LA VIE AU COUVENT

I
AU DORTOIR

Une grande pièce oblongue ayant vue, d’un côté sur la mer, de l’autre sur les terrasses, quinze lits blancs où, sous les rideaux de basin rayé, quinze petites dormeuses poursuivent leur rêve, sans souci du jour qui va poindre, ni de la veilleuse qui craque en achevant de brûler son huile : nous sommes dans le dortoir de l’Ange Gardien.

La porte s’ouvre doucement, et une religieuse entre à pas de loup. Elle jette d’abord un coup d’œil d’ensemble, puis visite chaque « coin ».

Rassurée par le calme qui l’entoure, elle détache le chapelet qui pend à sa ceinture et commence à prier. Au bout de quelques minutes, le grand silence est interrompu par les trois premiers « tints » de l’angélus ; trois « tints » encore, puis trois autres, et la « volée » annonce qu’il faut se remettre à vivre.

Mère Saint-Boniface prononce comme un appel :

— Jésus !

Quelques voix très endormies répondent :

— Maria !

— Jésus ! répète la maîtresse qui, sans doute, n’a pas trouvé l’écho suffisant.

— Maria ! fait un chœur, cette fois plus nourri.

— Domine labia mea aperies.

— Et os meum annuntiabit laudem tuam.

— Mon Dieu, je vous donne mon cœur…

— Prenez-le, s’il vous plaît, afin qu’aucune créature…

Le reste se perd dans un bafouillage indistinct. On dirait que les petites locataires des lits blancs retournent au sommeil.

La religieuse accentue :

— … Afin qu’aucune créature ne puisse le posséder…

Et des voix, de plus en plus nombreuses, de plus en plus éveillées achèvent la prière.


Seule, Lucie Bradier n’a pas encore bougé de son lit. C’est son habitude d’être en retard ; mais vraiment, ce matin, il y a de l’excès.

Mère Saint-Boniface pénètre dans son « coin » :

— Jésus !

La règle veut, en effet, que les enfants soient éveillés au nom de Jésus. On en trouve la déclaration formelle dans saint Pierre Fourrier, fondateur de l’Ordre, et dans la vénérable mère Marie-Alix, première supérieure. Toutes les pensionnaires le savent, et Lucie Bradier mieux que personne. Il y a de la paresse dans son cas, mais il y a aussi beaucoup de taquinerie.

Ce matin donc, dans le dortoir de l’Ange Gardien, on s’amuse prodigieusement d’entendre la maîtresse répéter Jésus sur les tons les plus divers : impatientés, suppliants, désespérés, puis comminatoires, et renfermant la menace de châtiments exemplaires.

A la fin, Lucie Bradier se décide à répondre Maria, mais d’une voix dolente et lointaine qui redouble la joie de ses compagnes.

Libérée des obligations du règlement, mère Saint-Boniface se répand en reproches sur l’incurable mollesse de Lucie qui risque chaque jour de mettre tout le dortoir en retard.

Mais Lucie sait bien qu’elle sera prête en même temps que les autres, parce que les plus vives l’aideront à s’habiller et à mettre en ordre ses objets de toilette. La complaisance sous toutes ses formes est de règle au couvent, et notre paresseuse se dit que l’attrapade quotidienne est largement compensée par le plaisir d’avoir une demi-douzaine de femmes de chambre qui lui épargneront un peu d’effort et de mouvement.


Tout le monde est rangé autour de la longue table de toilette et procède aux ablutions… restreintes, en usage dans les pensionnats.

La mère Saint-Boniface se met à la coiffure, pendant que la petite sœur au voile blanc veille au bon ordre général, et donne un coup de main charitable aux maladroites et aux lambines.

La coiffure !… Ceux qui seraient tentés de croire à une opération de coquetterie incompatible avec l’éducation monastique peuvent être rassurés.

En voici le détail :

Quand les cheveux sont lissés, mais lissés comme on ne lisse nulle part ailleurs, on les divise par une raie qui va du front à la nuque et l’on en fait deux nattes serrées à bloc. On lie chaque extrémité avec un lacet de coton noir, puis on attache le bout de l’une à la racine de l’autre. Dans l’esthétique du couvent, cela constitue la coiffure en « berceau ». Si les nattes sont trop longues, on les reprend au milieu et on les fixe à la tête par deux épingles en fer noirci. On obtient ainsi un « double berceau ». Les nattes, au contraire, sont-elles trop courtes pour se rejoindre, on les laisse libres, mais le bout en est lié solidement. Les pensionnaires appellent cette troisième manière en « queue de rat » ou en « Cadet-Roussel ». Les cheveux sont-ils si courts qu’il est impossible de les tresser ?… ils n’échappent point pour cela au fameux cordon, on l’applique à la racine au lieu de l’appliquer à l’extrémité : voilà tout. Ce dernier mode porte le nom élégant de « petit balai ».

De ces quatre manières, on ne saurait dire laquelle est la plus vilaine ; mais les autorités compétentes affirment qu’elles sont parfaitement convenables pour des jeunes personnes. Que répondre à cela ?…


Chaque dortoir a son mode de cosmétique adopté par la maîtresse : pommade au bouquet, huile de noisettes, brillantine aux mille fleurs, etc. On n’a pas le choix. Les cheveux plats et les cheveux ondulés, les gras et les secs, les fins et les gros suivent le même traitement.

— Mes filles, déclare péremptoirement la mère Économe à celles qui réclament, vous nous empestez déjà assez comme cela ; on n’a pas besoin de faire un mélange de toutes vos horreurs. S’il ne tenait qu’à moi, l’eau de la pompe et un bon coup de brosse suffiraient à votre attifage.

Si la mère Saint-Boniface a choisi, pour son dortoir la « bandoline au géranium », c’est qu’elle n’a rien trouvé de plus lissant, de plus agglutinant, de plus infect ; de même que, pour elle, les peignes n’ont jamais de dents assez aiguës, ni assez dures.

Celles dont le cuir chevelu n’a point fait connaissance avec le peigne fin de la mère Saint-Boniface, celles dont la tête n’a jamais été imprégnée de « bandoline au géranium » ignorent un genre de supplice.


Les patientes ont beau implorer un changement de régime, leurs plaintes ne sont point écoutées.

Marie-Rose, alors qu’elle avait douze ans, leva même hardiment le drapeau de la révolte, mais sans plus de résultat.

Un matin, la bonne sœur Sainte-Claire entre au dortoir avec une figure de « vent debout », comme on dit dans la marine. Elle s’avance jusqu’au milieu de la pièce et prend un temps pour donner plus de poids à sa déclaration.

— A la lingerie, dit-elle, on se plaint que les « chevets » de ces demoiselles sont trop salis. Comme je réponds : « Ceux de l’Ange Gardien sont les pires. » Et mère Saint-Boniface n’a qu’à regarder pour se rendre compte que c’est vrai.

Il convient de remarquer que la classe bleue et le dortoir de l’Ange Gardien sont, de fondation, les boucs émissaires du pensionnat. Tous les méfaits anonymes leur sont attribués ; et, à faute égale, on leur découvre une malignité plus grande.

Les boucs émissaires se défendent de leur mieux, mais n’ont pas toujours gain de cause. Cette année-là, Marie-Rose s’est constituée le champion de l’Ange Gardien, champion vigilant et hardi, mais qui manque parfois de mesure.

— Bien entendu ! riposte-t-elle, hérissée comme un jeune coq, c’est grâce à cette horreur de « bandoline au géranium ». On n’a qu’à laisser nos têtes tranquilles, et nos chevets, comme dit la bonne sœur, ne seront pas plus salis que ceux des autres.

Cette apostrophe valut à Marie-Rose une bonne punition ; et le cosmétique abhorré continua de sévir.


Au couvent, il y a des mots que l’on évite de prononcer ; ce n’est pas qu’ils soient inconvenants, mais ils évoquent des idées qu’il est préférable d’écarter. Le mot corset est du nombre. On lui substitue des euphémismes dont s’accommode mieux l’extrême réserve des religieuses. On dit un corselet ou une brassière.

— C’est plus modeste, disent-elles.

Elles pourraient ajouter :

— C’est plus exact.

En effet, la pièce de costume dont il s’agit ne ressemble que de très loin à un corset. C’est un morceau de coutil gris avec des plis piqués qui en augmentent la raideur, et un vague baleinage que l’on a peine à découvrir tant il est discret. La brassière est toute droite du haut en bas, si bien qu’il faut des épaulettes pour la maintenir, autrement elle glisserait jusqu’aux talons.

Voici comment s’opère le laçage. On se place à la queue leu-leu ; la deuxième lace la première, la troisième lace la deuxième et ainsi de suite, la petite sœur laçant la dernière. Naturellement il y a une privilégiée qui se croise les bras. Mais, comme le règlement est établi avec une équité parfaite, c’est à chacune son tour d’être privilégiée.

Est-ce la jouissance de rester deux minutes à ne rien faire quand les autres s’occupent ? Est-ce tout simplement la satisfaction que chacun éprouve dans l’exercice de son droit ? toujours est-il que l’on revendique âprement son tour de privilège. On l’établit dès la veille au soir.

— Demain, c’est moi qui suis en tête pour le laçage.

Il se produit quelquefois des conflits de note aigre-douce.

— Béatrix, ne serrez pas tant, dit une fluette.

— Henriette, serrez davantage, réclame une forte, j’aurai l’air d’un sac.

— Que je serre ou que je ne serre pas, vous aurez toujours l’air d’un sac, ma pauvre Renée.

— Merci bien, vous êtes polie.

Marie-Rose a un critérium de serrage. Il faut que ses effets puissent opérer autour d’elle un mouvement de semi-rotation sans qu’elle les sente. Pour cette épreuve, elle a une manière à elle de se secouer de droite à gauche, puis de gauche à droite qui lui attire de nombreuses observations.

— C’est de la mauvaise tenue, affirme la mère Saint-Boniface.

— Non, c’est de la précaution, riposte Marie-Rose, je n’ai pas envie d’étouffer, moi.

Et du moment où elle se trouve à son aise, peu lui importe que dans la famille on déclare qu’elle ressemble à une poupée de son.


Quand la toilette est terminée, on range les lits.

Les rideaux de basin blanc, suspendus à un gros anneau de cuivre, entourent le lit de trois côtés, formant ainsi le « coin » où chacune se sent chez soi — un « chez soi » bien réduit mais dont on se montre d’autant plus jaloux. Tous les matins, il faut ramener en plis réguliers les rideaux sur le pied du lit, afin que, pendant la journée, les fenêtres étant largement ouvertes, l’air puisse circuler librement, la lumière pénétrer jusqu’aux plus petits recoins.

Puis, pour donner au dortoir l’aspect rangé qu’ont, à toute heure, les choses du couvent, on redresse la courtepointe et on la tire sur le traversin.

Les courtepointes sont taillées à l’ancienne mode, de telle manière qu’elles couvrent toute la literie sans nécessiter un pli. Les lambrequins en sont si longs qu’ils touchent presque terre.

Marie-Rose, qui aime la précision dans les termes, dit quelquefois :

— Des courtepointes, cela !… Ah ! bien, je me demande comment seraient les pointes si elles n’étaient pas courtes.


Les courtepointes sont faites de ces étoffes antiques, inusables comme tissu et comme coloris ; leur existence est encore prolongée par les soins méticuleux des bonnes sœurs qui éloignent tout danger d’avaries. On donne à ces étoffes, dont la fabrication est abandonnée depuis longtemps, le nom d’« indiennes » ou de « perses ». Les gens d’humeur conciliante disent de l’« indienne-perse ».

Les dessins n’en sont pas modern-style, oh ! non. Ils ne renferment ni allégorie, ni symbole, ni sens caché, et sont accessibles aux esprits les plus simples. Il y a dans un dortoir les Horaces et les Curiaces, marron clair, dans un autre, l’Histoire de Joseph vendu par ses frères, de couleur lie de vin, puis un Haroun-al-Raschid, abricot très mûr, les Quatre Fils Aymon, d’un violet prune de Monsieur, des oiseaux huppés et empennés de la façon la plus effarante, sur des arbres plus effarants encore, le tout d’un bleu de vieille porcelaine, des anges — ou des amours, la chose ne fut jamais bien élucidée — d’un rose pâle sur fond crème.

Ces antiquailles auraient constitué des pièces de collection très intéressantes, mais les fillettes n’en ont cure ; elles traitent sans plus de façon le patriarche, le calife, les guerriers romains, les preux, l’oisellerie et les enfants joufflus.

Officiellement, chaque dortoir est désigné par le nom de son patron. Il y a l’Ange Gardien, le petit Jésus, Sainte-Anne, Sainte-Agnès, Sainte-Marthe, etc, mais les élèves préfèrent le classement par courtepointes. On dit, par exemple :

— Les Fils Aymon sont toujours en retard.

Ou bien :

— Les Paradisiers ont cassé un carreau, ce matin.

Ou encore :

— On a fait joliment du bruit, hier au Joseph.


Sept heures moins un quart. La cloche de sortie va bientôt sonner.

La semainière accomplit son office de rangement sous la surveillance de la petite novice. Quelques fillettes déjà prêtes s’occupent diversement. Les studieuses repassent une leçon ; les raffinées polissent leurs ongles sur un coin de leur tablier ; les coquettes examinent leurs dents ou rectifient leur coiffure devant l’unique petit miroir où l’on a bien de la peine à voir sa figure tout entière ; les babillardes ébauchent à voix basse une conversation où se mêlent des rires étouffés, des piques et même de petites disputes. Les lambines achèvent leur toilette, bousculées par la mère Saint-Boniface, gentiment aidées par la petite sœur au voile blanc dont la complaisance aplanit beaucoup de difficultés.

La porte s’ouvre sans bruit.

— Bonjour mes petites filles ; on est sages et bien portantes, ce matin ?

Toutes répondent à l’appel de cette voix douce et ferme qu’elles connaissent et qu’elles chérissent :

— Bonjour, mère Préfète.

— Sages,… fait la maîtresse, heu !… bien portantes… on n’a qu’à les regarder.

Le fait est que tous les minois sont frais et rosés, les mouvements prestes, l’œil vif.

— Alors, le vent n’a empêché personne de dormir ?

Les fillettes se regardent avec un étonnement interrogateur. Il a donc fait du vent ?…

— On a le sommeil robuste, à votre âge, fait la mère Assomption avec une maternelle indulgence ; le vent, toute la nuit, a soufflé en tempête, la mer est démontée… Ce matin, on ajoutera à la prière un Ave maris stella pour les marins qui sont « dehors ».

« Les marins qui sont dehors… » il y a des milieux où l’on ne saisirait pas bien ; mais au couvent, tout le monde sait que « dehors », c’est le grand large. La mère Supérieure et la mère Préfète, qui sont les filles du célèbre amiral G., emploient tout naturellement les termes de la marine qui leur sont familiers, elles sont certaines d’être comprises.

Beaucoup de figures s’assombrissent ; il y a des fillettes qui ont un père, des frères, des oncles « dehors ». Mais si l’on ne heurte pas inutilement la sensibilité des enfants, on ne la ménage pas trop non plus. L’éducation est franchement altruiste. Et, par ce matin de mauvais temps, la mère Assomption juge bon de dire à ses élèves :

— Cette journée qui commence, d’autres que vous la vivront ; et parmi ceux-là, beaucoup sont moins bien partagés : il faut songer à eux.


Le soir.

Huit heures sonnent. Dans le grand vestibule, les pensionnaires sont déjà rangées, non plus par ceintures, mais par dortoir. Les deux gardiennes de la récréation veillent à ce que l’ordre et le silence soient rigoureusement respectés.

— Comment, on est encore en tumulte à l’Ange Gardien !

— Qui est-ce qui babille à Sainte-Agnès ?

Le défilé s’organise dans le bel escalier aux dalles blanches, à la rampe de fer ouvragé.

Parfois il se produit de petites altercations entre dortoirs.

— Montez donc, les Haroun, quels colimaçons !

Mais le silence étant officiellement établi, toute infraction est énergiquement réprimée par un : chut !

A la porte de chaque dortoir, la maîtresse attend son groupe. Avant de se séparer, on échange à voix basse quelques adieux :

— Bonsoir, Bénédicte !

— Bonsoir, Marie-Rose, Hélène, Charlotte.

On hasarde pour une maîtresse qu’on aime bien :

— Bonsoir, mère Saint-Jacques.

La religieuse qui, au fond, est sans doute flattée de l’attention, doit dire pour faire respecter le règlement :

— C’est du silence, cela, dites un peu !


Le dortoir est doucement éclairé par une lampe à huile. Les rideaux blancs sont clos ; tout est paisible et frais.

Sans qu’il soit besoin d’avertissements, rien que par l’influence du calme qui les entoure, les fillettes se recueillent, leur ton s’apaise, leurs gestes deviennent plus mesurés.

On se déshabille sans bruit avec cette chasteté qui s’ignore, tant elle est naturelle et coutumière ; et, un peu lasse, de quinze heures de travail, d’exercices et de jeu, on se met au lit.

Il est loin d’être douillet, le lit des petites pensionnaires : un sommier fort peu élastique, un matelas très plat, un traversin très dur, des draps de toile rêche et la fameuse courtepointe à bonshommes ; par terre, un gros paillasson qui pique les pieds quand il est trop neuf : c’est tout.

Encore, ce régime spartiate, certaines religieuses ont-elles le front de le trouver trop doux.

— Ah ! mes enfants !… on s’amollit de plus en plus. Vos mères ont été élevées autrement que cela.

Pendant la récréation du soir, la mère Préfète a entendu le rapport des maîtresses et des surveillantes du pensionnat. Elle sait que Georgette Mauriat n’a pas mangé au souper, que Françoise Louvière s’est plainte de mal à la tête, que Geneviève de Rocquemont et Madeleine Chantrier ont eu ensemble une explication un peu vive, que Suzanne Barouy s’est montrée indocile à l’étude, que Marie-Rose Courregeolles a dissipé tout le réfectoire ; et, avant de prendre du repos, elle tient à s’assurer par elle-même de la santé et de l’humeur de ses enfants.

Elle va au « coin » de celles qui lui ont été signalées ou qu’elle a pu remarquer elle-même. De sa voix toujours grave, mais où se devine une affection profonde, une indulgence sans bornes, elle encourage, apaise, console… ou gronde. Mais sa gronderie même est bonne, et les petites méchantes la préfèrent de beaucoup au silence.

Demain, peut-être, la sévérité aura pris du « revif », suivant l’expression des pensionnaires dont beaucoup sont familiarisées avec les termes de la marine ; mais la mère Préfète ne veut pas que ses filles s’endorment sur une pensée d’amertume, de révolte ou de chagrin.


— Asperges me Domine, hyssopo et mundabor.

— Lavabis me et super nivem dealbabor.

La maîtresse va de lit en lit, portant l’eau bénite aux petites filles. Et, comme on s’est éveillées le matin, on s’endort le soir, la prière sur les lèvres.

Quand, à neuf heures, la religieuse quitte le dortoir pour la cellule où, par une grande vitre mobile elle voit tout ce qui se passe à côté, les quinze têtes blondes ou brunes reposent sur l’austère chevet ; les respirations se rythment par le sommeil. Dans ce refuge clos et frais, aucun danger ne menace les petites dormeuses. Leurs âmes sont si pures que le mal ne saurait les effleurer même en rêve…

Sur la pointe des pieds, avec un geste de bénédiction, la maîtresse se retire.

II
LE RÉFECTOIRE

Les gens qui parlent avec des airs entendus du régime alimentaire des couvents, et qui sourient d’aise à la pensée des bons petits plats qui s’y préparent et s’y dégustent, n’ont sans doute jamais franchi la grille d’un cloître de Notre-Dame.

Voici, très exactement, quel était le menu quotidien d’une petite pensionnaire au temps de Marie-Rose. Et si celui des religieuses différait quelque peu, c’était pour être plus frugal, plus austère.

Au déjeuner, un bol de lait chaud… sans sucre, avec un morceau de pain… sans beurre. Au dîner, la soupe et le bœuf, du rôti, des légumes ou de la salade ; pas de dessert. A la collation, une tartine de compote ou bien un morceau de pain avec des fruits de la saison. Au souper, un potage, un ragoût aux légumes, un dessert très modeste. Le vendredi et le samedi sont vraiment jours d’abstinence. On a pour dîner un plat d’œufs ou de poisson, des légumes, une salade. Pour souper, un potage au lait, deux légumes, un dessert.

Les entremets, les plats sucrés, la pâtisserie, sont rigoureusement prohibés. Le cidre étant la boisson du pays, on sert du cidre ; mais la moitié des enfants boivent de l’eau. Il faut un certificat du médecin pour que l’on permette aux parents de fournir du vin.

Le pain est du gros pain, un peu bis, que l’on cuit au couvent toutes les semaines. On le mange plutôt rassis que frais. Malgré cela, les fillettes le préfèrent au pain blanc du boulanger.

Les semaines où se trouvent plusieurs jours de maigre, en carême, par exemple, ou les jours des Quatre-Temps, il y a « galette de sarrazin ». Les palais fins et les estomacs délicats crieraient d’horreur devant ce mets qui fait la joie des pensionnaires. C’est une sorte de crêpe massive et lourde que l’on mange saupoudrée de sel.

— Il y aurait de quoi donner des indigestions au diable, déclare une vieille dame pensionnaire qui passe pour être friande.

Mais les petites filles ne sont pas le diable ; et elles jouent de si bon cœur à la récréation qui suit la galette de sarrazin, que l’indigestion ne saurait les atteindre.

Ce régime ne subit d’atténuation que quatre fois par an : à la fête de la mère Supérieure et à la Sainte-Catherine, où l’on sert ce que la bonne sœur Sainte-Philomène, la cuisinière en chef, appelle des « dariolettes[2] », à Noël, où l’on mange une dinde aux marrons, et le jour des Rois, où l’on partage la galette traditionnelle.

[2] Des mets recherchés.

Tel est donc le menu de la rentrée aux vacances. Les enfants les plus choyées au logis s’y soumettent très volontiers, et leur santé s’en trouve à merveille.


On bougonne bien quelquefois, mais seulement pour des questions de détail. Mère Saint-Jacques, l’Économe du pensionnat, fait la récréation des grandes ; et comme les récréations succèdent immédiatement aux repas, c’est-à-dire au moment où l’impression mauvaise est dans son plein, on en profite pour lui exposer ses griefs.

— Mère Saint-Jacques, voyons, cela ne ruinerait pas la Communauté, de nous donner un peu de beurre…, et vous savez, le lait sans sucre, c’est très mauvais.

— Mère Saint-Jacques, ce sont des pommes à lapin qu’on nous a données à la collation : elles étaient toutes véreuses.

La brave religieuse reçoit l’avalanche sans broncher. On l’aime beaucoup au couvent. Elle est un peu brusque, mais très indulgente et toujours de bonne humeur. Elle ne s’étonne ni ne s’indigne des doléances auxquelles elle répond invariablement :

— Bon !… bon !… c’est cela qui vous donne le teint frais.


On se plaint aussi au réfectoire, mais on est moins joyeusement reçu.

— Ma bonne sœur, je ne peux pas souffrir les poires blettes, donnez-m’en plutôt une trop dure.

— Je ne peux pas, mademoiselle, l’ordre est de distribuer comme ça vient.

— Comme ça vient !… Voilà un système qui ne me réussit guère ! Ça vient toujours des horreurs à mon tour.

— Qui est-ce qui cause encore du désordre ? Mlle Gourregeolles, naturellement.

— Parce que naturellement on me sert des choses épouvantables.

— Si le dessert ne vous plaît pas, il faut vous contenter de pain sec.

Marie-Rose accepte la punition sans murmurer. Elle aime beaucoup mieux le pain sec que les poires blettes.


A une époque qu’il serait impossible à déterminer, une élève a, paraît-il, trouvé une tige de mouron dans la salade. Depuis lors, toute feuille autre que la laitue, la mâche ou la chicorée, est baptisée mouron.

— Ma bonne sœur, qu’est-ce que cette verdure, je vous prie ?

— Ça, mademoiselle, c’est des appétits.

— Non, ma bonne sœur, c’est du mouron.

— Faites excuse, mademoiselle, c’est de la pimprenelle et des cives qu’on met dans la salade pour qu’elle soit meilleure ; elles sont mal hachées, voilà tout, mais cela ne ressemble pas à du mouron, bien sûr.

Régine Tassel, dont les connaissances botaniques sont universellement reconnues, bien que cette réputation ne repose sur aucune base, prononce gravement :

— Ce sont des herbes à tisane.

Et tout le monde regarde son assiette avec méfiance.

Il existe encore cette vieille croyance que la soupe à l’oseille est faite avec des feuilles de mûrier blanc. Comme s’il n’était pas plus facile de se procurer de l’oseille que du mûrier à vers à soie.


Afin que certaines religieuses ne soient pas continuellement privées des repas pris en commun, le réfectoire est fait alternativement par quatre maîtresses.

Quand c’est le tour de la mère Saint-Boniface, les enfants sont désolées. Avec les mêmes éléments que ses collègues, elle trouve moyen de mécontenter tout le monde. Et elle n’admet aucune réclamation. Son unique réponse est celle-ci :

— Tout est pour le mieux si vous faites pénitence.

A cause de son goût pour la mortification, les enfants la nomment au réfectoire « la mère Quatre-Temps ».


La lectrice de semaine, servie la première, commence son office aussitôt après la soupe et le bœuf. Elle s’installe pour cela sur un de ces tabourets à marchepied, fort en usage au couvent et que l’on appelle pompeusement un « trône ».

La lecture au réfectoire a un double objet. D’abord les autorités compétentes sont persuadées, et avec justice, qu’on ne lit jamais en vain : à cause de cela, les lectures sont instructives. Mais on veut aussi obtenir le calme et le silence, et, pour se conformer à ce vieil adage : « On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, » la lecture est attrayante.

Il y a pourtant des circonstances où elle est austère et grave. La veille des grandes solennités, on lit le Tableau poétique des fêtes chrétiennes. Pour le Carême et pour l’Avent, on sort un très vieux bouquin dont l’orthographe antique donne de la tablature aux pauvres Violettes, seules chargées de l’interpréter. Les f et les s se ressemblent, et on y lit : « Dans les tems où ils étoyent… » Ce vieux bouquin renferme des considérations sur la pénitence qui sont fort peu goûtées du jeune public. Ces jours-là, le réfectoire est particulièrement houleux ; et, quand la lectrice, en compensation du mal qu’elle s’est donné, ajoute au Tu autem… réglementaire : Et tu, auditor, ora pro me, il ne manque pas de voix pour répondre en sourdine : « Ah ! non, par exemple, vous êtes trop ennuyeuse. »

Le soir, au souper, on lit, racontée très brièvement, la vie du saint dont la fête se trouve le lendemain.


Après la lecture qui dure à peine un quart d’heure, la mère Surveillante arrive avec un papier pour faire les annonces.

« Les nos 17, 24, 32, 58 sont priés de se rendre à la confiscation. »

Ce qui revient à dire que lesdits numéros iront à la grande armoire où l’on confisque les objets laissés « à la traîne », et ne rentreront dans leur propriété qu’après avoir versé un sou pour les pauvres.

« Pas de Capucins aujourd’hui ; le temps est incertain. La récréation se fera dans la cour des Terrasses et sous le Gros Poirier. »

Cette annonce est généralement mal accueillie. Ce que, au couvent, on appelle les « Capucins », du nom des anciens propriétaires, est un ensemble superbe de cours et de jardins où les enfants se plaisent beaucoup.

« L’accordeur étant ici, personne ne bougera, pour les études et les leçons de piano, sans être appelé nominativement dans les classes. »

Etc., etc.

L’ordre du jour épuisé, on récite les Grâces, Agimus tibi gratias, puis l’Angélus en latin.

On sort, bien rangées, après une belle révérence à la Sainte Vierge qui préside aux agapes frugales des pensionnaires. On se tient encore pour traverser en biais la grande cour solennelle de la Communauté ; l’ordre et le silence commencent à recevoir de sérieux accrocs pendant que l’on monte le large escalier de granit. Puis la dislocation est immédiate et complète.

Comme une volée de moineaux, les petites filles s’égaillent pour la récréation.

III
L’UNIFORME

Le règlement du trousseau et de la garde-robe est bien fait pour plonger dans une surprise voisine de l’ahurissement les familles n’ayant encore jamais eu maille à partir avec une communauté religieuse.

Ce règlement doit dater de la révérende mère Marie-Alix, première supérieure de l’Ordre et qui vivait au dix-septième siècle. Sans doute on y a bien apporté quelques modifications de détail, mais si discrètes et si rares que cela ne vaut pas dire. Le fait est que Marie-Rose et ses compagnes sont habillées, à peu de chose près, comme étaient leurs grand’mères.

… Chemises en toile blanchie sur le pré, de forme très montante, avec des manches à gousset tombant plus bas que le coude.

Fichu de mousseline blanche pour le jour ; pointes en jaconas fond blanc pour la nuit.

Bonnet de nuit en indienne claire de forme dite « calipette », etc.

Quand les mères se sont demandé avec inquiétude dans quels magasins elles trouveront le jaconas, l’organdi, la levantine, la bisonne et autres étoffes inconnues du grand public, et quelles ouvrières seront assez habiles pour confectionner des calipettes, des pointes de cou et des manches à gousset conformes aux indications, elles apprennent, à leur grand soulagement, dans le dernier article, qu’on peut trouver le tout à l’ouvroir de l’orphelinat.


L’uniforme est dit noir et rose. Mais combien de noir pour si peu de rose !

La robe d’été en orléans (on prononce orléanse), à jupe paysanne et corsage à la Vierge avec une guimpe de nansouk ornée d’une petite dentelle encadrant bien le cou, est certes passée de mode, mais tout de même pas trop ridicule. On n’en saurait dire autant de la robe d’hiver : jupe plate devant, à plis plats derrière, corsage plat, manches plates dépassant le poignet : tout est l’aplatissement. Et la mère Saint-Boniface à qui, en sa qualité de Surveillante générale, incombe la responsabilité de la tenue, veille à ce que le règlement, sous ce chef, soit strictement observé.

La mère Saint-Boniface a une esthétique qui lui est propre et dont la ligne droite forme l’élément principal : ligne droite de l’épaule à la hanche, ligne droite de la nuque aux talons, ligne droite partout.

Il faut l’entendre, quand elle assiste aux essayages, répéter du ton aigrement suppliant qui lui est ordinaire :

— Montez les pinces, ma sœur Saint-Félix, montez les pinces…

Ou encore :

— Du large à la ceinture, beaucoup de large.

La première de ces recommandations a pour but de tasser la poitrine, la seconde de dissimuler l’amincissement naturel de la taille. La mère Surveillante n’a cure de l’anatomie pourvu que la bonne tenue soit sauvegardée.

Mais il y a des natures indociles qui s’épanouissent où et comme il leur plaît ; et la mère Saint-Félix, qui a du bon sens, accepte ce qui lui semble inévitable. Aussi, est-ce avec une imperturbable philosophie qu’elle répond aux objurgations de la mère Saint-Boniface :

— C’est comme ça… c’est comme ça, ma pauvre sœur, quand on dirait…

Il y a encore ceci que, en sa qualité de maîtresse de l’ouvroir, elle ne tient pas à ce que la mauvaise façon de ses robes lui attire le blâme des familles.


Le vêtement d’hiver est un talma. Dans le monde, il y a longtemps que ce genre de confection porte le nom de pèlerine ; mais, au couvent, on demeure fidèle aux vieilles appellations ; et l’on continue à dire talma sans se douter que ce mot évoque tout ce qu’il y a de moins édifiant : un comédien !… les planches !…

On ne se doute pas non plus que le nom de pardessus d’été donne lieu, dans le profane, à des interprétations plaisantes. C’est une sorte de jaquette très peu serrée à la ceinture, assez néanmoins pour mériter d’être appelée « pince-taille ». Les religieuses, pas plus que les enfants, ne songent à s’étonner de ce mot auquel elles sont habituées ; mais les non initiés s’en amusent fort. Marie-Rose en fit l’expérience.

Comme elle oubliait aisément les commissions dont on la chargeait pour sa grand’mère, elle les faisait dès que cela lui passait par la tête, peu importait le moment.

Un jour donc, au déjeuner de famille où assistaient ses frères, ses cousins et quelques amis d’iceux, elle dit à brûle-pourpoint :

— Bonne maman, la mère Sainte-Clotilde dit que les manches de mon pince-taille sont un peu courtes et usées du bout. Elle demande dans quelle mesure tu autorises la réparation.

Il y eut autour de la table des exclamations de surprise amusée.

— Ton quoi ?… répète un peu, Marie-Rose.

— Mon pince-taille, reprit l’enfant avec une ingénuité parfaite.

Cette déclaration fut accueillie par un rire général auquel la grand’mère coupa court en disant avec son calme un peu sévère :

— Eh oui ! son pince-taille… C’est le nom de leur vêtement d’été, que trouvez-vous d’extraordinaire à cela ?

Les garçons virent qu’il était séant de clore le débat et ils se turent. Mais, une fois seuls, ils s’égayèrent beaucoup de cette idée d’appeler « pince-taille », un vêtement de petite pensionnaire.

— Il n’y a vraiment que des religieuses ignorant tout de la vie pour avoir de pareilles inventions…

Quant à Marie-Rose, ce ne fut que bien des années plus tard, en relisant son journal de fillette, qu’elle saisit le jeu de mots.


La pièce d’uniforme la plus extraordinaire est certainement le chapeau.

A cette époque, il y avait dans le monde, trois catégories principales de chapeaux : le chapeau rond, le chapeau fermé, la capote.

Au couvent, on a décrété que le chapeau rond est tout juste bon à garantir les enfants du soleil pendant la récréation, qu’il n’est pas digne de figurer à la chapelle : il donne une allure trop évaporée. La capote est tout de même un peu « bonne femme ». On a beau avoir renoncé aux pompes de Satan pour soi et pour autrui, cela ne va pas jusqu’à déguiser les petites filles en grand’mères. On prend donc le moyen terme qui, dans l’espèce est le chapeau fermé.

Ce chapeau que l’on désigne encore, avec plus d’exactitude que de révérence, sous le nom de cabriolet, emboîte complètement la tête et les oreilles, se termine derrière par un bavolet de soie et s’attache sous le menton par de larges brides de ruban. Le creux de la passe est comblé par une ruche de blonde où se nichent des roses-pompon.

Les brides du chapeau, le bavolet, les fleurs, plus un tour de cou pour les dimanches, constituent la partie rose de l’uniforme. Tout le reste est noir, sauf pourtant les bas qui sont blancs en toute saison.


Le chapeau d’été est en paille d’Italie ; celui d’hiver est en peluche. Mais, par peluche, il ne faut pas entendre cette étoffe soyeuse et lisse que tout le monde connaît ; non, c’est une étoffe bizarre, à poils ternes, rudes, hérissés, une étoffe hirsute, pourrait-on dire, et qui semble fabriquée tout exprès pour le couvent. Chaque année, à la Toussaint, lorsqu’on reprend l’uniforme d’hiver, le bruit renaît que l’on utilise ainsi les vieux bonnets à poil des grenadiers de l’Empire dont le couvent a acheté un stock considérable au moment de la Restauration.


A tout prendre, ce n’est pas plus laid qu’autre chose, ce petit minois que l’on aperçoit au fin fond du chapeau cabriolet nimbé de blonde légère avec la note gaie des roses-pompon. Mais cette coiffure donne la dernière touche à l’uniforme rococo, désuet, suranné qui fait appeler nos pensionnaires « les petites 1830 » quand elles sont en troupe, et « Madame Adélaïde » quand elles sont isolées.

IV
LE MAITRE A DANSER

Au couvent, on tient à honneur de n’employer aucun professeur du dehors, les religieuses suffisent à tout, même à l’enseignement des langues qui est donné par des Irlandaises et par des Allemandes catholiques. Il est cependant une chose qui sort de leurs attributions : la danse.

Le « maître à danser », comme disent la mère Supérieure et la mère Préfète qui sont pour les traditions, a donné des leçons aux mamans des pensionnaires actuelles ; il est, pour ainsi dire, de fondation. Pourtant, quelle affaire, chaque année, quand les cours recommencent. Il y a des conciliabules sans fin entre la Surveillante générale et la mère Saint-Vincent qui, depuis vingt-cinq ans, « garde » la danse.

On renouvelle les instructions d’ordre général et les recommandations particulières à quelques élèves dont l’humeur paraît menaçante.

« Les leçons de danse — ou, plus proprement, les leçons de maintien, car la danse n’est que l’accessoire et les pas que l’on exécute sont simplement destinés à donner aux manières plus d’aisance, de discrétion et peut-être aussi… plus de grâce — les leçons de maintien, dis-je, sont une concession… excessive au goût du siècle. Il convient donc d’y apporter une réserve, une décence extrêmes. La modestie, plus encore que la grâce, est la vraie parure des jeunes filles, etc., etc. »

De tout temps, les pensionnaires ont entendu ce discours ou d’autres semblables : autant en emporte le vent.


A l’époque où « ce bon M. Loudel » avait débuté comme professeur de danse, il était escorté de sa femme qui tenait le violon d’accompagnement, et cette circonstance avait sans doute contribué à le faire admettre au couvent.

Quand « la respectable Mme Loudel » résolut de prendre sa retraite, elle proposa son fils pour la remplacer. La substitution ne se fit pas sans beaucoup de paroles et de cérémonies. Les Loudel durent plaider longtemps leur cause.

— Notre fils, madame la Supérieure, notre fils Jean-Baptiste est un homme sérieux… Il a trente et un ans…, il est marié…, père de famille…

Comment, en fin de compte, n’avoir point confiance dans un homme de trente et un ans…, sérieux…, marié…, père de famille… et qui, par surcroît, s’appelait Jean-Baptiste !…

Et puis, le moyen de se tirer d’affaire autrement ?… On ne pouvait supprimer le violon ; et, que le maître à danser fût accompagné d’une femme autre que « la respectable Mme Loudel », voilà une hypothèse que l’on n’envisageait même pas.

Jean-Baptiste fut donc admis à l’honneur de faire sauter les petites pensionnaires, et jamais on n’eut à s’en repentir.


Jean-Baptiste arrive avec son père ; et, pendant que celui-ci se dépense en amabilités, lui, d’un salut profond et rapide qui le casse en deux, s’incline devant la mère Saint-Vincent d’abord, puis devant ces demoiselles. Ensuite, il déballe son alto un peu enroué que les enfants ont baptisé « viole d’amour » ; et, après quelques accords, il demeure immobile, les yeux fixés sur son père, l’archet en suspens, attendant le signal.

— Jean-Baptiste…, partez…

Un déclenchement, et Jean-Baptiste part.

— Stop !

Jean-Baptiste s’arrête avec la même précision pour repartir au premier ordre.

Les fillettes disent quelquefois :

— Est-on bien sûr que Jean-Baptiste est vivant ?

Au couvent circule cette légende que le prétendu fils Loudel n’est autre qu’un vieil automate conservé soigneusement depuis Vaucanson. Chaque année on l’époussète, on le brosse, on l’astique pour la reprise des cours de danse ; et, la saison terminée, il réintègre l’armoire du grenier où, pendant tout l’été, il dort son sommeil de marionnette.


Les chaussures de danse seraient dignes d’un poème. Cela tient du soulier découvert et de la pantoufle. C’est fait d’un velours marron pointillé de jaune clair, et cela s’attache à la cheville par un lacet en manière de cothurne.

Nulle part on ne voit de ces choses bizarres et surannées : ni dans les magasins, ni aux pieds des gens, nulle part, si ce n’est à la classe de danse de M. Loudel.

Dans quelle mystérieuse fabrique cela prend-il naissance ? ou bien, où existe-t-il un stock de cette extraordinaire chaussure qui semble du même âge que les escoffions et les vertugadins ? Mais quel stock pour fournir aux pieds des petites-filles après avoir fourni aux pieds des grand’mères !

Les commentaires des fillettes à ce sujet sont intarissables.


Presque toutes les pensionnaires aiment les leçons de danse. Mais quelques-unes les déclarent aussi ennuyeuses que l’arithmétique et la géographie. D’autres, au contraire, s’y complaisent trop. C’est à celles-là que la mère Saint-Boniface réserve ses anathèmes et ses citations édifiantes.

— Saint Ambroise appelle la danse « l’écueil de l’innocence et le tombeau de la pudeur ». Le concile de Laodicée l’interdit même aux noces. Le concile de Tours la traite « d’artifices et d’attraits du démon ». Saint François de Sales, lui-même, qu’on ne put jamais accuser d’être sévère, dit qu’« au bal, l’âme se trouve en de graves dangers ».

A quoi Marie-Rose, qui accepte volontiers la discussion et ne craint point de compulser les textes, répond victorieusement :

— Mais l’Écriture sainte dit : « Louez le Seigneur avec des trompettes, louez-le en harpe et psaltérion. Louez-le par des chœurs et des danses. » Quand les Israélites sortirent d’Égypte, Marie, sœur de Moïse, improvisa des danses pour célébrer ce grand événement. Au retour de Jephté, ce fut par des danses que sa fille Zeïla fêta sa victoire.

— Pauvre Zeïla ! interrompt Hélène Dubosc avec un grand calme, pour ce que la victoire de son père lui rapporta d’agrément, il n’y avait vraiment pas de quoi danser.

— On célébra le triomphe de David sur le géant philistin, poursuit Marie-Rose, par des danses exécutées au son des cithares, des flûtes et des tambourins de liesse. Plus tard, David lui-même, devenu roi, dansa devant l’Arche d’alliance.

Mère Saint-Boniface fait taire la jeune discoureuse.

— Mademoiselle Gourregeolles, vous êtes très coupable d’abuser de votre facilité d’élocution pour induire vos compagnes en erreur. Vous savez parfaitement qu’il s’agissait là de danses sacrées, n’ayant rien de commun avec ces assemblées de perdition qui s’appellent un bal.

— Qu’à cela ne tienne, ma mère, on peut nous soumettre au régime des pas sacrés. Pour ma part, je serais ravie de danser au son des flûtes et des tambourins de liesse.

Cette fois, mère Saint-Boniface semble en proie aux appréhensions les plus douloureuses.

— Fasse le Ciel, ma pauvre enfant, que l’on n’ait pas plus tard à se reprocher la direction imprimée à votre jeune esprit par ces soi-disant leçons de maintien !

Oh ! les leçons de maintien ! quelle tablature elles donnent à la mère Saint-Boniface ! Comme elle ne peut rien contre le professeur, elle se rattrape sur les élèves. Elle guette leur sortie, et si l’animation causée par l’exercice est trop marquée et trop joyeuse, allez donc ! les remontrances pleuvent dru comme grêle.


Il n’y a cependant pas matière à tant d’anathèmes.

On apprend surtout aux fillettes à bien poser leurs pieds en marchant, à circuler dans les endroits encombrés sans heurter les gens ni bousculer les choses, à entrer avec aisance dans une pièce où il y a du monde, à garder une attitude modeste et gracieuse quand on est au repos.

La révérence est un des points principaux des cours. Au couvent, on ne rend les honneurs qu’avec la révérence, et Dieu sait la variété de nuances que cette cérémonie comporte. Il y a d’abord les trois révérences classiques : en avant, en arrière, en passant ; puis, une révérence pour la chapelle, une pour l’entrée et la sortie des classes, une pour les parents, une pour les personnes à qui on doit le respect, une pour le reste du genre humain. Si même quelque élève de M. Loudel se mariait dans la diplomatie, elle ne serait pas empruntée pour se présenter à la cour, car elle aurait appris la révérence qui convient aux monarques.


Les leçons de maintien et l’enseignement de la révérence n’absorbent pas tout le temps dévolu aux cours. Aux accords de la « viole d’amour », on exécute des mouvements d’ensemble ; on fait des défilés, des marches, des dédoublements, des conversions, des démarrages et des arrêts, puis des flexions cadencées des bras, des jambes, du buste. Ce sont, à proprement parler, les musical-drills, si fort en vogue dans les Iles-Britanniques et que l’on essaye, sans y réussir, de vulgariser chez nous. Les petites pensionnaires de la génération de Marie-Rose les pratiquaient couramment au fond de leur vieux couvent de province.


On enseigne encore les pas si jolis du dix-septième siècle : le menuet, la gavotte, la pavane. A ce sujet, M. Loudel ne déteste pas faire, sous couleur d’observations, un peu d’érudition et d’éloquence.

— Mesdemoiselles, le menuet — pas menu — a pour origine un ancien branle du Poitou. C’était un pas essentiellement naïf et gai, il faudrait, autant que possible, ne point trop l’éloigner de son allure primitive. Or, Mlle Charost le danse comme si elle avait des bottes de sept lieues…

… La gavotte, mesdemoiselles, la gavotte, de style délicat, un tantinet précieux…, mais vous ne le comprenez pas du tout. Vos mouvements sont saccadés, nerveux… Vous ressemblez à une troupe de marionnettes… Faut-il tout dire ?… on se croirait chez Corvi…

… Mademoiselle Gourregeolles, je vous prie…, la pavane est un pas grave, sérieux, solennel…, un pas de reine… Autrefois, les dames l’exécutaient en robes à traîne, lourdement brodées et chargées de pierreries, les seigneurs en manteau, les gentilshommes avec la cape et l’épée… Vous, si je puis m’exprimer ainsi, vous sautillez comme une bergeronnette.


On tolère encore quelques « contredanses » modernes — le mot quadrille est proscrit comme trop évaporé. Il fallut beaucoup de réclamations de la part des familles pour que l’on autorisât les « danses à deux » : polka, scottish, mazurka, varsovienne. Encore, fût-ce à la condition expresse qu’on ne se prendrait point la taille. On se tient donc par les mains sous prétexte que c’est plus gracieux.

— Pourvu que ces demoiselles s’habituent au rythme !… dit le père Loudel, que la peur de voir restreindre ses attributions rend conciliant.

Quant à la valse, c’est une chose dont il ne faut même pas parler au couvent.


Les lamentations intarissables de la mère Saint-Vincent et de M. Loudel sur le « siècle » sont tout ce qu’il y a de plus comique.

La mère Saint-Vincent est maîtresse d’écriture ; elle a non seulement la conscience, mais l’amour de sa tâche. Elle ne se contente pas de la correction en classe, elle emporte les cahiers de ses élèves pour étudier les défauts de chacune et chercher les remèdes.

Tout en surveillant la danse, la bonne religieuse examine, réfléchit, se lamente. Et pendant les dix minutes de halte qui coupent la leçon, le maître à danser s’approche d’elle ; alors tous deux unissent leurs doléances.

— Ah ! madame Saint-Vincent ! vous souvenez-vous des mamans de ces demoiselles… Comme elles étaient plaisantes dans leur jeune gravité !… comme elles se pliaient docilement aux exercices préliminaires !… Aussi savaient-elles décomposer les pas et les mouvements. Mais la jeunesse d’aujourd’hui ne connaît plus l’application ; elle veut tout savoir et ne veut rien apprendre… Encore, ici, l’enseignement classique a-t-il conservé ses bases essentielles, mais partout ailleurs !… On ne prend plus garde à la pose des pieds, ni aux flexions des genoux, ni à la tenue des bras, ni à l’attitude, ni aux gestes, ni à rien… On saute, madame Saint-Vincent, on ne danse plus…

— Hélas ! monsieur Loudel, c’est comme l’écriture ; voici encore une chose qui s’en va… Je ne dis pas qu’il n’y a plus de bonnes mains, mais les méthodes auront bientôt disparu. Dans notre jeunesse, on ne connaissait que l’écriture française, si nette, si franche, si loyale… Il y a belle lurette qu’elle a disparu, du moins, dans la pratique courante. Il a fallu d’abord lui substituer l’anglaise ; cela encore restait classique jusqu’à un certain point. Mais, que dire de l’expédiée !… cette écriture sans gêne, pleine d’irrespect pour celui à qui elle s’adresse… C’est pourtant devenu réglementaire… Et ces petits cahiers tout préparés qui ont la prétention de remplacer nos modèles d’autrefois…, nos modèles qui, tous, renfermaient une connaissance utile, une maxime, un conseil…, nos modèles qu’on pouvait adapter non seulement à la main, mais au caractère de l’enfant, et qui contribuaient ainsi à la formation des jeunes âmes… Oh ! ces cahiers ! quel mal ils font par le bien qu’ils empêchent de faire !… On griffonne, monsieur Loudel, on n’écrit plus.

— C’est vrai, madame Saint-Vincent, et tout cela a une fâcheuse répercussion sur nos mœurs. Les traditions s’en vont l’une après l’autre, c’est grand dommage. Tenez, un détail, la révérence est passée de mode ; même à l’église, on ne fait plus la révérence…, pas plus que la génuflexion…; un petit hochement de tête, c’est bien assez pour le bon Dieu. Dans certains milieux, qualifiés d’ailleurs de rococo, on pratique bien encore la révérence, mais quoi de commun, je vous prie, entre la flexion brusque du genou, le petit coup sec du pied tiré en arrière et le joli mouvement à la fois souple et grave en usage dans notre jeune temps…, rien du tout. Et le baise-main, ce tendre et respectueux hommage de nos pères envers les dames, savez-vous par quoi il est remplacé ?… par ce qu’on appelle un shake hand…, autrement dit une poignée de main, et donnée de quelle façon…, toc, un geste comme pour enfoncer des clous. Et voilà ce que l’on remarque tous les jours dans le monde.

La mère Saint-Vincent lève les yeux et les bras vers le ciel attestant ainsi qu’elle n’a que faire d’aller dans le monde pour y voir de pareilles choses.