CHAPITRE III.

Ce que pense le père Antoine sur la manière dont on doit gagner sa vie.

Ce jour-ci était un dimanche, le beau dimanche de Pâques, si j'ai bonne mémoire; c'était fête partout, excepté dans le coeur de mes amis, lesquels, tristement assis sur le carreau de leur chambre, songeaient à leur misérable destinée, lorsque par la fenêtre—un châssis en tabatière—que Joseph avait oublié de fermer le soir précédent, ils remarquèrent que le ciel était pur et virent, pour la première fois cette année-là, des hirondelles aller et venir tout affairées sur les toits. Cela leur fit pronostiquer qu'on était enfin débarrassé des frimats et que la belle saison était définitivement arrivée. Ce leur fut une douce consolation, et bientôt l'espoir vint sécher leurs larmes et leur montrer l'avenir sous un aspect plus heureux. Ils se vêtirent, c'est-à-dire qu'ils rajustèrent tant bien que mal leurs habits sur leurs épaules, puis, après s'être consultés, décidèrent qu'ils sortiraient comme les autres jours, bien que Joseph n'eût point préparé leur provision quotidienne de fleurs.

Ils se dirigèrent vers le centre de Paris, cheminant comme ils en avaient l'habitude en se donnant la main. Balthasar les suivit. C'était la première fois que le brave chien les accompagnait, et cela les ravissait de le voir gambader autour d'eux; car dans sa joie, Balthasar oubliant qu'il était vieux, sautait et folâtrait avec la fougue et l'entrain de la jeunesse.

On descendit comme cela le jardin du Luxembourg, en faisant un détour pour visiter la pépinière, où la végétation, plus hâtive que dans les autres parties du jardin, offrait déjà aux yeux ravis de nos petits promeneurs une assez grande variété de fleurs, que faisait admirablement ressortir la verdure d'avril, si belle à voir en sa fraîcheur et sa jeunesse. César et Aimée, d'ailleurs, se plaisaient au milieu de ces arbustes presque tous indigènes, ou, du moins, qu'une longue acclimatation nous a rendus familiers. Ils en savaient les noms; c'étaient d'anciens amis. Ils aimaient aussi à voir les pêchers, les poiriers, les cerisiers, les amandiers se couvrir de fleurs; puis à considérer comment, en quelques mois, se formaient et mûrissaient les belles grappes de raisin qu'on apercevait au milieu du feuillage épais et dentelé de la vigne.

L'aspect de toutes ces choses, aussi belles qu'intéressantes, faisait rêver César; il lui semblait toujours qu'il les connaissait de longue date et pour les avoir vues ailleurs qu'à Paris.

Mes amis étaient fort au courant des différentes époques où mûrissaient les fruits de la pépinière, car tous les matins ils venaient les admirer, les convoiter peut-être, et juger des progrès qu'ils faisaient d'un jour à l'autre.

Ils savaient aussi que l'hiver était proche quand les arbres, dépouillés de leur récolte et n'ayant plus rien à abriter, laissaient tristement tomber leurs feuilles. César et Aimée n'aimaient point à voir la terre jonchée de ces débris de feuillages, que, contrairement aux autres enfants, ils ne prenaient aucun plaisir à écraser en les faisant crier sous la semelle de leurs souliers. Mais à l'époque dont je parle, le printemps commençait à peine et les deux enfants ne songeaient point, Dieu merci! aux dures gelées de décembre.

Ils prirent donc par la pépinière, s'arrêtant pour prodiguer aux gazouillements vulgaires du pierrot et aux vocalises brillantes et hardies du rossignol les mêmes applaudissements. Ils n'avaient pas assez d'expérience pour juger et comparer, et trouvaient les chants de l'un et de l'autre également admirables. En fait de jouissances, comme vous pouvez croire, ils n'avaient point été gâtés; c'est pourquoi tout leur semblait bon: ils n'étaient pas difficiles. N'importe, ils étaient heureux et c'était le principal, n'est-ce pas?

Après s'être suffisamment promenés, à leur idée, ils sortirent du Luxembourg par la grille de l'Odéon, et de là se dirigèrent tout droit vers la rue Saint-André-des-Arts. C'était un chemin qu'ils connaissaient de reste, car ils l'avaient fait plus d'une fois depuis le commencement de l'hiver. Ils pensaient rencontrer, dans cette rue, un brave et digne homme qui, par pitié, voulait bien leur porter quelque intérêt. «Comme nous serions heureux si, à la place de Joseph, c'était lui qui fût notre tuteur!» se disaient-ils souvent en admirant sa bonne et honnête figure encadrée de cheveux gris que recouvrait invariablement un bonnet de laine noir.

D'après cela, vous comprenez que ce n'était pas non plus un puissant personnage. Non, bien sûr. On l'appelait le père Antoine, et, tant que durait l'hiver, il faisait rôtir et vendait des marrons à la porte du marchand de vin dont la boutique fait le coin de la rue Saint-André des-Arts et de la rue Gît-le-Coeur. César et Aimée avaient fait sa connaissance un jour de détresse, un soir qu'ils avaient perdu leur chemin et erraient par là comme de pauvres âmes en peine, aveuglés par la neige et le grésil qui, tombant fin et dru, leur cinglaient le visage comme eussent fait des aiguilles. Le père Antoine, dont l'âme était bonne et accessible à la pitié parce que lui-même, dans sa jeunesse, avait connu la misère, les fit entrer dans son échoppe et se mit en devoir de les réchauffer et les consoler, leur promettant de les remettre bientôt dans leur chemin et même de les reconduire, s'ils craignaient encore de se perdre. Mais, tout en approchant leurs petites mains du fourneau, le bonhomme découvrit qu'ils étaient dans un grand état de faiblesse et qu'ils avaient encore plus besoin de nourriture que de bonnes paroles. Pauvre lui-même, il fit ce qu'il put et les réconforta de son mieux avec le reste de son déjeuner. Puis, en les quittant, il leur fit promettre, si un tel accident se renouvelait, de venir le trouver tout droit et sans hésitation. Je ne vous surprendrai sans doute pas beaucoup, mes petits lecteurs, en vous disant qu'ils auraient pu se rendre souvent à l'invitation du père Antoine. Joseph oubliait deux ou trois fois par semaine, au moins, de leur donner à dîner ou à déjeuner. D'un autre côté, il les avait tant et tant menacés de les faire mettre en prison s'ils touchaient à l'argent de leur recette, qu'ils n'osaient en distraire un sou pour acheter du pain. Cependant, guidés par un sentiment de délicatesse instinctive, ils mettaient beaucoup de discrétion dans leur conduite et ne venaient trouver le brave homme qu'à la dernière extrémité.

Ils se dirigèrent donc vers la rue Saint-André-des-Arts, comme je vous ai dit; mais hélas! un immense désappointement les y attendait: le père Antoine n'était plus dans son échoppe. Ce qu'ils ressentirent en présence de ce nouveau malheur est impossible à exprimer. Ils n'en pouvaient croire ce qu'ils voyaient, et restaient là sans bouger, tout droits sur leurs jambes et les yeux fixés sur cette pauvre petite place où se tenait jadis leur Providence. Les pauvres innocents! ils ne savaient point que, contrairement aux hirondelles, les marchands de marrons émigrent dès les premiers beaux jours. Eux qui vivaient dans la rue, et devaient, malgré leur jeune âge, y faire tant d'observations, ils n'avaient point remarqué cela.

Le premier moment de stupeur passé, ils fondirent en larmes. C'était navrant de les voir comme cela, rangés côte à côte sur le trottoir qu'ils encombraient!

Balthasar, assis entre eux deux, fixait alternativement sur l'un et sur l'autre des yeux si profondément attristés, qu'on eût dit qu'il pleurait lui-même. Mais personne ne faisait attention à tant de désespoir; c'était dimanche, comme vous savez; les bonnes gens pressés de se rendre à la promenade ou de jouir de leur liberté, allaient et venaient sans s'occuper les uns des autres. César et Aimée étaient là se désespérant depuis un grand quart d'heure, lorsque le timbre d'une voix bien connue vint frapper leur oreille; ils s'avancèrent et virent alors chez le marchand de vin le père Antoine endimanché qui, un énorme morceau de pain à la main, déjeunait de bon appétit, debout près du comptoir, en causant avec la marchande. Lui, tout d'abord, ne les vit pas. Quant à eux, un peu calmés à la vue inespérée du brave homme, mais tout intimidés par les beaux habits dont il était revêtu, ils n'osaient lever les yeux sur lui et se contentaient de le regarder en dessous. Antoine avait fait cette superbe toilette parce qu'il se disposait à partir; comme il était fier, il ne voulait pas en voyage être pris pour un paresseux, un vaurien ou un homme sans ordre qui ne sait pas économiser quelque argent pour se vêtir honorablement. Mais mes amis, qui ignoraient tout cela, ne parvenaient point à s'expliquer cette belle veste et ce beau pantalon de velours, et ces rustiques souliers auxquels le cordonnier avait prodigué les clous, et cet ample chapeau de feutre au lieu du bonnet des jours ordinaires. Cela ne dura pas longtemps ainsi, parce que Balthasar, qui voyait sans doute ce qui se passait dans l'esprit de ses jeunes maîtres, se mit à japper bruyamment et, tout de suite, le père Antoine se retourna pour voir ce que c'était.

«A la bonne heure! s'écria-t-il en apercevant les deux enfants. Je me disais bien que je ne pouvais quitter Paris et faire un bon voyage sans avoir, auparavant, embrassé ces deux petites créatures-là!»

Il les fit entrer et partagea bravement son pain avec eux.

«Bon! fit-il, en répondant aux regards surpris de la marchande, j'en avais quatre fois trop.... N'est-il pas honteux qu'un seul homme engloutisse à son repas ce qui peut suffire à trois personnes?»

Puis s'adressant aux enfants:

«Çà, mes petits, leur dit-il avec bonhomie, nous allons nous séparer, mais pas pour toujours. S'il plaît à Dieu, je reviendrai encore dans six mois par ici vendre des marrons aux Parisiens. Mais, pour le moment, la saison est close, et il me faut retourner au pays.... A l'été, moi, je suis comme les grands seigneurs, et ne saurais vivre autre part que dans les champs, avec nos bêtes et les oiseaux du bon Dieu. Que voulez-vous? je ne suis pas subtil de mes dix doigts; et Paris, où tant d'autres gagnent des cents et des mille, ne m'offre que la ressource de balayer ses ordures. Merci! Je suis trop délicat pour accepter.... J'aime un million de fois mieux sarcler nos champs ou faner au soleil l'herbe de nos prairies, dont la bonne odeur, quand vient le soir, nous console des fatigues du jour.»

Mes amis le regardaient avec admiration; jamais encore ils n'avaient entendu si bien parler et dire de si belles choses.

«Mais je m'aperçois, reprit le père Antoine, que la joie me rend bavard et égoïste.... C'est que vraiment on ne peut se défendre d'être heureux à l'idée qu'on va revoir son vieux clocher; puis sa petite maison, un trou, une cabane.... Dame! au point de vue de l'argent, ça ne vaut pas grand'chose;... mais on y est né, et on rêve d'y mourir; puis les vieux amis qu'on a laissés au départ, et qui vous attendent là-bas, et enfin les petits-enfants, les enfants des enfants, quoi!... Il y en a de votre taille, puis d'autres qui sont plus grands, et d'autres encore qui sont plus petits. Ils sont là, je ne sais combien vraiment, de tous les âges et de toutes les hauteurs, qui accourent à ma rencontre à qui sera embrassé le premier. Moi, qui suis, pour certaines choses, plus faible qu'une femme, ça me rend heureux et ça me fait pleurer.... On n'a pas idée de ces choses-là quand on n'y a point passé.... Enfin! c'est en souvenir de tout ce petit peuple que je me suis attaché à ces deux-là.»

Tout en causant, le brave homme regardait tour à tour la marchande et les enfants; mais on voyait bien qu'il s'adressait surtout à lui-même.

«Vous ne pouvez pas me comprendre, vous autres, dit-il à mes amis. Quant à la campagne, elle vous est inconnue. Qui donc vous aurait appris combien il est bon de contempler tous les jours un ciel à perte de vue, des bois, des champs, des prairies, des rivières, des chemins poudreux, des berges gazonnées de pâquerettes que le bon Dieu prend la peine de semer lui-même? Personne, n'est-ce pas?»

Pendant que le père Antoine achevait son frugal repas, la boutique du marchand de vin s'était remplie. Toutes les connaissances du brave homme, tenant à lui souhaiter un bon voyage, étaient venues lui serrer la main avant son départ. Tous avaient un souvenir et un souhait pour le pays. On parlait des vieux amis; de ceux qui vivaient toujours et de ceux qui n'étaient plus.

«Tu reverras Martial, disait l'un; est-il bien vieilli? a-t-il beaucoup de petits-enfants? son fils est-il soldat?....

—Et le père Léonard, disait un autre, comment porte-t-il ses quatre-vingts ans?

—Et Jean! disait encore un autre, est-ce que tu verras Jean? On dit qu'il fait du charbon dans la forêt de Fontainebleau.

—Ah! oui, Jean, répétait-on en choeur, quel bon camarade il faisait dans le temps!... Si tu vas le voir en passant, donne-lui donc une bonne poignée de main de ma part,» etc., etc.

Balthasar, ému sans doute de voir tous ces braves gens réunis, allait de l'un à l'autre, leur prodiguant les avances et les amitiés. On lui fit fête sans se demander à qui il appartenait ni d'où il venait. Sa bonne et intelligente physionomie lui tenait lieu de passe-port. Enhardi par ce bienveillant accueil, et sans doute aussi pour montrer aux amis du père Antoine que leurs caresses ne s'égaraient point sur un caniche ingrat, il se mit joyeusement, et sans y être invité, à exécuter quelques-uns de ses tours les plus simples, comme de se ramasser en boule et de rouler sur lui-même à l'imitation des clowns qui font la culbute; de s'étendre tout de son long sur le parquet pour contrefaire le mort; de courir, en allongeant précieusement les jambes, et bondir par-dessus des obstacles—obstacles imaginaires, puisque Joseph n'était pas là pour lui en tendre de réels—comme un cheval de course qui franchit des barrières. On avait pris goût à ces jeux et on y applaudissait, ce qui encourageait et animait Balthasar; il se sentait apprécié. A la fin, tout essoufflé et la poitrine haletante, il disparut, mais pour reparaître presque aussitôt une assiette entre les dents. Alors, entraîné sans doute par l'habitude, ou poussé par tout autre motif que j'ignore, il fit le tour de la salle en s'arrêtant respectueusement devant chacune des personnes présentes. Il recueillit environ cinquante centimes qu'il s'empressa de rapporter à ses jeunes maîtres; lesquels, n'osant se montrer devant tout ce monde, se cachaient timidement derrière le père Antoine.

«Çà, leur dit le brave homme, ce chien est-il donc à vous!

—Oui, répondit Aimée en caressant le caniche, c'est notre ami Balthasar et nous l'aimons bien.

—Il le mérite; je ne crois pas avoir jamais vu un chien si habile, et je pense que vous pourrez en tirer de l'argent; mais si vous m'en croyez, c'est autrement que vous chercherez à gagner votre vie. Le métier que vous faites là, voyez-vous, c'est un métier de mendiants.

—D'ordinaire, Balthasar ne nous suit pas; ce n'est pas avec nous qu'il travaille, mais avec Joseph.

—Qui ça, Joseph?

—Notre tuteur ... Notre métier, à nous, c'est de vendre des fleurs dans la rue....

—Oui, oui, je sais. Mais ce n'est pas encore là ce qu'il faudrait faire.... Écoute, César, à ton âge, j'allais aux champs garder les chèvres et les moutons de nos voisins. J'y gagnais mon pain quotidien et cent sols par mois. C'était peu, mais j'en faisais assez. Avec cela, tu penses, je n'avais pas souvent des culottes neuves, et comme ma belle-mère,—j'avais une belle-mère, moi,—ne me raccommodait jamais les vieilles, il n'y avait pas de danger qu'on me prît pour un fils de millionnaire. Mais des vêtements déchirés, c'était la moindre des choses et j'allais avec cela comme à vide. Seulement, mon petit, ici s'arrêtait mon insouciance; quoique bien jeune, j'aurais eu honte de mendier. Au pays, on regarde cela comme un déshonneur, et on a raison; car un coeur bien placé ne se résigne pas aisément à vivre aux dépens d'autrui.... Oh! quand on ne peut pas faire autrement, quand on est infirme, je ne dis pas.... N'importe, c'est toujours un malheur!... Mais pour un homme solidement établi et qui possède ses membres au grand complet,... c'est le dernier des derniers; on ne peut descendre plus bas,... à mon sens, du moins. Ce que j'en dis n'est pas pour moi,—il ne m'appartient pas de me proposer en exemple,... je ne serais d'ailleurs qu'un triste modèle à imiter, car je n'ai point fait fortune,—mais pour vous, qu'il me peine de voir traîner une si misérable existence. Je sais bien, mon Dieu, que mes paroles sont inutiles pour le moment;... à votre âge, on ne peut rien par soi-même, et votre tuteur ne me paraît pas homme à écouter mes raisons.... N'importe, je suis d'avis qu'on fait bien, lorsque l'occasion s'en présente, de laisser tomber quelque semence dans une terre fertile peut-être, quoique mal préparée, et qui sans cela pourrait demeurer à jamais improductive. La bonne saison venue, Dieu aidant, il lèvera toujours quelques touffes de bon grain, et c'est autant de gagné.... Mais nous reparlerons de cela dans six mois. En attendant, priez Dieu pour qu'il ne vous abandonne pas, et tâchez de conserver les bonnes qualités qu'il vous a données.»

Ce disant, le brave homme boucla sa valise et la mit sur son dos comme un sac de soldat; puis, ayant embrassé les deux enfants, il prit dans un coin de la boutique son bâton de voyage et partit en faisant résonner sur le pavé les nombreux clous de ses souliers. Nos amis, et Balthasar avec eux, debout sur le seuil, le regardaient tristement s'éloigner; mais au détour d'une rue, il disparut, et tous trois se retrouvèrent cette fois réellement seuls et abandonnés.