LE DÉMONIAQUE

Ai-je sucé les sucs d’innomés magistères ?

Quel succube au pied bot m’a-t-il donc envoûté ?

Oh ! ne l’être plus, oh ! ne l’avoir pas été !

Suc maléfique, ô magistères délétères !

Point d’holocauste offert sur les autels des Tyrs,

Point d’âpres cauchemars, d’affres épileptiques !

Seuls les rêves pareils aux ciels clairs des tryptiques,

Seuls les désirs nimbés du halo des martyrs !

Qui me rendra jamais l’Hermine primitive,

Et le Lis virginal, et la sainte Forêt

Où dans le chant des luths, Viviane apparaît

Versant les philtres de sa lèvre fugitive !

Hélas ! hélas ! au fond de l’Erèbe épaissi,

J’entends râler mon cœur criblé comme une cible.

— Viendra-t-on te briser, sortilège invincible ? —

Hâte-toi, hâte-toi, bon Devin, car voici

Que l’Automne se met à secouer les Roses,

Et que les jours rieurs s’effacent au lointain,

Et qu’il va s’éteignant le suave Matin :

— Et demain, c’est trop tard pour les Métamorphoses !

Les bras qui se nouent en caresses pâmées,

Le cordial bu du baiser animal,

Les cheveux qu’on tord, les haleines humées,

Des nerfs énervés apaisent-ils le mal ?

O nos visions les toujours affamées !

O les vœux sonnant ainsi qu’un faux métal !

En nos âmes, inéluctables Némées,

Qui viendra terrasser le monstre fatal ?

Et puisqu’il faut que toutes coupes soient brèves,

Puisqu’il faut en vain sur d’impossibles grèves

Chercher le népenthès et le lotus d’or ;

Ne vaudrait-il mieux le Désir qu’on triture :

Ne vaudrait-il mieux te voler ta pâture,

Dégoût carnassier, ô funèbre condor !