CHAPITRE XV.

Le plaisir d'observer la nature, nous attiroit souvent vers la belle plaine, ou plutôt nous aimions à revoir ces mêmes lieux où, pour la premiere fois, nous avions connu le bonheur. Ma fille, presque toujours dans les bras de Zaka, étoit devenue notre compagne inséparable. Les moindres progrès qu'elle faisoit en déployant ses facultés naissantes, nous transportoient d'une joie folle; nous lui parlions comme si elle avoit pu nous répondre, & le sourire de sa bouche enfantine étoit d'une éloquence dont rien n'approchoit.

J'avoue que, sans négliger Azeb, je l'écoutois moins: j'interrompois quelquefois la conversation la plus sérieuse, pour voler au berceau de ma fille, dès que j'entendois un de ses cris. J'avoue que j'aimois plus ma fille que je n'aimois mon pere. N'est-ce pas ainsi que l'a voulu la nature? Elle a placé la tendresse la plus vive dans le cœur des parens, comme le soutien de la race humaine; elle n'a point enflammé le cœur des enfans d'un pareil amour, peut-être parce que les parens peuvent se passer de la tendresse de leurs enfans, & que les enfans ne peuvent se passer de la tendresse de leur pere. Azeb lui-même se levoit vingt fois pour surveiller ma fille; & quand nous l'emportions dans nos promenades lointaines, il paroissoit chagrin ou jaloux. Caboul, dont le caractere étoit froid & tranquille, avoit pris une si forte affection pour cette enfant, qu'elle ne quittoit les bras de sa mere que pour passer dans les siens, & chacun lui murmuroit à l'oreille son langage particulier.

Nous avions découvert, pour aller à la belle-plaine, un sentier moins pénible, & nos pas mille fois imprimés l'avoient rendu commode. Sans la crainte d'Azeb, qui ne pouvoit oublier les cruautés des Espagnols, nous eussions abandonné le creux de nos rochers pour ces plaines agréables. Il nous permettoit seulement de nous y promener, sachant que les Espagnols s'étoient éloignés.

Un jour que nous avions hasardé une promenade plus longue & que nous marchions sur la côte d'un rocher, nous entendîmes les cris d'un homme qui imploroit du secours. A cette voix lamentable, nous nous regardâmes avec étonnement: la crainte & la pitié combattirent dans nos cœurs. Fuirions-nous? volerions-nous au secours de la voix souffrante? Les cris continuoient; Zaka s'écria la premiere, & l'œil déjà humide: Ah! courons, cher Zidzem. N'entends-tu pas qu'il souffre? Elle prit sa fille, fardeau toujours léger entre ses bras, & nous courûmes vers les rochers d'où partoient les cris douloureux: nous cherchâmes de tous côtés, & nous apperçûmes un homme qui étoit tombé dans une profondeur entre des roches escarpées, & qui faisoit de vains efforts pour remonter. Je m'avançai sur le bord, & roulant quelques pas, je lui tendis la main. Zaka me dirigeoit de la voix; elle fit plus, elle posa son enfant, & se laissant glisser, parvint jusqu'à l'endroit où l'homme rampoit sur les mains, blessé & sanglant.

Il fallut toute notre adresse & tout notre courage pour le tirer de cette situation pénible. Je faillis à perdre la vie en sauvant la sienne; mais lui-même hésitoit à nous donner la main, nous regardant sans doute comme des ennemis qui venoient pour lui ôter la vie. Il étoit habillé, & nous étions nus.

Nous lui fîmes mille signes d'amitié & de compassion pour dissiper son effroi, & sans doute il lut sans peine sur notre visage toute la sensibilité de notre ame. A son habillement, nous conjecturâmes que c'étoit un de ces Espagnols qu'Azeb nous avoit peints tant de fois avec les couleurs les plus défavorables; mais la pitié, plus forte que la réflexion, ne nous permit pas d'examiner si nous devions suspendre notre assistance.

Nous le tirâmes de ce précipice, & à peine fut-il parvenu au sommet, qu'il occupa notre attentive curiosité. Zaka oublia un instant de reprendre sa fille, & ne pouvoit rassasier sa vue de ce nouvel objet: elle examina dans le plus grand détail sa figure, la forme de ses habillemens; elle n'en pouvoit croire ses yeux, & malgré cela elle étoit encore plus adroite que moi à laver, à panser les plaies, à ménager la douleur de ce malheureux étranger.

Il y eut combat entre nous pour celui qui iroit chercher Azeb & Caboul; car l'étranger étoit blessé au pied, & pour marcher il avoit besoin de deux points d'appui.

Zaka, qui ne s'étoit jamais montrée rebelle à aucun de mes desirs, vouloit que ce fût moi qui allasse chercher Azeb & Caboul. Il me fallut employer le ton de la priere, & puis de l'autorité, pour qu'elle se déterminât à m'obéir. J'apperçus de la contrainte dans son obéissance, & ce ne fut que long-tems après que cette remarque passagere redevint vivante dans ma mémoire.