CHAPITRE II.
Où il est prouvé que la fortune nous arrive parfois à l'improviste, sans être attendue, et qu'elle s'en va non moins vite.
Un jour, c'était vers la mi-avril, le temps était magnifique et tout le monde était dehors. César et Aimée qui connaissaient les bons endroits, étaient venus, dans l'espoir de faire une recette fabuleuse, se placer à la grille des Tuileries qui ouvre sur la rue Castiglione. Mais à peine s'y trouvaient-ils depuis un quart d'heure que, entraînés par les goûts de leur âge, ils oublièrent la chasse des petits sous pour regarder les enfants qui couraient dans le jardin. Les deux paniers de roses et de muguet gisaient sans plus de façon sur le trottoir; quant à leurs propriétaires, ils suivaient avec un vif intérêt les parties qui se jouaient de l'autre côté de la grille. Ils étaient si complétement absorbés dans leur contemplation qu'ils ne virent point descendre de voiture, à quelques pas d'eux, une jeune et belle dame, laquelle vint droit à César et lui dit en lui glissant quelque chose dans la main: «Prenez ceci et priez Dieu pour qu'il rende la santé à un pauvre enfant dont la mère ne pourrait supporter la perte.»
Mes amis (souffrez que je leur donne ce titre), mes amis stupéfaits n'eurent pas même assez de présence d'esprit pour remercier la jeune dame, qui, du reste, s'était promptement éloignée.
«Que t'a-t-elle donné, César? demanda Aimée.
—Tiens, fit César en ouvrant la main, voilà! Je crois bien que c'est une pièce d'or.
—Une pièce d'or?
—Oui, comme on en voit chez les changeurs.
—Montre un peu.... Oh! que c'est joli une pièce d'or!... Mais elle est bien petite, sais-tu?
—Oh! cela ne fait rien.
—Elle est bonne tout de même, n'est-ce pas?
—Parbleu!... On dirait une pièce de vingt francs.
—Vingt francs!... Montre encore!... Combien cela fait-il de sous, vingt francs?
—Oh! je ne sais pas au juste, mais beaucoup, beaucoup, plein ton panier peut-être!...
—Tant que cela?
—Pour le moins.
—Et que peut-on acheter avec un panier de sous?
—Tout ce qu'on veut, je pense.
—Vrai, César?... Alors nous sommes riches?
—Bien sûr que nous le sommes.... A moins pourtant que la dame ne se soit trompée.
—Comment donc?
—Eh bien, oui, qu'elle ne nous ait donné cela pour une pièce de cinq centimes.
—Le penses-tu?
—Dame! je ne sais pas.... mais cependant cela pourrait bien être.
—Comment faire alors?
—Chercher la dame et lui rendre la pièce.
—Oh! ce serait dommage.... J'étais déjà si contente d'être riche!... D'ailleurs, comment veux-tu retrouver au milieu de tant de monde une personne que tu n'as fait qu'entrevoir?
—Je la reconnaîtrai bien, que cela ne t'inquiète pas, viens.
—Allons!... puisque tu le veux.
—Et toi, tu ne le veux donc pas?
—Si fait.... Je serais heureuse de posséder beaucoup d'argent, mais je ne voudrais pas garder une pièce d'or qui ne m'appartiendrait pas....
—A la bonne heure!»
Malgré une persévérance et une bonne volonté fort louables, les deux enfants ne trouvèrent point la dame à la pièce d'or.
«Je l'avais bien dit, fit Aimée en se laissant tomber avec découragement sur un banc de pierre dans la partie la plus déserte du jardin.
—Nous reviendrons demain, répondit César.
—Alors tu ne donneras pas la pièce à Joseph?
—Non. Et toi, Aimée, tu ne lui parleras pas de cela, à Joseph.
—Pourquoi?
—Ne le connais-tu donc pas? il prendrait les vingt francs et les garderait sans s'assurer davantage qu'ils sont bien à lui.
—A propos, que t'a-t-elle dit, la dame?
—Elle m'a recommandé de prier Dieu pour qu'il rende la santé à un enfant malade.
—Et tu le feras?
—Sans doute.
—Même avant de savoir si la pièce d'or est à nous?
—Qu'importe!
—Mais comment?
—Comment?
—Oui, que lui diras-tu, au bon Dieu? Comment t'y prendras-tu pour le prier?
—Écoute, fit César comme en cherchant à se rappeler....
—Tu ne sais pas?
—Non, je ne sais plus prier le bon Dieu.
—Tu l'as donc su?
—Au fait, non, je ne l'ai jamais su;... qui me l'aurait appris?
—Dis-donc, où le voit-on, le bon Dieu?
—Dans les églises.
—Vrai?... Qui te l'a dit?
—Personne.... Mais c'est dans les églises, j'en réponds. Si tu veux, nous irons voir demain?
—Pourquoi pas tout de suite?
—Il est trop tard. A cette heure l'église est déserte, il y fait sombre et tu aurais peur.
—Tu as donc été dans une église, toi, César?
—Je ne m'en souviens pas.
—On le dirait. Moi, je trouve bien extraordinaire que tu te souviennes comme cela de choses que tu n'as point vues.»
César et Aimée arrivèrent ce soir-là les premiers au logis; Joseph s'était, selon toute apparence, oublié au cabaret. C'était si bien dans ses habitudes qu'ils n'en parurent même pas surpris. N'ayant rien de mieux à faire en attendant qu'il lui plût de rentrer, ils s'accroupirent sur leurs talons dans un coin de la chambre, et là, dans l'obscurité, s'occupèrent joyeusement à bâtir des châteaux en Espagne. Avec la pièce d'or (en supposant qu'elle fût à lui et à Aimée) César achetait immédiatement des livres, et allait à l'école où il travaillait si bien qu'au bout de très-peu de temps, six mois au plus grand mot, il en sortait le plus savant de toute la classe. Alors il apprenait un état qui le faisait vivre honorablement, ainsi que sa soeur. Ce n'était pas plus difficile que cela! Quant à Aimée, un magnifique bébé qu'elle voyait depuis longtemps à l'étalage d'un marchand de jouets du boulevard et qui avait des dents et des cheveux pour de vrai, fermait les yeux pour dormir et les ouvrait en s'éveillant, demandait à manger lorsqu'il avait faim et même lorsqu'il n'avait pas faim, appelait son papa et sa maman selon qu'il lui plaisait de voir l'un ou l'autre, enfin un bébé charmant qui souriait sans partialité à toutes les petites filles et leur envoyait des baisers à travers la vitrine où il était exposé, suffisait à son bonheur. César la trouvait bien raisonnable. Mais quelque riche qu'on soit, il faut, si l'on veut être réellement heureux, savoir borner ses désirs.
Ils en étaient là lorsque des pas inégaux se firent entendre dans l'escalier; presque aussitôt la porte s'ouvrit avec fracas et Joseph entra suivi de Balthasar. César cacha prudemment sa pièce d'or dans la doublure de sa veste. C'était un misérable que Joseph, et un misérable de toutes les façons; paresseux, ivrogne, méchant, voleur, il avait tous les vices. Les enfants le craignaient et le détestaient, parce que pour un oui, pour un non, il les battait comme plâtre, selon l'expression des voisins, qui plus d'une fois étaient venus les arracher à sa fureur. Balthasar, de son côté, lui témoignait beaucoup de froideur et ne lui obéissait qu'en rechignant.
«Ah! vous voilà, vous autres, dit-il en découvrant mes amis dans un coin de la chambre. La journée a dû être bonne par un temps comme cela. Donnez-moi votre argent.»
Par malheur les pauvres petits, comme vous savez, avaient perdu une partie de l'après-midi à regarder jouer les enfants et à chercher la dame à la pièce d'or, et au lieu de deux francs que Joseph leur avait fixés comme minimum de recette, ils ne rapportaient que trente sous. Il allait se mettre en colère lorsque tout à coup il vit briller quelque chose sur la poitrine de César. L'enfant ignorait que le dessus de son habit, aussi clair que du canevas, permettait de voir la malheureuse pièce de vingt francs qu'il avait cru si bien cacher.
Joseph était muet de surprise.
«Une pièce d'or! s'écria-t-il enfin. Comment César, tu as de l'or!... et tu ne le dis pas tout de suite!... Voyons, donne-moi ça, mon garçon?
—Ce n'est pas à moi, dit César stupéfait.
—Aurais-tu la prétention de la garder?
—Je te dis qu'elle ne m'appartient pas; on me l'a donnée pour un sou; je le crois du moins.
—C'est trop fort!... Es-tu donc devenu tout à fait imbécile? Si on te l'a donnée, elle est à toi.
—Non, te dis-je....
—Allons! allons, pas tant de raisons. Si elle n'est pas à toi, elle est à moi, j'en fais mon affaire.»
Et Joseph se jeta brutalement sur le pauvre César qui, appuyé par Aimée et Balthasar, lui opposa d'abord une certaine résistance. Mais il n'est pas difficile à un homme de venir à bout de deux enfants de cet âge. Bientôt Joseph put s'emparer de la pièce de vingt francs, et il s'enfuit laissant César et Aimée étendus deci delà comme des choses inertes sur le plancher de la chambre. Certes ils étaient durs à la souffrance, leur tuteur les y avait habitués, mais jamais encore il ne les avait traités de la sorte et ils pensaient bien que cette fois, ils n'en reviendraient pas.
Heureusement c'était une erreur, et vers le matin, comme le jour commençait à poindre, ils reprirent un peu courage et se traînèrent sur leurs petits lits où un sommeil profond et bienfaisant ne tarda pas à s'emparer d'eux. Vous pensez bien qu'après une telle scène ils ne furent pas bercés par des rêves positivement enchanteurs, mais enfin leurs traits contractés par la terreur se détendirent un peu, et Dieu leur fit la grâce de se reposer jusque longtemps après le lever du soleil.