CHAPITRE XIV.
Vous m'avez vu heureux jusqu'ici, cher chevalier; mon sort va changer. Que n'ai-je toujours vécu dans ce désert, inconnu au reste des hommes! L'amitié seule peut m'engager à continuer; ma douleur renaît au seul nom de Zaka, & son souvenir renouvelle des larmes dont la source ne peut tarir.
Je ne disconviens pas des avantages que j'ai retirés de mon infortune; mais qu'ils m'ont coûté cher! J'ai été plus éclairé; mais j'ai perdu le bonheur. La lueur qui me guidoit étoit foible; mais les sciences orgueilleuses ne m'en ont guere plus appris. Tous les progrès de la civilisation ne m'ont apporté quelques jouissances de plus que pour me donner des idées contentieuses & pénibles. J'ai souvent regretté mon désert; quelqu'un dira que je ne regrette que mon jeune âge. Mais pourquoi ma mémoire me fait-elle vivre incessamment dans ce séjour où ma vie étoit simple & laborieuse, & où les moindres commodités des arts m'étoient étrangeres? J'ai connu les plaisirs des villes, & ils n'ont fait qu'effleurer mon ame; toutes les recherches de la gourmandise n'ont jamais apporté à mon palais la saveur d'une racine arrachée de la main de Zaka & que nous partagions ensemble.
Et toi, malheureuse amante! dirai-je, malheureuse sœur! toi qui fis le tourment de ma vie après en avoir été le charme; si la tyrannie, si la superstition, les chagrins n'ont point abrégé tes jours; si tu donnes une larme à ma mémoire; si tu te rappelles les destins de nos premiers ans, la paix & la volupté qui remplissoient nos cœurs... Que dis-je! oublions nous, chere Zaka; nous nous sommes trouvés criminels sans le savoir; nous avons offensé des loix que nous ne connoissions pas; nous n'avions pas prévu que la société rejeteroit des liens qui n'avoient éveillé en nous aucun remords. Jamais l'idée de crime ne s'étoit offerte à notre imagination: nous nous aimions sous le regard du ciel; nous étions chastes aux yeux de la nature entiere. Ah! quel cœur désormais osera s'assurer d'être innocent ou coupable?