AMITIÉS DE COUVENT
I
LES AMITIÉS PARTICULIÈRES
Il n’y a peut-être pas de question qui cause aux éducateurs un plus grand souci, qui soit interprétée de manière plus différente, plus opposée même, que celle des amitiés dites « particulières ».
— Il faut les proscrire impitoyablement, disent les uns ; elles peuvent avoir des résultats désastreux.
— Gardez-vous bien, disent les autres, d’éveiller l’attention des enfants sur un danger très souvent imaginaire et dont la connaissance est plus à craindre que le danger lui-même.
Les deux écoles ont du bon, et le système employé au couvent leur donne également raison. On reconnaît que les liaisons trop marquées entre pensionnaires sont rarement inoffensives. D’abord, parce que, selon le vieil adage « qui se rassemble s’assemble », elles sont, en général, l’association de deux mauvaises dispositions d’esprit, deux défauts pareils, et que ces tares mises en commun ne s’additionnent pas, mais se multiplient. Ensuite, parce que ces intimités, si innocentes qu’elles paraissent et même qu’elles soient réellement à leur début peuvent bien changer de nature sans que les intéressées en aient conscience.
Mais on agit avec une extrême prudence. On ne part pas en guerre contre cette chose vague « les amitiés particulières », on combat un duo de médisance, de coquetterie, de légèreté, de jalousie, et — le cas est plus rare — de dépravation d’idées, de sentiments ou de goûts. On applique un remède différent pour chaque espèce. Enfin on opère au grand jour, ouvertement, simplement, à moins, bien entendu, de circonstances spéciales. Le fait ne se produisit qu’une seule fois pendant toute la période d’études de Marie-Rose.
Voici les intimités contre lesquelles il fallut sévir et les moyens que l’on employa pour en venir à bout.
Adrienne Pecqueur et Suzanne Audoux ne peuvent être libérées des classes ou des rangs sans se précipiter l’une vers l’autre comme deux balles de sureau chargées d’électricité contraire. Une main cachant à moitié la bouche, les voilà parties en des colloques mystérieux. Les autres, un peu intriguées, se demandent ce qu’elles peuvent bien avoir à se confier toujours, interminablement…
Hélas ! Adrienne et Suzanne sont des sœurs en infortune. Le mauvais sort et la mauvaise volonté s’acharnent après elles ; et, dès qu’elles sont réunies, c’est pour se condouloir. Adrienne avait une tranche de gigot qui n’était que gras, Suzanne un morceau de pain qui n’était que mie. L’une avait un quatre en piano, alors qu’elle méritait un neuf, pour ne pas dire plus. L’autre est septième en histoire, après une telle et une telle qui sont notablement moins fortes qu’elle. Celle-ci, à la classe de dessin, est placée dans un coin d’où l’on voit à peine le modèle. Celle-là a une courtepointe reprisée, la seule du dortoir, et peut-être du Pensionnat, etc., etc. Les compagnes, naturellement, ont les bons morceaux, les croûtons dorés, les premières places, les coins avantageux, le matériel de choix. Et l’on nomme ces prétendues privilégiées, on fait l’inventaire de leur chance, on épluche leur bonheur ; et, tout doucement, on s’entraîne à l’amertume, au dénigrement, à l’envie.
Après bien des avertissements demeurés sans résultat, la mère Préfète prit une mesure énergique.
— Adrienne et Suzanne, dit-elle, votre mauvais esprit, exaspéré par des lamentations mutuelles et incessantes, devient intolérable. Outre que vous vous rendez malheureuses à plaisir, ce qui ne serait que demi-mal, vous créez autour de vous une atmosphère de méfiance et de désaccord. Vous êtes, sans vous en douter, de petites personnes fort dangereuses. Désormais, vos maîtresses veilleront à ce que vous ne restiez jamais seule à seule, à ce que vous ne puissiez pas échanger une parole en secret. Et ce petit foyer de persécution imaginaire s’éteindra peut-être faute de combustible.
La mère Préfète eut raison. Cette grande amitié disparut quand elle fut privée de son élément principal : les gémissements en commun.
Berthe Héloin et Jeanne Le Sénéchal recherchent, pour leurs conciliabules, les endroits un peu sombres. Elles échangent des papiers pliés et repliés, de petits objets de toute forme qu’elles glissent subrepticement, non dans les poches, toujours sujettes à l’investigation, mais dans le bouffant des tabliers, dans la coiffe des chapeaux de jardin, voire même entre la cheville et le cuir du soulier, partout enfin où l’on s’imagine qu’ils sont hors d’atteinte. Au dortoir Sainte-Agnès, ou des « Paradisiers » dont elles font partie toutes les deux, on voit quelquefois — ce qui est absolument défendu — Berthe sortir du coin de Jeanne, et vice versa.
Ces allures de conspiratrices ne cachent rien de dangereux pour la paix générale : Berthe et Jeanne sont tout simplement deux enragées petites coquettes. Leurs conversations mystérieuses roulent sur les robes à queue, à volants, à paniers, sur les plumes amazone, les aigrettes, les ceintures à longs pans et les talons Louis XV. Le geste qui accompagne leurs discours indique un corsage bien ajusté, une manche qui bouffe, une traîne qui n’en finit plus…, toute la gamme des bijoux, depuis la bague jusqu’au grand sautoir en passant par le bracelet, le collier, la châtelaine, etc. Les objets que l’on dissimule avec tant de soin sont de tout petits miroirs, des ustensiles à friser, à onduler, à crêper les cheveux. Les papiers sont des recettes de beauté ou des coupures de journaux de mode avec des dessins de toilettes remarquables par leur élégance et surtout leur excentricité.
La mère Saint-Boniface leur dit quelquefois :
— Est-il permis de tant se préoccuper d’un corps destiné à la pourriture !
La mère Saint-Jacques est moins tragique. Quand c’est elle qui surveille la récréation, elle sépare sans ménagement les deux amies, au beau milieu de leur conciliabule.
— Maintenant que vous voilà bien attifées, dit-elle, au jeu… promptement. Et pas à la même partie, s’il vous plaît, l’une au ballon, l’autre à la corde.
Finalement, le dortoir étant le principal endroit de tentation, on sépara les deux fillettes. Au lieu des Paradisiers où régnait la bonne mère Sainte-Geneviève qui, de sa vie, ne soupçonna l’iniquité, l’une fut envoyée à Sainte-Anne avec la mère de l’Immaculée Conception, tellement stricte sur le règlement que nulle ne songeait à s’y soustraire ; l’autre, à l’Ange Gardien où la « bandoline au géranium » remplaça le matériel à frisures.
La plus comique des liaisons du temps de Marie-Rose est celle de Blanche Aubry et Angèle Dubesnard. Dès qu’elles peuvent se réunir, on les voit entamer une conversation. Pour mieux dire, elles n’entament pas, elles poursuivent une conversation qui commence au lever, se suspend au coucher avec… la suite à demain. Le plus curieux, c’est qu’elles ne babillent pas, elles causent, ou, du moins, semblent causer ; et sur un ton si grave que personne ne s’aviserait de mettre en doute qu’elles ne traitent un sujet d’importance.
Que l’on prête l’oreille et l’on sera stupéfait de l’incroyable niaiserie, mieux que cela, de la nullité absolue de leurs propos. On peut les écouter parler pendant des heures sans saisir le moindre embryon d’idée. Elles prononcent des mots sonores, bâtissent, tant bien que mal, des phrases solennelles : voilà tout.
Se prennent-elles mutuellement au sérieux ?… ou bien se jouent-elles la comédie l’une à l’autre ?… Elles sont tellement sottes qu’elles n’en savent peut-être rien elles-mêmes. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elles se croient très supérieures à leurs compagnes et qu’elles les tiennent en dehors de leurs intéressants colloques.
Mais, au couvent, les murs ont des oreilles et l’on s’aperçut que leurs besoins d’éloquence allant crescendo, elles ajoutaient à leur propre fonds une foule de citations empruntées à des ouvrages, sinon inconvenants, du moins peu en rapport avec leur âge et leur inexpérience. Ces morceaux choisis tirés de livres et de journaux qu’elles trouvaient chez elles aux jours de sortie, elles les débitaient sans en comprendre le sens exact, mais ils n’en constituaient pas moins un bagage intellectuel qui pouvait devenir dangereux.
Le remède, là encore, fut radical. Après quelques citations de ce que la mère Préfète appelait avec une pompe ironique « les pensées de deux Rouges » et qui provoquèrent une hilarité générale, les deux penseuses furent séparées en étude, au réfectoire, dans les rangs. Leurs velléités de communications ne trouvant auprès des profanes que dédain, railleries ou rebuffades, leur éloquence finit par faire relâche faute d’auditoire.
Ces trois cas, qui n’indiquaient que des défauts légers de caractère, étaient relativement bénins. Le dernier fut plus grave ; il entraîna le renvoi d’une élève et la surveillance étroite d’une autre.
Lucienne Sauron et Clémence Rottier avaient respectivement neuf et dix ans. Elles étaient peu intelligentes et très en retard pour leurs études.
On s’apercevait bien qu’il y avait du mystère entre elles et qu’elles excitaient la curiosité de leurs compagnes, mais on avait beau les surveiller, on ne pouvait rien découvrir. Ce fut le hasard — hasard aidé d’une bonne entente de la discipline, qui fit connaître la nature véritablement dangereuse de leur intimité.
Pendant une épidémie bénigne d’oreillons, Lucienne et Clémence furent prises en même temps ; et, un peu plus tard Agnès Hérault, une Blanche pas très sage, mais pleine de bon sens et de décision.
Cette dernière en était à la période la plus pénible du mal, celle où l’on ne peut supporter ni lumière, ni bruit et où la prostration est telle que l’idée ne vient même pas de faire un mouvement, alors que les deux petites se levaient déjà et circulaient dans l’infirmerie. A un moment donné, la garde-malade étant sortie pour quelques instants, elles se mirent à causer, ne se méfiant point d’Agnès qu’elles croyaient endormie.
— Voilà, fit Lucienne, on aurait une sale jupe en loques qu’on aurait bien traînée dans la graisse et dans la suie, et sur le dos, un vieux tapis plein de poussière, et, aux pieds, des chiffons attachés avec des cordons tout effilochés.
— Non, des ficelles, renchérit Clémence.
— Des ficelles pleines de nœuds. Et on se salirait la figure avec du charbon.
— Et on se tremperait les mains dans l’encre, pour avoir les ongles dégoûtants, et que cela tienne.
— Pour faire la pommade, on se mettrait de la mélasse sur la tête et cela coulerait tout le long des cheveux jusque sur les habits.
Agnès, dont l’esprit était resté lucide et qui ne perdait rien de ces jolis propos, se retourna dans son lit en murmurant :
— Les petites horreurs !
Les « petites horreurs » s’imaginant qu’elle rêvait, poursuivirent :
— Et puis, dans un pot à fleurs, on entasserait des feuilles fanées qui sentent très mauvais, avec des araignées noires et des limaces : cela ferait un beau pâté. Après on délayerait de la terre jaune avec de l’eau croupie comme il y en a dans les mares.
— Non, de l’huile de foie de morue, c’est encore plus sale.
— Les deux, alors. Et l’on mangerait à poignées avec ses mains toutes noires.
Soulevée de dégoût, Agnès ouvrit les yeux et prononça nettement :
— Avez-vous fini ?… Mais elles sont abominables, ces petites Jaunes. Où vont-elles chercher de pareilles malpropretés ?… Attendez un peu que la mère Préfète vienne ici, et vous verrez comme je la mettrai au courant de vos belles inventions.
Les deux fillettes se regardèrent avec stupeur. Mais Lucienne se ressaisit promptement ; et, sachant à quel point la délation était méprisée au couvent, elle dit, croyant intimider sa grande compagne :
— Vous serez une rapporteuse.
— Je serai une rapporteuse, voilà tout. Et c’est devant vous que je rapporterai. On ne va pas vous laisser répandre cette jolie science dans le Pensionnat, peut-être.
Agnès fit comme elle l’avait dit, et voici quel fut le résultat de sa communication :
On opéra une perquisition sérieuse dans les pupitres, boîtes à ouvrage, casiers à chaussures des deux Jaunes ; et l’on trouva quelques recettes analogues à celles dont Agnès avait été l’auditrice involontaire.
Ces recettes témoignaient d’une imagination détraquée, maladive. Les parents furent avertis, et le père de Lucienne, qui était médecin, comprit sans peine que l’enfant était un danger non seulement pour ses petites compagnes, mais encore pour ses frères et sœurs. Il l’envoya chez sa grand’mère, en plein champs, où elle fut soumise à un régime et à un système d’éducation appropriés à son cas.
Clémence, moins atteinte, fut l’objet d’une surveillance toute particulière ; et, privée de son conseil, elle oublia la toilette à la mélasse et la cuisine aux araignées.
Pendant les treize années de couvent de Marie Rose, ce furent les seules amitiés particulières qui, par leur ténacité, nécessitèrent des mesures de répression. On rencontrait bien, de temps en temps, des ébauches d’intimité, mais cela ne tenait pas devant le rappel au règlement, une remontrance un peu sévère et une mutation dans les places.
Si, exceptionnellement, il y eut lieu d’intervenir de façon plus rigoureuse, on agit avec tant de prudence que les enfants n’en surent rien. Marie-Rose et l’immense majorité de ses compagnes sortirent du couvent sans avoir eu, non seulement la tentation du mal, mais encore la connaissance, le soupçon du mal.
Toutefois, du soin que l’on apporte à combattre certaines liaisons trop intimes, faut-il conclure que l’amitié, au sens propre du mot, la bonne, la franche amitié qui provient d’une conformité de goût, d’humeur, de sentiments, et de cette chose indéfinissable qui est la sympathie, soit considérée comme nuisible ? Non, certes. Et, loin de la combattre, on estime qu’elle peut être un précieux élément d’éducation.
Deux exemples entre beaucoup suffiront à l’établir.
Berthe est la fille d’un riche agriculteur de la région. Elle est odieusement élevée : parents, domestiques, bêtes et gens, tout plie devant sa volonté qui change dix fois par heure. Ce n’est pas qu’elle soit mauvaise, mais elle est exigeante et grogron autant qu’on peut l’être.
Avec de si heureuses dispositions, la vie du couvent n’était pas son fait. Le jour de son entrée, on put se croire revenu aux temps bibliques du déluge et des lamentations de Jérémie.
— J’veux… j’veux… r’tourner aux Rouxcam… am… amps…
Sans interruption, chaque syllabe ponctuée de sanglots profonds et bruyants, cela dura une demi-journée. Le Pensionnat était en révolution, et les petites se bousculaient pour voir la « nouvelle » comme s’il se fût agi d’un sujet de ménagerie.
On ne savait quels moyens employer pour la calmer, toutes les consolations ne faisant qu’irriter sa douleur, quand on eut l’idée de recourir à Madeleine Ancelin, une gentille petite Bleue, fille d’un notaire des environs et voisine des fameux Rouxcamps.
Certains êtres heureusement doués ont l’intuition des mots qu’il faut dire, des actes qu’il faut faire pour consoler les affligés. Sans perdre de temps en vains discours, Madeleine emmena sa compagne aux Capucins, au Gros Poirier, à Nazareth ; elle lui fit visiter la basse-cour, lui offrit un bouquet de son petit jardin et, finalement, la persuada que le couvent ne différait pas tellement de la maison paternelle, puisque, dans l’un comme dans l’autre, on trouvait des pelouses, des fleurs, des poussins et même un « Monsieur ».
Berthe fut calmée ce jour-là, mais, longtemps encore, les accès se reproduisirent. Sans cause appréciable, sans la moindre aura qui pût les faire prévoir, au milieu d’une classe ou dans le brouhaha discret du réfectoire, les cris de Berthe éclataient soudain, comme la trompette de Jéricho.
— J’veux… j’veux…
Si la mère Saint-Jacques était de garde à ces moments-là, comme elle avait horreur des pleurnicheries, elle appliquait le remède avec énergie et rapidité. Elle se précipitait vers la consolatrice en pied de Berthe.
— Vite, Madeleine, allez faire taire votre payse.
Et quand la petite Bleue ne sortait pas assez vite de son banc, elle l’enlevait elle-même sans souci de la secouer comme un sac de noix.
Berthe finit par se résigner à être exilée du domaine paternel que les railleuses n’appelaient que les Rouxcam… am… amps. Mais elle conserva l’habitude de se réfugier auprès de Madeleine chaque fois qu’il lui arrivait quelque traverse ou qu’elle craignait quelque aventure, et c’était souvent.
Cette grosse fille, point méchante, ni même commune, mais incapable du moindre effort, s’attacha à la fine, intelligente, spirituelle pensionnaire qu’était Madeleine, comme la plante sarmenteuse s’attache à l’arbrisseau tout ensemble svelte et robuste.
On les morigénait parfois l’une de sa mollesse, l’autre de son excès de complaisance.
— Vous n’avez pas honte, Berthe ?… à quel âge marcherez-vous toute seule ? Et vous, Madeleine, laissez-la donc un peu se débrouiller ; elle est assez grande pour cela.
Mais la charmante fille répondait en souriant :
— Si je la lâchais, ma mère, je vous assure qu’elle s’effondrerait.
Et l’autre appuyait avec conviction.
— C’est vrai, que je m’effondrerais.
Si bien que tacitement, on respectait cette situation. Sachant que l’incurable veulerie de Berthe faisait d’elle une proie facile à toutes les influences, on la laissait sous la tutelle bienfaisante de son amie. D’autre part, on jugeait que cette précoce responsabilité, gentiment acceptée, était excellente pour l’éducation morale de Madeleine.
Thérèse Haurouy est la meilleure et la plus complaisante des pensionnaires. Si l’on a besoin d’un service, c’est à elle tout d’abord que l’on songe à s’adresser ; et, malgré ses quinze ans, elle se dérange pour une Jaune ou pour une Verte, tout comme si elles étaient des personnes de son âge.
— Thérèse, je prends votre ballon, le mien est crevé.
— Thérèse, voulez-vous me refaire ma « queue de rat » ?… et même, je crois bien que j’ai perdu le cordon…
— Thérèse, vous me garderez des graines de volubilis.
Et Thérèse, avec un bon regard montrant combien elle est heureuse de faire plaisir, abandonne son ballon, refait la « queue de rat », partage ses graines de volubilis.
On l’aime beaucoup au Pensionnat. Les maîtresses trouvent qu’on abuse un peu d’elle ; mais ses compagnes de classe lui décernent chaque année à l’élection le « prix d’obligeance ».
Aussi, quand la pauvre Bérengère Duthier, après de longues années passées au lit ou dans une petite voiture, entra au couvent, boiteuse, contournée, ne se tenant debout qu’à l’aide d’appareils très compliqués, fut-ce à Thérèse qu’on la recommanda expressément ; et celle-ci accepta la charge comme une chose toute naturelle.
Au réfectoire, au dortoir, en récréation, en classe, elle l’assiste d’une manière si affectueuse, si discrète, que la petite infirme n’en ressent aucune humiliation.
Bérengère aime infiniment celle qu’elle nomme son « bon ange ». Elle l’accapare, et même se montre un peu jalouse du temps et des soins que les autres lui disputent ; elle a toujours quelque chose de pressé et de grave à lui confier. Les mères ne prennent point ombrage de ces apartés ; elles savent très bien que si Bérengère a besoin d’aide physique, elle a encore plus besoin de réconfort moral.
Car elle est doublement malheureuse, la pauvre petite. Non seulement elle est estropiée, mais on ne l’aime pas chez elle. Son père, un riche banquier, pris tout entier par les affaires, n’a pas le temps de s’occuper d’elle. Sa mère est d’une santé bizarre qui nécessite les distractions mondaines de toute sorte, des séjours aux grandes plages ou aux eaux à la mode, des croisières en Méditerranée ou sur les côtes de Norvège, suivant les saisons. Elle n’est jamais au logis, et elle s’en désole, elle aurait tant aimé être femme d’intérieur !…
Bérengère écoute ces explications avec une incrédulité dédaigneuse. Elle sait bien qu’au fond ses parents sont mortifiés d’avoir pour fille unique l’avorton qu’elle est ; et elle se dit avec amertume que si elle avait eu une maman attentive et dévouée, elle ne serait peut-être pas infirme.
C’est tout cela qu’elle raconte à Thérèse, son enfance abandonnée et douloureuse, les humiliations journalières que lui vaut son impotence, la vie sans joie qui l’attend malgré sa fortune… Et c’est de cela que la bonne Thérèse essaye de la consoler en mettant dans son âme un peu de douceur, de résignation pour le présent, d’espérance pour l’avenir.
Quand l’ancienne petite Gourregeolles se remémore ces choses d’autrefois, elle se dit qu’on apprenait vraiment bien la charité au couvent, et non point par la théorie froide et stérile, mais par la pratique de tous les jours.
II
LES AMITIÉS DE MARIE-ROSE
Anne de Thézy. — La première amitié de Marie-Rose, en dehors de ses cousines Louvière, fut Anne de Thézy.
Presque toutes les petites pensionnaires éprouvent pour leur ancienne un sentiment fait de respect et d’admiration. Parce qu’elles en reçoivent une foule de bons offices, parce qu’elles les trouvent toujours prêtes à répondre à leurs questions, elles ne sont pas éloignées de croire que leurs jeunes mentors détiennent l’omniscience et la toute-puissance. Entre elles, elles célèbrent les mérites de ces êtres d’exception.
« C’est Colette Champbourg qui a le plus de galons à son ruban d’honneur.
« Marthe Aubugeau est toujours… mais toujours, la première de sa division.
« Catherine Blondeau est la plus jolie du Pensionnat.
« Quand Béatrix Peyraud chante à la chapelle, tout le monde est dans l’extase. »
Etc., etc.
Anne n’était pas un modèle de sagesse, mais elle était avenante et bonne. Elle entoura sa fille d’une sollicitude affectueuse que celle-ci apprécia à sa valeur. Les chagrins, les inquiétudes de sa petite âme scrupuleuse et tendre, Anne les connut et les allégea dans la mesure du possible. En retour, Marie-Rose lui voua une reconnaissance que, ni les années, ni la séparation ne purent éteindre. De la masse confuse formée par ses nombreuses compagnes, la silhouette d’Anne est une de celles qui, au fond de son souvenir, se détachent avec le plus de netteté et de douceur.
Roberte Le Faulq. — Marie-Rose n’a que sept ans quand sa première petite mère quitte le couvent. On la confie alors à Roberte Le Faulq.
Roberte est généralement considérée comme une perfection. Elle tient la tête de sa classe. Il n’y a pas de semaine qu’elle n’ait un devoir au Livre d’or. Elle brode, sur la soie et le velours, de véritables petits chefs-d’œuvre. Elle peint les fleurs en artiste de profession. Elle joue du piano comme un ange. Depuis qu’elle est dans la division supérieure, c’est elle qui, chaque année, a obtenu la médaille de vermeil destinée à l’élève qui donne le meilleur exemple à ses compagnes.
Sans doute, Marie-Rose est très glorieuse qu’on lui ait choisi pour tutrice le modèle du Pensionnat ; mais cette supériorité éclatante l’intimide un peu ; l’idée ne lui viendrait pas de confier à Roberte ses ennuis, ses déboires, ses fautes ; ou si elle le fait, ce n’est plus avec abandon comme pour l’indulgente Anne. Roberte lui semble tellement au-dessus des imperfections et des petites misères de la vie !…
Ce sentiment des mérites extraordinaires de Roberte demeura si profondément ancré chez Marie-Rose que, bien longtemps après sa sortie du couvent, ayant eu occasion de la rencontrer dans le monde, ce lui fut un sujet d’étonnement de la voir vivre comme le reste de l’humanité, s’occuper des mêmes choses et, vraiment, pas trop supérieure à la moyenne.
Jeanne Thillaye fut la grande admiration de Marie-Rose entre huit et onze ans. Bonne fille, très gaie, d’un excellent caractère, Jeanne était cependant un sujet de trouble pour le Pensionnat. Nulle n’en prenait plus à son aise avec le règlement quand le règlement la gênait. Elle organisait des meetings de protestation, grimpait sur les bancs, faisait des discours, tenait tête aux religieuses. Puis, soudain, elle manifestait un profond repentir, confessait publiquement ses péchés, demandait pardon et promettait de se corriger. On croyait la conversion définitive, quand une nouvelle poussée de malice la « replongeait dans le désordre », comme disait la mère Saint-Boniface avec une affliction indignée.
Marie-Rose s’attacha à Jeanne comme le disciple s’attache au maître. Elle-même avait de fortes tendances à l’indiscipline, mais son champ d’action était restreint, et elle enviait la grande compagne à qui son âge avancé et sa ceinture blanche permettaient de faire beaucoup de sottises. Que Jeanne prît garde à elle, l’associât, pour si peu que ce fût, à ses expéditions, c’était le bonheur.
Heureusement, Jeanne était une très honnête enfant, franche comme l’or et pleine d’humilité. Dans ses périodes de vertu, elle donnait à Marie-Rose des conseils qui valaient mieux que ses exemples.
— Ne faites pas comme moi, petite Gourregeolles, je suis trop mauvaise. Le plaisir de faire des bêtises est bien compensé par le remords qu’on éprouve ensuite.
Hélas ! Marie-Rose suivit les exemples et n’écouta pas les conseils. Dans la suite, on put dire d’elle : « Elle est encore pire que Jeanne Thillaye ! »
Marthe Friardel est du même âge que Marie-Rose. Elles ont neuf ans quand elles font connaissance. Après avoir admiré les autres, Marie-Rose eut la satisfaction d’être admirée à son tour.
La complaisance de Marthe, son dévouement, son effacement volontaire sont sans bornes. Quand on gronde Marie-Rose, Marthe fond en larmes. Quand Marie-Rose est au pain sec, Marthe n’a pas d’appétit. Marthe, qui est patiente et appliquée, coud très bien ; Marie-Rose, au contraire, bousille à faire trembler ; elle perd ses aiguilles, casse son fil, défait et redéfait ses coutures tant de fois que le tissu ressemble au canevas de Pénélope. Alors, pendant qu’elle est absente pour sa leçon de piano, la bonne petite Friardel prend l’ouvrage de sa compagne et répare les anicroches. Elle range le pupitre de Marie-Rose toujours en désarroi, cherche, retrouve et, au besoin, remplace les objets que l’insouciante sème perpétuellement sur son chemin. Elle fait les « semaines » de Marie-Rose, chaque fois que cela est possible ; s’assure qu’elle ne sort point sans son fichu quand il fait froid, sans son chapeau quand il y a du soleil.
Marthe, en tout cela, agit discrètement, silencieusement, rien que pour le plaisir d’éviter à sa compagne une punition ou un ennui.
Marie-Rose l’appelle son « brosseur » ; elle la tyrannise un peu, la bouscule parfois et la traite avec le sans-gêne que l’on témoigne à ceux de l’affection desquels on est très sûr. Elle prend même un plaisir quelque peu mauvais à la plonger dans des paroxysmes de joie ou de chagrin. Quand elle lui dit : « Tu m’assommes avec ta complaisance perpétuelle ; laisse-moi tranquille », voilà Marthe au désespoir. Mais qu’elle proclame, au contraire : « Il n’y a qu’une Marthe Friardel au monde, et j’ai la chance qu’elle soit mon amie », la petite fille ne se connaît plus de bonheur.
La famille de Marthe est en relations avec celle de Marie-Rose, de sorte que la petite Parisienne va quelquefois passer un congé dans le beau domaine de Saint-Nicolas-aux-Ifs exploité par les Friardel. Marthe a fait partager à toute la famille son admiration pour Marie-Rose. Aussi les jours de visite sont-ils des jours de liesse.
Elle est maîtresse absolue à la maison, au jardin, au verger. Les chevaux restent à l’écurie : peut-être désirera-t-elle faire une promenade en voiture. L’âne ne quitte pas le pré : elle aime à conduire la petite charrette. Le canot dort sur l’étang, paré pour le démarrage. Veut-elle faner aux prairies, aller voir les bestiaux au pâturage, les moutons dans les chaumes, les volatiles à la basse-cour ?… que Marie-Rose décide et commande : les choses, les bêtes, les gens sont à son entière disposition.
La petite fille se laisse aduler avec ce dédain que l’on éprouve pour les sentiments trop humblement exprimés ; et, vite lasse de son rôle d’idole, elle cherche du plaisir, non dans l’usage, mais dans l’abus de cette autorité qui lui est départie.
Sa tyrannie a beau être discrète dans ses manifestations, la mère Assomption, pour qui la psychologie infantile n’a rien de caché s’en aperçoit et tance vertement Marie-Rose.
— Ces braves gens, lui dit-elle, vous rendent, sans le vouloir, un très mauvais service. Mais ce n’est pas une raison pour vous montrer avec eux plus exigeante qu’avec les autres. Votre conduite est tout ce qu’il y a de plus vilain.
— Je le sais, ma mère, répond la coupable avec une contrition parfaite ; mais je ne peux pas m’empêcher d’être ainsi avec tous les Friardel. Pourtant, je les aime bien.
Et quand Marie-Rose va vers sa compagne pour lui exprimer son regret, et lui promettre de changer, celle-ci répond avec empressement :
— Oh ! non ! Marie-Rose, nous t’aimons tant comme tu es ; il ne faut pas changer.
Et Marie-Rose ne change point.
Laurence Cormolin est une pauvre petite quasi abandonnée. Sa mère est morte, son père réside à l’étranger. Elle n’a qu’une vieille tante qui s’occupe très peu d’elle.
Laurence a huit ans. Elle est laide et déplaisante. Ses cheveux surtout sont l’objet de continuelles plaisanteries : gros, raides, taillés court, ils poussent dans tous les sens, et malgré les objurgations du peigne et de la brosse, ils se dressent effrontément en pinceaux. Les soins les plus énergiques et les plus persévérants n’ont pu en venir à bout. Les rubans, les caoutchoucs, le peigne rond, voire même la « bandoline » ont successivement échoué.
A cause de sa chevelure, on a surnommé Cormolin « le hérisson ». Les Vertes, encore moins charitables, l’appellent « tête-de-loup ». Laurence tolère « hérisson », mais elle ne supporte pas « tête-de-loup ». A la seule audition du malencontreux sobriquet, elle se cabre, trépigne, frappe du pied et du poing les insolentes. Toutes alors crient en chœur : « Tête-de-loup, hou… hou… » jusqu’à ce qu’elle suffoque de colère.
Jamais Laurence n’est à l’état calme. Elle passe par des états successifs de joie, de désolation, de fureur qui lui arrachent des cris discordants. Elle est mauvaise et malchanceuse ; sa figure est perpétuellement barbouillée, ses mains sont sales, il manque des boutons à son tablier, ses chaussures ont l’air de savates. On est certain de la rencontrer aux endroits où il y a de la malpropreté, des atouts et de la casse.
Les Jaunes dont elle est et à qui elle fait affront, lui disent quelquefois :
— Vous savez, Hérisson, il faut joliment de la vertu, pour vous supporter.
Le fait est que la pauvre fille n’est pas un sujet brillant pour le Pensionnat ; mais on la garde et même on la choie, parce qu’elle n’a pas d’autre refuge. Les religieuses ont fort à faire pour la défendre contre les attaques de celles de ses compagnes qui manquent de charité — attaques, du reste, auxquelles elle répond avec usure, car nul ne pince et ne griffe avec plus de maëstria.
Laurence est la fille d’une Violette très studieuse et très raisonnable mais qui ne s’occupe pas beaucoup d’elle.
— Il n’y a rien à tirer de cette insupportable petite bonne femme, déclare le jeune mentor pour s’excuser de son indifférence.
Alors, d’elle-même, Cormolin s’est mise sous la protection de Marie-Rose. Quand on la tarabuste, elle menace d’un air important :
— Je vais me plaindre à Mlle Gourregeolles, vous allez voir un peu.
Et Marie-Rose, quand elle entend les cris de Laurence, s’informe avec une sollicitude égayée :
— Qu’est-ce qu’on fait encore à mon Hérisson ?
Elle est certainement touchée de la protection que l’on réclame d’elle, et, au fond du cœur, elle est pleine de pitié pour la petite abandonnée ; mais comme elle a une horreur instinctive de tout ce qui n’est pas absolument net, cette pitié est combattue en elle par la répugnance que lui inspire le désordre et la malpropreté incurables de sa cliente.
Jamais pourtant, il ne lui arrive de la repousser ; et la lutte qu’elle doit soutenir contre elle-même à ce sujet est la première école pratique de charité que fait sa jeune âme — la première et la plus efficace.
Hélène de Puyrenaud et Charlotte Périer furent les grandes amies de Marie-Rose, les amies que l’on conserve dans la disgrâce comme dans la prospérité, à travers la vie, jusqu’à la mort. A elles trois, elles forment un groupe si uni que celles qui les ont connues alors ne peuvent les séparer dans leur mémoire.
Leur affection ne connut jamais ni bouderie ni caprice. Complètement différentes de manières et d’aptitudes, la conformité de leurs sentiments les rapproche et les unit.
Elles ont une égale horreur des actions laides, mesquines, vulgaires ; seulement Charlotte prend la peine de s’en indigner, Marie-Rose les remarque et les oublie vite, Hélène ne les aperçoit même pas.
Aucune d’elles n’est égoïste ; mais si Charlotte ne refuse jamais ses bons offices à qui les réclame, elle a un abord très froid qui arrête les confidences, Hélène ne fait pas d’avances, mais rend service avec une générosité pleine de courtoisie. Marie-Rose devine le souci des autres et prévient leur requête ; son dévouement est agissant, même pour ceux qu’elle n’aime point.
Parce qu’elles se tiennent à l’écart de toute familiarité, on dit couramment que Mlle Gourregeolles est fière, Mlle de Puyrenaud hautaine, Mlle Périer arrogante.
Toutes les trois sont bonnes élèves : Marie-Rose travaille parce qu’elle aime l’étude, Charlotte parce que le succès ne lui est pas indifférent, Hélène parce qu’elle possède le sentiment inné du devoir.
Les religieuses admettent, et, jusqu’à un certain point, sanctionnent cette grande intimité. Si, d’elles-mêmes, les trois fillettes se réunissent à la même partie de corde, de ballon, de dames ou d’osselets, c’est de par l’autorité qu’elles sont voisines en classe, au dortoir, au réfectoire, dans les rangs. On sent bien que l’influence qu’elles exercent l’une sur l’autre, probablement à leur insu, ne peut avoir sur leur caractère qu’une action bienfaisante.
Le ton si pondéré, si raisonnable d’Hélène vient calmer les indignations parfois excessives de Marie-Rose et ramener Charlotte à une simplicité d’âme qui lui fait défaut. La disposition de Marie-Rose à connaître les petits, les faibles, les malheureux, est d’un bon entraînement pour ses compagnes, lesquelles ignorent volontiers tout ce qui est en dehors de leur clan. Le caractère un peu plat de Charlotte éveille et développe le sens pratique chez les deux autres qui ont de la tendance à regarder les étoiles plutôt que le ras de la terre.
Les années passèrent. La vie sépara les trois amies souvent et parfois longtemps. Elles eurent des destinées très différentes. N’importe ! leur affection mutuelle demeura toujours aussi ferme, aussi dévouée, aussi entière.
Ce fut, à proprement parler, une liaison d’honnête gens.
Anna Leloutre. — Entre les pensionnaires et les orphelines, il n’existe aucune relation. Celles-ci ont leur bâtiment, assez éloigné du Pensionnat, avec leur réfectoire et leur cour de récréation. Elles suivent les classes de l’Externat ; et, à la chapelle, leur place est dans la tribune de l’orgue. Toutefois, la cloison qui sépare les deux catégories n’est pas tellement étanche qu’il ne s’y trouve quelque fissure. Et l’on ferme les yeux sur une légère infraction au règlement, quand, de cette infraction peut résulter quelque bien.
Il existe à l’orphelinat trois pauvres petites sœurs atteintes de scrofule. La cadette, Anna est la plus malade ; elle ne peut presque pas marcher, parce que sa hanche est trouée d’abcès en pleine suppuration. Alors, dès qu’il fait beau, on l’installe, sur une chaise longue de rotin, dans la Bonne Allée, toujours pleine de soleil. Là, elle s’occupe à de menus ouvrages, lit, fait un bout de causette avec celle-ci ou celle-là que le hasard, une occupation, un mouvement de charité attirent dans son voisinage. Quand Marie-Rose a mal à la tête, ce qui arrive assez souvent, la mère Préfète l’envoie prendre l’air pour une heure ou deux, et c’est ainsi qu’elle a fait connaissance avec Anna.
Elle arrive les mains pleines de trésors : morceaux de papier glacé et doré que l’adroite petite malade convertit en découpures charmantes, bouts de pastels, boîtes de couleurs entamées avec lesquels elle dessine ou peint des croix, des ancres fleuries, des cornes d’abondance d’où s’échappent les fruits de Chanaan.
Anna est encore chargée de la toilette des poupées. Au couvent, la poupée n’est pas vue d’un œil favorable. On tolère des sujets n’excédant pas vingt-cinq centimètres et dont le domicile légal est le casier aux chaussures, rien de plus. Toutes les réclamations, voire même les pétitions à ce sujet sont demeurées sans résultat. La mère Saint-Jacques donne pour toute raison :
— Il vaut mieux courir, sauter à la corde et jouer au ballon que d’attifer des Margots. C’est meilleur à la santé.
Pour ce monde minuscule, Anna confectionne des merveilles de soie et de dentelle, et on la récompense en lui envoyant, par l’entremise de Marie-Rose, des livres et des images qui lui font grand plaisir.
La petite pensionnaire rejoint donc Anna qui, lasse, un peu triste, a laissé tomber sur ses genoux la broderie à laquelle elle travaillait. Après un commentaire sur les grands événements du jour, Marie-Rose, qui n’est pas pour les longs repos, court deçà delà, cueillant les fleurs des murailles et des talus ombreux, ou encore celles qui poussent sans permission dans les potagers les mieux tenus. Tout cela va servir de modèle à la jeune infirme pour ses travaux délicats.
Marie-Rose éprouve quelquefois le besoin de se confier à sa très sage amie.
— Vous savez, Anna, je ne suis pas toujours bonne fille.
— Oh ! que si, mademoiselle.
— Non, non, allez. Je désobéis, je raisonne, et je suis parfois d’humeur si désagréable que je ne peux supporter rien ni personne. Dans ces moments-là, si tout ne va pas exactement comme je voudrais, je trouve que tout va aussi mal que possible. Je me rends bien compte que j’ai tort et j’en suis très malheureuse ; malgré cela je ne me corrige pas.
— Vous n’êtes pas si mauvaise que cela, puisque vous vous repentez.
Rien de touchant comme le spectacle de cette petite infirme dont toutes les minutes contiennent une souffrance, donnant à l’enfant heureuse des leçons de douce philosophie, lui apprenant, sans grands discours, au fur et à mesure des événements, à tirer le meilleur parti possible des situations ennuyeuses, lui affirmant que le bien est toujours à côté du mal et qu’il suffit de le chercher avec persévérance.
A cause de sa douceur, de sa patience, de sa résignation, on dit parfois qu’Anna est un ange. Mais Marie-Rose est pour les définitions exactes ; elle aime beaucoup les anges qu’elle voit très beaux, très purs, exempts de toute tare, et elle riposte :
— Non, pas un ange, une sainte.
Puis elle ajoute, afin de corriger ce que sa rectification pourrait avoir de désobligeant :
— Ce n’est pas pareil, mais c’est aussi beau.
Anna mourut à quinze ans, le jour de l’Assomption. A la rentrée suivante, Marie-Rose éprouva un réel chagrin de ne plus voir sa chaise longue aux Capucins. Et, après tant, tant d’années, elle conserve à sa modeste petite compagne un souvenir plein de reconnaissance pour les bonnes leçons qu’elle reçut d’elle.
Sophie Truchot. — Tout autre est Sophie Truchot, l’une des orphelines employées au service du Pensionnat.
Truchot a tous les vices…, tous, non, car on ne la laisserait pas en contact avec d’autres enfants : orphelines ou pensionnaires… Mais elle est coquette, effrontée, gourmande, voleuse et menteuse.
Sa gourmandise, ou plutôt sa goinfrerie, passe tout ce qu’on peut imaginer. Quand elle est de semaine au réfectoire, il ne faut pas que la bonne sœur Sainte-Anne la laisse seule une minute ; autrement, elle opère des razzias complètes dans l’armoire au dessert : pruneaux, raisins secs, noix, amandes, tout y passe. Il lui arriva même, une fois, de manger tout un fromage et de soutenir effrontément que c’était le chat, qu’elle l’avait vu. Elle fit pis encore. Trouvant sur la table de la petite infirmerie quelques bouteilles entamées, que, par une négligence incompréhensible et tout à fait exceptionnelle, on avait laissées atteintes, elle les vida toutes, avalant ainsi successivement du vin de quinquina, de l’huile de foie de morue, du sirop antiscorbutique et de la solution Pautauberge. Le plus curieux est que son estomac ne se révolta point contre l’ingestion de toutes ces drogues.
— Quelle espèce ! s’exclama la mère Saint-Jacques avec une indignation d’ailleurs très superficielle. Encore faut-il s’estimer heureux qu’elle n’ait pas pris la pommade camphrée pour s’en faire des tartines !
Malgré tous ces forfaits, Truchot n’est point honnie, pas plus des maîtresses que des enfants, parce qu’elle met une certaine crânerie, une certaine honnêteté à ne point se montrer meilleure qu’elle n’est.
Marie-Rose et elle sont aussi bonnes amies que le permettent le règlement et la discipline. Il existe entre elles deux, si dissemblables pourtant, de nature et d’éducation, une entente parfaite, un échange permanent de bons offices.
Quand Truchot est de semaine au pensionnat, les chaussures de Marie-Rose sont plus brillantes que celles des autres, son lit mieux dressé, son verre plus net.
Truchot est pleine d’admiration pour Mlle Gourregeolles dont le savoir, d’ailleurs très ordinaire, la confond. Afin de l’entendre parler anglais, faire une démonstration de calcul au tableau noir, suivre sur la carte murale un voyage imaginaire qu’elle indique à ses compagnes à l’aide d’une baguette, Truchot se tient dans les parages de sa classe, ayant en main pour se donner une excuse, tout un attirail à fourbir, comme si le bouton des portes qui enferment Marie-Rose avaient besoin d’un entretien spécial.
De son côté, la petite pensionnaire — et ce n’est pas tout à fait à son honneur — s’amuse énormément de la mauvaise conduite de Sophie, des histoires qu’elle raconte, des thèses qu’elle expose — car Truchot est une personne à principes et à thèses, et Dieu sait la qualité des uns et des autres !…
De chacune de ses sorties, Marie-Rose rapporte à Truchot des colliers de faux ambre ou de faux corail, des bouts de ruban, des morceaux de tulle, dont l’autre se pare dès qu’elle se croit à l’abri de la surveillance. C’est absolument défendu, mais Marie-Rose accepte bravement les conséquences de ses infractions à l’ordre. Son casier à chaussures est envahi par toute une contrebande de chiffonnaille et de verroteries variées qu’il faut dérober aux investigations de l’autorité.
Truchot aime qui aime Mlle Gourregeolles et hait qui lui veut du mal. Elle respecte Hélène et Charlotte, s’entend au mieux avec Marthe Friardel qu’elle aide à réparer les étourderies de leur idole commune. Par contre, elle abomine Cormolin, parce qu’elle sent l’aversion cachée qu’inspire la vilaine petite fille à la pensionnaire soignée qu’est Marie-Rose.
Mais elle exècre par-dessus tout la mère Saint-Boniface et Alice Gagneur qu’elle accuse, sans autre examen, de toutes les punitions, de tous les ennuis qui échoient à Marie-Rose. Il n’y a pas de tours pendables qu’elle ne joue à ces prétendus bourreaux.
Pour ce qui est de la religieuse, la malice de Truchot est forcément contenue dans des bornes assez étroites : moitié respect et moitié crainte, ses actes restent très en dessous de ses désirs. Mais pour Gagneur, la persécution est sans limites. Au dortoir, elle fait des doubles nœuds à son sac à peignes et à brosses ; elle met ses draps à l’envers afin qu’on sente bien le surjet fait au gros fil. Au réfectoire, les assiettes fêlées, les salières ébréchées, les bouteilles qui se tiennent de travers sont pieusement réservées à Mlle Gagneur.
Truchot se donne bien garde de conter ces hauts faits à Marie-Rose et surtout de lui dire qu’ils s’accomplissent en son honneur. Marie-Rose n’est pas un modèle de patience, mais elle est franchement ennemie de ces petites menées sournoises qu’elle déclare méprisables ; et Truchot le sait mieux que personne.
Une fois pourtant, elle fit une chose tellement horrible et dégoûtante qu’il s’ensuivit un scandale public et que Marie-Rose manqua bien de se fâcher avec elle pour tout de bon.
Alice Gagneur jouit d’une foule de privilèges, celui, entre autres, d’avoir des confitures au repas de midi. Or, pour obtenir le moindre changement au régime alimentaire, il faut un certificat de médecin. Comment fut libellé ce certificat attestant que Mlle Gagneur avait besoin d’un supplément au menu, et que ce supplément consistât en gelées, marmelades, confitures ?… On ne le sut jamais. Mais Mme Gagneur est, comme sa fille, une personne qui sait se retourner ; où d’autres échouent, elles réussissent, grâce à leur esprit d’intrigue et à leur ténacité.
Il n’y aurait encore pas eu trop de mal — les compagnes d’Alice étant, pour la plupart, dédaigneuses de telles misères et ne connaissant point l’envie — si Gagneur n’avait aggravé son cas par des réflexions saugrenues telles que : « Ces cerises sont délicieuses !… Oh ! des groseilles framboisées… mes délices !… » qu’elle faisait de manière à être entendue par ses voisines.
Truchot, indignée de voir Mlle Gagneur déguster des confitures pendant que Marie-Rose grignotait sa dernière croûte de pain, résolut de venger celle que, en raison de sa propre gourmandise, elle considérait comme une victime. A cet effet, elle inséra, au plus profond d’un pot de mirabelles, un vieux petit chiffon très sale et très gras qui avait servi à frotter une broche de cuisine tachée de rouille.
La découverte de cette horreur amena autour de la table un accès de dégoût mélangé de joie. La plupart, tout en honnissant la coupable, crièrent haro sur la victime.
— C’est bien fait pour Gagneur ; elle est si désagréable qu’on a du plaisir à lui voir de l’ennui.
Truchot étant de semaine au réfectoire, il n’y eut pas besoin d’une longue enquête pour établir les responsabilités. Outre la pénitence à l’orphelinat dont on ne parla point, mais qui dut être sévère, et l’interdiction de tout service au Pensionnat pendant un mois, Truchot fut condamnée à faire des excuses à Mlle Gagneur ; et naturellement, ce furent de bizarres excuses. Alice pardonna avec solennité et grandiloquence.
— Pensez-vous quelquefois au bon Dieu, Sophie Truchot ?
— C’est bien forcé, mademoiselle, on en parle tout le temps ici.
— Quand donc le priez-vous ?
— Quand cela se trouve, mademoiselle, et quand on m’y oblige. Je ne le prie pas aussi souvent que vous, bien sûr, parce que le bon Dieu est comme tout le monde, il n’aime pas qu’on l’ennuie…
— Sophie Truchot !… interrompit sévèrement la Préfète des orphelines, qui assistait à l’entretien.
— … mais je le prie tout de même, poursuivit Truchot sans se démonter.
— Et que demandez-vous dans vos prières ?
— Que vous deveniez bientôt très savante.
— Oh ! c’est bien, cela, Sophie Truchot, je n’attendais pas tant de vous.
— … afin que vous quittiez le couvent le plus tôt possible.
L’air d’Alice se fit plus pincé que jamais.
— Ma pauvre Sophie Truchot, vous avez l’âme bien noire. Pour vous pardonner vos insolences, il faut vraiment que je sois un ange descendu du ciel.
— Oui…, et bien, pendant que vous y étiez, au ciel, vous auriez bien fait d’y rester, car ce n’est pas sûr que vous y retourniez.
Cette répartie mit fin au colloque, et Truchot fut expédiée à l’Orphelinat chargée des blâmes les plus sévères.
En dépit des apparences, l’action que Marie-Rose et Sophie eurent l’une sur l’autre, donna d’excellents résultats. Au contact, pourtant éloigné de la jeune pensionnaire, Truchot perdit de sa vulgarité ; ses mauvais penchants s’atténuèrent. Où l’autorité des maîtresses, les réprimandes, les punitions avaient échoué, le souci de l’opinion de Mlle Gourregeolles réussit en partie. D’autre part, cette cure morale tacitement confiée à Marie-Rose lui fut extrêmement favorable à elle-même. Les défauts de Sophie étaient trop apparents, trop grossiers pour avoir prise sur la fillette aux instincts délicats qu’elle était, et la crainte scrupuleuse de donner le mauvais exemple à Truchot, empêcha la petite Gourregeolles de faire beaucoup de sottises.
Dans la suite, elle fut bien récompensée de son jeune apostolat.
Elle était mariée depuis quelque temps, quand, un jour, elle vit entrer chez elle une jeune personne ayant l’apparence d’une femme de chambre de bonne maison.
— Madame ne me reconnaît pas ? demanda la visiteuse avec un étonnement chagrin.
— Non, vraiment… Ah ! Sophie !… mais qu’elle est changée !… comme elle paraît sage !…
— Je le suis devenue aussi, allez, madame. Quand j’ai su que vous étiez sur le point de vous marier, je me suis mise en tête d’entrer à votre service, aussitôt que j’en serais digne, et j’ai demandé à notre Mère de me placer en condition pour faire mon apprentissage. On ne croyait pas que je persévérerais, mais j’avais si grande envie de réussir !… On a encore fait des difficultés pour me laisser partir à Paris. La mère Saint-Jacques disait — cela ne va pas fâcher madame ?…
— Non, Sophie ; je me doute un peu de l’opinion de la mère Saint-Jacques.
— Elle disait donc : « Marie-Rose n’est déjà pas si raisonnable… Voyez-vous Truchot arrivant dans ce petit ménage… » On doit vous écrire à mon sujet pour vous faire toutes sortes de recommandations ; mais j’ai voulu voir d’abord par moi-même comment je serais accueillie. J’ai un bon certificat de ma maîtresse. Elle était fâchée que je la quitte ; et moi aussi, à dire vrai. Alors je lui promis de revenir si vous ne vouliez pas de moi.
Comme Marie-Rose paraissait un peu effarée et que toute son attitude reflétait le souvenir des méfaits de Sophie, celle-ci repartit avec empressement :
— Oh ! soyez tranquille, madame, je suis bien corrigée. On peut me confier la clé de toutes les armoires : celle des friandises comme celle des chiffons.
— Et j’espère aussi, fit Marie-Rose en riant, celle de la pharmacie.
La glace était rompue. Les anciennes locataires du vieux couvent se mirent à rire, puis à causer de bonne amitié.
— C’est que, voyez-vous, ma pauvre Sophie, je ne suis pas seule maintenant, et un mari est plus difficile à servir qu’une petite pensionnaire.
— Que madame se rassure ; j’ai si grande bonne volonté, que je suis presque sûre de réussir.
Et, de fait, Marie-Rose eut en Sophie la femme de chambre la plus adroite, la plus dévouée, la plus fidèle qui se puisse imaginer. Ce fut, à proprement parler, une amie — amie de condition inférieure et qui sut toujours se tenir à sa place, mais sur qui elle put compter, qui connut ses ennuis, ses inquiétudes, ses peines, qui les comprit, les partagea, et, jusqu’à un certain point, les atténua.
Tel est le bilan des amitiés de Marie-Rose. Ces amitiés furent très différentes dans leur nature, leur intensité, leurs manifestations, mais elles furent toutes sincères et durables.
III
ÉLÈVES ET MAITRESSES
Il est superflu de dire que les religieuses ont des préférées parmi leurs élèves. Quoi d’étonnant à ce que des femmes privées de famille s’attachent à certaines enfants plus intelligentes, meilleures, mieux douées, d’une manière ou de l’autre, que leurs compagnes. Mais le règlement est là, rigoureux et observé, qui s’oppose à toute manifestation de cette sympathie plus grande.
Et la préférence reste une préférence d’estime, n’entraînant aucun privilège pour les favorisées.
Il est de notoriété publique que la mère Marie-Joseph et Roberte Le Faulq sont grandes amies. La mère Marie-Joseph, qui est professeur aux Violettes, est une érudite ; il est tout naturel qu’elle éprouve du plaisir à causer avec Roberte que toutes reconnaissent pour une nature supérieure.
Avec l’assentiment de la mère Préfète, mère Marie-Joseph fournit à son élève des livres de la Communauté pour suppléer la bibliothèque du Pensionnat qui est un peu courte. La jeune fille, à son tour, rapporte de ses sorties, des ouvrages nouveaux qui documentent la maîtresse, lui permettent de faire une classe plus vivante, plus nourrie.
Si la mère Marie-Joseph donne à Roberte des notes excellentes, c’est que celle-ci les mérite. Elle est première au cours de lettres, comme elle est première au cours de sciences, à l’anglais, à la musique, partout enfin ; et nulle ne songe à s’étonner ni à croire au passe-droit.
La mère Saint-Paul, que les enfants appellent « la Justice », témoigne à Hélène de Puyrenaud, la plus affectueuse considération. Pendant la collation, où l’on n’est pas strictement tenu de jouer, on les voit quelquefois aller et venir, en causant gravement, au milieu des ballons et des cordes à sauter. La maîtresse se plaît à suivre chez son élève l’éclosion précoce d’un bon sens plein de droiture, d’élévation, de fermeté. Il arrive même que, pour une mesure concernant le Pensionnat, elle lui demande son avis :
— Qu’en pensez-vous, Hélène ?
Ce n’est pas que la mère Saint-Paul ait besoin des conseils d’une pensionnaire de quinze ans, si raisonnable qu’elle soit ; mais elle est bien aise de connaître son opinion sur tel et tel point qui la touche de près.
Toutefois, quand Hélène se rend coupable de quelques petits accrocs à l’ordre — l’ordre est très en honneur au couvent, et c’est le côté faible d’Hélène — la mère Saint-Paul lui marque des mauvais points et l’envoie à la confiscation ni plus ni moins que les autres. Et la prédilection bien connue de la mère Saint-Paul pour Hélène ne fait alors qu’affirmer ce beau nom de « la Justice » que les enfants lui ont décerné.
Une amitié à la fois comique et touchante est celle de la mère Saint-Ignace pour Laurence Cormolin.
La mère Saint-Ignace fait un dortoir et une récréation ; de plus, elle est maîtresse de la petite infirmerie. Les bobos de toute sorte : engelures, bosses au front, genoux écorchés, doigts pincés, nez qui saignent, quenottes qu’on enlève avec un bout de fil, tout cela est de son ressort.
C’est elle aussi qui administre les médicaments quotidiens. Or, la pauvre Laurence est une enfant à croissance retardée et difficile. Il y a toujours quelque chose à refaire à sa gorge, ses yeux, son nez ou ses oreilles. Il lui faut des dépuratifs et des fortifiants. Aussi est-elle une cliente assidue de la petite infirmerie.
Est-ce de la voir sans cesse, alors que les autres ne sont que des oiseaux de passage ? est-ce pitié pour des maux qu’elle est, plus que n’importe qui, à même d’apprécier ? ou bien y a-t-il réminiscence de quelque jeune malade connue autrefois et tendrement chérie ? Toujours est-il que la mère Saint-Ignace, ordinairement bourrue, témoigne à Laurence une affection pleine de douceur et d’indulgence qui ne ressemble en rien à sa manière habituelle.
— Que peut-on exiger, je vous le demande, de cette pauvre petite qui a déjà tant de peine à vivre ? dit-elle, comme excuse à sa pitié.
Elle prend Laurence sur ses genoux, l’encourage par de bonnes paroles, des pastilles et des quartiers d’orange, à ingurgiter les drogues auxquelles l’enfant est condamnée à perpétuité.
Aussi quand, trois fois par jour, la bonne sœur Sainte-Claire fait sa tournée dans les classes et prononce cet appel qui est de son cru et dont on ne songe même plus à rire :
— Huile de foie de morue et compagnie !…
Il faut voir Cormolin se précipiter vers le couloir, gravir l’escalier, se faire faire place pour entrer la première à l’infirmerie qu’elle semble considérer comme son fief. On peut l’apostropher sans qu’elle s’attarde à répondre.
— Ne bousculez donc pas, Hérisson, dit une Bleue, vous voyez bien que tout le monde se range pour Votre Majesté Sérénissime.
— Tête-de-loup, crie une Jaune, avez-vous fini de me tirer mon sarrau ? je vous allonge une tape, moi.
— Écoutez, Cormolin, fait une Blanche, je vous interdis de m’approcher, à moins que vous ne vous soyez préalablement mouchée, et encore !
La mère Saint-Ignace, attirée par le confit, ouvre la porte, prend la fillette à son cou, la dodeline, l’appelle « ma poule dorée ».
Et les petites moqueuses de repartir :
— Ah ! elle est belle, la « poule dorée », un balai à ramoner les tuyaux de poêle, oui !
Alors, la mère Saint-Ignace, qui n’est pourtant point prolixe, se montre éloquente pour défendre sa bien-aimée.
— Prenez garde que le bon Dieu ne vous punisse en vous rendant pires, vous, ou les enfants qu’il vous donnera un jour. Si ma petite Laurence n’a point les perfections du corps, elle a les trésors de l’âme, ce qui est bien préférable.
Les enfants ne répliquent point, parce que, si elles sont étourdies, elles ne sont point méchantes, et qu’elles seraient désolées de faire de la peine à la mère Saint-Ignace ou à sa pupille. Mais elles se disent que l’amitié est aveugle et que les trésors de l’âme du Hérisson sont loin d’être manifestes.
Le cas le plus bizarre et le plus inexplicable est celui de Fernande Béraud et de la mère du Sacré-Cœur-de-Jésus.
Fernande a complètement accaparé la religieuse. Elle ne souffre point que ses compagnes touchent un livre, un porte-plume ni quoi que ce soit appartenant à son idole. En classe, elle a trouvé moyen d’être tout près de la chaire. Dans les rangs, elle manœuvre de façon à se trouver aux côtés de la mère du Sacré-Cœur. Elle prend des airs confidentiels pour lui dire les choses les plus banales. Entre elles deux, flotte toujours du mystère. A la moindre observation de la mère du Sacré-Cœur, Fernande prend des airs désespérés, alors que les réprimandes des autres la laissent complètement indifférente. Pendant le mois de juin, le petit autel de la classe est paré de fleurs rouges, sans cesse renouvelées par Fernande qui laisse entendre que cet hommage n’est pas seulement pour le divin Cœur, mais encore, et peut-être surtout, pour celle qui porte si dignement son nom. Et elle est fière d’arborer la ceinture rouge, comme les chevaliers du Moyen Age étaient fiers d’arborer les couleurs de leur dame.
Ce qu’il y a de plus curieux dans cette passion, c’est que rien ne semble la motiver.
La mère du Sacré-Cœur est juste mais sèche, quinteuse et d’un esprit morose. Son cours est fait avec une conscience indiscutable, mais sans entrain et sans vie. De tout le temps que Marie-Rose passa au couvent, ses deux années de Rouges comptent parmi les plus maussades.
D’autre part, Fernande possède une de ces natures sans relief qui n’inspirent ni sympathie, ni haine, ni intérêt d’aucune sorte, et qui semblent réfractaires à tout emballement. Mais c’est une vaniteuse qui, au fond, s’exaspère de l’indifférence de son entourage. Cette petite comédie passionnelle est tout ce que son orgueil — de qualité médiocre comme ses autres capacités — a trouvé de mieux pour attirer et retenir l’attention générale.
Après quelques observations particulières dont Fernande affecta un chagrin exagéré, mais dont elle ne tint pas compte, la mère Préfète l’entreprit un jour aux Billets, lui déclara avec fermeté que ses grimaces n’intéressaient personne, ni ses compagnes qui les trouvaient ridicules et niaises, ni la maîtresse, qui avait trop de charité pour lui marquer l’ennui qu’elle en éprouvait. Et le bon froissement d’amour-propre qui s’ensuivit termina l’affaire.
La prédilection de la mère Saint-Boniface pour Alice Gagneur fut légendaire au couvent.
Gagneur est le type de la « bonne enfant », respectueuse du règlement, obéissante à ses maîtresses, assidue au travail, recueillie aux exercices de piété ; mais c’est une bonne enfant « fieffée », au dire de Marie-Rose dont elle est l’ennemie en pied : sèche, égoïste, sournoise, orgueilleuse, méprisante, jalouse, tout cela dosé avec prudence, dans la mesure exacte où l’on n’encourt point de reproches.
Personne ne l’aime, ni ses maîtresses, ni ses compagnes. Comme, à proprement parler, sa conduite n’a rien de répréhensible, on ne peut pas lui marquer de mauvaises notes, mais on ne lui témoigne ni estime ni confiance.
Les enfants se réjouissent de tous les désagréments qui peuvent lui arriver. Si l’on entend parler d’une tuile qui lui tombe sur la tête, il n’est pas besoin de chef d’orchestre pour régler l’exclamation générale : « C’est bien fait pour Gagneur ! »
Son impopularité n’a d’égale que celle dont jouit la mère Saint-Boniface. Ces deux équivalences se complètent, forment un tout très fâcheux. Ensemble, elles déplorent la perversité et l’aveuglement du genre humain ; ensemble, elles cherchent les moyens coercitifs les plus propres à la régénération universelle ; car leur idéal habituel est la « loi de crainte », celle où le feu ardent, les bêtes féroces, la peste, la lèpre et autres plaies terrifiantes sont toujours prêtes à châtier le crime. Ensemble encore, dans leurs jours de miséricorde, elles récitent des prières interminables pour désarmer la colère céleste et faire contrepoids aux iniquités du monde.
Mais si, pour toutes les autres, leur mine est revêche et leur parler déplaisant, dans leurs rapports mutuels, elles sont tout sucre.
Alice joue auprès de la mère Saint-Boniface le rôle de factotum. C’est elle qui, à l’« armoire », délivre, sous le contrôle de la maîtresse, les fournitures classiques à ses compagnes. C’est elle qui distribue les papiers de dévotion dont la mère Saint-Boniface fait un usage indiscret. Et elle est récompensée de ses bons offices par des croûtons dorés à la collation, une place de choix au dortoir, les cahiers les plus frais, les plumes les meilleures, par tout ce qui peut être un privilège sans constituer une injustice.
Il faut dire, à leur décharge commune, qu’elles sont absolument de bonne foi. La mère Saint-Boniface est persuadée que c’est la sagesse précoce de Gagneur qui la voue à la persécution ; et Gagneur, que la haute vertu de la mère Saint-Boniface ne saurait être appréciée que d’un très petit nombre, peut-être même d’elle seule.
Leur avis est loin d’être partagé par la multitude. On s’irrite bien parfois des effets de leur bonne entente, mais on n’en est pas jalouses. Personne ne voudrait être l’amie de Gagneur, ni la préférée de mère Saint-Boniface.
Cela dura jusqu’au jour — jour béni pour la majorité — où la Surveillante générale, appelée à d’autres fonctions, fut remplacée par la mère Saint-Jacques, laquelle apprécia les mérites de Gagneur d’une toute autre façon.
IV
MARIE-ROSE ET QUELQUES RELIGIEUSES
Marie-Rose, cela va sans dire, fut en meilleurs termes avec certaines de ses maîtresses qu’avec certaines autres. Quelques-unes — le plus grand nombre — lui témoignèrent une sympathie pleine d’indulgence ; quelques autres une prévention qui, pour être discrètement exprimée, n’en était pas moins très appréciable ; d’autres encore, une sévérité rigoureuse destinée à l’amélioration de son caractère — mauvais moyen qui, s’il n’avait eu comme contrepoids l’extrême bonté qui était la note dominante au couvent, aurait pu avoir pour elle des résultats déplorables. Il faut ajouter que, grâce à la discipline congréganiste, si forte quand elle est bien observée, ni ces sympathies ni ces préventions ne donnèrent lieu à la moindre injustice, sauf une fois.
On dit au Pensionnat que Marie-Rose est une des chéries de la mère Assomption, et la fillette a bien conscience que c’est un peu vrai. Mais quoi d’étonnant à ce que la Préfète témoigne une sollicitude plus grande à l’enfant sans mère qu’elle a connue toute jeune et dont elle supporte l’entière responsabilité ?
Si la mère Préfète passe aisément l’éponge sur les méfaits de Marie-Rose, c’est parce qu’elle sait bien que ces méfaits font plus de bruit que de mal. Elle sait que si l’étourdie fronde aisément l’autorité, du moins elle ne la dénigre pas, que si elle a mauvaise tête, elle n’a point mauvais esprit, et qu’elle aime sincèrement ses compagnes, ses maîtresses et son couvent.
Marie-Rose a, pour la mère Assomption, une confiance, un respect, une vénération sans bornes. Jamais l’idée ne lui viendrait d’user de la petite prédilection qu’elle-même devine, pour se permettre la moindre familiarité ou réclamer le plus léger passe-droit. Sa considération pour la chère maîtresse se trouverait diminuée si elle la croyait capable d’une faiblesse, et cette diminution lui causerait le plus vif chagrin.
Marie-Rose fut, pendant ses deux années de Blanches, l’élève préférée de la mère Saint-Bernard, à cause de leur goût commun pour l’histoire ; mais la préférence fut strictement limitée au travail. Si Marie-Rose ne fut point punie, c’est qu’elle écoutait, docile et appliquée, les excellentes leçons qui l’intéressaient, et que le travail accompli avec goût la maintenait dans la sagesse.
La fillette, de son côté, témoigna à la mère Saint-Bernard une affection faite d’admiration pour sa science et d’estime pour son esprit de droiture ; mais cette affection demeura toujours dans les bornes du respect et de la soumission.
Marie-Rose fut très camarade avec la mère Saint-Jacques. Il n’y eut jamais entre elles une minute de désaccord, et le souvenir de la bonne religieuse éveille dans son âme une gaieté attendrie.
En général, les pensionnaires aiment beaucoup la mère Saint-Jacques ; et la mère Saint-Jacques aime beaucoup les pensionnaires, hormis celles qui sont menteuses, rapporteuses ou grognon ; mais elle a un faible pour Marie-Rose, et voici pourquoi :
Bien qu’elle ne le manifeste pas ouvertement, la mère Saint-Jacques n’est pas ennemie des bêtises, quand les bêtises ne sont ni cruelles ni inconvenantes. Or, Marie-Rose détient le record de l’espèce ; non seulement elle en a un fonds personnel qui semble inépuisable, mais elle excelle à dépister et à raconter toutes celles qui traînent au Pensionnat. La mère Saint-Jacques écoute ces beaux récits avec un : « Mais… mais… oh ! mais !… » qui voudrait être sévère ; seulement, l’expression de son regard et un petit plissement tout particulier de ses joues donnent à sa bonne figure un air très amusé. On voit bien qu’elle rit en dedans.
La mère Saint-Jacques punit rarement et jamais elle ne transmet de rapports à l’autorité. Elle fait elle-même sa police, d’une manière un peu rude, mais qui ne fâche personne. Sa préférence pour Marie-Rose ne l’empêche pas de la secouer ferme quand elle juge que cela est nécessaire.
Marie-Rose fut certainement la passion de la mère Sainte-Thérèse ; de cela, nul ne douta au couvent, même, et surtout, les principales intéressées.
La mère Sainte-Thérèse est la maîtresse des Vertes. Elle était déjà vieille, quand la petite Gourregeolles entra au couvent. Peut-être n’avait-elle jamais connu d’enfant si jeune, ou bien c’était au temps où elle était encore incapable d’apprécier l’intérêt charmant qu’offre l’éducation d’un tout petit être. Le fait est qu’elle accueillit Marie-Rose avec une tendresse de grand’mère — tendresse émue, inquiète, mais qui pourtant ne dégénéra ni en mièvrerie de langage, ni en gâterie d’aucune sorte. Cette prédilection se traduisit seulement par un plus grand souci de la conduite de l’enfant, plus de chagrin pour ses sottises, plus de joie pour ses succès, une sollicitude plus grande en tout.
Certes ! Marie-Rose aime bien la mère Sainte-Thérèse ; elle est pour elle pleine d’attentions ; elle lui transporte sa chaufferette, ferme le rideau dès que le soleil l’incommode et, au moindre soupçon de fatigue, ne fait pas plus de tapage qu’une petite souris. Mais, ainsi qu’on en use avec les gens de l’affection desquels on est très sûr, elle se montre tout à fait sans façon avec la bonne religieuse. De plus, comme elle est extraordinairement brouillon et maladroite, ses prévenances tournent souvent en catastrophes.
L’été, pour protéger la mère Sainte-Thérèse contre le soleil qui parfois s’obstine à percer le mince rideau de basin blanc, elle installe des tableaux de lecture qui, neuf fois sur dix, dégringolent sur la tête de la maîtresse, quand ce n’est pas Marie-Rose elle-même qui dégringole du tabouret où elle est perchée. L’hiver, si elle juge que la chaufferette a besoin d’être « mouvée », elle tire de leur petite maison de bois le pot à braise et la pelle plate ; et, malgré les protestations de la pauvre bonne femme, remue, secoue, tapote, jusqu’à l’extinction complète des feux.
Elle était une grande pensionnaire qu’elle éprouvait encore le besoin de venir faire ce ménage chez les Vertes, où, d’ailleurs, elle se sentit toujours chez elle, et où elle fut toujours bien accueillie.
Elle entre en coup de vent.
— Bonjour, la mère que j’aime de tout mon cœur !… bonjour, les Perrettes.
Il est de tradition au couvent de donner aux plus petites le surnom de « Perrettes ». Les Vertes l’acceptent sans protester, mais les Jaunes se rebiffent.
— Pas plus Perrette que vous, Bleue.
La brave religieuse s’informe avec une sollicitude un peu inquiète si tout va bien pour sa chère fille…, si elle est sage…, si elle vit en paix avec son entourage…, si elle espère une bonne place en composition… Hélas ! les nouvelles, trop souvent, ne sont pas fameuses, même pour le travail. Car si Marie-Rose aime l’étude, elle l’aime à sa façon qui n’est pas toujours celle de sa maîtresse. Elle entre alors en conflit avec l’autorité et cela chagrine la mère Sainte-Thérèse.
D’autres fois, Marie-Rose est envoyée officieusement chez les Vertes. En étude, elle est tranquille tant qu’elle a des devoirs à faire et des leçons à apprendre ; mais sa besogne finie, elle devient très dissipée et l’on se débarrasse d’elle volontiers.
— Allez donc voir si la mère Sainte-Thérèse n’a pas besoin de vos services.
Ces permutations ne sont pas inscrites au règlement ; mais, dans bien des circonstances, Marie-Rose est traitée en dehors du commun. On l’a vue si petite !
La mère Sainte-Thérèse ne refuse jamais les services de sa fille, quand ce ne serait que pour la soustraire aux occasions de malice et aux punitions qui s’ensuivent.
Pendant que la vieille religieuse fait du rangement, ou se repose un peu en disant son chapelet, Marie-Rose s’improvise maîtresse d’école. Avec une patience attentive dont on la croirait difficilement capable, elle montre les lettres aux petites « Croix de par Dieu », ou bien, une longue baguette à la main, explique les tableaux d’histoire sainte. Et la maîtresse s’émerveille de la voir tenir appliquées les plus turbulentes comme les plus bornées de ses élèves.
C’est que Marie-Rose aime incroyablement les petits enfants, qu’elle devine les choses qu’il convient de leur dire et la manière dont il faut le leur dire pour les émouvoir et les intéresser.
— Elle a beaucoup de moyens, dit quelquefois la mère Sainte-Thérèse à sa sœur Saint-Boniface pour l’amener à de meilleurs sentiments envers Marie-Rose.
— Oui, répond l’implacable Surveillante ; c’est dommage seulement qu’elle s’en serve si mal.
Les jours de grande composition, il faut que Marie-Rose vienne aux Vertes réciter un Veni Creator pour implorer les lumières du Saint-Esprit. A l’anniversaire de sa naissance, — parce que ses deux fêtes Rose et Marie tombent en pleines vacances, — la fillette ayant sous les yeux une vieille gravure représentant sainte Rose de Lima, doit écouter avec recueillement une homélie sur sa patronne. Mais la cérémonie capitale est celle de la rénovation des vœux du baptême. A cet effet, la mère Sainte-Thérèse réquisitionne, chaque année, à la sacristie, un bout de cierge qu’elle allume et devant lequel Marie-Rose doit renoncer à Satan, à ses pompes et à ses œuvres.
Tout cela se passe portes closes, avec un air vaguement mystérieux qui égaye beaucoup la petite pensionnaire ; mais elle n’en laisse rien voir. Quoi qu’elle ne soit point pour les formules ni pour les cérémonies, et qu’elle se trouve plus engagée par sa conscience que par des mots, elle se prête de la meilleure grâce du monde, aux lubies de la chère bonne femme à qui, pour rien au monde, elle ne voudrait faire de peine.
Quand Marie-Rose est en révolte contre les pouvoirs autorisés, c’est la mère Sainte-Thérèse qui, tout doucement, l’amène à résipiscence. Quand Marie-Rose est découragée plus que de raison — sans raison même parfois — c’est encore la mère Sainte-Thérèse qui la réconforte, lui rend ce qui lui fait trop souvent défaut : la confiance en elle-même. Dans les moments, rares heureusement, mais abominablement pénibles, où Marie-Rose se sent de l’amertume au cœur, c’est la mère Sainte-Thérèse, toujours, qui lui inspire la mansuétude envers ceux qui lui font ou lui veulent du mal, et la résignation aux événements inéluctables. Devant la mère Sainte-Thérèse seulement, Marie-Rose pleure sans contrainte ; et c’est merveille d’entendre cette femme, de culture très ordinaire, trouver une telle éloquence pour consoler son enfant.
Ce fut seulement plus tard — beaucoup plus tard — que Marie-Rose comprit de quelle affection rare et précieuse la mère Sainte-Thérèse l’avait aimée, une de ces affections qui se donnent sans mesure, qui ne s’imposent point et n’exigent aucun retour, une affection que rien ne décourage, pas même l’indifférence ni l’ingratitude, et que les pires disgrâces, ni même l’abjection n’arrivent pas à rebuter.
Une amitié très comique fut celle de la mère Saint-François de Sales. On n’a pas idée d’une aussi drôle de petite bonne femme. Elle est courte, toute ronde, et cependant menue. Sa tête ressemble à une pomme un peu ridée et rougie par le soleil. Les enfants l’appellent la mère « Pomme d’api » ou simplement la mère « Pomme », ou plus simplement encore, mais avec un peu d’irrévérence « Pomme » tout court. Ses petits yeux vifs remuent sans cesse et sa bouche toute plissée marmotte continuellement.
La mère Saint-François de Sales n’a plus les idées bien nettes. Toute seule dans le monde, elle aurait du mal à se gouverner et ne rendrait aucun service. Mais en Communauté, on tire parti de toutes les capacités, voire même des déchets. La mère Saint-François de Sales a trouvé son emploi ; elle tricote à perpétuité. Dieu sait la quantité de paires de bas qui sortent chaque année de ses mains diligentes ! Sa vie intellectuelle tout entière, tient dans le tricotage ; et les instruments de travail revêtent à ses yeux une vague personnalité. Elle leur parle, les admoneste, leur enjoint de faire de bonne besogne. Elle gourmande tour à tour les aiguilles parce qu’elles ne glissent pas à son gré, la laine parce qu’elle se tord, le peloton parce qu’il vagabonde sur le sol.
Elle n’a, bien entendu, aucun rapport avec les pensionnaires. En allant et venant, on la rencontre avec son éternel tricot et son éternel marmottage ; c’est tout.
Mais Marie-Rose la fréquente quelquefois aux Capucins près de la chaise longue d’Anna Leloutre ; c’est là qu’elles ont lié commerce d’amitié. La petite pensionnaire est scrupuleusement tenue au courant du travail de la mère Pomme. Elle sait quand on termine un bas, quand on en est aux rappetis ou au « cœur de talon ».
Les confidences de la tricoteuse prennent quelquefois une allure plus amicale, plus personnelle.
— Mademoiselle Gourregeolles, je vous en ferai une paire de rouges…, tout rouges comme la soutane des clercs…, pour entrer dans le monde, s’entend.
Aux yeux de la bonne mère, comme aux yeux de beaucoup de ses compagnes, « entrer dans le monde » signifie sortir du couvent.
Les amies de Marie-Rose même ont part à la bonne volonté de la mère Pomme.
— Pour Mlle de Puyrenaud, une paire de bleus, un beau bleu ciel. Pour Laurence Cormolin, des gris, parce que, vous savez… — je ne voudrais pas vous chagriner, c’est votre fille — mais Laurence Cormolin n’est pas… heu… très soigneuse.
Marie-Rose fait signe que son opinion là-dessus est faite depuis longtemps.
— Donc : Mlle de Puyrenaud, bas bleus…, côtes jumelles : deux mailles à l’endroit, deux à l’envers…, fait la mère Saint-François de Sales comme pour se résumer. Croyez-vous qu’elle sera contente ?
— Je crois bien. Et pour mes rouges aussi, des côtes jumelles ?
— Non, fait la mère Pomme avec l’assurance que donne une longue réflexion, des côtes boiteuses : trois mailles à l’endroit, une à l’envers.
Marie-Rose ne sut jamais le rang qu’occupaient dans l’estime de la tricoteuse, les côtes jumelles et les côtes boiteuses, et si la considération inspirée par Hélène l’emportait sur l’amitié qu’elle-même inspirait.
— Et pour le Hérisson…, quelles côtes ?
— Pour le Hérisson…, pas de côtes du tout : mailles à l’endroit…, mailles à l’endroit, cela va plus vite.
Longuement, patiemment, Marie-Rose écoute la bonne femme discourir sur ce sujet qui l’aurait horripilée venant d’une autre. Mais elle sait que le tricotage est toute la joie de la mère Pomme et elle s’en voudrait de marquer le moindre déplaisir.
Vint le moment où la mère Saint-François de Sales perdit la tête complètement. Elle oubliait l’heure, ne prenait plus garde à la cloche, ne rentrait point pour les repas ni les offices, et l’on ne savait dans quel jardin la chercher. Ou bien encore elle restait au soleil ardent, sous la pluie battante ou dans les rafales. On mit auprès d’elle une petite novice qui fit alors un excellent apprentissage de patience et de bonté.
Et la mère Pomme tricotait toujours. Elle tricota jusqu’à la mort.
Lors de ce événement, Marie-Rose n’était plus au couvent. Ce fut la mère Saint-Jacques, devenue Préfète du Pensionnat qui le lui apprit.
— Elle savait que vous étiez mariée, dit-elle, et que vous attendiez un petit enfant. Elle a voulu lui tricoter ses premiers bas : les voici. Ce n’est plus le beau travail d’autrefois. Elle s’y est pourtant bien appliquée ; mais sa vue avait baissé et ses mains étaient devenues tremblantes. A tout instant, elle demandait à sa petite sœur si elle n’avait pas laissé échapper de mailles.
Marie-Rose prit le léger paquet avec un sourire et quelques larmes.
— Bébé ne les portera pas, dit-elle. Ils feront partie du petit musée que Sophie et moi sommes seules à connaître — musée très modeste où dorment les souvenirs du cher couvent où j’ai été si heureuse et tant aimée !
— Il ne faut pas parler au passé, Marie-Rose, on vous y aime toujours.
Une seule maîtresse, la petite sœur Saint-Jude, témoigna à Marie-Rose une préférence empreinte d’injustice. Or, si l’injustice exaspérait Marie-Rose, elle aimait encore mieux qu’on fût injuste à son détriment qu’à son avantage. Voici comment la partialité de la petite sœur eut occasion de s’exercer.
La classe de couture fut toujours un supplice pour Marie-Rose ; non que cela l’ennuie de rester tranquille, elle éprouve, au contraire, de temps en temps, un besoin impérieux de repos et de silence ; son esprit alors part en des rêveries sans fin où elle se complaît. Mais, comme la classe de travail manuel est faite pour coudre et non rêver, elle est souvent rappelée à l’ordre et forcée de reprendre l’aiguille.
Il faut convenir, d’ailleurs, que c’est de très mauvaise grâce.
La mère Sainte-Rosalie est l’indulgence même, mais il faut bien coter le travail, et celui de Marie-Rose ne vaut pas cher. Sa mauvaise note lui attire généralement une punition, mais peu lui en chaut.
— Je me résignerais bien, déclare-t-elle, à apprendre cent lignes de Télémaque pour être dispensée d’un surjet.
La maîtresse de couture tomba malade et fut momentanément remplacée par la petite sœur Saint-Jude, une qui déplaisait aux pensionnaires, parce qu’elle avait l’air « en dessous ».
Marie-Rose put alors demeurer tout le temps de la classe, les doigts inactifs, la pensée vagabonde sans encourir le moindre reproche. Bien mieux, elle eut des notes qui, aux Billets, lui attirèrent des compliments. Cela se remarqua d’autant mieux que la petite sœur Saint-Jude était connue pour la rigueur de ses appréciations.
Marie-Rose s’étonna d’abord, puis protesta contre une partialité qui l’humiliait ; et finalement déclara qu’elle préférait un deux mérité à un huit auquel elle n’avait point droit.
A ces réclamations, la jeune maîtresse hochait la tête d’un air entendu. « Oui, oui, je sais ; tout cela fait bien pour la galerie, mais personne n’aime les mauvaises notes ni les punitions. »
La fillette n’en démordait pas ; elle soutenait ses principes avec une âpreté chaque jour grandissante. La situation se tendait de plus en plus et un conflit était imminent quand, par bonheur, la mère Sainte-Rosalie reprit sa classe et Marie-Rose ses mauvaises notes.
V
LES ENNEMIES
Deux paires d’antagonistes furent légendaires au couvent : la mère Saint-Joseph et Aliette Le Menn, la mère Saint-Boniface et Marie-Rose.
La mère Saint-Joseph est organiste ; de plus, elle fait une récréation et le réfectoire. Elle est encore maîtresse du dortoir Sainte-Anne ou des Horaces.
Ce n’est pas qu’elle soit méchante ni même trop sévère ; mais elle est tatillonne et bourrue. Elle punit sans cesse, quitte à biffer la punition quand on lui fait gentiment observer qu’elle est trop sévère, ou simplement quand on reconnaît ses torts. Mais elle aime l’ordre jusqu’à la manie, et c’est là une cause permanente de conflits. Il faut la voir, après chaque récréation passer la revue de Sous l’Allée.
« Hélène de Puyrenaud, vos caoutchoucs sont posés de travers ; il y en a un qui dépasse le casier. »
« A qui ce cerceau plein de boue qui salit la muraille ? »
« Et ce chapeau de soleil qui est suspendu par une coque de ruban ? »
« Tout le monde ne s’est pas décrotté les pieds ; faut-il donc que je passe désormais la revue des semelles ? »
Marie-Rose, qui a souvent maille à partir avec la mère Saint-Joseph, ne la prend pas trop au sérieux. « C’est le meilleur moyen d’en venir à bout », affirme-t-elle gravement. Un certain nombre de ses compagnes pensent de même. Et, si les rapports avec la mère Saint-Joseph comportent beaucoup de paroles, de fréquents chamaillis et pas mal de disputes, ils sont exempts d’amertume.
Il n’y a qu’avec Aliette que les relations sont tendues. Elles se sont prises mutuellement à rebours, et c’est pour la vie. La pauvre Aliette est du dortoir Sainte-Anne ; et comme elle est loin d’être ordonnée, les réprimandes pleuvent sur elle.
Alors, elle tient tête à sa maîtresse, raisonne, prétend qu’on lui en veut, — il faut convenir que les apparences légitiment cette affirmation, — et que c’est bien inutile qu’elle cherche à faire mieux, puisqu’on ne lui en tiendra aucun compte.
A la grande joie des pensionnaires, ces discussions se poursuivent jusque dans la solennité des Billets ; chacune des deux adversaires s’obstinant à avoir le dernier mot.
Comme Aliette avait fort heureusement l’esprit juste et droit, elle ne garda point rancune à la mère Saint-Joseph.
— Comprenez-vous, disait-elle, à Marie-Rose, bien des années plus tard, elle avait entrepris de m’inculquer l’ordre par n’importe quel moyen, elle n’était arrivée qu’à m’en inspirer l’horreur. Elle s’est trompée, mais ce n’était pas sa faute.
Il en fut de même pour la mère Saint-Boniface et Marie-Rose.
La Surveillante générale est pleine de qualités trop évidentes pour que nul songe à les mettre en doute. Chacun rend justice à son respect intransigeant du devoir, à l’équité de ses avis, à la fermeté de sa conscience. Mais elle est d’une vertu sévère, morose, implacable. Elle ignore le bon rire franc de la plupart de ses compagnes et le sourire indulgent de presque toutes.
Elle ne se contente pas de punir toute infraction à la règle, si menue, si inoffensive que soit cette infraction, elle recherche avec zèle tous les cas de répression et les utilise sans miséricorde. Son système éducatif veut que toute faute reçoive son châtiment. On peut dire qu’à cet égard Marie-Rose jouit d’un traitement de défaveur.
Toutefois, la loyauté force à convenir qu’elle agit par maladresse et non par méchanceté. Cette jeune nature très ouverte, avec des alternatives d’exubérante gaieté et de méditation profonde, lui semblait pleine de menaces pour l’avenir et elle résolut de la mater. Pour atteindre son but, elle employa les moyens qui lui parurent les plus efficaces : le ton habituellement grondeur, l’application la plus rigoureuse du règlement, les mortifications matérielles et morales, le regard toujours scrutateur et méfiant. « Par hasard, la conduite de l’enfant est correcte, mais sa pensée ?… n’y a-t-il rien à reprendre dans sa pensée ?… »
Ce système qui, du reste, ne la mata point, eut pour résultat de tenir Marie-Rose en état permanent de mutinerie, voire même d’indocilité, vis-à-vis de la Surveillante générale. Par bonheur, elle avait un bon fonds, elle se fâchait tout rouge, mais elle n’était ni boudeuse, ni rancunière. Son irritation s’évaporait en discours — discours brefs, mais énergiques — qui se terminaient généralement par l’aveu de ses fautes et la promesse de se corriger.
Au résumé, elle garda de ses luttes avec la mère Surveillante un souvenir égayé sans la moindre rancœur. Plus tard, même, quand la vie lui eut donné l’expérience, elle s’aperçut que, la mère Préfète et M. l’abbé mis à part, c’est la mère Saint-Boniface qui l’avait le mieux jugée, le mieux devinée. Le remède avait été mal appliqué, mais le diagnostic avait été exact.
La vérité est que la Surveillante était mauvaise disciplinaire. Comment lui avait-on confié ce poste très délicat dans un établissement où toutes les valeurs étaient si parfaitement utilisées ? c’est à n’y pas croire.
Mais la Supérieure la tenait en haute estime. Elle l’avait connue dans le monde — toutes deux étaient de la même société — et elle ne continuait à voir que les bons, les très beaux côtés de son caractère. Elle ne croyait pas, au surplus, qu’une direction un peu rude, mais toujours égale, pût nuire en quoi que ce fût, à la formation morale des enfants, et, dans une très large mesure, elle avait raison.
Mais le jour où ses neuf ans de souveraineté révolus, la mère Saint-Louis rentra dans le rang et fut remplacée par la mère Assomption, il y eut du changement. La mère Saint-Paul fut nommée Préfète, et la mère Saint-Jacques, Surveillante générale ; la mère Saint-Boniface réintégra la Communauté avec la qualité de conseillère que lui valait son temps de profession. Et, ainsi que le dirent les enfants, elle emporta tellement de regrets, qu’elle n’en laissa aucun.
Tout autre, plus pénible et plus amère fut l’impression laissée en Marie-Rose par deux religieuses, avec lesquelles heureusement, elle eut fort peu affaire.
La mère Saint-Jean-Baptiste fait la grande récréation du jeudi, les deux récréations du dimanche et la fameuse classe de comptabilité commerciale. Ce n’est pas qu’elle persécute la petite Gourregeolles, non ; elle affecte de l’ignorer. Jamais elle ne lui adresse la parole en dehors des nécessités du service. Si elle doit lui répondre, c’est de la façon la plus sèche, la plus concise, la plus détachée.
Marie-Rose, qui n’a pas l’âme fielleuse, tenta bien jadis quelques petites prévenances pour amadouer l’acariâtre, mais ses prévenances furent accueillies de telle façon qu’elle ne les renouvela pas, beaucoup moins par dépit que par discrétion.
Cette inimitié silencieuse ne mollit jamais ; et malgré les examens de conscience les plus minutieux, l’enfant fut incapable d’en découvrir la cause.
La mère Sainte-Catherine, elle, ne paraît jamais au Pensionnat, — c’est une des dignitaires de la Communauté, — mais on la rencontre quelquefois dans les allées et venues. Or, à la salutation réglementaire que lui adresse Marie-Rose, elle répond par un coup de tête très dédaigneux que l’enfant traduit de cette façon : « Vous croyez sans doute être quelque chose, mademoiselle Gourregeolles, et bien, vous n’êtes rien… deux fois rien… »
Marie-Rose aurait aisément pris son parti de cette attitude ; mais la mère Sainte-Catherine causa la seule injustice dont elle fut victime au couvent, et elle ne l’oublia jamais.
Donc, la mère Sainte-Catherine avait eu un petit accident qui l’obligeait momentanément à marcher avec une canne, et l’empêchait de tenir sa place dans les défilés de la Communauté. D’autre part, Marie-Rose avait l’observation aiguë et très amusée. Des choses, en apparence insignifiantes et que la masse n’avait point remarquées, la plongeaient dans des accès de fou rire dont elle ne pouvait se défendre.
Un dimanche, à la sortie des vêpres, Marie-Rose s’entendit interpeller par la Surveillante générale qui semblait écouter une plainte de la mère Sainte-Catherine.
— Mademoiselle Gourregeolles !… vous allez immédiatement demander pardon de votre inconvenance…, sans préjudice, bien entendu, d’une bonne punition pour mauvaise tenue au Chœur.
— J’ai été inconvenante, moi ?… fit Marie-Rose, au comble de l’étonnement, avec qui donc ?…
— Mademoiselle, répondit la plaignante, ne joignez point l’hypocrisie à votre méchanceté première ; quand je suis passée devant les rangs des pensionnaires en m’appuyant sur ma canne, vous m’avez adressé une grimace de moquerie.
— Moi ?… répéta l’enfant, surprise et chagrinée.
Elle était capable de bien des sottises et de bien des malices ; elle raillait volontiers les événements et les situations, mais jamais les personnes, à plus forte raison une personne infirme. Toute espèce de souffrance la faisait, au contraire, tressaillir douloureusement.
— Oui, mademoiselle Gourregeolles, vous… affirma la mère Sainte-Catherine ; n’essayez pas de mentir, je vous ai vue.
Cette fois, Marie-Rose se rebiffa. Après l’avoir accusée de mauvais cœur, voilà qu’on la soupçonnait de fausseté. Elle répondit avec violence :
— Si je m’étais moquée de vous, parce que vous avez mal au pied, mère Sainte-Catherine, je serais très coupable, en effet, et je n’aurais pas besoin qu’on me force à vous demander pardon ; mais je n’ai pas fait de grimace ; et si j’ai ri, c’est d’une chose qui me semblait drôle et à laquelle vous étiez tout à fait étrangère.
Avec un peu de diplomatie, il eût été facile de concilier les deux adversaires et d’éviter un conflit regrettable. Mais la mère Surveillante était tout le contraire d’une diplomate ; et, loin d’apaiser les querelles, elle excellait à les envenimer. Elle prononça avec autorité :
— Entre votre parole et celle de mère Sainte-Catherine, vous comprenez que je n’hésite pas.
— La mère Sainte-Catherine se trompe, voilà tout.
— Alors, vous refusez de demander pardon ?
— Oui, je refuse, déclara nettement Marie-Rose.
— C’est bien, mademoiselle, vous pouvez rejoindre vos compagnes ; mais votre punition commence dès maintenant ; vous êtes en interdit.
Si la mère Préfète avait été au Pensionnat, rien de ce qui suivit ne se serait passé ; elle aurait su dire que, du moment où sa fille déclarait n’avoir pas fait une chose, c’est qu’elle ne l’avait pas faite, — elle savait bien que l’enfant venait quelquefois près d’elle s’accuser de petits méfaits qui, par hasard, n’avaient pas été découverts, — et, sans désavouer complètement la mère Sainte-Catherine, elle aurait trouvé moyen de soustraire Marie-Rose à une punition qu’elle n’avait pas méritée.
Mais, par malheur, elle était malade à ce moment, et elle demeura encore absente dix jours. Pendant ces dix jours, Marie-Rose s’obstina, malgré l’intervention directe de la mère Supérieure. Jamais pareille résistance ne s’était vue, surtout en face de l’autorité suprême. La fillette était au silence pendant les récréations, elle défilait hors des rangs et elle assistait aux offices dans l’avant-chœur, toute seule sur une chaise.
Heureusement, des consolations lui venaient un peu de tous côtés. Si la mère Saint-Boniface la harcelait d’objurgations qui ne faisaient que l’endurcir, la mère Saint-Jacques prenait pour lui parler une voix plus douce, une voix attendrie presque ; et la bonne mère Sainte-Thérèse lui donnait chaque jour une image nouvelle. La mère Saint-Bernard continuait à son élève l’intérêt plein d’affection et d’estime qu’elle lui témoignait habituellement. Au résumé, les maîtresses semblaient ignorer l’incident.
Quant aux compagnes de Marie-Rose, quelques-unes, sans doute, se réjouissaient de la voir en si fâcheuse posture ; et Alice Gagneur lui disait avec un ton qui donnait envie de la gifler : « Je prie Dieu qu’il vous éclaire. » Mais Hélène et Charlotte l’approuvaient dans sa résistance ; Marthe Friardel pleurait à chaudes larmes à toutes les récréations, aux défilés, aux offices, chaque fois, en un mot, que la disgrâce de son amie était manifeste ; et Cormolin affirmait, de sa voix de crécelle : « Mlle Gourregeolles n’a rien fait ; je le sais bien, moi ; et c’est injuste de la mettre en pénitence. »
En somme la majorité était pour Marie-Rose. Même celles qui ne l’aimaient pas étaient forcées de rendre hommage à sa loyauté habituelle.
Au fond, tout de même, la petite révoltée gardait un peu d’inquiétude. Qu’est-ce que la mère Assomption pensait d’elle ?… Comment l’accueillerait-elle à son retour au Pensionnat ? Ce n’était pas la punition qui lui faisait peur, mais le jugement de son cher mentor.
Une après-midi, la mère Préfète vint au Pensionnat, très faible encore et très changée. C’était l’heure de la collation. A l’accueil enthousiaste de ses enfants, elle répondit par un sourire de satisfaction, mais fit signe qu’elle ne pouvait point parler. Elle avait craché le sang et il lui fallait encore beaucoup de ménagements. Puis, d’un geste, elle appela Marie-Rose, qui la suivit dans son cabinet.
— Ma chère fille, dit-elle, si bas qu’on avait peine à l’entendre, je suis revenue plus tôt que je n’aurais dû.
Les nerfs de l’enfant exaspérés par la lutte qu’elle soutenait depuis si longtemps se détendirent subitement et elle éclata en sanglots.
— Ne parlez pas, mère Assomption, supplia-t-elle, je comprends bien ce que vous voulez dire. J’ai eu tant de chagrin en pensant à vous ; mais je ne pouvais pas demander pardon à la mère Sainte-Catherine, puisque je ne me suis pas moquée d’elle… Si j’avais ri de son pied blessé, j’aurais été une très vilaine fille, mais je ne l’ai pas fait… Vous ne croyez pas, dites, mère Assomption, que j’aie pu le faire, ni que je me sois refusée à reconnaître mes torts… J’ai assez souvent besoin de faire des excuses pour que l’on ajoute foi à ma parole… et vous savez bien que je ne mens jamais… La mère Sainte-Catherine le croit, mais elle se trompe : voilà tout.
Marie-Rose parla encore longtemps ; toute l’amertume de son cœur débordait en protestations d’innocence pour elle-même, d’affectueuse soumission pour sa chère maîtresse, sans l’ombre d’une accusation pour celle qui, de très bonne foi, sans doute, mais avec une sévérité implacable, l’avait condamnée.
— Marie-Rose, dit enfin la mère Préfète, Notre-Seigneur avait-il commis tous les forfaits dont on l’accusa ?… et songea-t-il un seul instant à se révolter ?… Vous qui l’aimez tant, ne pourriez-vous l’imiter une fois par hasard ?… et vous sacrifier pour l’édification du Pensionnat ?…
La fillette se raidit devant la soumission que, tacitement, on exigeait d’elle. Elle aimait beaucoup la mère Préfète et elle était infiniment touchée de la voir revenir au Pensionnat rien que pour elle, mais toute injustice l’exaspérait.
La religieuse prit sur les rayons de sa bibliothèque, un livre qu’elle feuilleta, puis offrit ouvert à Marie-Rose.
— Lisez, ma fille… tout haut.
L’enfant lut d’une voix tremblante, ce texte qu’elle connaissait de longue date :
« Évangile, selon saint Mathieu : chapitre V, verset 38.
« Vous avez entendu qu’il a été dit : « Œil pour œil, dent pour dent. »
« Et moi, je vous dis de ne point résister aux mauvais traitements ; mais si quelqu’un t’a frappé sur la joue droite, présente-lui encore l’autre ;
« Et à celui qui vient disputer en jugement avec toi et t’enlever ta tunique, abandonne-lui encore ton manteau.
« Et quiconque te forcera à faire mille pas, fais-en encore deux autres mille avec lui.
« Vous avez entendu qu’il a été dit : « Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. »
« Et moi, je vous dis : « Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient. »
« Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les Publicains ne le font-ils pas ainsi ? »
Marie-Rose se tut, calmée. Elle comprit que si la mère Préfète avait voulu l’amener à une soumission volontaire, elle avait tout de même reconnu d’une manière détournée, mais pleine de loyauté et de délicatesse, sa non-culpabilité. Pour un moment cette pensée lui fit oublier tous ses griefs.
— Je ferai ce que vous voudrez, ma mère, dit-elle avec une docilité sans restriction.
— Alors, venez avec moi ; il faut battre le fer pendant qu’il est chaud.
Toutes deux s’acheminèrent vers la Communauté ; et, en route, l’enfant babillait, le cœur allégé.
— Nous avions beaucoup de chagrin, vous savez, mère Assomption, pendant que vous étiez absente. Tout le monde était très pieux, à la prière pour les malades ; et moi, je disais Salus infirmorum chaque soir avant de m’endormir.
Dans la cour de la Communauté, on trouva la mère Supérieure et la mère Sainte-Catherine qui se promenaient, chacune de son côté, en récitant les Heures.
Un peu chiffonnée que l’on n’ait même pas mis sa soumission en doute, Marie-Rose s’avança vers la mère Sainte-Catherine et dit tout court :
— Pardon, ma mère.
La religieuse ne répondit point d’abord, semblant trouver que c’était un peu sec. Mais la mère Préfète dut faire signe qu’il ne fallait pas exiger davantage, car la prétendue offensée répondit d’un ton solennel :
— Je vous pardonne, mademoiselle.
Ce fut tout. Marie-Rose ne présenta point son front pour le baiser de paix ; et, après un geste d’approbation de la mère Préfète, elle tourna les talons et regagna le Pensionnat.
L’interdit prononcé contre elle fut levé au milieu d’un tumulte joyeux. On criait :
— Vive Marie-Rose !
— Vive Gourregeolles !
Toutes les parties de ballon et de corde à sauter lui offrirent une place d’honneur. Marthe Friardel sanglota ; Cormolin ne perdit pas une si belle occasion de pousser des cris aigus ; et une Verte insista jusqu’à l’indiscrétion pour qu’elle acceptât un restant de tartine rongée tout autour.
Marie-Rose ne goûta que fort peu l’ovation dont elle était l’objet. Son âme, douloureusement ulcérée, étant à d’autres pensées.
Pour la première fois, elle évaluait ce que ce mot injustice pouvait contenir de tort et de souffrance. Cette idée, qu’elle avait eu le temps de ressasser pendant ses longues heures de silence et qui, d’ailleurs, trouvait en elle un terrain favorable, devait être, par la suite, cause de ses pires heures d’amertume et de révolte.
Si la mère Sainte-Catherine avait pu se rendre compte du mal qu’elle venait de faire à cette enfant de treize ans, difficile de caractère, mais pleine de droiture et de bonne volonté, elle n’aurait pas été fière de sa victoire.
VI
PASSIONNETTES DE COUVENT
De ce que Marie-Rose et ses compagnes sont très innocentes, très pures, s’ensuit-il qu’elles ignorent tout de la vie et du sentiment qui, pour une grande part, domine le genre humain, c’est-à-dire l’amour ?
Que non ! Elles ne sont pas si oies blanches que cela. Elles savent très bien que les hommes et les femmes sont faits pour s’aimer mutuellement. Et si, au couvent, on ne fait rien pour faire naître et pour développer cette connaissance, on ne fait rien non plus pour la détruire. On parle même volontiers aux enfants de leur futur rôle d’épouses et de mères de famille.
Bien entendu, si l’on a vent de quelque passionnette, on intervient avec promptitude et fermeté. Il faut mettre les fillettes en garde contre l’inexpérience de leur cœur ; il faut veiller aussi à ce que leur sentimentalité ne se développe pas trop tôt ni d’une manière exagérée, et surtout à ce qu’elle ne prenne pas une mauvaise direction. Mais on agit en cela posément, sans s’étonner ni s’indigner.
Va-t-on honnir ou rudoyer une enfant parce que de nouveaux sentiments s’éveillent en son âme ? parce que tout son être aspire à quelque chose d’inconnu qui la trouble et l’inquiète ? Ce serait d’une pédagogie déplorable. Il convient bien plutôt de l’éclairer, de la rassurer et, au besoin, de la consoler — car, ces passionnettes que l’on juge sans importance, sont pour les jeunes filles la première école de chagrin.
Il faut ajouter que le régime du couvent, austère, un peu rude, n’est point propice aux émotions sentimentales ; il a vite fait de les mettre au pas. Toutes les minutes se trouvent strictement occupées par une tâche ou un devoir, on n’a guère de temps pour la rêverie. De par l’observation du règlement, les confidences ne peuvent être que rares et courtes. Il y a donc beaucoup de chances pour que le foyer s’éteigne faute d’aliment.
Néanmoins, il y eut toujours des passionnettes au couvent. Le traditionnel cousin, les frères des amies et les amis des frères en furent généralement les héros. On en connut quelques-unes, on en soupçonna davantage. Il y en eut de comiques, d’absurdes, de touchantes ; aucune ne donna lieu au plus léger scandale. Une comparution devant l’autorité, et au besoin un conciliabule avec la famille suffisaient presque toujours à rétablir l’ordre. Si le sentiment persistait, il devenait tout au moins silencieux ; le temps et quelques exhortations judicieuses venaient achever la cure.
Quelques-unes de ces passionnettes aboutirent au mariage et les fiancés en herbe devinrent de très bons époux.
Le roman d’Hélène. — Il est tacitement convenu qu’Hélène de Puyrenaud épousera Bernard de Juisaye. Ils se connaissent depuis leur plus petite enfance. Leurs familles sont alliées et ont des intérêts communs. Bien entendu Hélène et Bernard ne sont pas engagés formellement, mais dans les plans d’avenir où ils se trouvent mêlés, on devine le désir plein d’espoir des deux familles.
Petit à petit, sans qu’ils en aient trop conscience, leur amitié d’enfance évolue, devient plus tendre, plus forte et, en même temps plus réservée. Avec discrétion, mais sans trouble aucun, Hélène parle à ses amies du sentiment nouveau qui s’établit en elle et dont peut-être elle ignore la nature exacte.
De quoi serait-elle troublée ? Bernard ne doit-il pas être le compagnon de sa vie ?… le père de ses enfants ?… Et le catéchisme lui-même, ne dit-il pas que la femme doit aimer son mari ?…
Avec un sourire heureux, Hélène fait remarquer que c’est là un commandement auquel il lui sera bien facile et bien agréable d’obéir.
Le roman de Charlotte. — Charlotte Périer et ses sœurs « sortent » chez un notaire de la ville qui a un fils étudiant en droit.
Entre le jeune homme et la petite pensionnaire s’ébauche un de ces romans faits de tendresse innocente et de rêves imprécis, très lointains. « Plus tard… » disent-ils quelquefois avec un regard d’entente. Et il leur semble que si « plus tard » cessait d’être ennuagé, il perdrait de son charme.
Voici comment se dénoua le roman de Charlotte :
Un certain premier jeudi du mois, jour de congé, Marie-Rose était consignée. Le soir, après souper, elle jouait, ou plutôt faisait jouer au ballon une demi-douzaine de Vertes et de Jaunes très honorées qu’une « grande » voulût bien s’occuper d’elles, et elle était si contente de la joie des petites qu’elle en avait presque oublié sa mauvaise journée.
L’une après l’autre, les pensionnaires rentraient ; elles montaient directement au vestiaire pour quitter leur toilette de ville, puis revenaient dans la cour en attendant la prière.
A un moment donné, Marie-Rose aperçut un chapeau garni de muguets dont la propriétaire disparaissait Sous l’Allée.
— Charlotte ! appela-t-elle.
Et elle se disposait à laisser le ballon des petites pour rejoindre son amie, quand elle se ravisa.
Ce n’était pas Charlotte, qui allait ainsi en traînant les pieds ; elle avait habituellement le pas vif et même un peu sec, alors que la démarche de celle qui s’acheminait vers l’escalier annonçait une personne très molle, Lucie Bradier, par exemple. Pourtant Lucie n’avait pas de si jolis chapeaux ; elle portait toujours des panaches ou de gros bouquets très voyants.
N’attachant qu’une importance minime à cet incident, Marie-Rose retourna au jeu.
Mais, quand on se rendit à la prière, Charlotte était déjà à sa place, à genoux, les coudes sur le banc placé devant elle et la figure dans les mains.
Au discret : « Bonsoir, Charlotte, est-ce que tu as mal à la tête ? » que lui glissa Marie-Rose, elle répondit un : « Bonsoir » tout court, sans montrer son visage. Et pendant la prière, Marie-Rose s’aperçut que des larmes filtraient entre ses doigts.
Jusqu’au coucher, les deux fillettes ne purent guère causer ; et, d’ailleurs, Charlotte semblait éviter l’explication que recherchait manifestement sa compagne.
Mais, après le départ de la maîtresse, quand tout le monde fut au lit, dans l’assoupissement léger qui précède le sommeil, Marie-Rose bondit dans le coin de Charlotte situé juste en face du sien. Elle s’agenouilla sur la chaise où, contrairement à ses habitudes d’ordre, la petite désolée avait jeté ses effets pêle-mêle. Tout doucement, elle posa sa tête près de celle de son amie, sur le dur traversin déjà mouillé de larmes, et murmura :
— Qu’est-ce que tu as, ma chère chérie ? je vois bien que tu es très chagrine.
Sans se faire prier, vivement, comme on accomplit une corvée pénible, Charlotte répondit :
— Il entre au séminaire.
Marie-Rose n’hésita pas une seconde sur la personnalité que représentait ce Il ; et elle s’écria :
— Maxime entre au séminaire !… tu es sûre !…
— C’est sa mère qui me l’a dit ; on n’a parlé que de cela toute la journée.
— Mais lui ?…
— Il n’était pas là.
— Eh bien, il est lâche, prononça péremptoirement Marie-Rose.
— Il est très brave, au contraire, de tout abandonner quand Dieu l’appelle.
Marie-Rose n’était pas éloignée de trouver excessive la magnanimité de son amie. Elle y démêlait bien un peu d’orgueil, l’orgueil d’une petite personne qui, pour n’avoir pas à rougir de sa défaite, en accentuait les motifs surnaturels ; mais elle comprit surtout que Charlotte ne voulait pas être plainte, et elle reprit comme un écho :
— Bien sûr que le bon Dieu est plus fort que tout.
Elles restèrent un moment sans parler, Marie-Rose respectant la douleur de sa compagne qui, repliée sur elle-même, semblait complètement étrangère au monde environnant. Ce fut elle, cependant qui parla la première le langage de la raison.
— Il faut retourner dans ton coin ; c’est mal d’être ici en cachette.
Marie-Rose le savait bien, que c’était mal. Parce qu’on avait confiance en elles et qu’elles étaient moins surveillées que beaucoup de leurs compagnes, elles étaient plus coupables de manquer au règlement. Mais Charlotte était si malheureuse !
Le lendemain, pendant la toilette, Charlotte dit à Marie-Rose :
— Explique tout à Hélène, et, par pitié, ne me parlez plus de rien ni l’une ni l’autre.
Ainsi fut fait, et les deux fillettes épargnèrent à leur amie, des consolations qui n’auraient fait qu’irriter sa douleur.
Charlotte ne se remit point du coup dont avait été frappé son jeune cœur. Tout en elle changea : son caractère, ses idées, son langage. La démarche lassée qui, tout d’abord, avait frappé Marie-Rose, lui devint habituelle. Elle se dégoûta de ce qui l’avait le plus charmée. Tout en restant très soigneuse de sa personne, elle perdit le soin extrême de la toilette et des ajustements qui l’avaient caractérisée jusqu’alors.
Puis après des crises successives d’amertume et de découragement, la douceur, peu à peu, entra dans son âme, sous forme de résignation — résignation passive, d’abord, puis agissante avec un besoin sans cesse croissant de dévouement et d’apostolat. Sa piété, très sincère mais un peu sèche, devint fervente et pleine de mansuétude.
Le changement fut si marqué que nulle ne put l’ignorer. On disait : « Mlle Périer marche vers la perfection. » Tout simplement la pauvre Charlotte avait écouté les conseils qui lui étaient donnés, et elle avait trouvé l’apaisement.
En quittant le couvent, elle n’avait point l’air marri de la plupart de ses compagnes présentes et passées. Ce fut avec un sourire d’espérance qu’elle dit non pas adieu, mais au revoir. Et les Mères qui pourtant se gardaient de découvrir ni surtout d’encourager les vocations religieuses chez leurs filles, ne s’y trompèrent point.
— Charlotte nous reviendra, dirent-elles.
Elle revint, en effet. Et l’orgueilleuse Mlle Périer fut la maîtresse la plus douce et la plus patiente de l’école gratuite qui, pourtant, ne renfermait point des sujets de choix.
Le roman de Marie-Rose. — La petite Gourregeolles eut son roman, elle aussi ; et ce roman, pour simple qu’il fût, la fit néanmoins bien pleurer.
Le héros s’appelle Pierre Le Horn. C’est un ami de ses frères et elle le rencontre chez ses grands-parents, les jours de congé.
Il est blond avec les sourcils et les cils plus foncés que la chevelure. Ses yeux bleus sont habituellement graves ; pour Marie-Rose, ils sont plus sévères ou plus doux que pour le reste du genre humain. Pierre est poli et courtois avec tous, même avec les plus humbles, mais il ne tolère la familiarité de qui que ce soit. A vrai dire, il ne vient à l’idée de personne de se montrer familier avec lui.
Marie-Rose a un peu peur de ce grand camarade si sérieux. La mère Assomption et Pierre sont les deux êtres qui lui imposent le plus, ceux à l’estime de qui elle tient par-dessus tout.
Quand Pierre prend son regard de reproche, parce que Marie-Rose a commis quelque incartade, la pauvre petite a le cœur subitement en détresse. Quand, au contraire, touché de ses efforts pour être sage et réfléchie, il prend son bon regard, son regard d’indulgence, elle est au comble du bonheur.
Pierre est très instruit ; il s’informe avec sollicitude des progrès de Marie-Rose, critique son travail, approuve ou blâme suivant les circonstances, donne des conseils et s’assure que ces conseils sont suivis.
Les jours de grande fête, si Marie-Rose chante au salut, Pierre est dans la « chapelle du monde », attentif et intéressé. Quand c’est Marie-Rose qui quête, Pierre est là encore pour lui offrir une belle pièce blanche… et un peu aussi pour échanger un sourire avec elle.
M. Le Horn est un armateur considérable de la région. Il a fait cadeau à son fils d’une jolie embarcation que l’on a baptisée Marie-Rose. Et comme Pierre dessine à merveille, surtout les marines, il a représenté Marie-Rose sous les aspects multiples que peut prendre un bateau : Marie-Rose filant vent arrière ou grand largue ; Marie-Rose fuyant devant la tourmente ou naviguant au plus près. La jeune pensionnaire a, dans tous ses livres, des portraits de sa filleule, et elle passe de longues minutes à les contempler ; non à cause des légendes qu’elle sait par cœur, mais à cause de l’écriture de Pierre, si ferme, si élégante, si nette, si loyale — la plus belle certainement qui se puisse voir ; du moins la fillette en est persuadée.
Quand Marie-Rose arrive chez ses grands-parents, les jours de congé, elle trouve Pierre qui l’attend tout à l’entrée du vestibule, avec un sourire affectueux et son bon regard. Il la débarrasse des menus paquets dont elle est chargée, range son ombrelle, l’aide à enlever son chapeau, tout en s’informant de sa santé. « Elle va bien, cette petite Gourregeolles ?… pas mal à la tête ?… non, c’est bien vrai ?… Voyons un peu cette mine ?… » Et il l’amène près de la porte vitrée du jardin, au grand jour, pour s’assurer de visu de sa bonne santé.
Ils ont un grand moment à passer ensemble avant le déjeuner. Bon papa est occupé dans son cabinet d’avocat ; bonne maman est à sa toilette. Henri, l’un des frères de Marie-Rose, court les quais, à moins qu’il ne soit en canot sur les bassins ou dans l’avant-port. Paul, l’aîné, celui avec lequel la fillette s’entend le mieux, est bien là, mais il sait que Pierre aime causer en tête à tête avec sa sœur et il se prête volontiers aux circonstances.
— Écoute, Le Horn, dit-il après un bonjour rapidement échangé, quand tu en auras assez, tu nous la repasseras.
L’après-midi des jours où l’on ne sort pas, Marie-Rose, qui déteste faire des visites ou rester au salon à en recevoir, s’installe avec les garçons dans le jardin très soigné, toujours frais, toujours fleuri : eux se berçant dans les fauteuils à bascule, elle, bien droite sur un tabouret, parce qu’elle sait que Pierre est très strict pour la tenue des jeunes filles. Tous trois l’excitent à babiller, à raconter les mille petites incidents de sa vie un peu archaïque de pensionnaire qui les amuse et les intéresse, ses conflits perpétuels avec la mère Saint-Boniface et Alice Gagneur, les reparties de la mère Saint-Jacques, les méfaits de Truchot.
Seul, Henri lui tient tête ; il plaisante et fait des jeux de mots avec le nom des religieuses. Ces propos, sans méchanceté pourtant, scandalisent Marie-Rose qui a le culte de son couvent.
Alors, Pierre intervient d’autorité.
— Mais va donc naviguer un peu, toi : on t’a assez vu. Dieu merci ! on te possède à cœur d’année, tandis qu’on a la petite seulement une fois par mois… Vous disiez donc, Marie-Rose, que la mère du Sacré-Cœur…
La fillette reprend son récit, infiniment touchée que son grand ami se complaise à l’écouter.
Si Pierre dit que Marthe Friardel est « une bonne, une très bonne petite fille », Marthe monte de cent coudées dans l’esprit de Marie-Rose. Et s’il déclare que Gagneur est « une chipie », Marie-Rose se trouve plus vengée que si les pires mésaventures fondaient sur son irréconciliable ennemie.
Quand Marie-Rose parle, avec la chaleur émue qui lui est coutumière, d’Hélène, de Charlotte, de la mère Assomption, Pierre dit en souriant :
— Vous aimez beaucoup ceux que vous aimez.
La fillette répond avec élan :
— Oh ! oui ! beaucoup !… de toute mon âme.
— C’est très bien, cela.
Et le regard de Pierre est alors si doucement pénétrant, que Marie-Rose en rougit un peu.
Les jours où l’on se promène aux champs, bon papa cause avec un vieux colonel de ses amis qui les accompagne presque toujours ; et Paul, qui aime les choses de l’armée, reste auprès d’eux à les écouter. Alors Pierre pose la main de sa petite camarade sur son bras, et tous deux « crochés », comme on dit à la campagne, vont devisant. C’est Pierre qui parle le plus souvent. Il donne des conseils, fait de légères remontrances, mais en prenant la voie détournée.
— Si j’avais une sœur, voici ce que j’aimerais lui entendre dire ou lui voir faire.
Et il est bien sûr que Marie-Rose s’efforcera de ressembler à cette sœur imaginaire qu’on lui donne en exemple.
Les adieux entraînent toujours un peu d’émotion. Pierre garde dans les siennes les mains de Marie-Rose ; il la tient sous son bon regard et c’est d’une voix très douce qu’il répète :
— Au revoir, ma petite fille… ma chère petite fille.
Dans ses rêveries, où Pierre occupe une très grande place, Marie-Rose ne se dit pas comme Charlotte « plus tard… » oh ! non ! elle est trop heureuse du présent. Jamais plus tard ne pourra être aussi beau.
Pierre n’a point dit à Marie-Rose qu’il l’aime, pas plus que Bernard ne l’a dit à Hélène, ni Maxime à Charlotte. Les jeunes gens très honnêtes et très chastes hésitent à prononcer pour leur propre compte, le mot amour dans lequel ils pressentent un inconnu sacré et qui leur fait un peu peur. Mais on s’entend très bien sans parler.
Comme pour Charlotte, comme pour la plupart des fillettes, le premier roman de Marie-Rose aboutit à une brisure.
M. l’abbé fut appelé auprès de sa mère mourante et resta un mois absent. Durant ce temps, il fut remplacé par l’un des Pères qui prêchaient habituellement la retraite, le Père Selleron dont Marie-Rose appréhendait la rigueur. Celles des pensionnaires qui fréquentaient annuellement son confessionnal, disaient de lui qu’il était sévère… oh ! mais sévère…
— Je suis sûre, confia la petite à la mère Saint-Jacques, son auditrice habituelle, qu’il vous épluche la conscience comme avec un petit couteau pointu.
— Tant mieux, répondit la bonne religieuse, une fois en passant, cela ne vous fera pas de mal.
Il fallut donc aller à confesse au Père Selleron ; et les prévisions de Marie-Rose se réalisèrent… au delà.
En sortant du Chœur, elle avait la figure rouge et les yeux extrêmement brillants, ce qui annonçait chez elle une émotion profonde et contenue. Au rebours de son habitude, elle ne desserra pas les lèvres jusqu’à la récréation. En se rendant aux Capucins, elle dit à Hélène qui était sa compagne de rang :
— Oh ! ce Père Selleron !… comme j’avais raison d’en avoir peur.
— Pourquoi donc ? interrogea tranquillement Hélène, qui n’était point coutumière de sentiments excessifs.
— Figure-toi qu’il m’a fait tout lui raconter de Pierre…; et il a été très dur. Il m’a dit qu’il ne fallait plus penser à lui autrement que je pense à tout le monde et que je devais détruire ou lui renvoyer tout ce qu’il m’avait offert… Mais quel mal y a-t-il là dedans ?… je te le demande, quel mal ?… On ne peut donc pas aimer certaines personnes plus que les autres… ou d’une manière différente ?…
— Le Père Selleron t’a-t-il dit que c’était si mal ?…
— Il m’a dit que c’était un danger très, très sérieux. M. l’abbé n’a pas de ces idées-là.
— Lui en as-tu quelquefois parlé ?
— Non, mais il ne m’a jamais interrogée là-dessus… Et s’il l’avait fait, je suis certaine qu’il aurait été moins cruel. Le Père Selleron n’y regarde pas, lui, à faire de la peine aux gens.
— Voyons, Marie-Rose !
— Enfin, j’ai promis ; il faut bien que je tienne ma parole. J’ai dans ma poche les pauvres petits dessins de la Marie-Rose…; c’est ce que je considérais comme le plus précieux…
— Tu vas les déchirer ?…
— Non, protesta l’affligée avec une légère indignation. Pour qu’ils soient piétinés par n’importe qui et se changent en boue !… Les brûler…, pas davantage… : la cendre s’envole partout et le résultat est le même… On ne respecte pas la cendre. Que fait-on de celle que l’on utilise ?… de l’engrais ou la lessive…
— Il y a des cendres sacrées que l’on conserve dans des urnes funéraires.
— J’ai promis de ne rien garder.
— Et puis, nous n’avons pas d’allumettes, riposta sagement Hélène.
— Voici donc ce que j’ai pensé. Nous allons faire un trou dans notre petit jardin et nous y coucherons les chers dessins entre les pétales de fleurs… Mais pas maintenant à cause des curieuses. De plus, il ne faut pas que Charlotte sache. Pauvre fille ! elle a bien assez de supporter son propre chagrin. On lui dira plus tard… Donc nous nous arrangerons pour rester ici toutes deux après la récréation…
— Ce ne sera pas commode ; il faudra désobéir.
— On désobéira, voilà tout.
— Oui, voilà tout, répondit simplement Hélène qui ne songea même pas au blâme ni à la punition qu’elle risquait, du moment où il fallait rendre service à son amie.
Mais il n’y eut pas besoin de subterfuge. Marie-Rose avait tellement la figure d’une personne qui n’est pas dans son assiette, que la mère Saint-Paul s’en aperçut.
— Vous avez mal à la tête, mon enfant ?
— Oh ! oui, répondit la fillette, sans mentir.
— Eh bien, restez ici encore une demi-heure ; vous reviendrez quand tout le monde sera en place ; le brouhaha d’une rentrée est toujours fatigant. Hélène restera à vous tenir compagnie.
Les deux pensionnaires eurent le même geste d’ennui. Il leur en coûtait plus de tromper la confiance de leur maîtresse que de s’exposer, par une désobéissance, à la plus dure punition. Mais les événements commandaient.
Dès qu’elles furent seules, Hélène prit une bêche et creusa un trou, suivant les indications de son amie. Dans leur petit jardin fleurissaient des lis, Marie-Rose cueillit les plus frais, les plus purs, elle les effeuilla, puis les disposa en un lit épais. Mais les calices, un peu fermes, ne se prêtaient pas à sa combinaison, et il y avait des endroits où la terre se voyait encore. La fillette regarda autour d’elle et, dans le jardinet de ses cousines, elle aperçut une grosse touffe de pivoines blanches ; elle en prit quelques-unes, étala leurs pétales souples, légers, puis elle posa dessus les dessins qu’elle baisa d’abord passionnément. Ensuite, elle remit un lit de pivoines, une couche de lis protecteurs ; et, désolée, rejeta la terre comme sur un mort.
Hélène la laissa un moment silencieuse, le front barré d’un pli de colère et de chagrin, les yeux secs et fixés sur le petit monticule qui renfermait ses souvenirs. Puis, elle la prit par la taille et l’attira doucement.
— Viens, ma chérie, il y a plus d’une demi-heure que la rentrée est faite, tu sais.
Marie-Rose se laissa entraîner sans rien dire.
Pierre Le Horn faisait alors son voyage autour du monde, en qualité d’aspirant. Quand il écrivait à ses amis Gourregeolles, il ne manquait jamais de dire une foule de choses pour sa petite camarade, sans compter les autres choses contenues implicitement dans sa missive, et que Marie-Rose comprenait fort bien. Et elle répondait de la même manière.
La première fois que Paul lui demanda après la triste exécution :
— Qu’as-tu à dire pour Pierre ?
Calme en apparence mais le cœur plein de détresse, elle répondit :
— Rien.
— Comment, rien ?…
— Non, rien.
Paul regarda un moment sa sœur pour s’assurer qu’elle ne plaisantait pas ; puis il remarqua avec une philosophie où se devinait un peu de dédain :
— Que les filles sont donc capricieuses !… et inconstantes dans l’amitié !…
Pierre ne revint pas en France. Ce superbe garçon de vingt ans, plein de vie et de santé périt dans un sinistre maritime qui, à l’époque, fit beaucoup de bruit.
Et Marie-Rose ne se consola jamais qu’il fût mort la croyant capricieuse et infidèle.