LA RELIGION AU COUVENT

I
PRATIQUES DE DÉVOTION

La piété est, en général, sincère et profonde, mais discrète, mesurée, paisible. M. l’abbé et la mère Préfète combattent de tout leur pouvoir certaines pratiques de dévotion qu’ils déclarent non seulement inutiles, mais dangereuses par la fausse sécurité qu’elles offrent aux esprits superficiels.

Leur enseignement se résume en ceci :

« Parce que vous aurez marmotté des prières sans fin…, que vous aurez accompli des pèlerinages qui, trop souvent, ne sont que des prétextes à excursions…, parce que vous aurez fait des vœux qui vous dispensent de tout effort…, que vous aurez brûlé des cierges à tels sanctuaires…, offert des ex-voto à telles madones…; parce que vous assiégerez les confessionnaux et que vous passerez à l’église un temps qui serait mieux employé à vos devoirs d’état…, vous croirez-vous libérées de vos obligations de chrétiennes ?…

« Sont-ce de bonnes chrétiennes, celles qui ne pratiquent point la charité ou s’en débarrassent par une aumône jetée au hasard ?… celles qui ne payent point leurs dettes ?… celles qui se montrent exigeantes et dures avec leurs domestiques ?… celles qui médisent et celles qui mentent ?…

« Jésus a dit sur la montagne : « Heureux les pauvres d’esprit, c’est-à-dire ceux qui sont désintéressés ! Heureux, ceux qui sont doux, ceux qui sont miséricordieux, ceux qui ont le cœur pur, ceux qui souffrent persécution pour la justice… » Mais il n’a pas dit : « Heureuses les bigotes qui, bien calées dans un fauteuil et les pieds sur une chaufferette récitent sans fin des patenôtres et des oraisons dont leur bouche seule fait les frais. »

« Certes, il faut prier, mais il faut que la prière soit, suivant l’expression du catéchisme, une « élévation de notre âme vers Dieu ». Et quand on dit qu’il faut prier sans cesse, cela signifie que toutes nos actions doivent être un hommage à Dieu et aux lois qu’il nous a fixées. Nous ne voulons point pour vous de cette piété de routine qui n’améliore en rien, ni de cette piété de sentiment qui vire comme les girouettes, nous voulons une piété de raisonnement qui supporte la critique et soit capable de résister aux attaques de toute nature qui vous attendent dans le monde. »

Si ces principes ne sont pas formulés avec autant de précision et de netteté, l’enseignement religieux que l’on donne au couvent en est une perpétuelle application.

M. l’abbé dit souvent à ses filles :

— Il y a deux livres qui sont par excellence les livres du chrétien et que le chrétien ignore ou dédaigne : c’est le catéchisme et l’Évangile. Il faut savoir son catéchisme par cœur et s’efforcer sans relâche de pratiquer la morale de l’Évangile : c’est par là seulement que vous serez de vraies chrétiennes.


La mère Saint-Boniface est en dissidence formelle avec cette doctrine. Pour elle, toutes les minutes, si courtes, si fugitives soient-elles, où l’esprit se trouve libre, doivent être consacrées à des pratiques de dévotion. Elle conseille et, au besoin, impose le système des « oraisons jaculatoires ». Ce sont de brèves invocations que prononce l’une des personnes présentes et auxquelles l’assistance doit répondre.

Exemple : « Oh ! cœur de Marie… — Soyez mon refuge. » Ou bien encore : « Mon doux Jésus… — Miséricorde ! » Il y en a comme cela à l’infini ; et cela part tout d’un coup au moment où l’on s’y attend le moins.

Alice Gagneur s’est fait une spécialité de ce genre d’oraisons. On se demande où elle peut bien dénicher toutes celles qu’elle débite du matin au soir. A cause de cela, la mère Saint-Boniface, dont elle est, du reste, la grande favorite, la déclare un modèle de piété. Mais tout le monde la déteste, parce qu’elle est perfide, sournoise et rapporteuse. Aussi, pour une qui répond comme il faut à sa clameur, dix autres murmurent :

— Laissez-nous donc la paix, Alice, vous êtes assommante.

Et la gronderie générale qui s’ensuit n’est pas faite pour remettre en sympathie le « modèle de piété ».

La mère Saint-Jacques ne peut pas souffrir ce genre de dévotion. Une fois, elle a dit à quelques Blanches très raisonnables et chez lesquelles, par conséquent, l’interprétation fâcheuse n’était pas à craindre :

— Cela me produit l’effet de gens qui rêvent tout haut et dont la bouche parle sans que l’esprit s’en doute.


La dévotion de la mère Saint-Boniface n’est pas seulement continue, elle est encore lugubre et menaçante. Elle présente la religion comme un brandon enflammé ou une trique toujours prête à s’abattre. Elle prend plaisir à évoquer les rigueurs de la Loi de crainte. Le déluge, les plaies d’Égypte, le feu du ciel et autres épouvantails sont les points d’appui de tous ses sermons. « Dieu a puni autrefois, il punit encore, il punira tant que les hommes pécheront. »

Toute petite, Marie-Rose avait horreur de ces théories dont elle pressentait l’exagération. Elle s’accommodait à merveille des idées religieuses très raisonnables chez la mère Assomption, très élevées chez la mère Saint-Bernard et la mère Marie-Joseph, pleines de justice chez la mère Saint-Paul, confiantes, miséricordieuses chez la mère Sainte-Thérèse, la mère Saint-Vincent, la mère Sainte-Rosalie, bon enfant chez la mère Saint-Jacques, d’une naïveté touchante chez la plupart des sœurs converses, d’une pureté admirable chez toutes ; mais elle demeura l’ennemie irréductible de la dévotion sèche, dure, étroite de la mère Saint-Boniface. Cette divergence de vues occasionna de nombreux conflits entre la maîtresse intransigeante et la petite fille raisonneuse.

— Marie-Rose, vous ne priez jamais.

— Je vous demande pardon, ma mère, je prie. Seulement je prie en secret dans ma chambre, ainsi qu’il est recommandé dans l’Évangile, c’est pour cela que vous ne vous en apercevez pas.

Une autre fois :

— Marie-Rose, vous n’aimez pas le bon Dieu.

— Si, ma mère, je l’aime beaucoup, à ma façon. Je suis fâchée que ce ne soit pas la vôtre, mais je n’y puis rien.

Malheureusement, la mère Saint-Boniface, de par son titre de Surveillante générale, se trouve, en quelque sorte, grande maîtresse de la dévotion ; c’est elle qui gouverne les confréries et ordonne les petites cérémonies extraréglementaires ; elle mesure, pèse, dose la piété sans tenir compte de la nature et des aspirations de chacune. Il lui est avis que toutes les âmes et tous les cerveaux d’enfant doivent être coulés dans le même moule, comme des briques.


Quand on gémit plus fort que de raison sur les engelures qui, l’hiver, gonflent les orteils et font saigner les mains, la mère Infirmière essaye d’encourager :

— Que voulez-vous, mes pauvres petites, je sais bien que c’est très ennuyeux et très pénible. On vous soigne du mieux que l’on peut, mais il n’y a pas grand’chose à faire. Prenez patience ; avec le beau temps cela va disparaître.

Quand on se plaint des menus à la mère Économe, elle répond, avec sa bonne brusquerie, qui ne fâche jamais personne :

— Allez ! allez ! C’est cela qui vous donne le teint frais.

Quand on proteste en classe parce que l’« armoire » vous a fourni un cahier froissé ou écorné, la maîtresse répond généralement :

— Il en verra bien d’autres d’ici à ce qu’il soit fini.

A l’ouvrage manuel, si l’on met ses propres bêtises sur le compte des aiguilles qui s’épointent, du fil qui se tord ou casse, la mère Sainte-Rosalie hoche la tête avec regret :

— Hélas ! mes pauvres enfants, il faut en prendre son parti ; on ne fait plus de bonne marchandises maintenant. Les fabricants ne sont pas consciencieux.

En un mot, les religieuses incitent leurs élèves au courage, à la patience ou à la résignation. La mère Saint-Boniface, elle, a une formule, une seule, la même pour tous les cas :

— Offrez cela au bon Dieu !

Les engelures, le gras au réfectoire, les aiguilles qui cassent, le mauvais temps un jour de congé : tout est pour le bon Dieu.

Les fillettes sont trop avisées pour ne pas comprendre que ce qu’il s’agit d’offrir, c’est la petite douleur, le léger sacrifice ; mais, fâchées de n’être pas plaintes, elles feignent l’ignorance :

— Une belle offrande pour le bon Dieu, vraiment : des engelures et des poires blettes. Voyons, ma mère, qu’est-ce que vous voulez qu’il en fasse ?

Marie-Rose va plus loin dans l’argumentation. Elle prend soin de s’appuyer sur des textes dont on ne peut contester l’origine ni l’exactitude, sinon l’à-propos.

— Écoutez, ma mère, ce que dit l’Écriture sainte : « Caïn était laboureur, Abel pasteur de brebis. Caïn faisait à Dieu d’indignes présents qui n’étaient point agréés ; mais le Seigneur regardait favorablement les dons d’Abel qui lui offrait ce qu’il y avait de meilleur parmi les premiers-nés de ses agneaux. » Croyez-vous, tout de même, que je veux ressembler à Caïn ?


La mère Saint-Boniface a parfois des idées qu’elle croit propres à l’édification des pensionnaires et qui vont à l’encontre du but, celle-ci, entre autres :

Le dimanche, à la collation, on tire au sort des images qui, pendant toute la semaine, doivent servir de plan de conduite. Il y a, notamment, la série des moyens de transport pour le ciel avec des « conseils idoines à l’accomplissement du salut par lesdits moyens ». On gagne le paradis de toute espèce de façons dont quelques-unes sont très comiques. Le « modèle de piété » est naturellement chargé de la distribution, et certaines l’accusent d’aider le sort dans le sens de ses sympathies et de ses antipathies. C’est ainsi que Marie-Rose ne tire que des moyens longs, désagréables, ridicules : en chariot, en patache, en brouette, alors que Gagneur et ses amies sont favorisées des transports les plus rapides, tels que l’express et le ballon.

Il en va de même pour les Offices à la cour du roi Jésus, où l’on peut être amie, confidente, épouse, reine tout aussi bien que servante ou portière. Une fois que Marie-Rose s’était vu successivement attribuer les rôles les plus infimes, elle protesta hautement :

— Écoutez, mère Saint-Boniface, Gagneur doit tricher. Elle joue toujours les rôles de souveraine et les autres ont le balai.

Quelques enfants — très peu — d’un esprit simple, docile, point raisonneur, acceptent ces méthodes de sanctification et même s’en édifient ; une poignée de petites frondeuses s’en égayent ; la majorité n’en a cure.

Heureusement que la mère Assomption est là. Son bon sens très net et très pratique lui fait saisir le côté dangereux qu’offrent ces procédés. Elle pense qu’à vouloir forcer la note, on risque de dégoûter ses filles de la religion ; et, pis que cela, de la leur faire tourner en ridicule.

Il est probable que ses avis prévalurent en haut lieu ; car, si les oraisons jaculatoires ne furent pas interdites, du moins, on cessa de les encourager ; et, à la rentrée de Pâques, les Moyens de transport pour le ciel, les Offices à la cour du roi Jésus et autres plans de conduite en images disparurent de la circulation.


Les cas de mysticisme sont assez rares ; on les soigne avec énergie et promptitude, et l’on en vient facilement à bout. Il serait injuste d’en rendre le régime du couvent seul responsable. Le passage de l’enfance à l’adolescence est presque toujours marqué par une petite crise d’exaltation. La jeune âme qui, brusquement, s’épanouit, se dilate est — comme le corps qui grandit trop vite — inhabile à trouver son aplomb ; et ses aspirations nouvelles sont parfois exagérées, voire même téméraires. Il n’y a pas trop lieu de s’en effrayer, du moment où elles sont nobles et pures. Avec une fermeté patiente on a bientôt fait de ramener le jeune esprit dans les limites de la raison. Et telles dont le mysticisme passager aurait pu sembler inquiétant, deviennent, grâce à un traitement bien compris, des femmes pleines de pondération et de calme.

De toutes les compagnes de Marie-Rose, deux seulement se montrèrent rebelles. Encore, par rebelles, faut-il entendre que, malgré leur évidente bonne volonté, les dispositions que l’on combattait en elles ne se modifièrent que très peu, et même point du tout.


Marguerite se soumet à des pénitences et à des mortifications de toute nature. Elle se pique jusqu’au sang, mange ce qui lui répugne et se prive de ce qui lui plaît. Elle enlaidit, autant que la chose est possible, l’uniforme et la coiffure du couvent. Elle s’impose des besognes pénibles et humiliantes qui ne lui sont pas commandées. Elle reste des journées entières sans parler, ne prononçant que les mots strictement nécessaires. Tout cela, du reste, est si plein de réserve que ses compagnes en ont à peine soupçon, sauf les très rares, dont l’esprit d’observation s’exerce, même à leur insu, sur tout ce qui les entoure.

Mais les religieuses sont clairvoyantes ; le manège de Marguerite ne leur échappa point et elles mirent tout en œuvre pour tempérer un zèle qu’elles jugeaient excessif. Ce fut inutile ; les conseils, les avertissements, ni même les injonctions ne produisirent qu’un très faible résultat.

Marguerite rentra au couvent en qualité de novice presque aussitôt en être sortie. Et, comme une fois, Marie-Rose, sa cadette de quelques années, faisait une allusion discrète aux macérations qu’elle s’était imposées du temps qu’elle était pensionnaire, la petite sœur lui répondit :

— Je me suis mortifiée du jour où, à la suite d’une grave remontrance de mon père, j’ai compris à quel point j’étais sensuelle, à quel point j’aimais la toilette, les friandises, le plaisir sous toutes ses formes. Si je n’avais pas fait ce gros effort pour me corriger, je risquais de causer beaucoup de mal aux autres et à moi-même.

A la suite d’une grave remontrance de mon père ; plus tard, Marie-Rose fut bien aise de savoir que, pour Marguerite, au moins, l’influence religieuse ne devait pas être mise en cause. Les scrupules exagérés d’une âme de fillette, joints à une sévérité paternelle, peut-être inopportune, avaient seuls déterminé la crise.


Jeannine fut longtemps la pensionnaire la plus arrogante qui se pût voir. Ce n’était point qu’elle humiliât ses compagnes, elle les ignorait pour la plupart. Elle semblait croire que la place occupée par elle dans le monde était unique et bien supérieure à celle que devait occuper le reste du genre humain.

Du jour au lendemain elle se convertit. Elle devint aimable et complaisante avec les plus petites et les moins avenantes. Sa quasi-indifférence religieuse se changea en une piété, non pas ardente, comme aurait pu le faire présager son caractère, mais humble, timide, implorante. Ce ne fut pas la nature de cette piété qui inquiéta, mais sa permanence. On prit à tâche de tirer Jeannine de ses oraisons continuelles : ce fut en vain. Quand on l’envoyait courir à cligne-musette, sauter à la corde ou conduire une ronde, elle se soumettait avec une bonne grâce parfaite ; mais son entrain ne durait que tout juste le temps nécessaire à l’obéissance.

Aujourd’hui, on rencontre parfois l’altière Jeannine coiffée du bonnet des Petites Sœurs des pauvres et portant un lourd panier dont le contenu est destiné à ses « chers vieux ». Quel fut le motif de sa transformation subite ? Marie-Rose ne le sut jamais.

Ce furent les deux seuls cas de mysticisme qu’elle vit combattre sans succès. Mais qui sait si cet échec ne fut pas un bien ? si Marguerite et Jeannine ne furent pas tirées par là d’un danger plus grand ?


Pour ce qui est de l’intolérance dont on accuse les religieuses et leurs élèves, il est aisé d’en faire justice par la lecture du règlement.

« Si quelque fille de la religion dite réformée, écrit Pierre Fourrier, se trouve parmi les autres de vos écoles, traitez-la charitablement ; ne permettez pas que ses compagnes la molestent en lui faisant quelque fâcherie… Si ces enfants apprennent bien, donnez-leur pour prix quelque papier doré, quelque belle plume à écrire ou autre chose qu’elles ne puissent dédaigner. »

Marie-Rose eut toujours des compagnes protestantes, généralement Anglaises ou Scandinaves, et jamais elle n’eut connaissance de la moindre tentative de prosélytisme à leur égard. Comme on ne pouvait priver une personne des offices pour les garder, elles assistaient à la messe et aux vêpres en lisant leur Bible. Mais une dame pensionnaire les conduisait au temple, et le pasteur avait toute facilité de les voir et de leur donner l’instruction religieuse nécessaire.

Loin de les molester, on les donnait souvent en exemple à leurs compagnes pour leur bonne tenue au Chœur et la manière dont elles sanctifiaient le dimanche.

Quelques pensionnaires, il est vrai, se froissaient légèrement de ces compliments.

— Ce n’est pas parce qu’elles sont protestantes, disait-on, qu’elles bougent moins que nous, c’est parce qu’elles sont du Nord.

Pour son propre compte, Marie-Rose conserva longtemps les relations les plus affectueuses avec Annie Mac Peables, fille d’un capitaine de la Royal Mail. Et pourtant Annie était puritaine aussi fervente que Marie-Rose était ardente catholique.

II
LA CONFESSION

Au couvent, on se garde soigneusement de l’outrance, même — on pourrait dire surtout — en matière religieuse. C’est pourquoi l’on combat la tendance qu’ont certaines fillettes à abuser de la confession.

— Il faut vous accoutumer à gouverner votre conscience vous-mêmes, leur dit-on, à prendre la responsabilité de vos décisions et de vos actes.

Par contre, on stimule celles que la confession ennuie, celles à qui elle fait peur et celles à qui elle est seulement indifférente. Comme M. l’abbé a beaucoup d’influence sur les petites pensionnaires, on lui envoie quelquefois d’office celles qui ont besoin d’être remises dans le droit chemin. A moins de caractères et de cas particuliers, on estime qu’une confession par mois est la moyenne raisonnable.

Marie-Rose fait partie de la majorité banale. Ses fautes, toujours les mêmes, lui attirent le même petit sermon et la même pénitence. Elle s’en étonne et, pour un peu, s’en inquiéterait.

— Je dois commettre beaucoup plus de péchés que cela, pense-t-elle.

Mais les recherches les plus minutieuses dans son Manuel de la pieuse pensionnaire, ne donnent aucun résultat.

Elle avait neuf ans, lorsqu’une petite aventure lui fit connaître que la confession est une chose très simple, beaucoup plus simple qu’elle ne l’avait pensé jusqu’alors.


Un dimanche, à l’étude facultative du matin, elle voit Denise Louvière plongée dans une besogne qui l’absorbe toute. On n’est pas sévère, à l’étude facultative ; les enfants peuvent causer, pourvu que ce soit tout bas. Marie-Rose en profite pour se renseigner auprès de sa cousine.

— Qu’est-ce que tu copies donc là, Denise ?

— Ma confession, répond la petite Louvière, avec la candeur des âmes simples.

— Oh ! fait Marie-Rose pleine d’une admiration envieuse, prête-moi ce livre, où tu trouves tant de péchés ?

— Cherchons plutôt ensemble, veux-tu ? nous nous aiderons mutuellement.

Voilà les deux fillettes compulsant l’examen de conscience et dissertant sur la nature et l’importance des fautes. C’est un très vieux livre, que celui dont elles se servent, une Journée de chrétien ayant appartenu à leur arrière-grand’mère commune ; et il s’y trouve des expressions qu’elles ne saisissent pas bien.

— Coulpe, demande Marie-Rose, est-ce pire qu’un péché ?

— Je crois bien, répond Denise d’un air entendu.

— Friponnerie…, nous n’avons pas fait cela, bien sûr, c’est un péché de voleurs. Baraterie…, qu’est-ce que cela peut bien être ?

— Je ne sais pas. Cherchons dans le dictionnaire.

Le dictionnaire, très abrégé, des fillettes ne renferme pas le mot baraterie ; mais elles y trouvent baratte : machine à battre le beurre ; et, après bien des réflexions, elles concluent que le crime de baraterie doit être celui de bonnes femmes qui vendent du « faux beurre ».

D’autres péchés les égayent, les indignent ou les désolent.

— Se faire dire la bonne aventure… Tu sais dans les petites roulottes comme il y en a aux foires, avec un lit dans le fond et un gros édredon… Faire excès dans le boire et le manger… C’est tout à fait dégoûtant… Aller au cabaret… mais ce sont les voyous qui vont au cabaret… Écoute, Denise, on n’a pas besoin de mettre ces choses-là dans les livres…

— As-tu usé de sortilèges et de maléfices, toi, Marie-Rose ?…

— De sortilèges, non certainement. Ce sont les « jeteux de sort » qui font ces choses-là à la campagne, remarque la petite Gourregeolles qui, en sa qualité de Parisienne, a beaucoup de goût pour le patois et les expressions de terroir ; maléfices, cela, on ne sait pas ; écris-le toujours.

Après bien des tâtonnements, les deux fillettes retiennent une demi-douzaine de péchés parmi lesquels se trouvent le dol et l’usure.

— L’usure, ma pauvre Denise, en voilà un péché que nous commettons, moi surtout… Et dire que je n’avais jamais pensé à m’en accuser.

Tout à coup, Marie-Rose tombe sur un paragraphe qui la ravit.

— Prévarication…, cela, tu peux l’écrire.

— Qu’est-ce que nous avons donc prévariqué ? interroge la jeune Louvière, étonnée de l’assurance de sa cousine.

— Je ne sais pas. Mais, dans l’acte de ferme propos, il y a : « J’ai été une infidèle, une lâche, une prévaricatrice.

— C’est vrai, adhère la petite.

Voici la liste close, et les deux fillettes constatent avec satisfaction qu’elle est longue et variée. Au moins, cette fois, on aura une confession qui en vaudra la peine.

Mais, dans les circonstances un peu graves, on aime à consulter son jeune mentor.

— Il faut montrer cela à Catherine, propose Denise.

— Et à Roberte, ajoute Marie-Rose.

C’est Roberte Le Faulq qui a remplacé Anne de Thézy, sortie du couvent depuis plusieurs années.

Catherine, qui a l’humeur joviale, serait prête à s’égayer de la confession fantaisiste de sa fille. Mais Roberte n’admet point qu’on plaisante avec une chose aussi sérieuse que la direction d’une jeune conscience. De plus, elle est très forte en catéchisme. Une Blanche, dont le frère est séminariste, prétend qu’elle en remontrerait à plus d’un élève en théologie. Le fait est que M. l’abbé lui pousse quelquefois des colles dont elle se tire avec honneur. Il se plaît à la faire parler au cours, ne fût-ce que pour se rendre compte des idées que peut avoir sur la doctrine et la morale chrétiennes, une jeune fille de seize ans, intelligente, instruite et réfléchie.

Roberte parcourt avec attention ce recueil de péchés inattendus.

— Dol… Vous êtes-vous servies de manières frauduleuses pour tromper les gens ?… Non, par bonheur, vos capacités ne vont pas jusque-là. Usure… Avez-vous volé des personnes en leur prêtant de l’argent à un taux ruineux ?… Non, et il n’y a pas d’apparence que cela vous arrive jamais… Maléfices… Voyez-vous ces dangereuses petites sorcières qui usent de moyens surnaturels pour faire du mal aux autres… Prévarication

— Mais, Roberte, c’est dans l’acte de ferme propos, interrompt Marie-Rose un peu humiliée des réfutations successives de Roberte.

— L’acte de ferme propos n’est pas uniquement destiné aux pensionnaires. Dans le sens strict du mot, prévariquer veut dire manquer à son devoir ; mais il y a bien des sortes de devoirs. Contentez-vous donc d’énumérer vos étourderies, vos petits accès de gourmandise et de paresse. Marie-Rose est colère comme un dindon, Denise serait aisément coquette : je crois que c’est à peu près tout pour votre compte de conscience. Quelle singulière idée de se poser en grandes pécheresses pour le seul plaisir d’employer des mots pompeux que l’on ne comprend point ! M. l’abbé ne se serait pas moqué de vous, parce qu’il est très charitable ; mais vous risquiez de lui faire perdre beaucoup de temps avec votre fatras.

Les jeunes cousines, impressionnées de tant de savoir joint à tant de simplicité et de bonne grâce, remercièrent leur grande compagne avec effusion. Et, pour un certain temps, l’âme scrupuleuse de Marie-Rose fut tranquillisée.


Maintenant Marie-Rose a treize ans, et elle est parfois curieuse de sentiments qu’elle devine chez les autres et qu’elle-même n’éprouve pas. Un moment, sa curiosité porte sur la confession.

Pourquoi Alice Gagneur reste-t-elle si longtemps au confessionnal ? pourquoi Berthe Féray en sort-elle si rouge ? et Lucie Gendron en pleurant si fort ? Ses propres stations au tribunal de la pénitence sont très courtes et rien, dans la petite exhortation de M. l’abbé n’est de nature à provoquer les larmes. Il y a donc, dans la confession, quelque chose qu’elle ignore ?

Mais, quoiqu’elle ait grande envie de savoir, l’idée ne lui vient même pas de se renseigner auprès d’Alice, de Berthe ou de Lucie. Nul n’a plus qu’elle la pudeur de ses propres sentiments, et le respect des sentiments d’autrui.

Il fallut un hasard, la flânerie ennuyée et lasse d’une fin de consigne pour qu’elle se trouvât amenée à traiter ce sujet délicat avec Suzanne Aubry. Suzanne est une personne entendue qui a la prétention de délier toutes les questions. Le cas de Marie-Rose ne l’étonne ni ne l’embarrasse.

— Pleurer, décide-t-elle, n’est pas indispensable ; on peut toujours faire semblant.

Marie-Rose hoche la tête. Non, Suzanne n’a pas compris. Elle voudrait savoir pourquoi l’on pleure à confesse et si elle-même est apte à pleurer. Faire semblant, c’était bon quand elle était petite.

Une fois, au temps de sa prime jeunesse, elle avait eu la lubie de sortir du confessionnal, tête basse, son mouchoir aux yeux, les épaules secouées par de prétendus sanglots.

On s’étonnait autour d’elle. « Qu’avait-elle bien pu faire ? » Seule, la mère Saint-Jacques, qui « gardait la confession », ne s’y était pas laissé prendre. D’un coup sec, elle avait tiré le mouchoir de Marie-Rose dont le visage était apparu avec un restant de rire.

— C’est fini, cette comédie-là ? avait demandé la religieuse.

Et l’aventure s’était soldée par une amende honorable sous la lampe perpétuelle du Saint-Sacrement.

Mais les soucis actuels de Marie-Rose sont d’une tout autre nature ; et l’opinion de la galerie lui importe peu.

— Pour ce qui est de rester à confesse aussi longtemps que vous voudrez, continue Suzanne, vous n’avez qu’à dire à M. l’abbé que vous avez des scrupules de conscience.

— C’est que je n’en ai pas.

— Oh ! déclare avec autorité la directrice improvisée, des scrupules, on en a toujours en cherchant bien.

Et, séance tenante, on fabrique un bon petit scrupule entouré de circonstances, étayé d’arguments solides. Marie-Rose éprouve la satisfaction intime que donne la réalisation prochaine d’un désir. Elle va savoir enfin ce qui se passe à confesse quand on y reste si longtemps. Et qui sait ? peut-être pleurera-t-elle pour de bon.

Elle se croit très sûre d’elle-même. Mais elle ignore l’art de feindre ; et, au bon moment, l’échafaudage s’écroule ; elle oublie tout : les arguments, les circonstances et jusqu’à la nature même du scrupule.

M. l’abbé qui connaît admirablement ses filles, voit bien que Marie-Rose n’est pas dans son état normal. Il veut savoir de quoi il retourne ; et l’enfant, vaguement honteuse de l’imposture qu’elle a failli commettre, raconte sa petite histoire.

Marie-Rose est un peu étonnée de la manière dont son aveu est reçu. M. l’abbé est l’indulgence en personne ; il n’aime pas que les enfants soient punies, et il profite de toutes les occasions pour demander ou prononcer l’amnistie. Les pensionnaires savent bien qu’il ne s’indigne pas de leurs espiègleries, que même parfois il les raconte en riant. Aussi, Marie-Rose ne peut-elle croire ses oreilles quand il lui dit avec une gravité presque sévère :

— Ceci demande une explication trop longue pour être donnée ici. Je la remets donc à demain. Je vais prévenir la mère Préfète que j’ai à vous parler sérieusement.

Et cette explication très simple, comme toutes les choses du couvent, Marie-Rose ne devait jamais l’oublier.

La scène se passe dans l’Allée aux Coudres.

— Quel âge avez-vous, Marie-Rose ? demande le bon prêtre, quand son élève l’eut salué avec la révérence d’usage.

— Treize ans, monsieur l’abbé.

— Et vous avez commencé à venir au catéchisme à huit ans ?

— Oui, monsieur l’abbé.

— Il faut donc, ma chère enfant, que j’aie été bien maladroit, puisqu’en cinq ans je ne suis pas arrivé à vous faire comprendre que la confession est une chose infiniment respectable et de laquelle il est malséant de plaisanter. Comment intelligente et réfléchie comme vous l’êtes, avez-vous pu, sur ce grave sujet, prendre l’avis d’une de vos compagnes, aussi inexpérimentée que vous ? Pourquoi ne pas vous être adressée tout simplement à moi qui suis le premier qualifié pour éclairer vos incertitudes, ou bien à l’une de vos mères ? Vous risquiez de vous faire mutuellement beaucoup de mal, avec ces commentaires qui avaient toutes les chances possibles d’être à côté de la vérité et du bon sens. Et le résultat de cette belle consultation !… une petite comédie ridicule… une manœuvre mensongère, dont — je me plais à le reconnaître — votre âme loyale a, tout de suite, été honteuse. Au fond, je suis un peu chagrin de ce manque de confiance que je ne croyais pas mériter…

Marie-Rose avait beaucoup de défauts : elle était désobéissante, raisonneuse, volontaire et, par moments, d’humeur très désagréable ; mais elle était le contraire d’une orgueilleuse. Un rien suffisait à la plonger dans des accès d’humilité profonde. Et puis, elle aimait beaucoup le brave chapelain qui l’avait vue toute petite, et elle éprouvait un gros remords de l’avoir attristé.

— Pardon, monsieur l’abbé.

— Oui, oui, Marie-Rose, répondit l’aumônier, dont la voix s’adoucit comme par enchantement devant le repentir de son élève. Je saisis donc l’occasion qui se présente à moi de vous mettre en garde contre les assertions fausses et, presque toujours volontairement, perfidement fausses, que vous entendrez émettre sur ce sujet très délicat. Mais, liquidons tout d’abord la situation actuelle. Elle n’a rien de compliqué. Pourquoi certaines de vos compagnes pleurent à confesse et d’autres pas ?… Eh ! par la même raison qui fait que certaines s’affligent, se froissent, s’irritent ou se révoltent de ce qui laisse beaucoup d’autres parfaitement insensibles…, par la même raison qui fait que les unes donnent libre cours à leur colère ou à leur chagrin que d’autres ont la force de dominer. C’est une affaire de sentiments, de caractère, d’humeur, voilà tout. Il y a encore ceci de bien simple, que les unes méritent d’être grondées plus fort que les autres. Maintenant, pourquoi vous ne restez pas toutes à confesse le même nombre de minutes ? Mais, est-ce que, dans vos études, les unes ne saisissent pas du premier coup ce que d’autres mettent beaucoup de temps à comprendre ? uniquement parce que les secondes sont plus étourdies ou moins fines que les premières ? Il en est, du domaine moral comme du domaine intellectuel : les aptitudes et la bonne volonté de chacune sont très variables. Il n’y a dans tout cela rien de mystérieux, et il ne fallait, pour résoudre le problème, qu’un peu de réflexion et de simplicité.

— C’est vrai, fit Marie-Rose, heureuse de voir les choses si bien tourner.

— Avez-vous jamais songé à ce qu’est, en réalité, la confession, ma petite fille ? Il ne s’agit pas seulement de débiter ses péchés et de sortir avec une pénitence plus ou moins bénigne. Pour si précieux que cela soit déjà, vos stations au confessionnal ont un autre but. C’est là que par confiance, par crainte, ou simplement par devoir, votre jeune âme se montre sans nul repli caché ; le prêtre, guidé par son expérience, voit plus loin que les actes qu’on lui révèle ; il discerne les intentions, évalue les responsabilités, apprécie les causes et les effets. Il ne se contente pas de réprimander, il éclaire, il encourage, il soutient, il rassure, il console. Il parle avec l’autorité que lui donne son dévouement absolu et son titre de représentant de Dieu. Me comprenez-vous bien, Marie-Rose ?

— Oui, monsieur l’abbé.

— De toutes les pratiques religieuses, la confession est celle qui est le plus violemment attaquée ; il faut savoir répondre aux objections que vous entendrez élever sur ce point. « Les catholiques, répète-t-on couramment, auraient bien tort de se gêner pour commettre des fautes dont ils sont sûrs d’être absous moyennant l’aveu et une légère pénitence. » Il serait tout aussi sage de dire qu’il est indifférent de tacher une étoffe précieuse ou de briser une fine porcelaine, sous prétexte qu’on peut nettoyer l’une et recoller l’autre. Par bonheur, beaucoup s’abstiennent de pécher par obéissance à la loi divine, et aussi parce que la droiture, la noblesse, la pureté de leur âme s’oppose à ce qu’ils commettent certaines fautes.

— Bien sûr, appuya la fillette.

— Vous entendrez encore dire que la confession peut être, pour certains, un sujet de trouble. Eh bien, c’est que ceux-là cherchent, au confessionnal, tout autre chose que ce qu’on y doit rencontrer. Soyez assurée que les sujets de trouble viennent beaucoup moins du confesseur que des pénitents et des pénitentes. Sans aller chercher des exemples bien loin, croyez-vous que si je vous avais moins connue, votre petite lubie d’hier ne courait pas risque de m’entraîner dans une fausse voie, et qu’alors mes remontrances et mes conseils non seulement ne vous auraient pas été utiles, mais encore pouvaient mettre votre âme en désarroi ?

— C’est vrai, monsieur l’abbé.

Le bon chapelain parla encore longtemps. Il dit comment, en dehors de tout dogme, la confession répond à une aspiration de la nature humaine, comment tous nous éprouvons, à certaines heures, l’impérieux besoin de décharger notre âme, comment les pires criminels même, ne peuvent guère se défendre de raconter leur forfait.

Puis il ajouta :

— Je vous dis ces choses en particulier, parce que certaines de vos compagnes n’ont pas l’esprit aussi délié que vous et risqueraient d’interpréter mon discours autrement qu’il ne convient. Mais vous, mon enfant, qui m’êtes particulièrement chère, sans doute à cause des dangers que je prévois pour vous dans l’avenir — la vie de Paris me fait un peu peur — je tiens à ce que vous soyez renseignée sur tous les points qui peuvent vous paraître obscurs ou inquiétants. Ne craignez donc point, tant que vous serez dans cette maison, de recourir à votre vieux pasteur. Nous philosopherons ensemble dans l’Allée aux Coudres et puisse l’enseignement que vous y recevrez vous servir de guide pour la vie entière.

III
LES CÉRÉMONIES RELIGIEUSES

La chapelle est une des gloires et une des joies du couvent.

Ce n’est pas qu’elle soit magnifique ni curieuse, mais elle est fraîche, bien close, pleine d’une lumière blonde aussi douce à l’esprit qu’à la vue. Le maître qui y règne n’est point le Dieu du Sinaï, un peu effrayant pour les âmes timides et douces, mais le Sauveur du monde, le Messie qui parcourait la Galilée, guérissant les malades, consolant les affligés, appelant à lui les petits enfants, et daignant parfois se reposer dans la maison de ses disciples. C’est l’hôte de Lazare avec beaucoup de Marthe et de Marie empressées à lui plaire et à le servir.

Au couvent, tout ce qui concerne la religion prend une allure de distinction profonde. Quelle que soit l’importance des offices, l’entrée et la sortie sont très solennelles.

Dans l’avant-chœur, les religieuses ont défait l’agrafe qui relève la queue de leur robe, et les « dames » ont revêtu le grand manteau à traîne. La porte s’ouvre à deux battants, et le défilé s’organise, sans heurts, sans bruit : d’abord les pensionnaires, puis les sœurs converses, les postulantes, les novices, enfin les mères par ordre inverse d’ancienneté. A la hauteur de la coupée des stalles, on fléchit le genou devant le Saint-Sacrement et l’on fait demi-tour pour gagner sa place. Seules, la Supérieure et l’Assistante, qui entrent les dernières, font leur génuflexion au bas du chœur, et, après un salut mutuel, gravissent les deux marches de leur stalle. Les pensionnaires remplacent la génuflexion par une profonde révérence à l’autel.

Cette suite de manœuvres s’exécutent avec un ordre, une aisance, une précision dont ne peuvent se faire une idée, ceux qui ignorent la tenue des couvents. On pourrait sourire de tant de cérémonie ; mais la question de culte mise à part, il n’y a point de meilleure école pour les bonnes manières.

Il est rare, bien rare, qu’il survienne quelque anicroche dans l’ordre établi. Mais, un livre qui tombe, un mouvement exécuté mal à propos, la plus petite erreur dans la psalmodie ou le chant, moins que cela, parfois, constitue un « léger scandale ». La religieuse qui s’en est rendue coupable vient, en signe de mortification, baiser la terre, sous la lampe perpétuelle.

Le sanctuaire est séparé du chœur par une grille très élevée dans laquelle sont ménagés deux portes et le double vantail que l’on ouvre pour les sermons et pour la communion.

La « chapelle du monde » se trouve en angle droit avec le chœur et n’y voit l’autel que de profil.


Le service religieux est fait par l’aumônier, six enfants de chœur que l’on appelle des « clercs » et un enfant de chœur en chef qui se distingue par sa soutane noire et que, pour cette raison, les pensionnaires nomment le « clerc noir ». Le « clerc noir » fut, de tout temps, voué à une exécration sans merci. Le motif ?… on ne saurait le dire. Comme, fort heureusement pour lui, le pauvre garçon n’a jamais affaire à ces demoiselles et qu’il ne franchit la grille qu’au moment des processions, ses méfaits restent dans le vague : ils n’en sont que plus atroces. On dirait aux pensionnaires que le « clerc noir » dévore un enfant de chœur à chacun de ses repas que nulle ne songerait à protester.

Les offices sont très beaux et très suivis par les « personnes du monde ». L’autel est toujours merveilleusement orné de lumières et de fleurs. Les serres et les jardins sont très soignés et la mère Sacristaine est une faiseuse de bouquets tout à fait hors ligne. C’est elle qui préside à l’arrangement de toutes choses ; mais la règle lui interdisant de pénétrer dans le sanctuaire, deux dames pensionnaires accomplissent la besogne matérielle suivant les indications qu’elle leur donne de l’autre côté de la grille.

Les ornements d’autel et les habits sacerdotaux sont admirables et nombreux. Les bannières et les bourses de quête auraient pu constituer des pièces de musée. Les nappes et les aubes sont des merveilles de broderie. Tout a été confectionné au couvent par les religieuses d’autrefois aidées des orphelines.


Mais ce qui surtout attire les personnes de la ville, c’est le chant. Les mères Saint-Joseph et Saint-Michel, organiste et maîtresse de chapelle, s’y donnent beaucoup de mal ; et M. l’abbé surveille de très près les répétitions. Les choristes sont soigneusement triées et reçoivent une excellente éducation musicale. On prend soin de faire chanter à chaque soliste ce qui s’adapte non seulement à sa voix, mais encore à sa nature. On obtient ainsi des résultats extraordinaires pour des sujets si jeunes.

Béatrix Peyraud chante Memorare ; Antoinette de Rière les litanies de la Sainte Vierge, les petites Louvière Sicut lilium. Marie-Rose a une voix de contralto très pleine, très expressive, assez rare chez une fillette. C’est elle qui, aux grands saluts, chante le Tantum ergo, l’Adoremus et, parfois, un Quid retribuam qui est son motet préféré.

M. l’abbé, qui est très fier de la chapelle, des cérémonies, et, peut-être un peu de ses filles, fait faire des compliments aux chanteuses quand il croit qu’elles le méritent. Mais la mère Assomption, qui craint la vanité plus que la peste, prend bien soin d’ajouter à ces éloges un petit speech de son cru.

— N’en tirez point d’orgueil, mes enfants, les morceaux ont, par eux-mêmes, une telle beauté, qu’il faut très peu de talent pour les faire valoir.

Marie-Rose, en ce qui la concerne, ne songe nullement à s’enorgueillir. Elle n’a cure de l’effet produit. La voix de l’orgue, les parfums sacrés, les lumières et les fleurs, l’atmosphère de piété où baigne son âme l’emportent très loin, bien au-dessus des banalités de la vie.

La mère Saint-Michel lui dit parfois :

— Marie-Rose, je tremble dès que vous ouvrez la bouche. Vous paraissez tellement absente.

Et c’est vrai ; elle est absente. Sans souci de l’auditoire, elle chante pour elle-même ou plutôt pour Celui à qui elle s’adresse. Quand elle prononce : « O croix de mon Jésus, que veux-tu de mon cœur ? » elle interroge vraiment. Elle souhaite avec ardeur l’ordre doucement impérieux qui lui indiquera le chemin qu’elle doit suivre.

Hélène de Puyrenaud, qui pourtant n’est point complimenteuse, lui fait cette remarque :

— La voix de tes cousines Louvière est plus jolie que la tienne. Béatrix et Antoinette ont plus de méthode, plus d’acquit ; mais toi, quand tu chantes, on est tout de suite ému.

Et Charlotte Périer ajoute :

— Il y a des moments où tu es très mystique, tu sais.

— Rosa mystica, ora pro nobis, conclut Marie Juisaye, une insouciante que la vie intérieure ne tourmente point.

IV
QUELQUES FÊTES

Pâques fleuries. — On aime beaucoup la fête des Rameaux au couvent. C’est le premier jour de la semaine sainte, temps de cérémonies nombreuses et inaccoutumées qui vont amener une agitation quotidienne et des dérogations multiples au règlement. Mais c’est aussi un temps de recueillement et de réconciliation générale.

La tenue se ressent de ce double courant. On est en l’air, mais sans désordre et sans dissipation. Le ton dominant est la cordialité avec une pointe d’attendrissement.

Les dames pensionnaires elles-mêmes ont un petit air guilleret qui s’arrange bien avec la toilette de demi-saison qu’elles inaugurent ordinairement ce jour-là ; et elles causent volontiers avec les pensionnaires qu’elles rencontrent.

— Vous savez, dit la vieille Mlle Boudru à un groupe de Bleues, le temps qu’il fait à l’Adoration de la Croix est le temps qu’il fera les trois quarts de l’année. Ainsi donc, regardez bien à ce moment-là de quel côté est tournée la girouette.

— Oui, interrompt la mère Saint-Jacques, qu’elles s’en avisent !… que j’en voie une lever le nez pour reconnaître le vent !…

Au commencement de la messe on se rend, en file indienne à la grille du sanctuaire pour chercher les branches de laurier qui, au couvent, remplacent le chétif bouquet de buis en usage dans la plupart des paroisses. M. l’abbé présente à chacune la tige bénite que l’on baise dévotement avant de la prendre. Il y a toujours quelque nouvelle ou quelque petite qui se trompe et baise la main de M. l’abbé au grand scandale ou à la grande joie de ses voisines immédiates. Les lauriers sont nombreux et prospères dans le pays, aussi ne regarde-t-on pas à l’ampleur des branches. Rien de joli comme ce bois vert et mouvant qui remplit la chapelle.

La procession parcourt les Capucins, monte l’Allée aux Coudres, puis s’étale sur la magnifique esplanade plantée de vieux noyers où l’on adore la Croix… sans trop penser aux girouettes. Toutes, même les petites, chantent à pleine voix : Gloria, laus et honor.

L’Attolite portas, avec les trois coups frappés du bâton de la croix, impressionne toujours les enfants ; et, une fois, la petite Germond fondit en larmes parce qu’« on avait mis le bon Dieu à la porte ».


Les Ténèbres. — « Mes enfants, l’office que nous allons célébrer pendant trois jours sous le nom de Ténèbres s’appelait autrefois Nocturnes, parce qu’il se chantait la nuit. Le chandelier triangulaire aux quinze lumières que l’on éteint l’une après l’autre à la fin de chaque psaume est le dernier vestige d’un antique usage qui voulait que dans les offices de nuit on soufflât les cierges au fur et à mesure que le jour paraissait. Le quinzième cierge que l’on cache un moment derrière l’autel signifie celui que l’on conservait pour rallumer la lampe qui doit toujours brûler devant le Saint-Sacrement. Le bruit que l’on fait pendant cette courte éclipse est encore une survivance du vieux temps. En effet, c’est en frappant la stalle avec son livre que l’officiant donnait le signal du départ.

« Maintenant, écoutez-moi bien. Quoique je respecte infiniment les traditions de l’Église catholique, je vous prie de ne les suivre que de très loin en ce qui concerne le tumulte ; trois coups discrets frappés sur l’appui-main avec le médius replié sont amplement suffisants. Il est interdit de taper des pieds ; il est non moins interdit de se servir d’un manche de canif, d’un dé, à plus forte raison d’un caillou. Les poches suspectes seront explorées avant l’entrée de la chapelle. »

Ainsi parle, chaque année, la mère Préfète aux Billets de Pâques fleuries.


— Marie-Rose, veuillez retourner votre poche.

La mère Saint-Boniface a son air le plus Surveillante générale, un air qui signifie clairement : « Ah ! ah ! mademoiselle, nous allons donc vous prendre en faute…, et vous tancer…, et vous punir… Et ce sera justice, comme on dit au Palais. »

Marie-Rose a bien envie de se rebiffer, non parce que, Blanche déjà, on la traite comme une Bleue, mais parce qu’elle déteste le soupçon. Il aurait été beaucoup plus simple de lui dire :

— Marie-Rose, vous n’emportez aucun instrument de vacarme, au moins ?

Elle n’aurait pas menti, ni résisté, elle aurait remis sans protestation le corps du délit, — en admettant qu’il en existât — car elle est dans ses bons moments. Chaque année, quand revient la Semaine sainte, elle éprouve de sérieuses velléités de sagesse.

Elle a gardé pour Jésus-Christ le grand amour de son enfance. L’Évangile de saint Mathieu, lu à la messe des Rameaux, suffit à la faire rentrer en elle-même ; et elle accepte, à titre expiatoire, toutes les mortifications qu’il plaît à la Providence de lui envoyer par l’entremise de la mère Saint-Boniface.

C’est donc avec une docilité parfaite qu’elle retourne sa poche dans laquelle ne se trouve aucun objet prohibé. La mère Saint-Boniface regarde Marie-Rose avec méfiance. Il lui semble très extraordinaire qu’elle n’ait point mis à profit cette occasion de faire du tapage, et plus extraordinaire encore qu’elle s’exécute sans raisonner.

— Souvenez-vous, mademoiselle Gourregeolles, que je vous surveille de près…, de très près… et que la moindre infraction aux ordres sera sévèrement réprimée.

Bien que Marie-Rose ait la menace en horreur, elle ne se départ pas de sa résignation exemplaire, et quitte la mère Saint-Boniface avec une révérence profonde où l’œil le plus hostile ne saurait découvrir l’ironie.


Marie-Rose entre donc aux Ténèbres avec un ferme propos qu’elle croit à toute épreuve. Mais elle ne peut dépouiller complètement l’instinct d’observation et de déduction qui est le fond de sa nature. La manière dont chaque religieuse accomplit son office l’intéresse prodigieusement.

Pour l’extinction des cierges, la petite sœur Sainte-Hélène s’avance d’un pas résolu et top ! donne un coup si sec que la mèche en est écrasée. C’est comme cela que la mère Saint-Boniface devait procéder quand elle était novice. La bonne petite sœur Sainte-Agnès marche tout doucement, prend l’éteignoir tout doucement et le pose tout doucement sur le cierge, si doucement qu’il est encore rouge et fumant après qu’elle a regagné sa place. « Il n’achèvera pas le roseau à demi brisé et n’éteindra pas la mèche qui fume encore », pense Marie-Rose qui se sent pleine de sympathie pour cette jeune mansuétude. Sœur Sainte-Cécile, se sentant le point de mire de tout le Pensionnat, tremble très fort et exécute une série de fausses manœuvres qui l’obligent à baiser la terre. Seule, la petite sœur Sainte-Marthe opère avec une aisance grave et paisible qui remplit Marie-Rose de respect en lui faisant présager une future mère Assomption.

Voici encore des choses qui tirent la petite Gourregeolles de son pieux recueillement.

Les lamentations de Jérémie sont récitées par les mères Saint-François-Xavier, Saint-Boniface et Saint-Jacques, et chacune, suivant le caractère de la récitante, qui est très différent. Le Convertere final est larmoyant avec la première ; il sous-entend : « Oh ! oui, convertissez-vous ; sans cela, qu’est-ce qui nous arriverait, grand Dieu ! qu’est-ce qui nous arriverait ?… » A quoi la mère Saint-Boniface semble répondre, sur le ton menaçant qui lui est habituel : « Ah ! oui, convertissez-vous ; sans cela, gare le feu du ciel, la peste, la lèpre et autres fléaux que le Dieu de vengeance tient toujours en réserve pour châtier le crime. » Et la mère Saint-Jacques de riposter avec sa bonne brusquerie : « Mais oui, convertissez-vous, qu’on ait enfin la paix. »

Les trois leçons finales, tirées de saint Paul, appartiennent aux grandes dignitaires, qui sont la mère Préfète, la mère Assistante, la mère Supérieure.

En entendant la mère Sainte-Scolastique, on pense à la guimauve que les marchands de la foire étirent en bâtons. La voix file, traîne sans la moindre solution de continuité, les arrêts imposés se trouvant remplis par une sorte de chevrotement en sourdine qui relie entre elles toutes les phrases de l’épître. Par surcroît, la leçon s’accorde au mieux avec sa manière dolente : « Ego enim accepi… »

Tout au contraire, le ton de la mère Supérieure est sec, heurté, cahotant, la voix paraît sortir d’un moulin à café : « Itaque, quicumque manducaverit… »

La mère Assomption dit, d’une voix claire, avec une articulation très nette et un accent irréprochable : « Hoc autem præcipio… » Marie-Rose ne peut se défendre de penser que cette admonestation va si bien à son caractère droit, juste, courageux, qu’elle ne semble pas emprunter le verbe d’un autre. Elle parle ordinairement à ses filles comme saint Paul autrefois parlait aux Corinthiens. Et l’enfant songe avec un orgueil ému que, là encore, comme partout, comme toujours, sa maîtresse bien-aimée triomphe, qu’elle est supérieure à toutes.


Les offices de la quinzaine de Pâques ne sont pas contenus en entier dans les diurnaux, cependant bien complets dont se servent les pensionnaires. Il faut un livre spécial pour tant de cérémonies. Alors, en cette circonstance, on sort de la bibliothèque de la Communauté de très vieux livres d’heures imprimés en noir et rouge sur parchemin avec de belles enluminures à chaque page. La plupart sont magnifiquement reliés, de maroquin orné de dorures au fer, ou de basane filetée d’or. Quelques-uns sont si précieux qu’on les renferme dans des « boëtes à livres » de la même époque et presque aussi belles.

Parmi ces antiques bouquins, il y en a qui sont très rares et ont une valeur considérable, plus certes que les religieuses n’ont l’air de se l’imaginer. Autrement, elles ne se permettraient point certains amendements que les amateurs éclairés qualifieraient volontiers de profanation.

Les Heures sont habituellement dédiées à des monarques, des altesses, à tout le moins de grands personnages dont le portrait, en gravure sur bois, se trouve au commencement. Si le titulaire est un homme, il n’y a rien à redire ; le costume d’un militaire ou d’un seigneur n’étant pas fait pour scandaliser une religieuse ni une pensionnaire. Il en va tout autrement quand il s’agit d’une femme. Nos aïeules n’avaient pas les mêmes idées que nous sur la modestie ; et le décolletage ne les effrayait pas. Comment faire pour ménager à la fois la pudeur et les belles éditions ? Les autorités délibérantes s’en sont tirées en couvrant « ce qu’on n’a pas besoin de voir » de fines hachures au crayon ou même d’un bout de dentelle figurant une guimpe.

Il y a bien longtemps de cela, — les traits de crayon sont maintenant fondus, la dentelle est jaunie, — et les grand’mamans ont dû se faire autrefois les mêmes réflexions que se font aujourd’hui leurs petites-filles. La curiosité de quelques-unes est excitée, d’autres n’y voient que du feu, un petit nombre s’égayent, sans arrière-pensée du reste, de la précaution des religieuses. Comme si on ne savait pas bien ce qu’il y a là-dessous !… Et quel mal y a-t-il, je vous le demande ?…


L’eau bénite. — Le Samedi saint, on est de nouveau à la joie. Les autels, il est vrai, sont encore dépouillés et le Christ n’a point quitté le tombeau ; mais tout, dans les cérémonies, annonce que la résurrection est proche. Bénédiction du feu, bénédiction de l’eau, retour des cloches qui, bientôt, vont sonner en carillon : tout cela met de la gaieté dans l’air et dans les cœurs.

Au Jardin aux Chats, où l’on est réuni pour se mettre en rangs, on entoure, avec sympathie, un jeune bataillon en costume de gala. Le Samedi saint comporte le second uniforme, excepté pour les toutes petites, celles qui ont moins de sept ans et dont « les péchés ne comptent pas ». Ces innocentes ont le grand uniforme, c’est-à-dire, le plus beau chapeau, la plus belle robe avec la ceinture de soie.

Le motif de cette distinction : elles doivent recevoir la première eau bénite ; et, pour cela, seront rangées tout près de la grille du sanctuaire. Il faut faire honneur au bon Dieu et avoir bonne tenue aux yeux de l’assistance, toujours très nombreuse, de la chapelle du monde.

Les grandes s’affairent autour de leurs filles, passent les ongles en revue, rectifient un nœud, redressent une coque de chapeau, s’assurent que les bas sont bien tirés et les souliers correctement lacés ; elles consolident la « queue de rat » ou le « petit balai » qui forment la coiffure de ces jeunes personnes ; car, à leur âge, on ignore l’élégance du « berceau ». Les autres donnent leur avis, aident au rangement par ordre de taille, font faire une répétition de démarrage, de défilé, de révérences.

C’est une tradition charmante du Pensionnat que cette sollicitude collective des anciennes pour leurs petites compagnes ; la meilleure, certes ! des écoles de maternité.

On s’occupe tout particulièrement de deux petites jumelles, Charlotte et Georgette Primois, qui sont délicieuses. Chacun éprouve à leur égard une fierté attendrie ; et M. l’abbé lui-même ne pourra s’empêcher de sourire quand il leur jettera l’eau bénite.

La réconciliation générale du Vendredi saint a laissé sur toutes les figures une expression de mansuétude et de paix. Si bien que la mère Préfète dit à celles des religieuses qui assistent à ces préparatifs de cérémonie :

— Mais voyez donc comme nos filles ont l’air sages.

— Oui, fait la mère Saint-Bernard, qui est la prudence, comme la mère Saint-Paul est la justice, savoir seulement ce qui restera de ces bonnes dispositions après huit jours de vacances.

— Elles seront retombées dans le désordre, c’est certain, affirme la mère Saint-Boniface.

— Bah ! riposte l’indulgente mère Saint-Jacques, c’est autant de gagné. Elles ne peuvent pas toujours être aussi tranquilles, les pauvres enfants ; il y aurait de quoi les rendre malades.


La Saint-Joseph. — Tout est en l’air au Pensionnat. On ne sait pourquoi, mais certaines fêtes amènent immanquablement le désordre — pas un désordre mauvais, non, un désordre très gai, tout simplement. Ainsi la Saint-Joseph.

Dès le réveil, on parle, on rit, on bouge plus que de raison. A la novice qui, au dortoir se plaint du brouhaha, une Jaune répond de la meilleure foi du monde :

— Mais on est toujours dissipé, ma petite sœur, à la Saint-Joseph, même les religieuses, et même M. l’abbé.

Le fait est que ce jour-là, M. l’abbé a coutume d’offrir à ses filles une tournée de « chemineaux chauds », sorte de pâtisserie du pays que l’on mange seulement en carême. Il vient même dans la cour de récréation manger le « chemineau chaud » qui lui est réservé ; et il convient de dire que ces agapes frugales n’ont rien de recueilli.

Mais le « chemineau » n’est pas seul cause de la dissipation habituelle. Le jour de la Saint-Joseph, on va en promenade…, parfaitement, à la promenade ; on foule le pavé de la rue, ni plus ni moins que des personnes ordinaires, tout comme si l’on n’était pas des « petites 1830 » en pince-taille de soie et capote à bavolet. Il est vrai que l’on rend visite à une Notre-Dame célèbre de la région, ce qui permet de baptiser la promenade pèlerinage. Mais c’est un pèlerinage un peu babillard.

Les « personnes du monde » ne chôment pas et le chemin est désert. Alors, pourvu que les rangs soient corrects, que l’on se tienne droit et que les voix ne sonnent pas trop clair sous la voûte formée par les grands ormes, les dames pensionnaires qui dirigent le petit bataillon ne se montrent pas trop rigoureuses.

Est-ce cette promenade inusitée au moment où le printemps renaît avec son cortège d’oiseaux jaseurs et de frondaisons nouvelles ?… Est-ce la brise du large qui fouette le sang et avive la peau ?… toujours est-il que la Saint-Joseph est une fête joyeuse et même un peu bruyante.


Noël. — Chose bizarre, Marie-Rose qui fut toujours très dévote à l’Enfant Jésus, n’a point gardé de Noël le souvenir radieux de certaines autres fêtes.

Le petit Jésus auquel on rend hommage, n’est pas celui auquel elle est accoutumée ; c’en est un autre que les pensionnaires trouvent, en général, beaucoup plus beau.

Celui-ci est logé dans une petite maison de verre que l’on place au fond de l’avant-chœur. Il est en cire, avec un teint de rose Bengale, des cheveux frisés et quatre petites dents. Il est vêtu d’une robe de satin garnie de dentelle, et la paille sur laquelle il repose est dorée.

Ce petit richard déconcerte Marie-Rose. Elle aime cent fois mieux le poupon rougeaud de Nazareth avec son maillot à la mode de la campagne et le béguin qui couvre sa tête chenue de tout petit. Elle sait bien que les nouveau-nés n’ont point tant de cheveux et qu’ils n’ont pas une seule dent. Et puis, l’Enfant Jésus était pauvre ; il n’avait pas de si belles robes, et la paille de sa crèche n’était point dorée.

Comme on ne va guère à Nazareth pendant l’hiver parce que les chemins sont boueux ou couverts de neige, Marie-Rose est forcée de se contenter du jeune hôte de la maison de verre ; mais c’est sans ferveur et elle n’est pas éloignée de le considérer comme un intrus.

Puis, en fin de compte, elle n’a pas besoin d’anniversaire pour fêter l’Enfant Jésus ; sa dévotion envers lui est de tous les jours. Ce n’est même pas sans quelque déplaisir, sans un vague sentiment de jalousie qu’elle voit la foule se mêler à un culte qu’elle s’imagine lui appartenir plus spécialement, et dont les autres n’ont habituellement aucun souci.


La première communion. — Aujourd’hui, Sous la Chapelle, il y a grande assemblée pour le « pardon ».

La mère Supérieure, assise dans une haute cathèdre, préside la cérémonie, aidée de la mère Préfète et de la Surveillante générale. A droite et à gauche, se rangent celles des religieuses, des novices et des sœurs converses qui ont affaire aux enfants, pour si peu que ce soit. Ce demi-cercle de robes noires constitue le fond de la scène. Les pensionnaires, en « second uniforme », le sarrau enlevé, les rubans de confrérie et les croix de mérite bien étalés sur la poitrine, forment deux longues rangées derrière lesquelles se placent les orphelines. On n’écarte que les toutes petites filles, celles dont la sensibilité n’est pas encore fixée et qui pleurent sans savoir pourquoi.

Au milieu de ce fer à cheval très allongé, les communiantes de demain sont debout : de si grandes coupables n’ayant pas le droit de s’asseoir.

Sur un signe de la mère Supérieure, la plus jeune se sépare du groupe, se met à genoux et prononce à haute voix en détachant bien chaque syllabe :

— Mère Supérieure, mes vénérées maîtresses, mes bonnes sœurs et mes chères compagnes, je vous demande pardon du tort que j’ai pu vous causer, de la peine que je vous ai faite, du mauvais exemple que je vous ai donné. Je vous supplie de prier pour moi, afin que je fasse une bonne première communion et que je me corrige dans l’avenir.

Tout d’abord, cela ne paraît rien, cette petite humiliation publique ; mais, répétée plusieurs fois au milieu de l’ordre et du silence solennels, elle produit un grand effet.

Cette année, l’année de Marie-Rose, il y a quinze communiantes, onze pensionnaires et quatre orphelines ; quinze paires de petits genoux touchent le carreau dur et froid, quinze jeune voix s’élèvent à tour de rôle pour implorer le pardon de fautes que l’on aurait pu croire des crimes, d’après le ton confus et repentant.

Puis la mère Supérieure ayant prononcé quelques paroles d’encouragement, on procède à la cérémonie du « baiser de paix ». Les communiantes font le tour de l’assemblée et embrassent tout le monde, depuis la mère Supérieure jusqu’aux sœurs converses, depuis les amies de cœur jusqu’à la plus modeste orpheline. Cela ne va pas sans beaucoup de larmes de part et d’autre, si bien qu’à la longue, la figure des pauvres pénitentes est toute salée.

Marie-Rose donne et reçoit le baiser de paix avec l’émotion qu’elle met à toutes les choses de sentiment. Pour elle, à ce moment, la mère Saint-Boniface est un modèle d’indulgence et Gagneur la plus aimable des compagnes ; la sœur cuisinière n’a point l’aspect graillonneux que certaines lui prêtent, et la bonne sœur Sainte-Claire n’a jamais senti le schiste.


Le lendemain, Sous la Chapelle a changé d’aspect. Sur des cordes tendues sont épinglées avec soin les robes de mousseline, les voiles nuageux, les légers bonnets de tulle. La longue table où, les jours de pluie, on joue aux dames, au loto, à l’oie, et que, pour la circonstance, on a recouverte d’une grande nappe, supporte les petits souliers blancs, les sacs de satin brodé, les ceintures de soie, les épingles à grosse tête de perle, les chapelets dans leurs écrins : tout l’attirail délicat et charmant des communiantes.

La mère Saint-Félix, maîtresse de l’ouvroir, aidée d’autant de grandes orphelines qu’il y a de sujets à habiller, procède aux derniers arrangements avec cette tranquillité des gens qui font tout à l’heure et que rien ne saurait mettre en déroute.

Une pensionnaire arrive accompagnée de son ancienne. Elle est en robe de dessous, une robe de percale blanche tombant sur les chevilles, avec une encolure très montante et des manches qui couvrent le poignet, quelque chose de modeste et en même temps de jeune, de frais, de pur qui charme dès l’abord.

La grande est toute prête. Elle sait bien qu’aujourd’hui elle ne s’appartient pas, qu’elle se doit toute à sa fille et qu’elle n’aura pas le temps de songer à elle-même.

— Bénard, avertit la mère Saint-Félix, voici Mlle Gourregeolles.

Sans hâte, avec des mouvements sobres et délicats, Bénard détache la robe de Marie-Rose et la lui passe sans y imprimer un seul faux pli. Ensuite elle pose la ceinture, puis le bonnet à ruche, et enfin le voile — besogne difficile qui demande beaucoup de soin et de dextérité. Ici se termine le rôle de Bénard, qui cède Marie-Rose à Mlle Le Faulq.

Celle-ci met au bras droit de sa fille le sac renfermant la bourse et le petit mouchoir brodé, au bras gauche le chapelet ; et elle lui présente le missel relié d’ivoire.

C’est le moment des effusions, et, dans presque tous les groupes, on échange des propos émus.

— Roberte, vous avez été très patiente avec moi, et je n’ai pas toujours profité de vos bonnes leçons. Mais je ne suis pas ingrate, je vous assure.

A côté :

— Marie-Antoinette, vous vous êtes donné beaucoup de mal pour me faire apprendre mon catéchisme, car j’avais la tête très dure ; aussi, je vais bien prier pour vous.

— J’ai fait ce que j’ai pu, ma petite Suzanne, et vous vous êtes montrée pleine de bonne volonté. Vous avez, certes, plus de mérite que moi.

Plus loin, l’attendrissement est à son comble :

— Je ne sais pas comment faire pour vous remercier, Bénédicte, je suis si… si…

L’orpheline de service intervient alors :

— Non, mademoiselle Trémisot, non, s’il vous plaît, ne pleurez pas ; vous allez tacher les brides de votre bonnet.

Alors, la mère Saint-Félix s’adressant à la foule :

— Je prie bien ces grandes demoiselles de faire attention en embrassant leurs filles ; les voiles ont beau être solidement attachés, un rien les déplace. Il serait peut-être préférable de ne pas s’embrasser du tout.


Les orphelines de corvée ont prestement fait disparaître tout vestige de toilette et Sous la Chapelle a repris sa tenue d’apparat.

Les communiantes, cierge en main, sont groupées en attendant leurs compagnes qui viennent les chercher pour aller en procession rendre visite aux hôtes de Nazareth. Car, au couvent, toutes les manifestations religieuses revêtent un cachet de grande politesse.

Les Vertes et les Jaunes sont très impressionnées. Quoi ! ce sont ces Bleues qui, hier encore, sautaient à la corde ou jouaient à cligne-musette, que voilà vêtues et traitées comme des reines !…

On tourne beaucoup la tête dans le jeune bataillon, et la mère Sainte-Thaïs a bien de la peine à former les rangs.


Marie-Rose est très contente de cette visite à Nazareth. Ce n’est pas tant à cause de la Sainte Vierge envers laquelle elle ne fut dévote que beaucoup plus tard, non plus pour saint Joseph qu’elle continue à traiter sans façon ; — pour ce dernier même, elle n’est pas éloignée de croire qu’elle lui fait une faveur en venant le voir dans sa toilette blanche. Non, toutes ses attentions, toutes ses grâces sont pour le cher Enfant Jésus qu’elle aime infiniment, tout comme au temps où elle lui portait des galettes et de petits cierges.

— Vous voyez, lui dit-elle en elle-même, c’est pour vous que je suis si belle.

C’est d’ailleurs le seul accès de coquetterie qu’elle eut dans toute cette journée.


Rien ne peut rendre la beauté du Chœur au jour de la première communion, la profusion de lumières et de fleurs, la splendeur des chants, la majesté des cérémonies, tempérée par la grâce du petit troupeau blanc qui évolue avec cet ordre, cette aisance que donne seulement l’exercice quotidien.

Les familles occupent des places de choix dans la chapelle du monde, mais sont séparées des enfants par la grille. Ce n’est qu’après l’office qu’il y aura une demi-heure de parloir.

La première communion est, au couvent, une fête essentiellement religieuse à laquelle ne se mêle rien de profane. Au réfectoire, même menu sans douceurs ni supplément ; et les enfants ne songent pas à s’étonner que l’on ne fête point le bon Dieu en mangeant mieux ni davantage.

Le seul changement au régime consiste en ce que les communiantes prennent leur récréation avec les religieuses dans la Bonne Allée des Capucins, et c’est un privilège qu’elles apprécient hautement. Pour tout un jour, elles sont traitées en grandes personnes.


La première communion marque une étape réelle dans la vie des pensionnaires du couvent. La formation morale, les instructions religieuses de ces derniers mois ont eu pour résultat d’élever l’âme et, en même temps, de mûrir l’intelligence des fillettes.

Désormais, elles seront plus enclines à l’indulgence et à la justice ; mais elles seront aussi plus réfléchies ; leur jugement sera plus précis et plus ferme. Entre les Bleues insouciantes et les Rouges déjà posées, il y a un pas très marqué dont le progrès dans les études ne fait pas seul les frais ; la première communion peut en revendiquer sa part.

V
LES PROCESSIONS

Les Rogations. — A Saint-Marc et aux Rogations, cela se passe sans cérémonie. On ne sort ni les belles bannières, ni la grande croix de vermeil. La seule bannière qui voie le jour, en cette circonstance est celle de saint Fiacre verte et or, légèrement défraîchie.

Le clergé, représenté par M. l’abbé, le « clerc noir », les enfants de chœur au grand complet, joue un rôle purement décoratif. On le lui fait bien voir. Écolières et religieuses se sentent chez elles, dans leurs jardins. Ce sont des sœurs converses qui portent la croix et la bannière. C’est la mère Saint-Félix qui jette l’eau bénite. Le « clerc noir » a beau se dépenser, faire des embarras, agiter son claquoir à tout bout de champ, on n’a cure de son autorité.

On part à cinq heures, et c’est déjà une joie que ce lever matinal. On parcourt la région du Gros Poirier où tout est sarclé, ratissé à souhait, et l’on se repose à Nazareth. Puis on se rend aux Capucins ; et, après avoir gravi l’Allée aux Coudres, la procession se développe magnifiquement dans la grande cour en terrasse que bordent les petits jardins des pensionnaires. On défile sous les berceaux de tilleuls et sous les noyers centenaires ; puis on regagne le chœur pour attendre les processions des paroisses qui, tour à tour, font une station dans les chapelles de la ville.

Il se produit souvent des réclamations.

— Mère Saint-Félix, dit une Bleue, vous n’avez pas jeté d’eau bénite sur mon jardin, pas une goutte, je vous ai regardée.

— Mère Saint-Félix, pourquoi aspergez-vous les épinards et les potirons à tour de bras ? Comme s’il n’en poussait pas toujours assez de ces horreurs-là !


L’Ascension. — Ce jour-là, suivant un très vieil usage, on bénit la mer. En ville, les processions font le tour des quais, vont jusqu’au bout de l’estacade et contournent les phares. On prie pour ceux qui sont « péris en mer » et l’on demande la protection de Notre-Dame pour ceux qui naviguent.

Au couvent, il faut se contenter de Nazareth, le point culminant, le seul où, du ras de terre, on aperçoive le grand large. Dans l’Ave maris stella qu’il entonne, M. l’abbé met toute son âme. Beaucoup de ses enfants : pensionnaires ou orphelines appartiennent à des familles de marins : officiers, matelots, pêcheurs et il les confond toutes dans une même sollicitude attendrie.

Si ce jour-là, « le coup de vent de l’Ascension », bien connu de la côte, sévit au large, beaucoup d’yeux se mouillent. Mais si, par bonheur, la brise veut bien faire trêve, si les rubans des bannières claquent doucement, si les pétales roses ou blancs des arbres qui se défleurissent flottent mollement dans l’air avant de retomber sur le sol, toutes les figures sont sereines. Il semble aux fillettes que la Sainte Vierge protège le père, le frère qui sont « dehors ». Et celles qui portent le deuil, les « orphelines de la mer », sont fermement convaincues que la vieille croyance de leur pays est vraie, savoir que Notre-Dame n’a jamais souffert qu’un marin restât à la porte du paradis.


La Fête-Dieu. — Le couvent est fleuri jusque dans ses plus petits recoins. Aux Terrasses, les boules-de-neige, les ébéniers, les lilas mêlent leurs grappes blanches, violettes, jaunes, carminées. Le grand berceau est enveloppé d’une verdure épaisse où se distinguent à peine l’étoile pâle des jasmins et le tube léger des chèvrefeuilles. Les talus herbeux s’égayent de marguerites et de primerolles. Le long des sentes, les roses s’épanouissent par milliers. Ici, des palissades de glaïeuls, là, des massifs de pivoines et de rhododendrons ; puis les larges feuilles étalées des ricins, des acanthes, des rhubarbes, et le panache important de gynériums. Aux plates-bandes de la Communauté fleurissent les passe-roses, les ravenelles panachées, les coquelourdes blanches. Les façades disparaissent sous les glycines, et les vieilles portes sous la retombée vigoureuse des clématites et des vignes vierges. Aux murs s’accrochent les volubilis aux coupes délicates, les pois de senteur en velours et les capucines dans une gamme de tons qui va du citron pâle au rouge sang. A Nazareth, dominent les fleurs immaculées : la hampe solide des yuccas blancs, le cornet des arums, le rameau discret de la reine-des-prés, la collerette des anthémis, et surtout les fleurs de France, les grands lis frais et purs. Au Jardin aux Chats, du fond de leurs petites corbeilles ourlées de silènes, les héliotropes et le réséda font ce qu’ils peuvent pour n’être pas trop au-dessous de leurs sœurs glorieuses.

Par les serres entr’ouvertes, on aperçoit, en pleine floraison, les primevères de Chine et les azalées blanches qui sont la gloire du couvent. Dans les allées étroites du Gros Poirier, l’arome épais des cassis se mêle à l’odeur franche des labiées : menthes, mélisses, thym, hysope, lavande, sauge, marjolaine qui tapissent tout un parterre.

Les tilleuls secouent leurs bractées et les coudriers leurs chatons. A l’esplanade des Capucins, les frondaisons encore menues des châtaigniers et des noyers dessinent sur le sol uni, des dentelles lumineuses et tremblotantes.

Partout, sous les pas du promeneur, à ses côtés, sur sa tête, des corolles s’épanouissent en grappes, en corymbes, en ombelles, en épis, en gerbes. On croirait que, depuis les grands arbres jusqu’aux toutes petites plantes, depuis le lis royal jusqu’à l’humble basilic, tous se sont dit :

— Voici la Fête-Dieu, il faut faire honneur au Saint-Sacrement. Et puis nos petites reines vont venir en procession. Il faut une voûte fleurie pour abriter leur front pur, une pavée moelleuse et parfumée pour leurs petits pieds chaussés de blanc.

Et vraiment, à cette époque, tout est splendide au couvent, mais splendide avec douceur et simplicité : le travail humain suivant le travail de la nature sans chercher à le masquer ni à le remplacer.

Le reposoir de Nazareth et celui de Notre-Dame aux Coudres sont des merveilles de goût. Toutes les statues des bienheureux qui jalonnent les chemins sont parées, enguirlandées, fleuries. Les croix étincelantes, les bannières à frange d’or ou d’argent, les grosses lanternes de vermeil au bout de leur bâton doré à poignée de velours, les encensoirs dont les chaînes cliquettent, la cloche qui sonne en volée joyeuse, le clergé revêtu des aubes les plus finement brodées, les religieuses dans leur majestueux costume de chanoinesses, les enfants en robe blanche et ceintures de soie — les communiantes de l’année portant le voile, les autres, des couronnes de roses ou d’aubépine ; et, par-dessus tout, le sentiment de foi profonde qui anime les gens et se reflète même sur les choses : tout concourt à rendre le cher couvent aussi digne que possible de l’hôte divin qui daigne le parcourir.


Plus tard, Marie-Rose fut à même de voir des spectacles magnifiques, de grandes journées militaires, des galas en l’honneur de souverains, jamais rien ne vint effacer ni même atténuer le souvenir de certaines fêtes religieuses du couvent. Aux solennités profanes, elle fut charmée, parfois éblouie ; aux cérémonies sacrées de son enfance, elle était heureuse.