VI
Le capitaine de Pontaillac se trouvait dans un état physique relativement satisfaisant, et il menait encore près de la Stradowska une étrange comédie amoureuse.
En cette rude musculature, le poison entrait, glissait, et de même que la foudre brûle l'épée d'acier, sans endommager le fourreau de velours, consume les os du corps, sans entamer la chair qui les couvre—ainsi, la morphine tuait l'esprit, la résistante flamme, sans presque toucher l'enveloppe organique.
Chose remarquable, il n'y avait pour Raymond aucun élément coexistant d'un état de dégénérescence mentale héréditaire, aucune appétence morbide, aucun entraînement maladif qui fût l'acte d'une nature déjà affaiblie et incapable de résister aux sollicitations.
Dès l'origine, le cerveau était indemne de tare: au point de vue médico-légal, l'hérédité n'exerçait pas son rôle habituel de facteur étiologique, et on ne pouvait davantage noter les phénomènes du morphinisme et de l'alcoolisme associés.
Blanche disparue, le jeune officier chercha l'oubli dans les labeurs militaires et les petites noces avec ses camarades, Jean de Fayolle, Léon Darcy et Arnould-Castellier; quant au major Lapouge, il fut dupe des repentirs du morphinomane.
Mais, depuis trois semaines, en dehors des heures où le service l'appelait au quartier, Pontaillac était invisible. On ne le rencontrait ni à l'Épatant, ni au café de la Paix, ni au foyer de l'Opéra, ni au Cirque, ni au Bois, et les lettres, les télégrammes bleus de Christine demeuraient sans réponse.
Une vie bizarre commença.
Quelquefois, chez lui, son revolver au poing, il s'arrêtait devant une glace, avec l'idée de se brûler la cervelle, et puis, régénéré par une piqûre, tout embrasé du désir de Blanche, il marchait vers un petit salon.
Il admirait un portrait en pied de Mme de Montreu, un chef-d'œuvre dont il venait de surveiller l'exécution et de dicter les moindres détails, d'après une photographie et la religion du souvenir—ainsi que l'on fait pour les images des morts.
Çà et là, partout, des choses d'elle: un éventail brisé, un soulier de bal, un corset, des gants, des bouquets; tous ces objets sans valeur, il les avait achetés à Angèle, la femme de chambre de la marquise, et le corset fleuri de dentelles exhalait encore le délicieux parfum de la dame rousse.
Le regard suppliant, il tendait les mains vers le portrait, et Blanche semblait s'animer et descendre du cadre; il la couvrait de baisers, la dorlotait, l'emportait, la possédait toute. Et, l'hallucination finie, soudainement, il se retrouvait près d'une glace et maniant la gâchette d'un pistolet.
Or, un jour, comme tous les jours, Raymond évoquait sa bien-aimée. La porte s'ouvrit, et Christine qui entrait, s'arrêta, frappée de stupeur.
—Raymond!
—Que me voulez-vous, madame? Que venez-vous faire ici? Sortez!
—Tu ne m'aimes donc plus?
—Je ne vous ai jamais aimée!
—Oh! gémit-elle, accablée de douleur.
—Celle que j'aime, que j'adore, s'écria-t-il, en désignant le portrait de Blanche, la voici! C'est pour cacher à tous les yeux un criminel amour que je t'ai prise! Regarde-la!… Mon Dieu, qu'elle est belle!… Laisse-nous seuls!…
De ses doigts trembleurs, il cherchait les formes merveilleuses, dans un espace géométrique indéfini, resserrait ses bras, et soupirait:
—Blanche! O Blanche!… O femme!… Tiens! sur tes lèvres!
Mais, tout à coup, il chancela, éveillé:
—Je suis fou, ma bonne Christine!
—Et moi, je viens te consoler; je viens te guérir—te parler d'elle.
Il y avait tant de simplicité et d'héroïsme en cette immolation de la femme outragée que Raymond s'agenouilla devant sa maîtresse.
Elle le releva, et le baisant au front:
—Veux-tu que désormais je sois ta sœur?
—Alors, dit-il, sans entrevoir la grandeur du sacrifice, alors, plus de jalousie?
—Non… plus de jalousie.
—Bien vrai?
—Bien vrai.
Et ils parlèrent de l'absente toute la journée, toute la nuit.
—Pourquoi ne demandes-tu pas un congé? Tu irais en Limousin; tu la verrais… là-bas.
—J'ai peur…
—Grand enfant!
Un soir, Christine conduisit Raymond à la gare d'Orléans, et la vaillante revint chez elle, pleine d'angoisses.
* * * * *
Aux Tuilières, la marquise Blanche entrait dans la période ultime de «l'état de besoin».
Le docteur Vaussanges, une barbe grise des plus honorables, essayait de tromper sa noble cliente:
—Madame, Je vous apporte de la morphine.
—Non, docteur, c'est de l'eau!
—De la morphine et de l'eau.
—Je n'en veux pas!
Dans l'impossibilité de se procurer des doses de stupéfiant, Mme de Montreu, qui ne recevait plus de lettres de Mme Gouilléras, s'adressa aux domestiques. Tous refusèrent obéissance à leur dame, sur l'ordre du marquis.
Rien à attendre de la doctoresse Geneviève Saint-Phar.
Affolée de haine, Blanche refusa au mari le conjugal amour; elle évita les moindres tendresses, les moindres baisers.
Lui, dominant ses scrupules de gentilhomme et voulant par-dessus tout la guérison de sa femme, avait fait fabriquer des clefs: il inspectait le secrétaire, le chiffonnier, les armoires de madame, les coffrets, les sachets, les boîtes à gants, les objets les plus délicats, les plus intimes, et si la marquise le surprenait en ses perquisitions barbares, elle lui jetait dédaigneusement:
—Ne vous gênez pas! Vérifiez mes chemises, mes bas!
Et elle frémissait d'une envie de lui cracher au visage.
Chez la marquise Blanche, le système nerveux tout entier, cérébro-spinal et ganglionnaire, était profondément ébranlé par la disparition de la morphine de l'organisme: la jeune femme incriminait moralement Olivier, son farouche gardien; le système nerveux se révoltait physiquement contre l'acte de violence qui lui dérobait l'indispensable, et chaque nerf manifestait son trouble, dans sa sphère propre.
En vertu de lois encore ignorées, la force du désir physiologique développait le champ intellectuel et permettait à Mme de Montreu d'analyser toutes ses sensations. Elle avait faim de morphine; elle avait non pas des impulsions de gourmandise, mais un véritable besoin de nourriture: il lui manquait un élément vital.
Assise ou couchée, elle éprouvait une vive agitation des jambes, et se voyait obligée d'exécuter avec elles des mouvements réguliers; cette agitation s'exagérait à un tel point qu'on eût dit d'un roulement de tambour. Les légers abcès des cuisses produits par les piqûres, se cicatrisaient; le visage gardait toute sa fraîcheur; la peau demeurait indemne de cette coloration pourprée habituelle aux morphinomanes sanguins; les yeux ne subissaient aucun trouble de l'accommodation, et seules, des douleurs de la région cardiaque, une toux nerveuse et une soif inextinguible constituaient les principaux phénomènes d'abstinence.
—Olivier, je meurs!… Olivier, ayez pitié de moi?
M. de Montreu détournait le regard, craignant de succomber:
—Blanche, ma chère femme, encore un peu de courage… Tu vas guérir; tu ne songeras plus à l'horrible liqueur, et nous nous aimerons…
—Jamais, monsieur, jamais!
Afin de distraire la malade, Olivier se servait de Jeanne pour lui envoyer des cadeaux charmants.
—Mère, c'est de papa… Oh! le joli bracelet! Oh! le beau collier! Et ces fleurs, ces verveines, ces roses…
Blanche embrassait la tête blonde et l'éloignait—sans un sourire.
M. et Mme de La Croze encourageaient leur gendre à sauver la maman de Jeanne: on citait à Mme de Montreu les exemples de quelques morphinomanes repentis; on lui citait le cas de Mathilde Gouilléras, qui après avoir été très souffrante, lançait l'anathème sur la morphine, regrettait ses magnifiques élans épistolaires, et suppliait sa cousine de renoncer à la Pravaz.