CHAPITRE XXXIV.
Je ne quittois plus le Jésuite. Dans nos conversations, où mon cœur aimoit à s'épancher, je nommai plusieurs fois Azeb & Zaka. Mon récit parut le frapper: il me dit qu'il y avoit beaucoup de ressemblance entre mes aventures & celles d'une jeune sauvage qui étoit à San-Salvador, où lui-même avoit commencé à l'instruire dans la religion chrétienne. L'image de Zaka étoit trop profondément gravée dans mon ame pour que je ne saisisse pas avec transport cette premiere lueur. Je m'informai dans le plus petit détail des choses qui pouvoient m'éclaircir. Le Jésuite me fit un portrait si absolument ressemblant à Zaka, qu'en l'entendant je m'écriai: Juste ciel! je ne me trompe point, c'est Zaka, c'est ma sœur; elle vit; je la reverrai, & je pourrai encore redevenir heureux entre ses bras.
Mes transports surprirent le Jésuite: je lui parlois d'une sœur adorée que je croyois perdue, & je mettois dans mes discours toute la chaleur d'un amant. Il n'osa hasarder sa pensée, & me dit qu'elle étoit à San-Salvador; que les chagrins dont elle paroissoit accablée, l'avoient conduite dans un couvent pour y passer le reste de ses jours. Le reste de ses jours? repliquai-je avec une espece de fureur mêlée d'attendrissement; non, elle vivra avec moi; je ressens ses peines, c'est à moi de les effacer. O ma fille, où es-tu!... Mais je la reverrai, je lui offrirai son cher Zidzem qu'elle croit mort. Zaka! il vit, il vit pour t'aimer.
A ces mots, le Jésuite devint plus rêveur. Je lui répétois cent fois que je préférois le séjour de San-Salvador à tout autre, parce que ma sœur y étoit. Mes discours avoient été une énigme pour lui. Il me fallut entrer dans les plus grands détails; & le Jésuite, surpris de mes aventures, ne cessoit de me représenter que j'avois été coupable dans le lien que j'avois formé avec Zaka.
Sa mission étoit finie; il m'avoit pris en amitié, & il résolut de m'accompagner jusqu'à San-Salvador. Nous voyageâmes avec une partie des sauvages qui alloient échanger des marchandises. Plusieurs Portugais commerçans vinrent pareillement à notre rencontre. Les échanges furent faits en peu de jours. Chacun de son côté cherchoit à tromper l'autre; mais les sauvages n'étoient pas si habiles que leurs maîtres.
Je vendis ce que j'avois reçu en présent des bons Gengis, ainsi que toutes mes pierreries. Les Portugais furent assez équitables pour me donner le tiers de ce que valoient mes diamans, & ils m'assurerent d'ailleurs, de la façon du monde la plus civile, qu'ils m'en auroient à peine donné la dixieme partie, si je n'eusse été chrétien.
Je continuai ma route avec eux. Le Jésuite avoit une sorte d'empire sur ces commerçans: ils le vénéroient; & comme j'étois ami du Jésuite, ils eurent pour moi toutes sortes de déférences.
La route que nous prîmes pour arriver à San-Salvador étoit la plus périlleuse, mais la plus prompte. J'aurois franchi les obstacles les plus difficiles, sur le plus léger espoir de revoir ma chere Zaka.
Je ne vous parlerai point de mon étonnement à mon arrivée parmi les Européens. Je tais la foule de pensées qui vinrent m'assaillir: ce tableau seroit trop long. Je passe aussi sous silence combien de fois dupé, je vis insulter à ma simplicité. Je ne vous exposerai point le flux & le reflux de mes idées avant que je fusse parvenu à connoître leurs vertus & leurs vices, & à savoir apprécier le vrai caractere de leur esprit. Il m'eût été impossible, sans le secours du Jésuite, de me tirer de ce labyrinthe: il fut véritablement pour moi un bon chrétien, car il m'aida dans plusieurs pas difficiles; & graces à ses conseils & à son crédit, il ne m'arriva rien de fâcheux.
Nous ne tardâmes point à arriver à San-Salvador, où étoit cet objet adoré, dont j'attendois le charme & la félicité de ma vie.
Ma jeune Portugaise y retrouva deux de ses parens qui furent extasiés de la revoir. Ils apprirent avec étonnement ses aventures singulieres. J'avois été son libérateur, & je n'avois jamais conçu l'idée de corrompre ce bienfait par la moindre tentative sur sa personne: elle étoit belle néanmoins, & je puis dire qu'elle s'étoit familiarisée avec l'idée que je deviendrois son époux, après lui avoir sauvé la vie; mais je m'estimois heureux de l'avoir arrachée au couteau du prêtre des Gengis, & la fidélité que mon cœur avoit jurée à Zaka m'éloignoit de former d'autres liens; ils m'auroient pesé, car je ne vivois qu'avec l'image de Zaka, & nulle autre ne pouvoit prendre d'empire sur mon ame. J'avois traité la jeune Portugaise comme un dépôt sacré confié à mes soins. Ses parens étoient riches, ils me témoignerent leur reconnoissance en me comblant de présens. Mais leur amitié me fut encore plus chere, & j'ai conservé avec eux, pendant plusieurs années, une relation qui me fut agréable & utile.
Cette aimable fille voyant bien que le titre de bienfaiteur que je portois ne se convertiroit jamais en un autre, accepta un mari que lui offrit sa famille. Cependant je puis dire qu'elle porta dans les bras d'un autre le souvenir d'un amour qu'elle n'avoit point été maîtresse de ne pas ressentir, & auquel il m'avoit été impossible de répondre. Zaka, toujours victorieuse, effaçoit constamment à mes yeux tous les charmes qui m'étoient offerts.