeux, de légers crissements... je ne sais quoi d'innomable me frôlait, un obscur grouillement me montait aux jambes et au ventre, des souffles chauds m'horrifiaient, et puis, sous mes mains tâtonnantes, ce fut l'effroi de petits corps velus et gras, et tout cela remuait, virait sous moi, sur moi. Par moments, un vol d'ailes flasques me souffletait, et puis d'affreux baisers, des petites bouches pointues, où l'on sentait des dents, se posèrent sur mon cou, sur mes mains, sur mon visage. J'étais captif d'aspirantes caresses, fouaillé par tout mon corps de petites morsures savantes jusqu'à en défaillir; j'étais la proie, des orteils aux cheveux, d'innombrables ventouses; les bêtes fétides se partageaient mon corps, violaient sournoisement toute ma nudité.

Et, soudain, dans l'ombre devenue verdâtre, je voyais ricaner les faces singulièrement gonflées des deux Javanaises. Elles flottaient sans corps comme deux vessies transparentes et vernies; diadémées de longs vers blancs, leurs yeux mi-clos laissaient filtrer, comme par deux fentes, un regard huileux et mort. Les deux vessies riaient, tandis qu'approchées de mon visage, leurs quatre mains sans bras, quatre mains molles et exsangues menaçaient mes yeux de leurs ongles aigus irradiés en griffes dans de longs étuis d'or.

Et, à la lueur des deux faces de larves, je voyais quel effroyable ennemi conquérait ma chair. Toute une armée d'énormes chauves-souris, de lourdes et grasses chauves-souris des Tropiques, de l'espèce dite vampire, suçaient mon sang, baisaient mon corps, et la caresse insistait parfois si précise, qu'elle me faisait vibrer d'une jouissance atroce; et comme énervé, près du spasme, je me raidissais pour secouer ce pullulement de baisers, quelque chose de velu, de flasque et de froid m'entrait dans la bouche qu'instinctivement je mordais et qui m'emplissait la gorge d'un giclement de sang: un goût de bête morte m'empouacrait la langue, une bouillie tiède me collait aux dents.

Ce fut le réveil!... enfin! Une brûlure d'alcali me piquait les narines, une main me tamponnait les tempes, me les rafraîchissait avec un linge mouillé; on s'empressait autour de moi, et dans le demi-sommeil dont je sortais lentement, je percevais un bruit d'allées et venues, des voix... et j'ouvrais les yeux.

Ethal était à mes genoux, et dans le désordre de l'atelier envahi par le petit jour, un peu d'air froid venait de la baie grande ouverte et me ranimait. J'avais une main dans celles de sir Thomas qui me frappait dans la paume; par-dessus l'épaule de son frère, les yeux anxieux de Maud White me considéraient.

—Il ne faudrait jamais fumer, concluait sir Thomas.

Dans la maussaderie de l'atelier poussiéreux et triste, c'était aux lueurs de l'aube le navrement final d'un lendemain d'orgie, la fanerie pisseuse des tapisseries, l'aspect cadavéreux des bustes, la salissure des fleurs sur les tapis, et le long des chandeliers la cire grumelée en stalactites vertes.

On se préparait au départ. Les Anglais, mis debout par le nègre, se retiraient raides avec des faces fermées et menaçantes, presque insinués de force dans leur pardessus. Maud rassurée s'enveloppait dans une longue pelisse de soie paille. Redressé sur mes coussins, je buvais à petites gorgées une eau teintée d'arnica, que me tendait sir Thomas. Oh! la pitié de ses grands yeux clairs en me regardant!

—Allons, nous pouvons partir, concluait l'Irlandaise en me tendant la main; Jacques White faisait de même. Dans cet adieu, je vis que Maud portait au doigt deux grosses perles noires surmontées d'un rubis, un énorme trèfle de gemmes que j'avais vu au doigt de l'Altorneyshare avant notre fumerie!... et les yeux de cette Maud étaient frais comme de l'eau, sa pâleur jeune et reposée.

La duchesse, à la minute, sortait de la chambre d'Ethal. Des flots traînants de moire cerise, tout ruisselants de dentelles d'or, l'engonçaient jusqu'aux oreilles, et, recrépie à neuf, poudrée et replâtrée de frais, son vieux visage de satyre souriait dans une nuée de dentelles blanches.—Nous partons, disait-elle à Jacques, et la duchesse sortait emmenant le frère et la sœur.—Il faudrait faire comme eux, insistait Thomas Welcôme, l'air du matin vous fera du bien; voulez-vous que je vous ramène?—Le duc de Fréneuse a son coupé, interrompait brusquement Ethal.—Un fiacre découvert vaudrait mieux. Oh! je ne vous conduirai pas au Bois: nous prendrons les quais, nous suivrons la Seine. Et comme Claudius risquait un geste:

—Monsieur de Fréneuse habite rue de Varenne et je suis à l'hôtel du Palais.