CHAPITRE XXXV.

Il me fallut, pendant les premiers jours, endurer les regards d'une foule de curieux qui cherchoient à me voir & me faisoient mille questions ridicules. Après m'avoir beaucoup lassé, on se lassa enfin de moi, & l'on m'oublia. Il est vrai qu'auparavant on eut grand soin de me traiter avec une sorte de dérision qui n'excluoit pas néanmoins la politesse; mais j'ai remarqué que le ton dérisoire étoit la raison suprême parmi plusieurs peuples d'Europe.

Le Jésuite fit des perquisitions touchant Zaka, qui ne furent ni longues ni infructueuses. Elle demeuroit dans le même cloître qu'elle avoit choisi pour asyle: j'y volai plein d'une extrême impatience, agité à la fois de terreur, de plaisir, & dans je ne sais quelle crainte confuse que mon bonheur ne répondît pas à mes espérances. Je demandai au Jésuite pourquoi Zaka étoit dans un cloître, ce qu'elle y faisoit, pourquoi elle ne vivoit pas dans une autre maison. Il éludoit mes questions, & me disoit qu'elle étoit tranquille, heureuse, dans le lieu qu'elle habitoit; qu'elle avoit pris le parti le plus convenable à ses malheurs & à sa situation. Il ne me disoit rien au-delà; il ne m'expliquoit pas toute l'étendue de mon infortune; il cherchoit à reculer le moment fatal où mon cœur devoit être déchiré d'une maniere si cruelle. Je ne prévoyois pas ce qui m'attendoit; & le Jésuite, qui pressentoit combien cet orage bouleverseroit mes sens, éloignoit le plus qu'il pouvoit l'instant où ce coup de foudre si nouveau viendroit fondre sur moi.

Le cloître où habitoit Zaka se trouvoit à quelques lieues de San-Salvador: je priai le Jésuite de m'y accompagner. Cela entroit dans ses projets, & je puis dire à sa louange que je n'ai point connu d'homme plus attentif à prévenir les douleurs d'autrui. Il allioit ce que je n'ai point encore vu réuni dans le même caractere, la douceur & la finesse. Il sembloit me préparer à une scene douloureuse, en me parlant des vicissitudes de la vie humaine, des loix différentes de chaque peuple, qui maîtrisoient tous les individus, de la soumission que l'on devoit aux événemens qui surpassoient notre prévoyance & trompoient notre attente. Il auroit pu m'annoncer tous les malheurs, que je n'aurois jamais ajouté foi à celui qui vint me frapper & confondre mes idées. Que j'étois loin de soupçonner un si grand changement!

Nous arrivâmes à la porte du cloître; je demandai à parler à Marianne [c'étoit le nom qu'elle avoit choisi en embrassant la religion chrétienne]. Avec quelle violence mon cœur palpitoit! à peine je respirois. Elle parut: je la reconnus, malgré ses habits lugubres, malgré ce voile triste qui ceignoit son front, malgré cette douleur profonde qui, en flétrissant ses traits, n'avoit pu altérer le caractere de sa beauté unique. Je jetai un cri, je me précipitai en désordre sur la grille qui me séparoit d'elle. L'infortunée Zaka fait un pas en-arriere, me regarde, a peine à me reconnoître sous l'habit d'un Européen, me reconnoît enfin. Je l'appelle par son nom: au son de ma voix, son cœur est ému, sa langue se refuse à l'expression; elle me tend les bras, ces bras que je ne pouvois saisir...

Mais quelle funeste reconnoissance! Tout-à-coup elle pâlit, tombe sur un siege; son œil s'éteint; la personne voilée, qui l'accompagne, lui donne des secours. Elle revient à elle; mais quelle surprise! Zaka m'appelle l'auteur de son crime, l'ennemi de sa félicité, m'ordonne de fuir sa présence, me crie que j'ai manqué de faire son malheur éternel... O moment qui faillit m'arracher la vie! Quoi! cette même Zaka, dont j'attendois les transports les plus tendres & les plus vives caresses, m'accuse d'inceste, d'idolâtrie; me crie que tout nous sépare, & que j'aie à réparer les crimes que je lui ai fait commettre! Je lui dis que je n'étois point un idolâtre; que j'étois chrétien; que je réclamois du moins les sentimens de la fraternité. Elle se cache le visage, & me dit que j'ai offensé le ciel & la terre; que je n'ai qu'un instant pour me dérober aux feux éternels de l'enfer; que j'eusse à m'instruire dans la religion catholique, apostolique & romaine, à faire une abjuration publique de mes erreurs, & à vivre sous le cilice & la haire pour obtenir miséricorde du Dieu que j'avois offensé.

J'étois pétrifié de douleur & d'étonnement. Je regardois le Jésuite, en lui demandant la cause de ce changement incroyable. Il me serroit dans ses bras, & me disoit: Elle s'est donnée à Dieu; elle est son épouse; elle lui appartient. A ce mot d'épouse, mes sens furent aliénés; je crus qu'elle s'étoit effectivement mariée. Le Jésuite me détrompa en peu de mots, en me faisant entendre que ce n'étoit qu'une union mystique. Je frappois la voûte de mes cris; je proférois le nom d'Azeb & du désert de Xarico. Je lui redemandois les témoignages de cet amour qu'elle sembloit oublier. Je n'entendois que des sanglots à moitié étouffés dans les larmes.

Je deviens furieux; je veux entrer dans la chambre où est Zaka, pour la relever dans mes bras, l'interroger sur la cause de son insensibilité & de sa perfidie, pour mourir à ses pieds, ou pour l'appaiser. On me refuse; je tente de briser ces grilles funestes. Le Jésuite m'arrête, me représente la coutume inviolable de ce lieu saint. Je maudis cette folle coutume qui enferme des cœurs innocens & vertueux, comme s'ils étoient coupables & méchans. Je me plains, j'éclate à mon tour en reproches; je dis tout ce que l'amour au désespoir peut dire de plus violent & de plus tendre. Zaka ne me répond point. Je m'écrie: O montagnes de Xarico! Je la conjure de n'être pas insensible à mes larmes, de se souvenir de sa fille & des nœuds qui nous avoient unis.... A ces mots, elle jette un cri d'horreur, détourne la tête, fuit comme si elle fuyoit un monstre, & me laisse seul en proie à ma douleur & à ma surprise plus vive encore.

Le Jésuite voulut m'appaiser; je criois: Elle est à moi; je briserai ses fers; je retournerai sur ces bords où repose la cendre d'un pere; je vivrai heureux avec elle sous les loix de la simple nature. Toutes les loix que je vois sont insensées, bizarres. Un tigre blessé, exhalant une rage impuissante, est une foible image de la fureur qui soulevoit mon ame. Accablé de ce violent désordre, je me trouvai mal. On fut obligé de m'arracher de ce fatal endroit.