ÉDUCATION ET INSTRUCTION
I
L’ÉDUCATION AU COUVENT
Le corps et l’âme de l’enfant. — Les congrégations religieuses n’ont pas attendu que de savants docteurs vinssent proclamer l’influence du corps sur l’âme et réciproquement ; leurs systèmes d’éducation sont basés sur la connaissance et le respect de cette vérité vieille comme le monde ; et les maîtres en physiolo-psychologie n’ont eu qu’à s’y référer pour leurs grandes découvertes.
La Préfète du temps de Marie-Rose fut une éducatrice hors ligne qui en aurait remontré aux pédologues modern-style les plus fameux.
Pour elle, tradition ne signifiait pas routine ; mais tout en se pliant aux idées et aux exigences de l’époque, elle demeurait fidèle aux anciennes méthodes, à celles qui ont fait leurs preuves — méthodes que leur fermeté n’empêchait pas d’être très souples et très maniables.
En face d’une crise d’apathie ou d’irritation dont l’enfant n’était pas toujours responsable, on n’usait pas d’emblée de châtiments qui, en l’occurrence, n’auraient fait qu’irriter ou déprimer, suivant les natures ; on écartait, au contraire, tout ce qui aurait été susceptible d’aggraver la situation, de la prolonger, de la transformer en état.
Tout en maintenant avec fermeté le principe de la sagesse et de l’application, on s’arrangeait pour y soustraire momentanément celles qui pouvaient en souffrir.
Les moyens usités à cet effet étaient multiples, divers, et d’une admirable simplicité. Le plus souvent ils étaient inspirés par les circonstances.
Pour les enfants habituellement dociles — qu’elles soient sous le coup d’un accès de nonchalance ou qu’elles aient un impérieux besoin de remuer — on se sert de la missive envoyée d’une classe à l’autre. La destinataire sait parfaitement de quoi il retourne. Le petit papier, généralement blanc, signifie : « Ma chère sœur, je vous envoie une petite fille qui s’endort, ou bien qui a des impatiences dans les jambes. A charge de revanche. »
La commissionnaire revient au bout d’un instant avec un livre, un cahier ou tout simplement un autre papier blanc, sans se douter qu’elle vient d’être l’objet d’une cure d’exercice corporel.
Quelquefois, on prétexte une petite réparation à faire pour envoyer le jeune sujet jusqu’à l’ouvroir de l’orphelinat. L’air vif des jardins, la marche, un rien de distraction suffisent pour sortir les unes de leur torpeur et pour apaiser chez les autres la légère irritation nerveuse dont elles souffraient sans s’en douter.
Une pauvre petite qui, l’hiver venu, s’engourdissait et se refroidissait dès qu’elle était en repos, et que, pour cette raison, les malicieuses appelaient « la tardigrade » était envoyée, à chaque changement d’exercice, à l’appartement. Là, les pieds sur une chaufferette, les mains dans l’eau chaude, elle restait cinq minutes avec la bonne sœur qui avait ordre de la faire babiller tout le temps.
On fait faire aux trop sensibles, à celles dont les larmes coulent pour tout et pour rien, de longues stations dans l’atmosphère lumineuse et vivifiante du Berceau Fleuri, ou de bonnes marches dans les allées des Capucins toujours pleines de soleil. Tandis qu’on envoie les irascibles et les révoltées réciter quelques dizaines de chapelet dans le tranquille parterre de Nazareth. La mère Préfète avait coutume d’affirmer que « le grand air et le soleil du bon Dieu sont des remèdes qui ne coûtent rien et qui ne font pas mal à l’estomac ».
Les enfants qui ne sont pas très bien portantes ont les voyages réguliers à la petite infirmerie où l’on absorbe pilules, sirops, huiles, etc. Pour d’autres, dont la santé ne semble pas compromise, mais qui supportent mal une immobilité prolongée, la mère Saint-Paul qui est une infirmière pleine de bon sens et d’observation, a institué un jeu de tisanes s’adaptant au tempérament de chacune et dont l’absorption est un prétexte à sorties.
Bien entendu on ne dit pas aux élèves : « Mes enfants, vous n’êtes pas dans votre assiette, il vous faut une petite promenade pour vous remettre d’aplomb », parce qu’aucune n’aurait jamais été dans son assiette ; on s’arrange tout simplement pour concilier le respect des règlements avec la santé des fillettes.
Mais il ne venait à l’idée de personne que ces moyens si excellents qu’ils fussent étaient suffisants pour corriger les mauvaises dispositions d’une enfant. Et, en même temps que le corps, l’âme était soignée avec sollicitude, persévérance, énergie.
Les heures de silence. — Il y a une coutume que l’on tient de la vie monastique et qui paraîtrait à beaucoup de gens surannée et barbare : celle des heures de silence. Au couvent, on y attachait un grand prix.
L’enfant est-elle maussade, grognon, ou bien acerbe, ou encore trop susceptible, et tout cela avec persistance ?… La devine-t-on dans cette disposition mauvaise où nous croyons que tout est contre nous : les personnes, les choses et jusqu’aux événements ?… L’autorité, au lieu de sévir, guette une manifestation tangible de cette mauvaise humeur pour appliquer les « heures de silence ».
Voici en quoi consiste la peine, ou plutôt le remède.
Mise à part pendant la récréation avec une petite novice comme gardienne, la délinquante ne doit point prononcer une parole. Il y a, au début, une courte lecture à haute voix, généralement un passage de l’Évangile ou de l’Imitation scrupuleusement choisi. La méditation qui suit est forcément dominée par cette lecture.
Mais avec quelle sollicitude la sentence est appliquée ! Cette jeune âme dont le malaise se traduit par un peu d’amertume et de méchanceté, n’en est pas moins une âme qui souffre. Il faut qu’elle reconnaisse ses torts, mais il faut aussi qu’elle se rassure et qu’elle reprenne courage. On compte sur la bonne nature pour aider à la guérison.
Aussi les « heures de silence » ne se font-elles jamais dans un endroit sombre, triste ou seulement clos, mais au grand air : l’hiver dans la Bonne Allée pleine de soleil, l’été dans les frais jardins de Nazareth, au milieu des fleurs qui embaument, des oiseaux qui chantent, des insectes qui bruissent, de ce tumulte léger mais continu de la terre, d’autant mieux perçu que l’on se tait soi-même.
L’enfant ne doit point se mêler à la vie, mais elle n’est pas soustraite au spectacle de la vie. Or, la petite novice occupée à quelque travail de couture, les sœurs converses qui vont et viennent pour l’accomplissement de leur service, les vieilles dames pensionnaires qui passent avec un livre ou leur sac à ouvrage : toutes ont cet air paisible des gens à qui la tâche quotidienne ne pèse point. A ce spectacle apaisant, la douceur, peu à peu, pénètre la jeune âme aigrie, la fait plus confiante et meilleure.
Après un remerciement à sa gardienne, et aussi des excuses — car la petite novice aurait mieux aimé être en récréation avec ses sœurs que de garder une méchante fille — la jeune pensionnaire se rend d’elle-même auprès de celle de ses maîtresses ou de ses compagnes qu’elle a plus particulièrement offensée, et elle la prie de bien vouloir faire la paix.
Il arrive parfois que l’on est obligé de doubler, de tripler la dose, mais c’est rare. Dans la majorité des cas, une séance unique suffit.
Marie-Rose fut une habituée des « heures de silence ». Quand elle se sentait en mauvaises dispositions, elle les réclamait de son propre chef, tant elle y trouvait d’apaisement et de bien-être.
Les Billets. — Afin que les enfants soient bien convaincues de l’importance qu’offre leur travail et leur conduite, on entoure de pompe la communication des notes hebdomadaires. La cérémonie, bizarrement appelée Billets se passe Sous la Chapelle, une belle salle très austère qui, pour la circonstance, prend son air des grands jours. Les enfants sont rangées par classe, le tablier enlevé, la ceinture de soie tranchant sur la robe d’uniforme.
Tous les dimanches, quand dix heures sonnent au carillon de la Communauté, la Préfète et les religieuses, mères ou sœurs qui, pour si peu que ce soit, ont affaire au Pensionnat, font leur entrée. Alors, d’un mouvement précis, les enfants sont debout, en ligne parfaite, la tête droite, comme des troupiers bien exercés.
C’est très solennel dans sa grande simplicité, au point que l’on s’étonne presque de ne pas entendre une annonce telle que : « Le tribunal !… » ou bien : « La cour !… »
Après les places et les notes de conduite, on passe aux observations générales par groupements ; classes, dortoirs, récréations, puis aux observations personnelles. Ces dernières sont ordinairement synonymes de reproches. Pour un fait particulièrement grave, l’inculpée est debout, isolée, bien en vue, face à l’Aréopage tant que dure la remontrance.
Les nouveaux principes d’éducation s’opposeraient à ces manifestations de blâme, sous prétexte qu’« il faut épargner aux enfants toute blessure d’amour-propre ». Au couvent, on n’avait point de ces scrupules. On y mettait en pratique ce vieil adage : « Qui aime bien, châtie bien. » Et l’on n’avait garde de négliger ce précieux élément de formation qu’est l’exemple. Les enfants avaient été témoins de la faute de leur compagne ; il fallait qu’elles sussent exactement en quoi consistait cette faute et comment on pouvait l’éviter et la réparer.
Il convient d’ajouter que l’éducation reçue venait atténuer, ou tout au moins modifier, la nature du froissement. On était, en général, humilié de la faute plus que du blâme. Et il n’était pas rare que pour un méfait anonyme dont la mère Préfète donnait connaissance, la coupable se levât et dît courageusement : « C’est moi ! »
Les Billets ne comportent pas que des réprimandes ; on y fait une distribution de croix dites de « science » et de « bonne conduite ». Pour un travail remarquable ou une sagesse exemplaire, on est félicitée. Pour le moindre effort, on reçoit des encouragements, même si l’effort n’a pas été couronné de succès. Le mérite de chacune est apprécié comme il convient. Il faut une semaine bien insignifiante, bien terne, pour n’être pas citée nominativement.
Bien que la séance des Billets soit sévère et que beaucoup d’enfants l’appréhendent, aucune n’en sort avec le cœur ulcéré. Toutes, au contraire, s’en trouvent mieux disposées à l’obéissance et à l’application, parce que derrière les admonestations les plus rudes, elles devinent l’affection de leurs maîtresses.
La discipline. — Quoi qu’en pensent les modernes pédologues dont la sollicitude pour l’enfant s’est transformée en « culte », ainsi qu’ils le professent eux-mêmes, une discipline bien entendue n’a point pour résultat d’abolir les caractères, mais de les tremper.
C’est grâce à la discipline que l’enfant s’accoutume non seulement à faire, mais à vouloir ce qu’il faut, et non ce qui lui plaît ; c’est-à-dire à substituer l’esprit de devoir à sa fantaisie. C’est la discipline qui lui apprend à dominer un caprice ou un accès de paresse, et à résister au mauvais exemple. Il n’y a pas de meilleure école pour la volonté.
Au couvent, la discipline n’est ni maussade, ni tatillonne, mais elle est appliquée avec une fermeté, une persévérance que rien ne fléchit.
L’empreinte. — Pour ce qui est de la direction des jeunes esprits, l’empreinte congréganiste n’est pas telle que certains le prétendent. Sans doute, on cherche à canaliser l’énergie toujours flottante de l’enfant pour la guider vers le bien ; mais on évite de la déformer, à plus forte raison de la détruire. Et si l’on s’efforce de créer une personnalité aux fillettes qui en sont dépourvues, c’est toujours dans le sens de leur nature et de leurs capacités.
Il y a certains points d’éducation sur lesquels on insiste avec le plus grand soin, avec acharnement, presque.
On habitue, notamment, les pensionnaires à tout faire en ordre, sans hâte ni bousculade, dans le temps, de la manière qu’il convient et avec toute la perfection possible. On n’admet point d’ouvrage bâclé, si minime que soit l’ouvrage.
On les accoutume à prendre la responsabilité de leurs actes, à reconnaître leurs torts publiquement, à ne pas craindre la vérité sous quelque forme qu’elle se présente, à respecter leur conscience plus que les jugements du monde.
On les habitue à avoir le souci constant des autres, à ne les molester, à ne les gêner en rien. De là, cette discrétion, parfois extrême, dans les mouvements, les gestes, la démarche, particulière aux élèves des congrégations. Certains qualifient cette réserve de sournoiserie ; elle est tout simplement une marque du respect que l’on doit au repos et aux aises d’autrui.
On leur enseigne la modestie, non point cette humilité rampante et servile qui, la moitié du temps, est la doublure de l’orgueil, mais l’humilité fière et digne qui provient de la connaissance de soi-même, de sa propre faiblesse, de la médiocrité des moyens dont on dispose, de la toute petite place qu’on occupe dans le monde. Il convient d’ajouter qu’on n’est point modeste uniquement pour son propre compte mais pour une bonne partie de l’humanité. « Très peu auraient le droit de s’enorgueillir, répète-t-on aux enfants, et ceux-là n’y songent point. »
On cherche encore à leur inculquer le sentiment de l’égalité. Cela ne veut point dire qu’on leur prône l’anarchie. Le principe de l’autorité est, au contraire, fermement établi et scrupuleusement respecté ; mais l’obéissance qu’on exige d’elles n’entraîne aucune servilité. On ne montre pas la supériorité humaine dans la richesse ou dans un pouvoir arbitrairement départi, mais dans la science et surtout dans la vertu.
Au reste, la vie religieuse est un modèle constant d’égalité. Les premières places, celles de supérieure, d’intendante, de préfète, obtenues seulement par l’élection y comptent moins d’honneurs que de responsabilités ; et, une fois leur mandat terminé, les dignitaires rentrent dans le rang où rien ne les distingue plus de leurs compagnes. Les enfants sont à même de l’observer pendant toute la durée de leurs études.
Mais ce que l’on enseigne par-dessus tout, c’est l’oubli de soi-même, l’abnégation habituelle, inconsciente. Cet enseignement-là est donné, non dans de petits traités appris mot à mot, mais par l’exemple et par un entraînement si facile et si doux qu’on ne le sent même pas.
Maintenant, était-ce là une éducation qui faisait des personnes pratiques, autrement dit des unités de combat ? Non, certes. Et s’il est strictement vrai que le but de l’éducation est de former l’enfant pour le milieu qui sera le sien et l’existence qu’il devra mener, les méthodes congréganistes du temps de Marie-Rose étaient défectueuses.
On n’élevait pas les jeunes filles pour la vie telle qu’elle est ; on les élevait pour la vie telle qu’il faudrait qu’elle fût, non pour être parfaite, mais seulement normale et juste.
L’enseignement moral qu’elles recevaient pouvait se résumer ainsi : « Il y a au soleil de la place pour tout le monde ; prenez la vôtre, mais rien que la vôtre ; et aidez les faibles à réclamer la leur. » Et elles tombaient dans une société où cette doctrine est en honneur : « Plus vous tiendrez de place au soleil, plus vous verrez clair et plus vous aurez chaud. Passez sur le dos des imbéciles qui ne savent pas se défendre. » Beaucoup, dès lors, étaient vaincues d’avance.
La vie moderne, cette vie dont l’égoïsme, l’ambition, le besoin de jouir et surtout la folie de paraître font un champ de bataille, cette vie où, à moins de capacités ou de chances exceptionnelles, il faut pour réussir courber l’échine devant les grands et piétiner les petits, cette vie-là, les maîtresses de Marie-Rose ne la soupçonnaient même pas. Et si elles l’avaient connue, elles n’auraient pu qu’en inspirer l’horreur à leurs élèves.
II
PETITS FAITS, GRANDES LEÇONS
La mère Assomption se sert pour parler aux enfants, d’un langage à la fois très élevé et très simple que toutes comprennent, même les plus petites et les plus bornées. Elle possède, au suprême degré, le don de persuader. Elle ne prêche pas à tort et à travers, elle guette avec une patience attentive l’instant où le jeune esprit est — pour employer une expression médicale courante — en état de réceptivité, c’est-à-dire, dans les conditions voulues pour accepter l’enseignement qu’on lui offre et en tirer le meilleur parti. Il est telles mercuriales que Marie-Rose n’oublia jamais et qui, pour toute la vie, dominèrent ses sentiments et dictèrent sa conduite.
C’est une remontrance qui lui fit comprendre que chacun est responsable de soi-même. C’est une remontrance qui lui enseigna qu’il faut prévoir et mesurer les conséquences de ses actes, même les plus futiles. C’est une remontrance qui lui fit voir la taquinerie sous son véritable jour et lui en inspira à tout jamais l’horreur.
Un jour, au temps qu’elle était encore sous la tutelle de la petite sœur d’Ailly, Marie-Rose avise, près de Nazareth, un marteau oublié. L’idée lui vient de donner de grands coups dans un banc qui est à sa portée. Mais l’un de ses doigts se trouve entre le marteau et le banc et c’est le petit doigt qui reçoit le coup.
Marie-Rose ne se plaint jamais, et, pour rien au monde, elle ne pleurerait devant témoins. Mais comme elle sent très vivement au physique et au moral, il faut toujours un dérivatif à ses souffrances et à ses petites colères. Elle va droit à sœur d’Ailly et, la voix tremblante, car le doigt blessé lui fait grand mal, elle dit, sans le moindre préambule :
— Je ne l’aime pas, moi, le père saint Joseph.
— Et pourquoi, s’il vous plaît, n’aimez-vous pas saint Joseph ? interroge la petite sœur légèrement scandalisée.
— Il forçait le petit Jésus à travailler à son établi, et cela fait beaucoup de mal, les coups de marteau.
— Mais le petit Jésus, qui était très appliqué, ne se donnait peut-être pas de coups de marteau.
— Oui, il s’en donnait, affirme péremptoirement Marie-Rose, et son ongle devenait tout rouge.
Cette précision de détails éclaire la sœur d’Ailly qui attire l’enfant vers elle.
— Montrez-moi donc ces menottes… Ah !… voici un coup de marteau, en tout cas, dont saint Joseph ne saurait être rendu responsable. Allons bien vite panser cette grave blessure, et désormais ne mêlons point les innocents à des avanies où ils ne sont pour rien.
Ce fut tout pour le moment. Marie-Rose, le doigt emmailloté du chiffon traditionnel, fut envoyée chez la mère Préfète où elle se plaisait plus que partout ailleurs, et où sa petite âme tumultueuse retrouvait toujours le calme et la paix.
Mettant à profit l’émoi récent qui aiguisait l’esprit de la fillette et le rendait plus apte à comprendre, la mère Assomption reprit l’observation de la petite sœur d’Ailly ; elle la développa, la précisa ; et, de son ton doucement autoritaire, persuada la petite fille que ce n’était ni brave ni loyal de ne pas prendre la responsabilité de ses actes. De quelles expressions se servit-elle pour donner un si grand enseignement à une si petite intelligence ? Marie-Rose était trop jeune pour les avoir retenues ; peut-être même y en eut-il un certain nombre dont le sens exact lui échappa, mais l’ensemble de la leçon, elle le comprit et ne l’oublia jamais.
Marie-Rose qui, au demeurant, n’est pas une mauvaise petite fille, a parfois des idées très malfaisantes. Elle avait neuf ans et faisait partie de la classe bleue — la terrible classe bleue — quand elle eut la belle invention qui suit :
Elle est semainière au dortoir et fait la distribution des « paquets de nuit ». La mère Saint-Boniface est occupée à arranger une veilleuse qui ne va pas ; la moitié du dortoir l’entoure, s’intéressant à l’opération.
Marie-Rose pense que le moment est propice aux aventures ; on n’a pas tellement l’occasion de faire des sottises. Elle prend une ficelle que le hasard met à sa portée et elle l’attache à l’anse du premier pot à eau ; puis elle la passe successivement dans les anses voisines et la noue à la dernière anse.
Une fois dans son lit, la petite fille est prise de remords. Le résultat de son opération reste pour elle imprécis, mais elle est bien certaine qu’il sera désastreux. Et son imagination se met à battre la campagne.
Elle ne peut pas défaire ce qu’elle a fait… du moins sans se vendre… Ce serait peut-être encore le mieux…, tout avouer à la maîtresse… Elle en est bien persuadée…, pourtant elle ne bouge point. Toute son énergie est accaparée par la réflexion et les regrets préventifs, il n’en reste plus pour l’action.
Le lendemain, Antoinette Saint-Clair, qui était très ambitieuse d’être « la première à coiffer », se précipite vers le placard, et, sans voir la ficelle, enlève son pot à eau qui entraîne les autres, puis les cuvettes, puis une partie des boîtes à savon et des verres à dents.
Il en résulte un fracas épouvantable, Antoinette crie comme une brûlée. Tout le monde veut se précipiter sur le lieu du sinistre, la mère Saint-Boniface ordonne que personne ne bouge ; le dortoir est dans une agitation extrême.
— C’est moi, fait piteusement Marie-Rose, sans attendre l’enquête.
— C’est vous qui ?… quoi ?…
— … Qui ai attaché toutes les anses des pots avec une ficelle.
Constatation faite, on rit plus fort qu’on n’avait crié, sauf pourtant Marie-Rose qui reste penaude devant le formidable amas de tessons dont elle est l’auteur.
Il fallut appeler la bonne sœur pour réparer le désastre, emprunter du matériel de toilette aux autres dortoirs qui s’exécutèrent avec une absolue mauvaise grâce. On eut beaucoup de mal à rétablir l’ordre et le silence, la division de l’Ange Gardien arriva au réfectoire avec un retard sérieux et il y eut une distribution générale de pensums.
Toute la journée Marie-Rose sentit peser sur elle le fardeau de son méfait. Elle fut d’une sagesse exemplaire et on ne l’entendit pas plus qu’une petite souris. « Mais, comme disait la mère Économe, cela ne raccommode pas les cuvettes. »
Évidemment non, cela ne raccommodait pas les cuvettes, mais ce recueillement prolongé disposait Marie-Rose à comprendre la leçon qui allait lui être donnée.
A l’heure de la collation, la mère Préfète fit venir la coupable dans son cabinet ; et, posant sur elle ce regard qui pénétrait jusqu’à l’âme, elle dit :
— Ma fille, vous êtes très coupable ; vous vous êtes exposée à blesser grièvement Antoinette ou telle autre de vos compagnes qui se rendait la première au placard. Écoutez-moi attentivement. Vous connaissez Marie Souchon, cette pauvre petite orpheline dont le visage couturé fait pitié à tout le monde… Eh bien, savez-vous de quelle manière elle a été blessée autrefois ?… En tombant sur un siphon… pas plus. A recevoir toute cette faïence, Antoinette pouvait être défigurée comme elle.
Marie-Rose sentit un frisson douloureux lui parcourir tout le corps. Elle se trouvait aussi coupable que si Antoinette eût été réellement défigurée par sa faute.
— La Providence vous a épargné un grand remords, poursuivit la mère Assomption. Certes ! je n’incrimine pas vos intentions. Je sais que, loin d’être méchante, vous feriez tout au monde pour éviter aux autres le plus léger ennui. Mais vous voyez vous-même que cela ne suffit pas. Il faut vous accoutumer à prévoir, à mesurer les conséquences possibles de vos actes.
Cette leçon qui avait fort impressionné Marie-Rose, fut complétée, soutenue par une autre qu’elle reçut un peu plus tard et qui la guérit à tout jamais de la manie malfaisante — et le plus souvent stupide — de faire des niches.
Les lanternes dont les religieuses professeurs se servent pour rentrer à la communauté les soirs d’hiver, sont déposées Sous la Barrière — endroit qui serait mieux désigné Sous l’Escalier, mais qui tire son nom de la barrière qui le clôt. Or, Sous la Barrière se trouve également une belle fontaine de cuivre rouge où les pensionnaires se lavent les mains. De tout temps, les lanternes ont été l’objet de perpétuelles avanies de la part des pensionnaires. On les perche tout en haut du casier à chaussures ou bien on les accroche à un gros piton vissé au plafond. On fiche les chandelles la tête en bas, on coupe la mèche aussi ras que possible, on la mouille au moment où il faut l’allumer, etc. On se livre aussi à des permutations nombreuses : telle qui était venue avec une grande chandelle s’en retourne avec une petite, et vice versa. Tout cela entraîne, du côté des religieuses, à des explications sans fin, à des rétablissements laborieux et chagrins dont se gaudissent les coupables ; du côté des élèves, à un temps d’arrêt au pied du grand escalier, à des plaintes parce qu’on gèle, à des récriminations parce qu’on arrivera en retard au souper, finalement à du désordre qu’il faut punir.
Un jour, au moment de la collation, Marie-Rose avait mis hors de service la chandelle de la mère Saint-Boniface. Puis, prise de remords, ainsi qu’il lui arrivait souvent, et désirant réparer sa malice par un acte de complaisance, elle se mit en devoir de transporter la chaufferette de la religieuse de Sous la Barrière où elle était en dépôt pour être renouvelée à la « guette » où la surveillante générale se tenait pendant les classes. Comme Marie-Rose était extraordinairement maladroite et brouillon, elle culbuta la chaufferette qui s’éteignit.
La « guette » était très mal abritée : chaude en été, glaciale en hiver. De toute l’après-midi, Marie-Rose ne put détacher sa pensée de la pauvre religieuse qui grelottait par sa faute. Et son chagrin était encore augmenté par la perspective de l’ennui qui attendait sa victime au départ pour la Communauté.
La petite fut un peu distraite en classe, mais très sage ; et elle accepta sans murmurer la punition qui lui fut octroyée pour son méfait.
Le lendemain, la mère Saint-Boniface était enrhumée. A chaque éternuement, à chaque son de sa voix cassée, Marie-Rose la regardait avec des yeux pleins de repentir et de désolation.
La mère Préfète, à qui rien n’échappait, trouva l’occasion bonne pour frapper l’esprit très impressionnable de l’enfant.
Elle la laissa toute la matinée ruminer son regret ; et, à la récréation, elle l’appela dans son cabinet avec trois autres Rouges un peu plus âgées.
Suivant son habitude de partir d’un fait précis pour arriver à la leçon de morale, elle s’adressa à l’une des fillettes.
— Berthe, l’autre jour, en venant à l’appartement porter l’éponge du tableau noir, vous avez profité d’un moment où la bonne sœur Sainte-Claire avait le dos tourné pour vider le fond d’une bouteille d’encre dans la terrine où les éponges des autres classes trempaient déjà. Pour ce haut fait, la mère Surveillante vous a donné cinquante lignes que vous aviez, certes ! bien méritées, et vous vous êtes dit que tout était terminé ainsi, que, suivant l’expression consacrée, vous aviez payé votre dette à la société. Eh bien, écoutez : le jour même où, sans trop de malice, vous infligiez à la pauvre bonne sœur un surcroît de travail, elle avait reçu la nouvelle de la mort d’une nièce qu’elle aimait beaucoup et qui laisse trois jeunes enfants sans ressources et sans protection. Croyez-vous vraiment que, au lieu de nettoyer les éponges que vous aviez salies, elle n’aurait point préféré se rendre au Chœur, avec la permission de sa maîtresse, pour pleurer aux pieds du bon Dieu, le prier de recevoir la défunte et lui recommander les pauvres petits orphelins ? Et, en dehors de cette considération pieuse, pouvait-elle être d’humeur à supporter la plaisanterie ? Parce que vos maîtresses dissimulent leurs ennuis, leurs chagrins et, jusqu’à un certain point, leurs souffrances, les jugez-vous donc insensibles ?…
Berthe courbait la tête avec un repentir profond et sincère.
— Savez-vous ce qui est arrivé encore ? poursuivit la mère Assomption ; la pauvre sœur que vous ne savez toutes comment faire enrager et qui, sous son apparence un peu grognon est la bonté même, a demandé votre grâce quand elle a su que vous étiez punie à cause d’elle. On a eu bien du mal à lui faire entendre que tout manquement à la règle doit être réprimé.
Berthe, maintenant, pleurait très fort en priant la mère Préfète d’accepter tout son argent de poche pour les petits neveux de la bonne sœur.
La mère Assomption continua :
— Vous, Léa, c’est sur une de vos compagnes que votre taquinerie s’est exercée. Marthe Expilly qui, j’en conviens, est un peu molle et frileuse, était, ce jour-là, plus recroquevillée que de coutume. Pour vous moquer d’elle, vous lui avez apporté tout ce qu’il y avait de vêtements disponibles Sous l’Allée : un cache-nez, deux fichus, une capeline et jusqu’au tablier de la petite sœur Berthet qui se trouvait là, je ne sais par quel hasard. Marthe vous suppliait de la laisser tranquille ; elle vous disait en pleurant : « Léa, je vous assure que je suis malade » ; vous ne l’écoutiez pas ; vous l’appeliez : trembleuse, marchande de trembleries. Or, cette tremblerie, comme vous disiez, était le premier frisson d’une otite fort grave dont elle a beaucoup souffert et dont elle n’est pas encore guérie.
— Je sais, ma mère, protesta la coupable très désolée ; chaque jour, j’ai dit le chapelet à son intention, et j’ajoutais trois Salus infirmorum.
— Bien, Léa, j’espère qu’avec la contrition, vous avez le ferme propos ; car vous êtes extraordinairement taquine. Je vous répète ce que je viens de dire à Berthe afin que cette idée pénètre bien votre esprit à toutes. Quand vous taquinez une personne, vous ne savez pas dans quelle disposition physique et morale elle se trouve. Vous ignorez si elle n’est pas sous le coup d’un ennui, d’une inquiétude, d’un chagrin, ou d’un malaise, qui lui rend très pénible ce que, une autre fois, elle supporterait aisément. La pensée de frapper quelqu’un sur une plaie vous ferait horreur, et vous n’éprouvez aucun scrupule à blesser une âme déjà souffrante. Vous ne pouvez pas deviner ce que l’on ne dit point, objecterez-vous ; et bien, c’est pour cela précisément qu’il faut toujours vous abstenir. Est-ce compris ?
— Oui, ma mère, firent, à l’unisson, les voix repentantes de Berthe et de Léa.
— A vous, Marie-Rose, puisque, aussi bien, c’est votre équipée d’hier soir qui motive cette remontrance. Vous n’êtes pas taquine au sens strict du mot, parce que vos méfaits s’adressent rarement à une personne déterminée — encore n’est-ce pas pour faire plaisir à la mère Saint-Boniface que vous bouleversez son matériel — mais ces méfaits amènent un désarroi général, des querelles, des ennuis de toute nature. Pour nous en tenir à votre dernière lubie, ne pouvez-vous laisser tranquilles les chandelles de nos sœurs ? Va-t-il falloir mettre les lanternes sous clé ? Vos maîtresses sont fatiguées par une journée de travail, elles ont hâte de prendre du repos ; certaines de vos compagnes, malingres ou simplement frileuses, souffrent de cette station dans le courant d’air que leur imposent vos belles inventions. D’autres ont bon appétit et s’impatientent du retard apporté au souper. Avez-vous jamais calculé la somme de petites misères, de petites contrariétés, de petites douleurs que vous créez pour un plaisir qui, vraiment, n’a rien de délicat ? Nul n’a le droit de chercher son agrément en faisant souffrir les autres.
Les fillettes étaient attentives à la voix sérieuse et ferme qu’elles entendaient. Jamais elles ne s’étaient représenté, sous cet aspect malfaisant, des plaisanteries qu’elles jugeaient inoffensives.
— Maintenant, poursuivit la mère Assomption, passons aux grincheuses. La taquinerie est un mouvement détestable, mais ce n’est pas une raison pour lui opposer un mouvement au moins aussi détestable. Renée, c’est à vous que je m’adresse. L’autre jour, Bénard, la petite orpheline de semaine, avait enduit vos chaussures d’une épaisse couche de cirage et ne les avait pas fait reluire. A ce mauvais procédé qui, du reste, a été puni, et plus sévèrement que vous ne le pensez, parce que, pour ces enfants destinés à servir, il faut une éducation spéciale, vous avez répondu par des paroles si dures, si mortifiantes que je ne veux pas les répéter. Est-ce brave, dites-moi, et généreux, de traiter ainsi une pauvre petite qui ne peut se défendre, qui n’a d’autres amis, d’autre protection, d’autre gîte que ceux qu’elle trouve dans cette maison ?
Les trois fillettes qui n’étaient plus en cause regardaient leur compagne avec sévérité. Qu’avait-elle bien pu dire à Bénard pour qu’on ne voulût point le répéter ? Ce devait être bien méchant ou bien lâche.
La mère Préfète les trouvant au point où elle voulait les voir, dit pour conclure :
— Je sais bien que vous n’êtes pas cruelles et que vous êtes désolées quand on vous fait toucher du doigt le côté douloureux de vos taquineries. Mais il faut y penser de vous-mêmes, afin de vous épargner des remords.
Marie-Rose était dans un de ces moments d’extraordinaire lucidité où l’esprit comprend, accepte et retient tout ce qui lui est offert. Cette scène ne devait point s’effacer de sa mémoire.
C’était par une de ces splendides journées de fin d’hiver où l’air est pur et comme trempé de soleil. Sur le ciel bleu pâle, des mouettes passaient en volées nombreuses ; les oiseaux commençaient à piailler aux Terrasses et au Berceau Fleuri. La leçon de mansuétude et de bonté qu’elle venait de recevoir, appuyée en quelque sorte par la clémence de la nature à laquelle elle était très sensible, se fixa dans son esprit pour toujours.
Elle put causer à autrui du tort ou de la peine, mais ce ne fut jamais volontairement. On lui dit parfois des choses très dures, imméritées auxquelles elle aurait pu répondre sans être injuste ; elle prit sur elle de ne point le faire, même avec ceux qu’elle n’aimait pas, même avec ceux à qui elle aurait eu le droit d’en vouloir. Elle eut parfois des discussions très vives, — si elle n’attaquait point les idées des autres, elle défendait âprement les siennes, — mais elle se garda toujours d’allusions blessantes ou simplement ennuyeuses. Non qu’elle fût meilleure que beaucoup, ni plus miséricordieuse, mais, suivant le conseil de sa maîtresse vénérée, elle voulait se prémunir contre les remords.
Il y a, au couvent, un excellent système pour régler les conflits, c’est l’enquête immédiate et publique. Car si la discipline est ponctuelle, elle n’est ni tatillonne ni tyrannique. Les religieuses préfèrent une réclamation franche et même un peu vive aux petites menées sournoises trop souvent en usage dans les groupements de fillettes. Les enfants le savent et elles ne craignent point de prendre la parole pour s’expliquer ou pour se plaindre.
Cette liberté donna pourtant lieu à un scandale (!) dont Marie-Rose fut la promotrice.
Elle avait, dès son enfance, la mauvaise habitude de flairer tout ce qui devait la toucher immédiatement : les mets qu’on lui servait, le manteau ou la robe qu’elle allait revêtir, un livre, un cahier neuf, un paquet avant de l’ouvrir. Si discrètement qu’elle agît, elle était souvent prise en flagrant délit et tancée vertement.
— Outre que ce sont là de mauvaises manières, disait la mère Assomption, je vois dans cette habitude, une sorte de manie, de tare mentale dont il faut, à tout prix, vous corriger.
Un soir donc, au souper, Marie-Rose flaira la pomme cuite qu’on lui servait comme dessert, puis prononça à haute et intelligible voix :
— Ma pomme sent le chat.
Grand émoi autour de la table, émoi qui s’accentue quand une seconde voix répond comme un écho :
— Il y a des poils de chat sur ma pomme.
La mère Saint-Michel, qui surveillait cette semaine-là, intervint immédiatement et avec fermeté.
— Qu’est-ce que cette histoire ridicule ? Élisabeth et Marie-Rose ont chacune cinq mauvais points.
Mais un vent de mutinerie se met à souffler. Une pomme cuite, lancée d’une main alerte, vient s’écraser au plafond avec un flac qui met le réfectoire en joie. Une demi-douzaine d’autres flac renforcent la gaieté… et le désordre.
— Ma sœur Sainte-Claire, prononce la surveillante, veuillez sonner la mère Préfète.
Le calme se rétablit comme par enchantement. Il fallait un motif très grave pour que l’on dérangeât l’autorité supérieure, et les coupables ne s’en tiraient pas à bon compte.
Les cinq doubles coups de cloche qui étaient la sonnerie de la mère Préfète, en résonnant dans le silence de la Communauté, mirent le comble à la stupeur.
— Que se passe-t-il donc ? interrogea la mère Assomption dès le seuil.
Avec cette impartialité tranquille habituelle aux personnes détachées du monde, la mère Saint-Michel raconta le fait pendant que les mutines baissaient le nez sur leurs assiettes.
— Voulez-vous faire appeler la sœur Sainte-Philomène, dit la mère Préfète quand le récit fut terminé ; nous allons savoir tout de suite à quoi nous en tenir.
La sœur cuisinière arriva bientôt avec — eu égard à la solennité de la circonstance — ses manches rabattues et son gros tablier relevé en coin.
— Ma bonne sœur, ces demoiselles prétendent qu’il y a des poils de chat sur leurs pommes.
— Pour cela, ma mère, il n’y aurait rien d’étonnant, vu que la Fillotte a un jeune qui court partout, et que, ce soir, quand j’ai mis la soupière dans le tour, je l’ai trouvé couché en rond sur le plat de pommes cuites, sans doute pour se tenir au chaud. Faut que ces demoiselles excusent, cela ne m’arrivera plus, de mettre les plats refroidir dans le tour ; mais qui est-ce qui aurait pu croire qu’une si petite bête aurait tant d’astuce ?
Devant cette explication pittoresque, des rires fusèrent, en dépit de la gravité de la situation. Seules restèrent moroses celles qui, trop pressées, avaient mangé cette « pomme à chat ».
La mère Préfète reprit :
— Que toutes celles qui ont jeté leur pomme au plafond se lèvent : Bénédicte, Jeanne, Marthe… en tout, neuf. Celles-là seules seront privées de dessert ; les autres auront des fruits secs. Maintenant, qui a parlé la première ?
— Moi, prononça Marie-Rose.
— Naturellement ; trop heureuse d’avoir une occasion de jeter votre pomme au plafond, même si cette pomme n’eût pas senti le chat.
— Mais c’est moi qui ai dit pour les poils, fit Élisabeth Charost.
— Et c’est moi qui ai donné l’exemple et jeté ma pomme en l’air, ajouta Laurence Dupuy.
— Bien, dit la mère Préfète, dont la sévérité « mollit » en face de la courageuse franchise de ses élèves ; nous réglerons cette affaire-là plus tard. Mais je tiens à vous dire ceci dès maintenant : vous savez fort bien que nous sommes toujours disposées à écouter vos réclamations, voire même vos plaintes, quand elles sont motivées et que vous les formulez d’une manière convenable : dès lors, rien ne saurait excuser le désordre et la mutinerie. Votre manque de sang-froid de ce soir est impardonnable.
La sanction définitive ne fut pas bien rigoureuse.
Aux Billets suivants, les coupables, debout au milieu du demi-cercle formé par l’assistance, furent admonestées de façon judicieuse et sévère. Et la leçon ainsi donnée profita à elles et à leurs compagnes mieux que n’importe quelle punition.
III
LES PUNITIONS
Les nouvelles méthodes d’éducation, sans doute pour se mettre à la hauteur des idées philanthropiques si fort en vogue à l’heure actuelle, ont supprimé la pénitence qu’elles remplacent par une « direction morale bien entendue ». C’est à l’usage que l’on connaîtra la valeur du système. Au temps de Marie-Rose, on employait simultanément les deux moyens et l’on s’en trouvait fort bien.
La « direction morale bien entendue » peut et doit suffire à l’éducation particulière ; mais, pour l’éducation commune, il faut quelque chose de plus. La faute étant publique, la sanction doit être également publique. Pour frapper l’esprit simple, un peu fruste des enfants, il faut un signe sensible du blâme encouru.
Aussi la punition est-elle considérée moins comme un châtiment que comme un exemple ; et c’est pourquoi elle revêt des formes extrêmement variées. Elle épouse la faute, si l’on peut s’exprimer ainsi.
Chez les Vertes, l’autorité envoie au « coin » traditionnel les turbulentes que le repos, le silence et une obscurité relative ont bientôt fait de calmer. On subit la peine du « coin » assise sur un petit tabouret. Dans certains cas notablement graves, on a les mains derrière le dos.
Pour les paresseuses, il y a le bonnet d’âne en papier jaune très épais et très rigide. On use fort peu du bonnet d’âne. Il faut, pour le mériter, une ténacité toute particulière dans la fainéantise.
Un des principaux moyens de coercition, dans les classes moyennes est l’écriteau. Sur un rectangle de papier on porte sa qualité écrite en belle moulée : paresseuse, causeuse, étourdie, rapporteuse, raisonneuse, opiniâtre, impolie, turbulente, effrontée, fourbe, menteuse.
Dans les cas légers, l’écriteau ne dure que le temps de la classe, de sorte que les proches compagnes, celles qui ont été témoins du délit, sont seules averties. Mais pour des circonstances plus graves, surtout quand la coupable ne veut point reconnaître sa faute et promettre de se corriger, on porte son écriteau au réfectoire afin que personne n’en ignore.
Il y a des qualificatifs qui ne tirent pas à conséquence. On peut être étourdie, babillarde (au couvent on dit causeuse), sans perdre l’estime publique ; mais les rapporteuses sont mises au ban du pensionnat. La délation est mal vue des maîtresses au moins autant que des élèves. Il en va de même pour la fourberie et le mensonge.
Ces deux derniers méfaits entraînent une peine infamante : le « nœud de fourberie » et la « langue rouge ».
Les hypocrites sont méprisées de toutes ; mais l’hypocrisie est une manière d’être assez difficile à saisir, tandis que la fourberie se manifeste par des actes ; et ces actes sont sévèrement réprimés.
Écrire sur un papier d’allure insignifiante un nom propre, une date, une note quelconque dont on se servira en composition… grignoter du chocolat caché dans son mouchoir en paraissant avoir affaire à son nez…, changer subrepticement du matériel scolaire endommagé contre le matériel intact de ses compagnes… : tout cela, et bien d’autres choses encore, constitue la fourberie, et celles qui en sont convaincues, portent toute la journée les insignes de leur qualité. Le « nœud de fourberie » est attaché en arrière de l’épaule gauche. Il est en ruban de laine gris brun, de couleur terne, neutre, bien symbolique de ce vilain caractère qui ne veut point se laisser voir tel qu’il est. La fourbe est en quarantaine tant qu’elle est marquée du signe de la honte, une quarantaine méprisante plus lourde à supporter que des manifestations hostiles.
La langue de drap rouge, qui s’attache à l’encolure et descend jusqu’à la moitié du dos, est le châtiment du mensonge. On n’arrive pas d’emblée à la « langue rouge », pas plus qu’au « nœud de fourberie » ; il faut, pour cela, un certain endurcissement dans le mal. Aussi ces deux punitions infligées sont-elles des événements au pensionnat. Les petites vont se poster derrière la coupable et examinent la pièce d’infamie comme si elle contenait des hiéroglyphes très importants et très difficiles à déchiffrer ; tandis que la délinquante cherche les murs pour s’y adosser et échapper ainsi aux affronts.
Quoi qu’en aient pu dire certaines gens qui n’ont jamais passé le seuil d’un cloître, on est franc et loyal au couvent. Sans doute il y a bien quelques menteuses, mais elles sont rares. On dit d’elles : « C’est une qui ment », comme on dirait : « C’est une qui a la gale. »
La nouvelle école pédagogique repousserait certainement le « nœud de fourberie » et la « langue rouge » comme des supplices par trop chinois. Certes ! les maîtresses de Marie-Rose n’eurent jamais l’idée qu’un ruban de laine et un morceau de drap suffisent pour modifier le naturel d’un enfant, et la pénitence était toujours étayée de conseils judicieux ou d’admonestations sévères. Mais l’exemple était saisissant pour les petites, pour celles dont le jugement n’était pas encore formé, et qui étaient surtout sensibles aux signes extérieurs. Elles pensaient et se disaient entre elles : « Faut-il que le mensonge et la fourberie soient des choses horribles pour qu’on les punisse ainsi ! »
Le bonnet de nuit (la calipette) est destinée à rabattre l’orgueil sous quelque forme qu’il se présente : arrogance, fatuité, morgue, jactance, piaffe. L’énumération est du cru de la mère Saint-Jacques, qui fait profession de haïr ce péché capital, « et toute la séquelle qu’il traîne après lui, et tout le mal qu’il fait, et toutes les peines qu’il cause. »
Il faut l’entendre, d’un mot bien trouvé et bien appliqué, remettre les orgueilleuses à leur place — une bien mauvaise place, entre parenthèses. Elle est implacable pour celles qui mortifient leurs compagnes. Une parole de mépris, surtout si elle s’adresse à une enfant gauche, timide, mal douée, est sévèrement réprimandée.
— En quoi êtes-vous supérieure à votre compagne, s’il vous plaît ?
Suit alors un petit examen de conscience qui n’a rien d’agréable pour la patiente et qui se termine par la cérémonie du bonnet de nuit.
Les grandes coquettes ont pour punition d’aller aux offices du dimanche avec la robe de tous les jours. « Ah ! mes petites amies, vous tenez aux atours ! eh bien, vous serez privées du talma, du pince-taille, de la capote à bavolet et de toutes ces choses élégantes qui parent si bien vos compagnes. »
Car la coquetterie s’est glissée au couvent. Elle sévit, déclare la mère Saint-Boniface. Et Dieu sait si on l’abomine et si on la pourchasse, sous tous ses aspects !
Chaque dortoir est pourvu d’un objet qu’on appelle présomptueusement « la glace » et qui n’est qu’un pauvre petit miroir où l’on a bien de la peine à voir sa figure tout entière. La glace est accaparée par deux ou trois pensionnaires, toujours les mêmes. Les autres sont des indifférentes ou des résignées. Ces dernières cherchent des compensations et en trouvent.
Il y a, au fin fond des poches ou bien dans les pupitres, entre les livres, sous les cahiers, des miroirs de contrebande que l’on consulte quand cela est possible. Les maîtresses font, à ces engins de coquetterie, une guerre implacable. Elles organisent des battues générales, tendent des pièges, et il est bien rare qu’une « mirette », comme dit la bonne sœur Sainte-Claire, apportée au jour de sortie existe encore à la sortie suivante. On en est quitte avec un nouvel achat.
Pendant l’intérim, on a recours à divers expédients dont un est classique. Une pensionnaire complaisante se place derrière une vitre sur laquelle elle étale son tablier de classe ; et, de l’autre côté, la jeune coquette peut à loisir, « contempler son visage ».
Il va sans dire que cette manœuvre est sévèrement réprimée.
— C’est pire que tout, affirme la mère Assomption, parce que, à la vanité, vous joignez la fourberie.
Et l’on est punie du « tous les jours ».
Marie-Rose qui, d’autre part, eut tant de motifs de punitions, n’eut jamais maille à partir avec les glaces ; elle eut plutôt le tablier complaisant.
Elle n’était point coquette de nature. De plus, elle était persuadée qu’elle était laide, très laide, irrémédiablement laide ; et la mère Saint-Boniface l’entretenait dans ces idées salutaires.
— Il faut remercier le bon Dieu de ne pas vous avoir donné la beauté, mon enfant, vous échappez par là à bien des tentations.
Et, consciencieusement, la petite Gourregeolles remerciait le bon Dieu de l’avoir faite laide.
Marie-Rose grandit sans prendre l’habitude des glaces et sans devenir coquette. Échappa-t-elle ainsi à toute tentation, comme le supposait la mère Saint-Boniface ? Ce n’est pas sûr. La tentation existe bien sans la beauté. Mais elle échappa sûrement à beaucoup d’ennuis, de petits accès d’envie et de pertes de temps.
Le pain sec à la collation est appliqué à des cas nombreux, divers et peu graves : du désordre ou de la dissipation dans les rangs, de la lambinerie à obéir à la cloche, une altercation un peu vive entre voisines, etc.
La mère Saint-Boniface est une de celles qui usent le plus généreusement du pain sec ; et, comme c’est elle qui distribue les tartines, elle est mieux placée que toute autre pour l’application de la peine.
Marie-Rose fut souvent au pain sec ; la moitié du temps pour le moins. Heureusement qu’elle n’était pas gourmande !
La mauvaise tenue à table est sévèrement réprimée, et voici en quoi consiste le châtiment. Il existe, au bas du réfectoire, une table destinée à recevoir les assiettes et les bouteilles nécessaires au service. Mais cette table a un autre usage ; on y envoie, en tête à tête avec la faïence et la verrerie, les élèves coupables de quelque accroc à la civilité. Pour cette circonstance, la table aux bouteilles prend le nom de « table de confusion ». L’envoi à la « table de confusion » est considéré comme quelque peu infamant. On s’en sert même dans les grandes disputes.
— Je ne veux pas avoir affaire à une personne qui a été à la « table de confusion ».
Il convient de dire que chez ces enfants appartenant toutes à de bonnes familles, les fautes d’éducation sont très rares.
Dans les classes supérieures, la punition dominante consiste en lignes. L’autorité n’en abuse pas ; encore s’arrange-t-elle pour en tirer quelque bénéfice. On ne copie pas les lignes, on les apprend par cœur. Et il ne suffit pas de les réciter, il faut les dire en donnant le ton convenable et en articulant bien chaque syllabe.
« Le vaisseau, qui était arrêté et vers lequel s’avançaient Télémaque et Mentor, était un vaisseau phénicien qui allait dans l’Épire. »
C’est la mère Saint-Bernard qui donne les lignes dans Télémaque — un Télémaque légèrement expurgé, « à l’usage des jeunes demoiselles », et qui est la lecture de fond de la classe blanche.
La mère Préfète impose l’histoire de France, la mère Saint-Paul, l’histoire ecclésiastique, mais il est si rare qu’elles punissent que cela ne vaut pas dire. Le respect et la confiance qu’elles inspirent suffisent au maintien de l’ordre en ce qui les concerne.
Avec la mère Saint-Vincent à l’écriture, et la mère Sainte-Rosalie au travail manuel, on s’en tire avec quelques demandes de catéchisme — une seule même parfois — au gré de la coupable qui, naturellement, s’arrête à la plus courte, la plus facile, une qu’elle a récitée cent fois :
D. — Où Jésus-Christ est-il né ?
R. — A Bethléem, dans une étable.
— L’exemple y est toujours, disent les bonnes mères pour s’excuser de leur faiblesse.
La mère Saint-Jacques a choisi l’Évangile, un bouquin tout petit, avec une justification qui semble faite tout exprès : trente-deux lettres à la ligne, et de bonnes grosses lettres bien rondes qui se lisent toutes seules.
Quant à la mère Saint-Boniface, elle a jeté son dévolu sur la cosmographie : cinquante-deux lettres à la ligne, et des lettres toutes petites, serrées, boueuses, — de quoi perdre la vue, affirme la mère Saint-Jacques qui ne se targue pas d’esprit scientifique.
Soit en pensum, soit à la classe, Marie-Rose apprit et récita plusieurs fois son petit traité de cosmographie, mais ce fut sans y prendre le moindre intérêt. Les lignes, points et cercles de la sphère, les constellations et le zodiaque, le calendrier julien et le calendrier grégorien restèrent pour elle un mystère qu’elle ne chercha jamais à pénétrer. Et elle se donna pour excuse à elle-même que cette science évoquait l’image rébarbative de la mère Saint-Boniface.
La consigne n’est appliquée que le premier jeudi du mois, seul jour où l’on sorte, en dehors des grands congés du Jour de l’An, du Carnaval, de Pâques et de la Pentecôte. Il n’existe qu’un cas de consigne, celui où le cahier de pensums est tellement chargé qu’il n’y a pas d’autre moyen de liquider la situation.
La consigne n’est pas très rigoureuse. Le matin, on accomplit une tâche imposée ; l’après-midi, on joue avec les pensionnaires que leurs familles n’ont pu faire sortir et qui n’ont en ville ni parents ni correspondants.
Comme on se trouve là en petit comité, on jouit d’une liberté plus grande. Et les maîtresses de classes ayant, ce jour-là, un repos complet, on est gardée par des religieuses qu’on n’a pas l’habitude de voir. Cette légère modification suffit à contenter des fillettes qui ne sont pas exigeantes.
On prend contact avec la mère Sainte-Élisabeth qui est si drôle, si drôle sans s’en douter. Sa mémoire, en ce qui concerne les faits récents, est un peu brouillée et elle confond les pensionnaires actuelles avec leurs mamans qu’elle a connues autrefois. Les petites Champbourg sont, pour elle, des demoiselles Herbelin, Marthe Friardel se change en Clotilde Bérurier, et ainsi de beaucoup d’autres. Il s’ensuit parfois des confusions du plus haut comique, que les enfants, bien entendu, se gardent de dissiper.
On voit encore la mère Sainte-Monique, à qui l’on peut dire autant de bêtises, et des bêtises aussi grosses que l’on veut. Non seulement elle ne s’en aperçoit pas, mais elle y répond avec une ingénuité qui met en joie les malicieuses.
Ni à l’une ni à l’autre, les autorités ne songeraient à confier une division au complet, mais elles suffisent au petit troupeau des premiers jeudis du mois. Les enfants, du reste, rougiraient d’abuser de la situation. Pour être consignées, on n’en est pas moins une majorité de très honnêtes petites filles ; et si l’une d’elles tentait de se livrer à une incartade trop corsée, les autres auraient vite fait de la rappeler à l’ordre.
La satisfaction est portée à son comble aux heures de la mère Saint-Michel. Ce n’est pas qu’elle soit bien sympathique, et l’on bougonne fort quand c’est son tour de servir au réfectoire. Mais elle sait et raconte des histoires terrifiantes de voleurs qui se cachent sous le lit des gens, lesquels, pour échapper auxdits voleurs, sautent par la fenêtre et tombent providentiellement sur une voiture de foin sans se faire de mal ; ou encore de criminels variés qui se convertissent et font ensuite l’édification de leurs semblables.
Ce genre de récits n’est pas bien dans l’esprit ni dans les usages du couvent ; c’est sans doute pour cela que les enfants les recherchent avec tant d’avidité.
La mère Préfète doit en avoir connaissance — pour elle, rien ne passe inaperçu — mais elle ferme les yeux. Le danger ne lui semble point pressant. Ces narrations s’adressent à un petit nombre ; elles sont très espacées ; elles comportent toujours un enseignement moral. Et l’avis des autorités est qu’il ne faut point trop tenir l’âme des enfants dans du coton, pas plus que leur corps.
IV
L’INSTRUCTION AU COUVENT
Les pensionnaires des couvents ne savaient pas les mêmes choses que les lycéennes et les normaliennes actuelles, mais elles savaient tout autant de choses, et ce qu’elles savaient était pour le moins aussi utile.
Les élèves des établissements officiels triomphent aux examens, parce qu’elles y sont préparées dès leur premier jour d’école. Si l’on instituait les examens d’après les programmes des congrégations, il est probable que les lycéennes resteraient court plus d’une fois.
Les maîtresses de Marie-Rose ne cherchent pas à faire des érudites. Elles sont d’avis, avec les grands éducateurs de toutes les époques, que l’enseignement doit tendre à développer le jugement, à former le caractère des enfants, autant pour le moins qu’à meubler leur mémoire.
Les programmes ne sont pas chargés. Ils exigent une application soutenue, mais non excessive et n’entraînent aucun surmenage. Ils sont établis de manière à ce qu’on ait le temps de les épuiser et même de les revoir dans le courant de l’année scolaire ; en sorte qu’il n’y a pas de « trous » dans telle et telle branche ainsi qu’il arrive quand on en veut trop faire à la fois.
Le nombre relativement considérable des religieuses, permet de ménager les professeurs qui ne sont astreintes ni aux dortoirs, ni aux réfectoires, ni aux récréations. Elles font leurs cours, surveillent les études, afin de pouvoir répondre aux demandes d’explications : c’est tout. Grâce à cette organisation, qui laisse de longs repos, leur esprit est toujours alerte, leur patience toujours disponible.
Parallèlement à l’instruction purement classique, il y a d’autres enseignements auxquels on attache un grand prix au couvent. La vie intérieure y joue un très grand rôle. On y habitue les enfants à réfléchir, à se replier sur elles-mêmes, à se rendre compte de ce qu’elles pensent, de ce qu’elles savent, de ce qu’elles veulent.
On les habitue encore à s’exprimer avec netteté, à employer l’expression propre, à bien articuler les mots, à terminer les phrases.
Le « bien parler » est une des marques distinctive de l’Ordre.
La classe verte. — Depuis la classe verte jusqu’à la classe violette, les études se poursuivent sérieuses, ponctuelles, sans à-coups, avec ce calme qui fait la force des éducations congréganistes.
On débute naturellement par apprendre à lire — non pas à ânonner, mais à lire clairement, de manière à se faire comprendre et à intéresser.
Les religieuses emploient volontiers les anciennes méthodes : tel les grand’mères ont appris à lire, tel apprennent leurs petites-filles. On reconnaît ses lettres avec la vieille prononciation bé, cé, dé ; puis on épelle, puis on syllabe longtemps avant d’assembler et de lire couramment.
A cause de ce respect pour le syllabaire antique, les Vertes sont désignées avec un peu d’ironie, sous le nom de petites « Croix de par Dieu ».
Dès la deuxième année, on apprend à lire le latin : les prières communes d’abord, puis les offices et les psaumes. C’est une des traditions du couvent, que cette lecture précoce du latin. Cela fait, tout à la fois, l’amusement et l’orgueil de M. l’abbé. Quand il amène un prêtre ami visiter le pensionnat, il ne manque pas de dire :
— Venez écouter mes petits Bénédictins.
Et il fait ranger les Vertes à droite et à gauche de la classe, leur indique une page du psautier, et ces gamines de sept ans psalmodient comme de vrais moines.
En outre, on apprend aux petits Bénédictins à déchiffrer les grimoires. Leur classe est en possession d’un ouvrage intitulé : Choix gradué de cinquante sortes d’écriture pour aider à la lecture des manuscrits. Parmi ces cinquante sortes, il y en a de très vilaines et de très difficiles. De plus les Préceptes pour la conduite de la jeunesse et les Récits d’humanité, de piété filiale, d’amour fraternel, de progrès extraordinaires de la part d’enfants âgés de six à douze ans sont d’un style aussi étrange que la calligraphie. Mais il n’est pas pour étonner les petites pensionnaires qui, à certains égards, vivent au couvent, la même existence que leurs aïeules.
Marie-Rose apprit à lire avec ravissement. Bien qu’elle fût très turbulente, les leçons de lecture ne lui paraissaient jamais trop longues. Son jeune esprit recueillait avidement toutes les connaissances nouvelles qui lui étaient offertes. Les détails, en apparence les plus insignifiants, provoquaient de sa part des questions nombreuses ou la plongeaient dans des rêveries sans fin.
Elle aimait tellement la lecture que, si la cloche sonnait au moment d’un passage intéressant, elle disait à la maîtresse :
— Laissons-la sonner, mère Sainte-Thérèse, et restons à lire. Les autres dîneront bien sans nous.
Tout au début des études, on apprend l’Histoire sainte que la religieuse explique d’après les grands tableaux suspendus à la muraille en attendant qu’on soit capable de l’étudier toute seule dans un livre.
Il ne s’agit pas là d’un ouvrage portant en sous-titre : à l’usage des enfants. Non, c’est l’histoire du peuple hébreu narrée de cette manière simple, mais grave et un peu solennelle que l’on recherche au couvent et qui convient aux récits bibliques — manière, du reste, que les esprits ingénus aiment et comprennent beaucoup mieux qu’on ne paraît le croire.
« Vers le temps de la mort de Joseph, vivait en la terre de Hus, un descendant d’Esaü nommé Job… »
« La famine obligea un homme de Bethléem, nommé Élimélech à passer dans le pays de Moab avec Noémi, sa femme, et ses deux fils, Mahalon et Chélion… »
« Parmi les captifs emmenés en Assyrie, se trouvait Tobie, de la tribu de Nephtali… »
Cette quasi-perfection du style fut sans doute pour quelque chose dans le goût passionné que Marie-Rose témoigna pour l’Histoire sainte. Rien que les noms propres la ravissent : Malalaël, Séboïm, Bethléem, Mageddo, Capharnaüm, Nazareth, Cléophas d’Emmaüs, etc. Elle aime à les lire et à les relire, et, le livre fermé, ils chantent encore dans sa mémoire.
Elle est extraordinairement ferrée sur les nomenclatures. Elle récite imperturbablement la liste des patriarches, de Seth à Abraham, des douze fils de Jacob, des quinze juges, des dix-neuf rois d’Israël et des vingt rois de Juda.
Sur la carte de Palestine, elle trouve sans hésiter Haran de Mésopotamie, Hur de Chaldée, la vallée de Mambée, le Jourdain, la plaine de Seïr, tous les endroits où vécurent Abraham et ses descendants. Elle se plaît à suivre l’itinéraire des Israélites dans le désert, s’arrêtant avec eux à Soccoth, leur premier campement, à Elim où il y avait douze fontaines et soixante-dix palmiers, au rocher d’Horeb d’où la baguette de Moïse fit jaillir l’eau fraîche, à Raphidim où Amalec fut vaincu grâce aux mains implorantes du prophète, à Sinaï, la montagne de la Loi, au mont Nébo, de la chaîne d’Abarim où le législateur aperçut la Terre promise, à Jéricho qui tomba au son des trompettes, etc.
La représentation mentale est, chez elle, extraordinairement claire et tenace. Elle vit, par la pensée, l’existence de ce peuple pour lequel elle se passionne. Elle pleure avec Agar qui voit son petit garçon agoniser au désert, avec Jocabed obligée d’exposer le sien sur les eaux du Nil, avec Respha disputant aux corbeaux les cadavres de ses fils, et elle s’exalte avec la mère des Macchabées.
Quand son tour vient de raconter des choses qui l’émeuvent, sa voix s’étrangle, et, parce qu’elle ne veut jamais pleurer en public, elle dit simplement :
— Je ne sais plus.
Si l’on insiste, si l’on affirme qu’elle sait, elle répond alors :
— Eh bien ! je ne veux plus dire.
On a raison de dire qu’elle sait. Elle connaît, en effet, les circonstances les plus minimes relatées dans son livre.
Elle étonna bien son père le jour où, à peine âgée de dix ans, trouvant dans une revue un dessin au trait, avec cette simple légende : Tombeau des patriarches Abraham, Isaac, Jacob et de leurs épouses, elle dit avec une assurance dénuée de toute pose :
— C’est le caveau de Mecphéla en la ville d’Hébron, voisine de Bersabée. Abraham l’avait acheté quatre cents sicles d’argent pour inhumer Sara.
Cependant son étude favorite amène parfois en elle des velléités de révolte et de fâcherie.
La piété des bonnes sœurs, ses premières éducatrices, était trempée de mansuétude et de douceur. On lui faisait voir Dieu à travers toutes les choses de la nature qu’elle aima toujours infiniment. On lui répétait que le bon Dieu protège, que le bon Dieu pardonne, que le bon Dieu aime jusqu’aux méchants. Elle était persuadée que, du bon Dieu, il ne pouvait arriver rien que d’heureux.
Or, cette théorie s’accordait trop bien avec ses propres conceptions de petite fille très tendre pour qu’elle en changeât volontiers. Elle se refusait à admettre les rigueurs de la « loi de crainte » : le déluge, Nadab et Abiu dévorés par les flammes, Coré, Dathan et Abiron précipités dans un gouffre subitement ouvert sous leurs pas, les serpents du désert à la morsure brûlante, la peste, la lèpre, le feu du ciel et les bêtes féroces.
Ne raisonnant même pas sa répugnance à croire ce qu’on lui affirmait, elle se levait de sa place et prononçait nettement, péremptoirement :
— Non.
Et le jour où il lui fallut reconnaître que l’Histoire sainte ne mentait pas, elle déclara en manière de conclusion.
— J’aime bien le petit Jésus dans sa crèche, mais je n’aime pas le vieux bon Dieu d’autrefois qui était toujours en colère.
Dans la suite, Marie-Rose fut une grande liseuse. Elle se passionna pour certains auteurs et pour certains ouvrages ; mais son amour de l’Histoire sainte telle qu’elle l’avait apprise au couvent survécut à toutes les sympathies nouvelles.
Marie-Rose est beaucoup moins brillante en écriture. Ses bâtons et ses jambages sont loin de mériter des éloges. Ses lignes grimpent, puis retombent brusquement sans se soucier d’être le plus court chemin d’un point à un autre. Elle crève son papier en remontant les déliés ou casse les becs de sa plume en descendant les pleins. Elle prend trop d’encre et remplit sa page de pâtés qu’elle lèche ensuite malgré la défense formelle. Puis elle néglige de sécher le papier qui se met à boire, et le désastre est complet. Parfois même elle accroche le coton qui repose au fond de l’encrier pour absorber le trop plein du liquide, et ses voisines reçoivent alors plus que leur compte d’éclaboussures. Ses doigts sont imprégnés jusqu’à l’os, et il est rare que sa figure soit indemne passé le premier quart d’heure.
Toute contrainte corporelle lui étant supplice, si la maîtresse insiste trop fort pour obtenir ce qu’on appelle une « bonne tenue », c’est-à-dire le coude au corps, le poignet souple et les doigts allongés sans raideur, Marie-Rose, crispée, lance son porte-plume au milieu de la classe, et c’est bien heureux quand l’encrier ne suit pas le même chemin.
On la met « au coin » jusqu’à ce qu’elle promette de s’appliquer, ce qu’elle se garde bien de faire, car elle aime beaucoup mieux être le nez au mur que devant son cahier. Elle a plus que l’horreur, elle a l’épouvante des leçons d’écriture. Quand on lui dit pour lui faire honte :
— Les chats de la Communauté écriraient mieux que vous.
Elle répond avec un soupir d’envie :
— Oui, mais on ne les fait pas écrire, eux.
Marie-Rose est tout aussi nulle en arithmétique.
L’enseignement du calcul se borne, dans la classe verte, à la numération ; mais c’est encore trop pour la petite fille. Les chiffres et les nombres se heurtent chez elle à un cerveau fermé qui dédaigne de s’ouvrir.
Elle est souvent réprimandée pour sa mauvaise volonté.
— Vous n’essayez même pas de comprendre, lui dit-on.
— Oh ! ce n’est pas la peine, répond-elle en toute simplicité, j’ai déjà essayé une fois, il y a longtemps, et cela n’a servi à rien.
Avec le catéchisme que l’on apprend par cœur comme de petits perroquets, mais que M. l’abbé expliquera ensuite pendant plusieurs années : c’est tout.
Évidemment, les jeunes élèves des cours à la mode en apprennent davantage, ce qui ne veut pas dire qu’elles en savent plus long.
En effet, si les religieuses ne se servent que très peu du livre dans leurs classes élémentaires, elles se servent, en revanche, beaucoup de la parole. Elles emploient couramment la méthode de l’observation directe. Pour elles, tout est matière à enseignement : le temps qu’il fait, une promenade aux jardins, une visite à la basse-cour.
Car, dans la belle saison, la moitié des leçons se font au grand air : sous le Berceau Fleuri ou dans la Bonne Allée. C’est là que les petites « Croix de par Dieu » lisent, apprennent leurs leçons, exécutent ce qu’elles appellent avec un peu de présomption les « travaux à l’aiguille ».
C’est là surtout — et c’est peut-être l’étude la plus précieuse — que l’on observe et que l’on écoute.
Les études. — La journée classique commence par une leçon d’écriture. Pendant une heure, toutes les pensionnaires, des Vertes aux Violettes, suivant le modèle qu’elles ont sous les yeux, écrivent en gros, en gros moyen, en petit moyen, en fin, en expédiée, soit des mots dont on leur a fait connaître l’origine, soit une indication littéraire ou scientifique, soit une maxime.
Des parents se sont quelquefois élevés contre cette heure soi-disant perdue, et ont demandé la suppression, ou tout au moins la réduction des leçons d’écriture quand les enfants savent suffisamment manier leur plume ; le Comité des Études s’est toujours montré inflexible. Cette leçon initiale lui semble, à plusieurs titres, d’une bonne pédagogie.
Tout d’abord, l’écriture, qui exige de l’application mais non un gros effort d’intelligence, est d’une excellente mise en train pour le jeune esprit. Ensuite, les religieuses pensent qu’il est essentiel de perfectionner son écriture. Elles y attachent une telle importance que la leçon est faite par des maîtresses spéciales : une pour les commençantes, une pour les moyennes, une pour les grandes. Toutes les sortes d’écritures : ronde, bâtarde, gothique, sont enseignées, et, on peut le dire, bien enseignées. Enfin, et c’est certainement le motif le plus sérieux pour des personnes qui mettent au-dessus de tout la formation morale de l’enfant, ce que l’on écrit bien, bien des fois, même sans y prendre garde, se grave dans le cerveau d’une manière indélébile, et on l’y retrouve sous telles et telles influences alors qu’on croit l’avoir oublié.
Au point de vue de l’instruction, ces notions éparses forment une trame sur laquelle le tissage est facile et durable. Souvent Marie-Rose étonna son entourage par une précision de connaissances historiques, géographiques, littéraires, qui n’étaient qu’une réminiscence de ses modèles d’écriture.
Au point de vue moral, les préceptes dont l’enfant n’a pas toujours saisi le sens exact, germent lentement, sourdement dans son âme et se révèlent soudain le jour où l’application en devient nécessaire. Très sûrement beaucoup de bonnes résolutions ont été inspirées ou du moins étayées, fortifiées par le souvenir d’une simple phrase écrite autrefois et qui s’était imposée à l’esprit de l’enfant sans qu’elle en eût trop conscience. Pour son propre compte, Marie-Rose l’éprouva souvent.
La lecture est également tenue en grand honneur. Il y a chaque jour, une leçon de lecture dans toutes les classes. On lit pour la prononciation et l’accentuation, mais on lit encore et surtout pour le fonds.
Les lectures sont sérieuses même chez les petites. Dès la classe bleue, on attaque les « auteurs », ce qui est une excellente école pour la littérature et pour la langue.
De neuf à seize ans, à raison d’une heure par jour, on a le temps de lire ; et Pères de l’Église, troubadours et trouvères, vieux chroniqueurs, poètes de la Renaissance, écrivains admirables du dix-septième siècle, historiens, orateurs sacrés, moralistes, passent sous les yeux des enfants en glorieux défilé. On ne commente pas les auteurs, on n’en fait pas la critique, on se contente de les lire et de les relire ; chacun les interprète suivant sa nature.
Ce n’est peut-être pas la meilleure manière de les étudier, mais ce n’est pas non plus la plus mauvaise. Mieux vaut, en effet, pas d’analyse du tout qu’une analyse maladroite ou inexacte. Ce qu’il y a de certain, c’est que cette lecture exclusive et prolongée de nos grands écrivains faisait perdre pour toujours, à un grand nombre de fillettes, le goût des lectures frivoles.
Dans l’enseignement, comme dans l’éducation, comme dans l’uniforme, comme dans les usages, il y a, au couvent, certains côtés désuets et rococo. Marie-Rose eut, entre les mains, des livres qui avaient instruit sa grand’mère, entre autres une Petite Rhétorique des demoiselles, qui l’amusait énormément.
Le jour où elle le toucha, à son entrée dans les Violettes, elle le parcourut d’un bout à l’autre — il n’y en avait pas pour longtemps — et elle éprouva le besoin de faire immédiatement part à ses compagnes des réflexions qu’il lui suggérait. Elle grimpa sur un banc comme lorsqu’elle était en veine de discours et prononça de sa voix claire et sonore :
— Goûtez donc ce morceau de littérature : « Mesdemoiselles, les sciences auxquelles vous avez été appliquées jusqu’à présent n’étaient que le prélude des sciences plus élevées auxquelles vous devez maintenant vous livrer. Il n’est pas nécessaire d’être appelé à fournir une haute carrière soit dans le barreau, soit dans l’Église, soit même dans les grandes assemblées de la patrie, pour se livrer à l’étude de l’éloquence. Par cette étude, vous serez capables un jour, à l’exemple de plusieurs illustres dames romaines, de surveiller vous-mêmes l’éducation de vos enfants. Car, n’en doutez pas, Cornélie, mère des Gracques, Aurélia, mère de Jules César, Assia, mère d’Auguste, présidaient aux jeux et aux leçons de leurs fils. »
— Qu’est-ce que cela veut dire, demanda Stéphanie Boucheron, qui avait interrompu son rangement pour mieux écouter.
— Cela veut dire que lorsque nous saurons par cœur les deux cent soixante-treize pages de ce tout petit volume, nous serons capables d’élever des tribuns, des conquérants et des empereurs.
— Voyons, Marie-Rose !
— Puisque M. D***, professeur en belles-lettres, l’affirme…, allez-vous le contredire ?…
S’adressant à une autre, connue par la terreur que lui inspirait tout effort d’esprit :
— Catherine, devinez ce que l’on va apprendre dans ce livre qui n’a l’air de rien ?… des choses effrayantes ; la prolepse, l’antonomase, la métonymie, la synecdoque, la catachrèse, la prosopopée, l’hypotypose…; attendez, il y a encore la déprécation et l’obsécration…
— Qu’est-ce que c’est que tout cela ?
— Des tropes. Je parie que vous croyiez que c’étaient des péchés…, et des gros, hein ?…
— Mais cela va être horriblement difficile.
— Je crois bien, fit Marie-Rose d’un air entendu. Et savez-vous de quelle époque date cette Petite Rhétorique des demoiselles ?… de 1829.
— Non ?…
— Oui. Et l’on dira encore que nous sommes Restauration, Madame Adélaïde, etc. Mais on deviendrait vieux rien qu’en regardant certains de nos livres.
Un petit cliquetis de chapelet qui se fait entendre du côté de la porte arrête net ce flot d’éloquence.
— Marie-Rose !… Quand vous aurez fini de pérorer… Descendez de votre tribune et écoutez-moi.
— Oui, mère Assomption, répond la fillette, subitement calmée.
— Ce petit traité de rhétorique que vous raillez en si beaux termes est un excellent ouvrage, c’est pourquoi on le maintient en dépit de son apparence surannée. Plus tard, vous serez la première à le reconnaître ; mais en attendant, contentez-vous de nous croire sur parole.
Plus tard, en effet, quand Marie-Rose commença l’éducation de ses enfants, quand elle leur apprit à mettre leurs idées en ordre et à les exprimer nettement, ce à quoi elle s’attacha d’une façon toute spéciale, il lui revint souvent des réminiscences très profitables de la vieille petite rhétorique qui l’avait si fort égayée autrefois.
Saint Pierre Fourrier écrit dans sa règle : « Les maîtresses enseigneront toujours doucement, en sorte que les esprits tendres des petites filles ne soient pas trop chargés, ni ennuyés, ni dégoûtés. Elles procéderont tout simplement, sans discours subtils ni recherchés, se contentant de ce qu’elles estimeront sortable à la capacité de leurs petites auditrices. »
Ces judicieux conseils étaient suivis à la lettre, et si l’enseignement était toujours grave, il n’était ni rébarbatif ni maussade.
Il convient pourtant de faire exception pour la comptabilité commerciale, une étude fastidieuse, encombrante, et d’ailleurs parfaitement inutile.
Parmi les pensionnaires qui y furent astreintes, celles que les circonstances obligèrent à prendre une part active aux affaires, furent une minorité infime ; et encore, pour celles-là, l’enseignement de la comptabilité tel qu’il était pratiqué au couvent, ne dut servir absolument à rien.
Cela se traite sur trois immenses cahiers appelés respectivement : brouillard, livre de caisse et journal démotique — démotique ! On y emploie des formules bizarres dont le sens reste impénétrable à la majorité, par exemple : M. DE RICHE-PENSE : Ma traite sur lui pour fin courant, 1250 francs. Ou encore : M. BARBIER : Son billet à mon ordre, 375 francs. On y remplit de longues colonnes dont les totaux apparaissent démesurés, effrayants.
Afin d’avoir un aperçu de toutes les opérations commerciales, on s’y trouve alternativement banquier, armateur, industriel, marchand d’équipements militaires ou de denrées coloniales et bien d’autres choses encore.
Dans chaque division, une élève, une seule, et encore pas toujours, s’en tire à peu près ; deux ou trois autres suivent péniblement le train, la plupart restent en panne, résignées à la défaite.
C’est à la classe blanche que l’on commence cette étude, mais la hantise en existe dès la rouge. « Quand vous ferez de la comptabilité commerciale ! » disent les grandes à celles de leurs compagnes qui se plaignent d’une difficulté dans leurs études.
Il faut bien croire que ce travail n’est pas accessible au plus grand nombre puisqu’il exige une maîtresse spéciale ; les professeurs ordinaires ne s’en tireraient pas. C’est la mère Saint-Jean-Baptiste qui, une fois par semaine, pour chaque division, vient au Pensionnat apporter ses lumières.
Marie-Rose se mit à la tenue des livres, sans entrain parce qu’elle redoutait les chiffres sous toutes leurs formes, mais avec application parce qu’elle était consciencieuse. La première année, elle chercha, de tout son pouvoir, le fil conducteur qui devait la guider dans le labyrinthe. La seconde année, elle s’abstint de tout effort de raisonnement, un peu révoltée de ce fatras qui lui faisait perdre son temps. La troisième année, elle prit le parti de s’en amuser. Et elle fit école. Chez les Violettes, on donna une sorte de vie aux personnages fictifs de la comptabilité. On parla d’eux comme s’ils existaient et comme si, réellement, on faisait des affaires avec eux. Exemple :
La maîtresse. — Établissez le compte suivant avec sa formule précise : M. de Godebout n’a pas payé le billet de sept cent cinquante francs qu’il nous avait signé et qui est échu d’hier.
L’élève. — Pauvre homme ! c’est qu’il n’a pas d’argent. Ce n’est pas la peine de lui établir un compte, ma mère.
La maîtresse. — Un navire venant de Bourbon a coulé dans le port du Havre avec toute sa cargaison. Or, dans ce navire, nous avions tant de boucauts de sucre estimés à tant. Qu’allons-nous faire de ce sucre ?
L’élève. — Mais, ma mère, que voulez-vous qu’on en fasse ? Vous pensez bien qu’il est fondu.
L’échec persistant des cours de comptabilité commerciale ne découragea pas les religieuses. Vingt ans après sa sortie du couvent, Marie-Rose apprit par une de ses jeunes parentes qu’ils sévissaient encore, que M. de Godebout continuait à ne point payer ses billets et que des boucauts de sucre fondaient toujours dans le port du Havre.
Tous les samedis après-midi, dans chaque classe, il y a « sac ». Cet exercice fait la joie des pensionnaires. Voici en quoi il consiste :
Dans un sac d’indienne se trouvent de petits cartons sur lesquels est écrite une question ayant trait aux connaissances générales que chacun doit posséder. On y rencontre pêle-mêle de l’histoire, de la géographie, de la littérature, des sciences usuelles, etc. Exemple : Nommez les quatre grandes Antilles. — Qu’est-ce que la guerre des Deux-Roses ? — Quelle différence y a-t-il entre les veines et les artères ? — Nommez les principales plantes textiles. — Qu’étaient-ce que les iconoclastes ? etc., etc. Bien entendu les demandes sont proportionnées au degré d’instruction des élèves et le « sac » des Jaunes ne ressemble pas à celui des Violettes.
Il faut répondre d’une manière succincte et rapide, sinon l’on passe à la suivante, puis à l’autre suivante, jusqu’à ce que la question soit résolue. Toute bonne réponse est payée d’un jeton que l’on touche en nature et sur l’heure, ce qui est bien plus agréable que les bons points marqués sur le cahier et totalisés à la fin de la semaine.
Il y a des pensionnaires qui aiment mieux répondre les plus grosses bêtises que de rester court, et c’est cela qui met la classe en joie. Mais les maîtresses ne s’en fâchent pas trop. Elles savent bien que leurs élèves sont fatiguées par toute une semaine de travail, et que l’application a fléchi. Elles trouvent bon de la réveiller par un exercice amusant et préfèrent un peu de dissipation à l’ennui morne qui émane d’une lassitude commune.
Berthe Anfray s’est fait une spécialité des réponses hilarantes. Ce n’est pas qu’elle soit inintelligente, ni surtout qu’elle manque de mémoire ; elle retient, au contraire, beaucoup de choses et de mots. Seulement, on croirait que dans son esprit les choses et les mots font bande à part et que, le moment venu de se réunir, chacun ne reconnaît plus sa chacune. L’aplomb tranquille avec lequel elle débite ses énormités est la chose la plus comique du monde. Elle ne s’étonne ni ne se fâche de l’effet produit, et c’est avec un très grand calme qu’elle riposte :
— Tiens ! je croyais…
Marie-Rose, qui écrit son journal, enregistre ponctuellement les opinions scientifiques de sa compagne et, de temps en temps, les lui rappelle pour la maintenir dans l’humilité. Mais cette réminiscence, faite sans méchanceté, est acceptée sans la moindre confusion.
— Tout le monde dit des bêtises, remarque paisiblement Berthe, je n’échappe pas à la loi commune.
Quelques réponses de Berthe sont restées légendaires parmi ses anciennes compagnes.
D. — Qu’étaient-ce que les Guelfes et les Gibelins ?
R. — Une pâtisserie flamande que les Espagnols du Moyen Age mangeaient le Vendredi saint.
D. — Qui est l’inventeur de la brouette ?
R. — Bède, le Vénérable.
D. — Citez deux tropes, à votre choix ?
R. — Le polémaque et la métempsycose.
D. — Quelle est la densité de l’étain ?
R. — Deux mille tonnes.
Berthe n’est pas seule à commettre des bévues ; mais elle détient certainement le record comme nombre et comme qualité. Pourtant Marie-Rose en eut à son actif qui n’auraient pas déparé la « collection Aufray » surtout quand il s’agissait de calcul, de « chiffres », comme elle disait avec une terreur antipathique. Alors Berthe prenait sa revanche.
— J’espère, au moins, Gourregeolles, que vous allez consigner ce beau succès sur vos tablettes.
Sous sa forme amusante, le « sac » est un excellent exercice. Il permet de se rendre compte de la manière dont l’enfant assimile les sciences qui lui sont enseignées et du profit qu’elle en retire pour son instruction générale. Il permet encore de classer les jeunes esprits. Ce ne sont pas toujours les premières de la classe qui répondent le mieux, mais les plus intelligentes et les plus réfléchies. Le « sac » offre, en outre, l’occasion de rectifier une foule d’idées fausses.
Les pédagogues actuels souriraient de pitié au système du « sac » ; mais Marie-Rose qui ne se piqua jamais de modern style, l’employa pour ses enfants dont elle poursuivit elle-même l’éducation assez tard, et ils s’en trouvèrent fort bien. Au lycée, notamment, on lui dit souvent que, pour toute question portant sur les idées générales, ses fils répondaient les premiers et le mieux.
Elle n’en tirait aucune vanité, sachant bien que ces éloges revenaient de droit à son cher couvent.
Quand Marie-Rose, à l’encontre des idées admises à l’époque, décida qu’elle passerait ses examens, son père la confia à deux professeurs de l’Université : un pour les Lettres, un pour les Sciences. Ceux-ci, tout aux programmes officiels, déclarèrent d’abord qu’elle ne savait rien. Très peu de temps après, ils avouèrent qu’elle était moins ignorante qu’on ne l’aurait cru, et qu’on lui avait appris à travailler d’une façon méthodique et fructueuse, ce qui, tout de même était bien quelque chose. Et, finalement, ils durent convenir qu’elle en savait plus que la majorité des jeunes filles de son âge.
Or, si Marie-Rose était une très bonne élève, elle n’était pas exceptionnelle et beaucoup de ses compagnes étaient aussi instruites qu’elle.
La vérité est que si les religieuses étaient en général dépourvues de grades universitaires, elles recevaient une formation toute particulière qui en faisait d’excellents professeurs. Leur classe était très bien faite.
Entre ces deux jugements contradictoires :
« 1o La jeune fille sort du couvent l’esprit vide, le cœur fermé, incapable d’entendre celui qui va être son mari, incapable d’élever l’enfant qui va naître[3]. »
[3] Camille Sée, rapport sur la loi du 21 décembre 1880.
« 2o On a parlé des couvents d’un ton dédaigneux. On avait tort : les grandes congrégations avaient d’excellentes classes. On y recevait une éducation très soignée[4]. »
[4] Jules Simon, la Femme au vingtième siècle.
… il n’y a pas à hésiter, c’est le second qui est basé sur l’observation et l’expérience.
V
QUELQUES USAGES
Les traditions et les coutumes sont nombreuses au couvent ; et, en général, les enfants y tiennent beaucoup. Il y en a qui datent de la fondation de l’Ordre et ont eu pour point de départ quelque article du règlement.
Ce règlement porte que « les chanoinesses régulières de Saint-Augustin enseigneront dans leurs écoles expressément bâties et préparées pour les petites filles de parmi la ville, toutes celles qui s’y présenteront… On y devra enseigner la prière, le catéchisme, la civilité et la bienséance ; à lire, à écrire, à calculer, à coudre, à travailler à toutes sortes d’ouvrages manuels propres à des filles, et qui, de soi, puissent porter profit à celles qui voudront s’en servir, tels que du lassis et à le recouvrir, du point coupé et de la nuance ; mais on n’y montrera pas d’ouvrages rares et subtils et de grand appareil. On ne permettra pas qu’elles sautent vivement d’un ouvrage à un autre par légèreté ou dégoût, ou ennui, ou curiosité. »
Après ces détails, touchants par leur minutie et par la sollicitude qu’ils décèlent, P. Fourrier ajoute, comme si cela lui revenait à l’idée : « On instruira aussi d’autres filles qui seront pensionnaires et logées dans l’établissement… Les religieuses tâcheront de leur montrer tout ce qui se puisse apprendre à des filles du monde pour plaire à Dieu, à leurs père et mère et autres personnes de leur appartenance. »
Ainsi donc l’idée première du fondateur était bien l’éducation des enfants pauvres ; le souci des filles de la bourgeoisie ne venait qu’ensuite. Les pensionnaires le savent fort bien et elles s’en inspirent pour leur conduite. Une fois par an, la veille des Rois, elles fraternisent avec leurs petites compagnes de l’école gratuite et partagent avec elles les cadeaux du Jour de l’An. Ces cadeaux ne sont pas envoyés dédaigneusement, ils sont distribués avec sympathie, et si gentiment que les jeunes écolières n’en peuvent ressentir ni humiliation ni envie. On étonnerait bien la plupart de ces fillettes en leur disant qu’il existe une distinction sociale entre celles qui donnent et celles qui reçoivent avec un égal plaisir.
Ce n’est pas tout. L’assistance au couvent est franchement utilitaire. Une poupée, un cheval de bois, du sucre de pomme, c’est bon ; mais le bien-être pour toute la maisonnée est encore meilleur. On choisit, parmi celles dont les enfants fréquentent l’école gratuite, une famille nombreuse, récemment privée de son chef et l’on assure la vie de cette famille pour quelque temps, pour toute une année parfois. On habille la mère et les enfants, on paye le loyer, on envoie du combustible et des denrées alimentaires. Les cotisations, très larges à ce moment où les bourses viennent d’être remplies, permettent d’être généreux.
Comme au couvent on attache une grande importance à la leçon des actes, les pensionnaires font leur distribution elles-mêmes. Cela se passe Sous la Chapelle comme toutes les cérémonies qui entraînent des mouvements et du tumulte. Ce sont donc les enfants qui reçoivent la famille désignée. Elles sont, jusqu’à un certain point, maîtresses de la situation ; et elles en sont si fières qu’elles déploient un zèle parfois indiscret.
On se met trois ou quatre pour attacher la bavette d’un poupon au risque de l’étrangler. Pour chausser un petit qui marche à peine, on lui lève les deux pieds à la fois et on l’assied par terre. Une fillette se trouve subitement enveloppée de plusieurs châles, si bien qu’elle disparaît dans un amas de laine. On enfonce sur la tête d’un petit garçon un béret trop grand qui lui cache les yeux, le nez et les oreilles.
D’autres donatrices plus portées sur les friandises, montent la garde près de leurs invités. A peine un petit bec se trouve-t-il disponible qu’une demi-douzaine de mains sont là pour le remplir, et il doit ingurgiter tout ensemble un fondant, un marron glacé et une pastille de chocolat. On s’arrête seulement quand il suffoque.
Tout cela ne va pas sans un peu de bousculade et quelques propos aigres-doux.
— Vous avez déjà rempli sa bouche trois fois, à celui-là ; et moi pas une seule.
Les Violettes et les Blanches, à qui la police est confiée ce jour-là, se dépensent en vain pour maintenir l’ordre, il arrive un moment où les héros de la fête en deviennent les victimes. Ils étouffent, s’étranglent, tombent par terre et poussent des cris d’effroi. C’est alors qu’intervient la mère Saint-Jacques. En un tour de main, elle emballe le matériel et les gens disant avec sa bonne brusquerie :
— Ma pauvre femme, emportez vos marmots pendant qu’ils sont encore entiers, sinon, je ne réponds point de la case.
Le P. Fourrier dit encore : « Jamais les supérieures de notre Ordre ne prendront le titre d’abbesse, ni de prieure, ni de madame, ni d’autres titres spéciaux qui peuvent être séants à des religieuses d’autres Ordres ; mais, devant élever des enfants, elles s’arrêteront simplement à ce beau nom de mère, puisque c’est le titre le plus doux, le plus aimable, le plus plein de bienveillance et d’affection, et aussi le plus naturel. »
De fait, la supérieure est bien la mère de toutes les fillettes qui fréquentent le couvent, mais plus spécialement des internes : pensionnaires ou orphelines dont elle a l’entière responsabilité. Une fois par an, à sa fête, tout ce jeune monde est confondu.
On se réunit pour offrir les bouquets, réciter les compliments, chanter la cantate. Ensemble encore, on se rend aux Capucins pour une récréation de toute l’après-midi.
Les pensionnaires savent bien que P. Fourrier a dit à leur intention : « Elles prendront garde d’offenser ou mépriser aucune de leurs compagnes si petite, si pauvre qu’elle soit. » Mais elles savent également que la bienveillance affectée humilie presque autant que le dédain. Aussi traitent-elles leurs invitées avec cette politesse avenante que l’on témoigne à ceux que l’on a du plaisir à voir.
C’est de la façon la plus cordiale que les pensionnaires font les honneurs de leur domaine. Il y a des orphelines à toutes les parties de corde, de ballon, de cerceau. On leur fait des tours de faveur pour la balançoire. Les jardinières leur offrent des bouquets de leurs plates-bandes, tout en les initiant aux mystères de l’horticulture.
Le lendemain est un jour de liesse.
A neuf heures, on tire une loterie dont le produit est destiné au trousseau et au pécule que les orphelines touchent à leur sortie de l’établissement ; mais, en attendant, elles ont leur part de lots. A deux heures, on joue la comédie, et là encore tout le jeune monde est mêlé. La taille seule sert de base au rangement : les petites devant, les grandes derrière.
A six heures et demie, « grand dîner » servi Sous la Chapelle, le réfectoire du Pensionnat étant trop petit pour contenir tant de monde. Car là encore les deux sociétés sont réunies. Le clou de ce « grand dîner » n’est pas dans la chère dont, au couvent on n’a jamais beaucoup de souci ; mais dans le service qui est fait par des pensionnaires tirées au sort pour toutes les classes ; les Vertes seules étant exceptées.
C’est un service agité, confus, tumultueux. On renverse les salières et les bouteilles ; on répand de la sauce tout le long du chemin et jusque dans le dos des convives. Il y a des tables qui ont trop de pain et d’autres qui n’en ont pas du tout. Les Jaunes cassent beaucoup d’assiettes.
Il se produit des réclamations que les serveuses transmettent avec une complaisance empressée.
— Les Rouges réclament un supplément de crème.
— C’est Antoinette Perrey qui n’a pas de meringue.
— Voilà une orpheline des Bleues qui dit qu’elle n’aime pas la carcasse de lapin. Elle voudrait une patte.
La mère Saint-Jacques qui, en sa qualité d’Économe, préside ces bruyantes agapes, lève les bras au ciel avec une feinte indignation.
— J’aimerais mieux, dit-elle, servir le dîner de quinze archevêques.
Il lui faut encore entendre des doléances d’une autre nature :
— Mère Saint-Jacques, écoutez : on nous apporte les bouteilles débouchées, cela retire tout l’amusement, vous comprenez. Et ce n’est pas la peine qu’on nous donne des tire-bouchons.
L’excellente religieuse se tourne vers la bonne sœur Sainte-Anne, qui dirige le bataillon des jeunes échansonnes.
— Ma pauvre sœur, remettez donc les bouchons aux bouteilles qu’elles aient le plaisir de les enlever… Veillez bien seulement à ce qu’il ne survienne point d’aventure.
Et comme on a soin de ne pas faire un bouchage trop serré, les enfants reviennent se plaindre que cela ne fait pas de bruit.
Les serveuses mangent après les autres et n’ont pas toujours des morceaux de choix ; ce qui ne les empêche pas de se considérer comme les reines de la fête.
Les orphelines s’en retournent chez elles chargées de menus cadeaux, les pensionnaires ont fait une bonne expérience d’égalité et de fraternité. C’est donc profit pour tout le monde.
VI
CHOSES ET AUTRES
Le « parloir des frères ». — Au couvent, on ne redoute pas trop le contact des filles et des garçons. On ne va point jusqu’à préconiser ou seulement admettre le système de la coéducation des sexes, mais on est persuadé que les uns et les autres ne peuvent que gagner à une fréquentation raisonnable — naturellement quand il s’agit d’enfants bien nés ce qui est le cas de toutes les pensionnaires et de leurs frères et cousins.
Du temps de Marie-Rose, il existait un usage que certains éducateurs pourraient trouver hardi et que la plupart des religieuses admettaient sans difficulté ; cela se nommait le « parloir des frères ».
Le couvent et son voisin immédiat, le collège, ont un grand nombre d’internes dont les parents n’habitent pas la ville : enfants de propriétaires fonciers dans ce riche pays de culture, enfants de marins dont le foyer est rarement stable, jeunes citadins de la grande ville toute proche que l’on envoie respirer un air plus pur.
Les parents, M. le principal et les autorités religieuses trouvent cruel de tenir frères et sœurs si près et pourtant séparés les uns des autres. Et comme les filles ne peuvent pas aller au collège, on laisse les garçons venir au couvent.
Tous les dimanches, de midi à une heure, le grand parloir est livré à quelques groupes distincts formés de collégiens en tunique et de pensionnaires en robe d’uniforme où tranche la ceinture claire. Marie-Rose a deux frères, Hélène de Puyrenaud également deux, Charlotte Périer, les petites de T. en ont trois, Aliette Le Menn quatre pour elle toute seule ; c’est elle qui détient le record.
La surveillance existe, bien entendu, mais modérée et surtout discrète. On ne voudrait pas faire à cette jeunesse bien élevée l’affront de la croire capable de mauvaise tenue. Et l’on pense aussi que la présence des frères respectifs suffit au maintien de l’ordre. Le rideau de damas est tiré, et la grille seule sépare le parloir du corridor où la mère Saint-Jacques se promène en lisant ses Heures.
Si le babil résonne trop clair ou si quelque rire vient à éclater, elle fait ch, ch… ou bien son habituel : Mais… mais… oh ! mais !… qui ne fait peur à personne mais auquel on obéit tout de même. Les choses ne vont jamais plus loin.
Une fois, pourtant, il se produisit un gros scandale, qui faillit faire supprimer le « parloir des frères ».
La bonne mère Saint-Jacques se démit la cheville et fut un mois sans venir au Pensionnat. Elle fut remplacée à la visite dominicale par la mère Saint-Boniface, et naturellement il y eut du grabuge. Les garçons, édifiés de longue date par leurs sœurs, sur le caractère de la Surveillante générale, se relâchèrent un peu de leur correction habituelle et les pensionnaires firent chorus. Bref le parloir fut très dissipé et il y eut une distribution de pénitences. Mis au courant, messieurs les collégiens résolurent de venger leurs partenaires du dimanche en jouant un bon tour à la malencontreuse Surveillante.
Au parloir suivant, les pensionnaires en se rendant à leur place attitrée, trouvèrent non pas leurs frères, mais les amis d’iceux : Hélène, les deux Gourregeolles ; Charlotte, les de Puyrenaud ; Marie-Rose, les quatre Le Menn. Après une minute d’effarement, la plupart des pensionnaires comprirent, et elles se prêtèrent le plus joyeusement du monde à la combinaison. Il faut dire aussi que les collégiens s’étaient fait un scrupule de ne former les groupes qu’entre jeunes gens de la même société et se rencontrant ailleurs qu’au parloir.
Marie-Rose était très camarade avec les Le Menn ; leurs pères étaient également marins et naviguaient sur le même bâtiment. Ce fut leur coin, très bruyant, qui fit découvrir la mèche.
La répression fut sévère. On prévint les familles et M. le principal ; et le « parloir des frères » fut momentanément supprimé.
On le rétablit seulement au retour et sur les instances de la mère Saint-Jacques qui se porta garante de la bonne tenue générale. Elle eut raison ; la confiance que l’on témoigna à cette jeunesse fit mieux que les plus sévères admonestations, et tout rentra dans l’ordre.
L’éclairage. — Le couvent, si plein de lumière pendant la journée, est plongé, dès que vient la nuit, du moins quant au dehors, dans une obscurité presque complète. On parle bien d’installer le gaz, mais ce serait une grosse dépense et l’on en trouve toujours de plus urgentes à faire. Marie-Rose avait douze ans quand se produisit ce grand événement. Dans sa petite enfance, on se contentait pour les jardins, de lampes enfermées dans des cages de verre et placées de loin en loin. Cet éclairage était très insuffisant et l’on y suppléait par des lanternes que les religieuses transportaient dans leurs allées et venues. Rien de curieux comme ces petites lumières discrètes qui, le soir venu, circulaient de tous côtés sans que l’on en pût reconnaître la propriétaire. C’était un sujet d’étonnement amusé pour toutes les nouvelles. Dans les passages, les corridors, les escaliers, il y avait des quinquets, système Argand, qui dataient d’un siècle. En classe, on était plus moderne et l’on se servait de grosses lampes de bord, en cuivre poli qui fournissaient un éclairage puissant.
Mais les lanternes en corne et fer ajouré, les quinquets et les lampes à schiste n’étaient rien comme antiquité auprès des « Jacquots ».
Le jacquot consiste en un bâton long une fois et demie comme un manche à balai et qui repose sur un pied en forme de croix grecque. A mi-hauteur règne une planchette circulaire qui supporte les mouchettes, l’éteignoir et un rat de cave. Au-dessus s’étend un bras au bout duquel est fichée une chandelle de suif. Ce bras est mobile ; il vire autour du bâton, se hausse et se baisse à volonté se soutenant par son propre poids.
Le jacquot n’est pas d’un usage courant. On s’en sert dans certaines circonstances déterminées, notamment quand un verre de lampe casse et qu’il n’y en a pas de rechange.
Ce genre d’éclairage encombrant et incommode ferait maugréer les gens raisonnables ; mais les pensionnaires s’en montrent ravies. Toutes veulent pour elles le pauvre jacquot qui n’a pas une minute de répit. L’une tourne à droite le bras éclairant, l’autre le retourne à gauche ; celle-ci le grimpe tout en haut, celle-là le ramène en bas. Dans ce remue-ménage, il arrive parfois que l’instrument, malgré son pied en croix grecque, choit de toute sa hauteur. A quatre jacquots par étude, cela fait bien de la dissipation. Mais la grande affaire est le mouchage. Quelques pensionnaires ont monopolisé cette importante fonction. Marie-Rose est du nombre, et elle accomplit sa charge avec un zèle excessif. La mèche n’a pas le temps de se reformer qu’elle la supprime au risque de supprimer en même temps la lumière. Parfois même elle se sert de l’éteignoir « pour s’assurer qu’il fonctionne » et ce, à la protestation, très amusée au fond, de ses proches voisines. Aux remontrances de la maîtresse, elle répond avec un aplomb tranquille et plein de politesse que « l’éteignoir est là sans doute pour servir à quelque chose ».
— Oui, certes, pour éteindre les chandelles quand on n’en a plus besoin.
— Et les rats de cave, alors, à quoi les emploiera-t-on, si l’on ne rallume pas les chandelles éteintes ?
Il serait élémentaire de supprimer le matériel des jacquots, si ce n’est les jacquots eux-mêmes ; mais au couvent les choses demeurent ; il faut des circonstances exceptionnelles pour que l’on consente à la plus petite modification. Et puis les jacquots sévissent rarement et tard dans la journée, alors que les jeunes esprits sont, depuis des heures, tendus par le travail et la discipline ; on ne s’indigne pas trop d’un peu de dissipation sans malice et sans résultat fâcheux. Peut-être aussi, les maîtresses s’amusent-elles au fond, de ce que la bonne sœur Sainte-Claire appelle le « trafic des jacquots ». Quelques-unes sont jeunes et il ne faut pas grand’chose pour égayer les âmes simples.
Les bêtes. — Les bêtes furent toujours traitées au couvent avec honneur et sympathie.
En premier lieu, viennent les chats. On aime beaucoup les chats, mais on est forcé de les aimer de loin. En gens avisés, ils ne se hasardent que très rarement dans les quartiers du Pensionnat où l’amitié qu’on leur témoigne prend vite des allures de catastrophe. Ils préfèrent de beaucoup les parages de la cuisine où ils sont une bonne douzaine à se prélasser au soleil.
On les rencontre en allant et venant au réfectoire, et le grand silence réglementaire est souvent troublé par des appels faits à mi-voix.
— Minou, minou, viens mon petit !
ou des tentatives d’intimidation :
— Ch… ch… ch…
Il arrive même que l’on sorte des rangs pour une velléité de poursuite… rarement couronnée de succès. Il faut une habileté consommée, jointe à une chance exceptionnelle, pour arriver à capturer l’un de ces intéressants félins, et pour le maintenir dans son tablier jusqu’au Pensionnat. Puis ce sont des disputes parce que chacune veut en avoir sa part.
Alors, la mère Saint-Jacques qui, en sa qualité d’Économe, est la Surintendante des chats, menace de les faire exterminer jusqu’au dernier, « puisqu’ils sont une source de désordre et de querelles. »
Et les petites de supplier, comme si la chose était imminente :
— Oh ! non, ma mère, ne les faites pas exterminer, on ne s’occupera plus d’eux.
En plus des chats, il y a des bêtes qui appartiennent à des groupes quelconques : classes, dortoirs, etc. De ce fait, Marie-Rose eut la propriété collective de quelques animaux : un rouge-gorge, un cochon d’Inde, une mouette et un poisson.
L’oiseau qui porte le nom banal de Fifi Rouge-Gorge appartient aux Vertes. Celles-ci s’en montrent très jalouses. La cage est accrochée dans leur classe ou posée sur le rebord de leur fenêtre. Toute ceinture étrangère est priée de passer au large.
— En allez-vous, Suzanne, vous l’effarouchez ; il ne peut pas souffrir le jaune.
Au dire de ses tutrices, cet étrange oiseau ne supporte que le vert.
L’été, les petites l’emmènent au Gros Poirier où elles passent l’après-midi ; et leur sollicitude ne lui laisse pas un instant de répit. On le trimbale du soleil à l’ombre et de l’ombre au soleil ; son habitation est remplie de sucre, de biscuit, de verdure et de fruits variés ; la voûte en est ornée de pendentifs nombreux qui font office de joujoux : l’espace libre se trouve très limité.
Dans les moments d’effusion, on se presse autour de la cage ; c’est à qui sera le plus près pour être distinguée par Fifi Rouge-Gorge, et on lui crie des amabilités à l’assourdir.
Le plus curieux, est que Fifi Rouge-Gorge semble se complaire au milieu du vacarme et de la bousculade. Quand, par hasard, ses jeunes tutrices, occupées à quelque tâche, le laissent en repos, on le voit immobile et silencieux sur son bâton. A la moindre velléité de récréation, il s’agite, se met à voleter dans sa cage, chante et piaille de bonheur.
En dépit de ce surmenage et des conditions hygiéniques déplorables dans lesquelles il se trouvait, Fifi Rouge-Gorge vécut très vieux. Marie-Rose, qui l’avait reçu de ses anciennes, le transmit à la génération suivante. Devenue Jaune, elle ne s’inquiéta plus de son sort.
L’année de Marie-Rose, M. l’abbé fit cadeau à son catéchisme de première communion, d’un joli petit cochon d’Inde qui fut baptisé de ce nom légèrement prétentieux : « le Phénix ».
Marie-Rose ne fut jamais folle de cet animal. Son museau drôlet, son poil soyeux, ses yeux en « bouton de bottine », la laissèrent indifférente. Mais elle s’amusa prodigieusement des méfaits qu’on lui fit commettre et qu’elle était la première à imaginer.
Le Phénix loge habituellement dans une caisse Sous la Barrière. Mais comme on a la permission de l’emporter aux Capucins, il se trouve à la tête d’un panier de voyage, lequel panier sert parfois pour l’introduire dans la classe de travail manuel dont il est chassé honteusement dès que l’on s’aperçoit de sa présence.
Le comble du grief est quand on le lâche dans les carrés de légumes pour qu’il s’y ébatte et y trouve pâture. La maraude ne serait pas bien grave, mais la chasse qu’on lui fait est terrible, et le père Mouche, le jardinier, s’en plaint amèrement à la mère Économe.
— Ces demoiselles ont encore pilaudé mes choux pour rattraper leur « Phénix ».
Le Phénix eut une existence éphémère. Il termina l’année scolaire en cours et n’en recommença point d’autre. Au surplus, la collectivité à laquelle il appartenait se trouvant dissoute, nul ne le réclama.
Un matin, après une nuit de tempête, on trouva sur la fenêtre de l’Ange Gardien une jolie mouette blessée, l’aile pendante. Tout de suite apitoyées, les pensionnaires voulurent recueillir le pauvre animal. Mais la mère Saint-Boniface n’avait point l’âme tendre, et il fallut une intervention longue, patiente, pleine de diplomatie de la petite sœur au voile blanc, pour qu’elle consentît à laisser ouvrir la fenêtre. Le dortoir affirma sa propriété.
— Nous avons une mouette, déclarèrent les intéressées.
A cause des circonstances dans lesquelles on l’avait hospitalisé, l’oiseau fut baptisé Moïsette, comme si un animal aquatique courait risque de naufrage.
Moïsette sut bientôt reconnaître celles à qui elle appartenait et s’attacha à elles par la reconnaissance de l’estomac. C’étaient toujours les mêmes, en effet, qui lui servaient de pourvoyeuses et lui apportaient en quantité les vers, les colimaçons, voire même, aux jours de sortie, les crevettes et les petits poissons, qui lui servaient de nourriture.
On aimait bien Moïsette, mais on ne prenait pas trop de libertés avec elle, parce qu’elle était d’humeur farouche et que son grand bec tenait à distance les hardies et les indiscrètes.
Ce fut Marie-Rose qui, involontairement, fut cause de son exil.
Dans la cour du Pensionnat, se trouvait une grosse futaille qui, campée debout et munie d’un robinet, servait à recueillir l’eau des toits, employée à l’arrosage. Par respect pour les vieilles appellations, cette futaille était dénommée gonne.
Or, un jour, le bruit courut que Moïsette était tombée dans le gonne et allait sûrement se noyer. Gros émoi dans le clan de l’Ange Gardien. On complote, on délibère, on étudie les meilleurs modes de sauvetage, et, finalement, on s’en remet à Marie-Rose qui affirme avoir trouvé un moyen.
Voici en quoi consistait ce moyen. C’était pendant l’ouvrage manuel, temps propice aux escapades, à cause de l’allée et venue nécessitée par les leçons et les études de piano. A trois que l’on était, on appliqua le long de la futaille, une échelle qui servait à rattraper les balles lancées dans les gouttières basses ; et, à l’aide d’un parapluie grand ouvert faisant office de filet, on tenta de repêcher l’oiseau. Moïsette, plus effrayée de l’appareil que de l’eau où elle se reposait bien à l’abri, fit la nique à ses patronnes et se sauva par ses propres moyens.
Mais le parapluie ne s’en était pas tiré sans quelque dommage. Or, il appartenait à une dame pensionnaire très soigneuse qui se plaignit. On ouvrit une enquête, et l’autorité supérieure, jugeant que la vie d’un oiseau — fût-ce Moïsette — ne valait pas que de petites pensionnaires risquassent de piquer une tête dans le gonne ou de se casser le cou en tombant d’une échelle, prononça un arrêt de déportation. L’enceinte fortifiée se trouva, dans l’espèce, être le jardin de M. l’abbé.
Il y eut tout d’abord des protestations chagrines. Moïsette avait été gâtée…, elle était accoutumée à trouver sa nourriture toute prête…, elle ne saurait point chercher pâture, etc. Il fallut que le bon aumônier s’engageât à veiller tout spécialement sur l’animal et même à lui ouvrir un crédit pour ses frais de poissonnerie.
Rassurées sur le sort de Moïsette, les enfants l’oublièrent progressivement ; et, à la rentrée suivante, il n’en était plus question.
Les Bleues eurent un cyprin doré qu’elles appelèrent Capitaine. Ce pauvre poisson, suivant l’expression de la mère Saint-Jacques, nageait peut-être dans l’abondance, mais sûrement pas dans l’eau propre. En effet, son bocal était tellement plein de biscuit et de pain azyme qu’il ressemblait à une soupière autant qu’à un aquarium.
Capitaine eut une fin tragique. Ce régime de bouillabaise convenant mal à sa nature, il languit, ne bougea presque plus et perdit ses brillantes couleurs. On s’attendait à le voir trépasser, quand on s’avisa que le froid n’était peut-être pas étranger à son état. Il fallut des ruses de Peau-Rouge, pour l’introduire en classe, et une fois là, l’installer sur le poêle, tout en le dissimulant aux yeux de la maîtresse. On y parvint cependant ; et, durant toute une soirée, on put croire à la réussite. Capitaine se remit à tourner autour de sa prison de verre ; il sembla plus alerte, plus désireux de vivre.
Hélas ! ce mieux n’était qu’apparent, et le lendemain, quand on vint pour faire le ménage, Capitaine, immobile, flottait à la surface de l’eau.
— Y a bien à craindre qu’il ne se soit trouvé un peu cuit, prononça la bonne sœur en guise d’oraison funèbre ; ces béteils-là, ça craint plus le chaud que le froid.
Capitaine fut enterré dans un linceul de feuillage, bien que sa nature même et la proximité de l’Océan semblassent le destiner plus particulièrement à l’immersion. Mais, à dix ou douze ans, on ne se pique point de logique.
Le parloir des frères…, les jacquots…, les bêtes…, ces choses sembleraient puériles aux jeunes mondaines qui attachent une importance considérable à la forme d’un chapeau, à la disposition d’une garniture de robe. Il n’est pas de même aux yeux des petites pensionnaires recluses dont la vie est faite de grands sentiments et de menus actes.
VII
COINS DE COUVENT
La cour de la Communauté. — La cour de la Communauté est immense et solennelle ; elle a fort grand air.
Sur trois côtés, s’élèvent des bâtiments faits de gros cailloux noirs, sertis dans du mortier grisâtre. Les baies du rez-de-chaussée sont larges et cintrées, les fenêtres supérieures, très hautes avec de toutes petites vitres.
Des vignes superbes couvrent les murailles sombres au pied desquelles on a établi des plates-bandes où s’épanouissent à profusion les fleurs simples et gaies qu’on ne trouve plus ailleurs que dans les monastères ou le jardin des vieux curés : passe-roses et gueules de loup de toutes nuances, primevères de velours, scabieuses brunes tiquetées de jaune, ravenelles panachées, lupins blancs, thlaspis violets, verveines écarlates et ces coquelourdes pâles qui portent le joli nom de « roses du ciel ».
Le quatrième côté de la cour est occupé, moitié par un large escalier de granit à double palier qui conduit à la chapelle, moitié par une terrasse très découverte d’où la lumière arrive à flots. A la terrasse s’adosse une immense citerne plus élevée que le sol d’environ un mètre au milieu de laquelle on voit un cadran solaire portant la date de 1672.
Le bâtiment principal appelé couramment « Maison aux Honneurs » renferme la Salle du Chapitre, la Grand’salle de réunion et les cellules des dignitaires : Supérieure, Assistante, Intendante, Préfètes, Conseillères, etc. A droite, habitent les religieuses de moindre importance ; à gauche se trouve le Noviciat dont l’étage supérieur est occupé par les sœurs converses, les « bonnes sœurs », comme on dit au couvent.
Dans une tourelle octogonale cinq cloches sonnent les heures ou carillon.
Le réfectoire des religieuses, au rez-de-chaussée de la Maison aux Honneurs, est masqué par une palissade de lauriers-tin et d’arbousiers où nichent une quantité énorme d’oiseaux chanteurs. Mais, par une large porte cintrée toujours ouverte, on aperçoit le superbe escalier que les Mères descendent deux fois par jour au moment des repas.
Cela se passe avec beaucoup de décorum. Au premier coup de cloche, elles se réunissent dans la Grand’salle, la robe traînante, les manches rabattues. Au second coup, les plus nouvelles devant, la Supérieure et l’Assistante derrière, elles défilent deux par deux, en silence, avec un salut profond à leur patron saint Augustin, dont la statue garde le vestibule d’honneur.
L’ensemble de cette cour de Communauté n’est point trop austère, grâce à la verdure et aux fleurs qui s’y trouvent à profusion, mais il demeure grave et recueilli.
Aussi quelques mères intransigeantes, parmi celles qui n’ont point directement affaire avec les enfants, ne peuvent-elles prendre leur parti de voir cette grande paix troublée trois fois par jour. Pour la commodité du service, en effet, on a établi le réfectoire du Pensionnat dans l’un des rez-de-chaussée, à proximité des cuisines, et le désordre qui résulte de l’allée et venue des enfants leur semble une profanation.
Nulle part, pourtant, les rangs ne sont mieux alignés, le babillage plus discret, mais il reste un chuchotement, un piétinement confus et — ne fût-ce que cela — l’envahissement par des profanes de cet endroit sacré.
Pour les enfants, au contraire, cette incursion quotidienne en territoire étranger est une source de joies. Le défilé des religieuses se rendant au réfectoire, les sœurs converses qui, paisiblement, accomplissement leur humble tâche, un morceau de la vie du Noviciat que l’on happe au passage, sont autant d’aubaines dans l’existence toujours semblable des petites pensionnaires — des aubaines et, très souvent, une source de bon exemple.
Le Jardin aux Chats. — Entre Sous la Chapelle et le Pensionnat se trouve un jardin minuscule que les enfants, accoutumées aux vastes espaces, trouvent extrêmement comique.
Tout y est petit, petit : petites allées, petites plates-bandes, petites corbeilles où poussent de petites plantes qui donnent de petites fleurs. On y voit éclore tour à tour et suivant les saisons le réséda, le basilic, la violette, le muguet et cette hampe mignonne qui porte le nom significatif de « désespoir des peintres ».
Les fillettes ont dénommé ce coin Jardin aux Chats, non que les chats s’y montrent volontiers, s’y trouvant trop près de leurs tyrans, mais il leur est avis que les chats seuls, grâce à leur petite taille et à leurs mouvements pleins de souplesse, sont aptes à circuler dans ce jardin de Lilliput.
Les Capucins. — Tout un quartier du couvent s’appelle les Capucins, du nom des moines qui en furent propriétaires avant les chanoinesses de Saint-Augustin.
Ce quartier comprend d’abord un immense potager entretenu à miracle ; et, comme les seuls arbres qui s’y trouvent : espaliers et quenouilles, ne donnent pas d’ombre, il est continuellement et vigoureusement ensoleillé. Dans la très large allée qui le sépare en deux — la Bonne Allée — on fait faire des cures de lumière et de soleil à celles qui en ont besoin. Les modestes religieuses du temps de Marie-Rose avaient, en cela, devancé les hygiénistes modernes.
Au-dessus du potager s’étend une vaste esplanade plantée de châtaigniers et de noyers plusieurs fois centenaires. C’est là, dans cette atmosphère saine et vivifiante, que se passe la récréation aux jours de beau temps. C’est là aussi que se trouvent les jardinets cultivés par les enfants avec beaucoup d’intérêt et de goût. L’« éducation de la terre » que l’on s’efforce de mettre à la mode n’est donc point une invention nouvelle. Elle était pratiquée, encouragée, récompensée dans le couvent de Marie-Rose et dans maints autres couvents. On y mettait en pratique le conseil de saint François d’Assise à ses fils spirituels : « Cultivez autour de vous des plantes nourrissantes, des plantes guérissantes et des plantes récréantes. »
Du potager, on gagne l’esplanade par une jolie petite avenue montante bordée de noisetiers et que, pour cette raison, on nomme l’Allée aux Coudres. Par les grandes chaleurs, l’ombrage de l’Allée aux Coudres semble délicieuse en contraste avec le soleil qui sévit brutalement alentour.
Mais ce que les enfants y aiment surtout, c’est la Notre-Dame qui leur sourit au milieu des mousses, des fougères, des sédums et des saxifrages dont ce coin charmant est tapissé.
Notre-Dame aux Coudres est la patronne des études, comme la Notre-Dame de Nazareth est la consolatrice des affligées. C’est elle que l’on implore, elle à qui l’on porte de petits bouquets pour obtenir une bonne composition.
Quand l’ancienne petite Gourregeolles se remémore son cher vieux Couvent, elle n’y trouve pas un coin qui ne soit paisible, accueillant et bon, reposant pour l’âme autant que pour le corps.