CHAPITRE XXXVI.

Le Jésuite me consoloit de son mieux & me parloit de certaines loix religieuses dont je n'avois pas la moindre idée. Je ne concevois pas comment une distance de lieux pouvoit mettre une si prodigieuse différence dans les coutumes. J'étois condamné par ces loix terribles. Je traitai d'abord ces loix de fables; mais bientôt je fus obligé de m'y soumettre. J'avois beau m'emporter, menacer; tous mes mouvemens étoient ceux d'un enfant auquel on a ravi un jouet. Je n'étois plus fort & libre comme dans mon désert.

Une fois, m'étant échappé, je fis plusieurs lieues, & je courus autour du monastere qui renfermoit Zaka. Ne pouvant y pénétrer, je poussai des cris douloureux, afin qu'ils parvinssent du moins à son oreille. Je m'imaginois que Zaka, se souvenant des montagnes de Xarico, soulageroit ma profonde douleur, en jetant un cri semblable au mien. Hélas! je ne savois pas alors qu'on s'étoit emparé de ses esprits; qu'on avoit tourné sa grande sensibilité vers des êtres mystiques; que la mere de Jésus & les saints étoient devenus les objets de son amour; qu'on avoit abusé du principe religieux qui résidoit dans son ame, pour lui faire embrasser des chaînes que rien ne pouvoit plus rompre. Cette ame naïve & pure, fatiguée du malheur, s'étoit jetée dans l'asyle qui lui étoit offert: chacun s'étoit empressé à la disposer à une conversion; & dans le désordre où tant d'objets nouveaux avoient mis son esprit, me croyant enseveli dans le fleuve des Amazones, elle avoit adopté toutes les coutumes qui lui avoient paru les plus convenables pour assurer son repos. La violente crise de la douleur lui avoit fait parcourir, pour ainsi dire, en peu de jours, un siecle de souffrances; & dans cet abandon général elle avoit saisi les secours que la religion lui offroit. C'étoient les seuls qui se concilioient avec la fierté naturelle & l'innocence de son ame. L'horrible perfidie de Lodever avoit tué sa raison, & tous les hommes qui s'offroient à ses regards lui sembloient capables des mêmes attentats. Son ame, violemment ébranlée par un coup aussi subit, n'avoit plus assez de force pour revenir vers ses premieres années; c'étoit un songe délectable, mais effacé pour elle. Un sentiment trop vif lui avoit fait prendre en aversion des mœurs étrangeres; tout ce qui la rapprochoit d'un état concentré & d'une indifférence absolue lui tenoit lieu de la félicité qu'elle avoit perdue; elle n'aspiroit plus qu'à une vie contemplative; les frayeurs d'une autre vie la tourmentoient depuis le moment qu'ayant vu une nation entiere appeller notre union un grand crime, elle s'étoit persuadée que son ignorance ne la sauvoit pas du courroux céleste; car on lui avoit fait lire distinctement dans des livres la réprobation que toutes les loix attachoient à l'inceste.

Son imagination, troublée par les anathêmes qui résultoient de ce seul mot, ne m'appercevoit plus que comme un objet qu'elle devoit fuir; d'autant plus que je lui étois peut-être cher encore, ou du moins qu'elle n'étoit pas parvenue à m'oublier entiérement, ainsi que l'exigeoient ses nombreux & cruels instituteurs, qui avoient pris le plus grand ascendant sur ses inclinations craintives. Où auroit-elle puisé du courage au milieu de tant de personnes réunies pour la condamner, & par quelle supériorité de raison auroit-elle pu contrebalancer cette foule d'autorités qui la terrassoient?

Elle devint chrétienne par les mêmes raisons que je l'avois été. Tout cœur droit & sensible embrassera avec transport la morale du christianisme: il en sentira sans peine la pureté & la sublimité; car il ne faut qu'être homme pour être chrétien. La sensible Zaka pleuroit sur les maximes de l'Evangile. Eh! qui ne pleurera pas sur ce livre divin qui, s'il étoit suivi, opéreroit la félicité universelle? Il est fait pour soumettre à la longue tous les cœurs & tous les esprits.

Zaka, par une suite de la premiere impulsion, étoit devenue catholique, puis religieuse; elle ne s'étoit point arrêtée dans le chemin qui devoit la mener au ciel. Son esprit n'avoit point d'objections, quand son cœur s'élançoit vers la béatitude céleste, qu'elle appelloit: persuadée de l'existence du grand Être, tous les échelons qu'on lui avoit indiqués, elle les avoit saisis; elle ne savoit pas disputer, elle savoit sentir; & tous les moyens qu'on lui présentoit pour s'élever jusqu'au grand Être, étoient adoptés avec une ferveur & un abandon qui n'appartenoient qu'à sa belle ame.

Et moi, formé à peu près sur le même modele, je serois devenu moine, si le Jésuite l'avoit voulu. J'aurois pris son habit; car lorsqu'il me parloit du grand Être, tout ce qui avoit rapport à lui pénétroit mon ame & la disposoit à l'adoption de toutes les cérémonies qui tendoient à l'honorer. Je me serois cru coupable en rejetant un rite qui eût été le signe de mon amour & de mon adoration. Depuis long-tems j'avois vu son auguste nom lumineusement écrit sur toute la création. Comment aurois-je rejeté les différentes formules par lesquelles on envoyoit jusqu'à lui les cantiques d'actions de graces qui lui sont dus pour la pensée qu'il nous a donnée, pour le beau présent qu'il nous a fait de le sentir, de le connoître & de vouloir nous élancer vers sa grandeur infinie? Quand on est pénétré d'amour, toute cérémonie devient égale, & l'on ne voit que le grand Être dans tout autel dressé en son honneur.

Je n'avois pas fait alors les réflexions que je fais aujourd'hui; j'étois injuste, & je voulois subjuguer la raison & le sentiment de Zaka qui, soumise à des circonstances différentes, leur avoit obéi, toujours avec la pureté de son ame, lorsque je reçus d'elle la lettre suivante.

Lettre de Marianne à Zidzem.

«Pourquoi, ô Zidzem! ta présence profane-t-elle cette sainte solitude que la religion & le repentir habitent? C'est ici qu'on a communication avec les cieux; c'est ici que l'ame s'enivre d'une contemplation pure, & qu'elle approche de plus près du Créateur & de ses perfections infinies.

»Mon devoir & mes sermens, tout m'oblige à t'oublier; pourquoi tes gémissemens viennent-ils redoubler l'horreur qui me consume, & rouvrir une blessure que le tems & mes remords doivent fermer? Ah, n'ai-je pas assez du fardeau de mon crime & des menaces du ciel! Zidzem, ce que nous croyions un amour innocent, est un désordre, un crime que la religion réprouve, que la bouche de tous les chrétiens condamne. La rougeur couvre mon front; la honte est mon éternel partage. O malheureux frere! les liens du sang sont trop étroits pour former d'autres nœuds, & l'amitié sainte & pure exclut l'amour criminel. Il est un Juge suprême; sa loi me défend de nourrir une flamme coupable. Sa justice est inexorable & terrible. Je tremble pour toi, frere infortuné! Ouvre les yeux; le monde entier t'accuse. Je prends la plume pour toucher ton cœur: puisse-t-il m'imiter dans son repentir! Peut-être qu'en arrosant ce papier de mes larmes, je te laisse voir, malgré moi, une partie du penchant trop cher que je veux domter. En frémissant de l'énormité de mon crime, ton image me poursuit.... Laisse-moi éviter de tomber dans les gouffres enflammés qui me menacent. Quand l'Eternel récompense, ou quand il punit, ô décret irrévocable! c'est dans les abymes de l'éternité que penche sa balance. Sois généreux comme tu l'as toujours été; aie pitié de mes combats, ils sont affreux: tranquillise cette ame que tu déchires; est-ce à toi d'y vouloir régner, lorsque Dieu me la demande sans réserve? Si je te suis chere, ne me vois plus..... Mot cruel! Mais, hélas! il faut que tu m'oublies, & que tu me permettes de t'oublier.

»Je suis dans un asyle sacré, où nous levons des mains pures vers le ciel; ne trouble point ce culte que tu ne connois pas, & que je t'exhorte à connoître. Ce n'est pas assez d'être chrétien, il faut être catholique. Autant vaudroit pour toi être un grossier idolâtre que de ne point adopter les préceptes de l'église romaine.

»Ce peu de jours que j'ai à vivre, & que le chagrin & la douleur minent à pas lents, vont s'écouler dans les salutaires rigueurs de la pénitence; & pendant ce tems mes prieres monteront au trône de l'Eternel, pour obtenir ta grace & la mienne. N'adore point Dieu, ou adore-le comme il veut être adoré. Voilà ce qu'on m'a enseigné dans ce monastere, & ce que je crois; car plusieurs le croient.

»Adieu, mon frere! C'est le seul nom qu'il me soit permis de te donner. Je suis en présence de la Justice divine; je vais l'invoquer nuit & jour; mes pleurs la désarmeront en ta faveur, & elle laissera tomber sans doute sa vengeance sur moi seule, comme sur la plus criminelle dans l'excès de mon amour.

»Marianne.»

Quels divers mouvemens m'agiterent à la lecture de cette lettre! Je ne sais comment j'y résistai; je tombai dans une stupeur qui fit craindre pour ma raison. Mes réflexions m'accabloient; je m'écriois: Ah, Zaka! comment peux-tu aujourd'hui nommer crime ce que l'innocence de ton cœur a nommé vertu?

Le Jésuite me dit que la religion élevoit contre moi sa voix foudroyante; qu'il étoit vrai que, dans les livres de cette même religion, des exemples me justifioient; que les loix naturelles avoient été nécessairement suivies par les premiers adorateurs du vrai Dieu; sans cela, comment l'univers se seroit-il peuplé? que je m'étois trouvé dans une ignorance invincible, & que notre famille avoit représenté l'enfance du monde; mais qu'aujourd'hui toutes les loix nouvelles nous condamnoient; que Zaka ne pouvant plus être à moi, avoit renoncé à tout; & qu'elle n'avoit pris le voile que pour se dérober à un monde qui lui étoit devenu odieux, puisque ses coutumes nous séparoient pour jamais.

L'éloquence insinuante du Jésuite calma peu à peu ma fureur: je jugeai que Zaka m'aimoit, puisqu'elle avoit eu le courage de s'enfermer dans un asyle impénétrable, au moment où elle ne pouvoit plus m'avouer ni pour son frere ni pour son époux.

A quelque tems de là, j'eus une affaire qui seroit devenue sérieuse, sans l'entremise du Jésuite. L'évêque de San-Salvador m'envoya un ordre pour que j'eusse à comparoître devant lui. Je n'avois jamais vu un évêque en face. Le Jésuite m'expliqua quels étoient son pouvoir & ses prérogatives. Cela ne laissa pas que de m'étonner un peu; mais le religieux, toujours raisonnable, me répétoit: Chaque pays a ses coutumes. Et au fond, je ne voyois pas trop que répondre à cela, sinon que chaque pays a de mauvaises coutumes: ce qui n'est pas un remede, mais une consolation.

Je comparus devant monseigneur; je fis plusieurs salutations qu'il reçut sans remuer la tête. Il étoit assis gravement: jamais je n'avois vu un humain avec un si gros ventre & une face aussi rubiconde. Deux ou trois hommes en cheveux ronds & en soutane noire l'environnoient, & sembloient lui marmotter à l'oreille ce qu'il devoit répondre. Il n'y avoit là ni armes ni massues de sauvages; & je ne sais par quel sentiment j'eus peur de cette figure assise & des trois figures qui étoient debout. Leurs yeux ne m'annonçoient rien de bon, & mon Jésuite m'avoit quitté à la porte.

Le silence de monseigneur me parut formidable. Approchez, me dit-il; & ses regards s'armerent de courroux lorsque je l'abordai. J'ai entendu parler d'un inceste commis avec votre sœur: on dit de plus que vous avez voulu entrer de force dans le couvent: savez-vous que vous mériteriez, selon les loix, d'être brûlé vif? Mais ma clémence enchaîne le bras de la justice; faites abjuration au plus tôt, & que je ne vous voie plus que converti.

Le Jésuite m'avoit fait ma leçon: je lui remontrai humblement que mon crime ayant été commis dans l'ignorance, la rigueur des loix ne pouvoit rejaillir sur moi; que de plus j'étois chrétien, & conséquemment son frere. Il reprit que c'étoit là peu de chose; qu'il falloit être catholique & soumis aux volontés de l'église; que de plus j'eusse à donner la somme qui devoit m'innocenter. Et comme on élevoit mon crime au-dessus de tous les autres crimes, la somme fut des plus fortes. Le Jésuite m'avoit dit qu'on brûloit par fois ceux qui se brouilloient avec l'évêque de San-Salvador, & qu'il y avoit un certain tribunal qui terminoit ces sortes de procès en peu de tems. Je répétai l'adage du religieux, chaque pays a ses coutumes, & je payai.

Quand la somme fut délivrée, le Jésuite entra, s'approcha de monseigneur, lui parla à l'oreille. Monseigneur alors adoucit son regard & daigna m'interroger sur quelques-unes de mes aventures. Je lui parlois avec réserve; car il m'intimidoit, quoiqu'il n'eût pas une baguette en main & que ses bras gros & courts me parussent sans force & sans ressort. Je crus l'appaiser en lui disant d'une voix ferme: Monseigneur, je suis chrétien, & conséquemment j'ai l'avantage d'être votre frere; je vous aime & je vous prie de m'aimer: vous portez sur votre poitrine la croix où le grand Être est descendu pour nous dire à tous que nous devions nous regarder comme freres... Il étoit insensible à cette harangue, il ne l'écoutoit pas: le Jésuite me fit signe de ne point continuer. J'étois fâché au fond de l'ame de rencontrer un chrétien qui ne me traitoit pas absolument en frere, ce que j'attendois de lui, vu la croix qu'il portoit.

L'indifférence de l'évêque fit que je me retirai dans un coin de l'appartement, n'ayant jamais vu un homme si peu attentif aux discours & aux révérences d'un autre, lorsque le Jésuite, après une petite conversation avec monseigneur, me prit par la main & m'emmena, en disant: J'ai tout arrangé; monseigneur ne vous fera point de mal. Est-ce qu'il pourroit me faire du mal, répondis-je naïvement, étant chrétien & mon frere? Le Jésuite m'apprit qu'il y avoit des exceptions, & que les coutumes de tel pays vouloient que les chrétiens fussent soumis aux monseigneurs.

Pour le coup mes idées se brouillerent, & je ne savois comment concilier la douceur affectueuse & la bonté agissante du religieux avec l'immobilité orgueilleuse de monseigneur & ses sentences de mort.