CHAPITRE XVI.
Lorsque Mittler arriva près du Baron pour lui faire part du départ d'Ottilie, il le trouva seul, et la tête appuyée dans sa main droite. Il paraissait souffrir.
—Est-ce que votre mal de tête vous tourmente encore? lui dit-il.
—Oui, et j'aime cette souffrance, car elle me rappelle Ottilie. Peut-être est-elle en ce moment appuyée sur sa main gauche; car, vous le savez, pour elle, le mal est au côté gauche de la tête. Il est sans doute plus fort que le mien, pourquoi ne le supporterais-je pas avec autant de patience qu'elle? Au reste, cette souffrance a pour moi quelque chose d'utile, de salutaire; elle me rappelle puissamment la patience angélique qui complète toutes les perfections dont elle est douée. Ce n'est que lorsque nous souffrons que nous comprenons combien il faut de grandes et hautes qualités pour supporter la douleur.
Enhardi par l'air de résignation de son jeune ami, Mittler s'acquitta de sa commission par degrés, et en racontant comment le retour d'Ottilie à la pension n'avait d'abord été chez les deux dames qu'une pensée, un vague désir, puis un projet, et bientôt après une résolution définitivement arrêtée.
Édouard ne répondit que par des monosyllabes qui semblaient prouver qu'il laissait Charlotte et sa nièce maîtresses de faire ce qu'elles Voulaient, et que pour l'instant son mal de tête l'absorbait au point de le rendre indifférent à tout.
Mais à peine Mittler l'eut-il quitté qu'il se leva et se promena à grands pas dans sa chambre. Jeté violemment en dehors de lui-même, il ne sentait plus son mal de tête, son imagination d'amant était surexcitée; il voyait Ottilie seule, sur une route qu'il connaissait parfaitement et dans une auberge dont il avait successivement habité toutes les chambres. Il pensait, il réfléchissait, ou plutôt il ne pensait, il ne réfléchissait point; il désirait, il voulait, quoi? la voir, lui parler? mais pourquoi, dans quel but? comment aurait-il pu se le demander? Il ne chercha pas même à lutter; une puissance irrésistible l'entraîna machinalement.
Son premier soin fut de se confier à son valet de chambre, qui se procura en peu d'heures tous les renseignements nécessaires.
Dès le lendemain matin, Édouard se rendit seul et à cheval à l'auberge ou Ottilie devait passer la nuit. Il y arriva beaucoup trop tôt. L'hôtesse l'accueillit avec des transports de joie; elle lui devait un grand bonheur de famille, son fils avait servi sous ses ordres et fait une action d'éclat dont lui seul avait été témoin. Guidé par la justice, le Baron avait fait valoir cette action auprès du général en chef, et obtenu pour le jeune soldat une décoration méritée, et que l'envie et la jalousie avaient cherché à lui disputer. L'heureuse mère ne négligea rien pour lui prouver sa reconnaissance, et pour le recevoir dignement; elle fit nettoyer en hâte son salon qui, malheureusement, lui servait en même temps de garde-meuble et d'office. Il refusa d'en prendre possession, lui dit de le réserver pour une jeune dame qu'il attendait; et se fit arranger pour lui un petit cabinet qui donnait sur le corridor.
L'hôtesse présuma que ces mesures cachaient quelque mystère, et elle s'estima heureuse de trouver sitôt l'occasion de faire quelque chose qui pût être agréable au protecteur de son fils.
Pendant le reste de la journée Édouard fut en proie aux sensations les plus contradictoires; tantôt il visitait la chambre qui devait servir de demeure à Ottilie, et qui, malgré son singulier mélange d'élégance et de rusticité, lui paraissait un séjour céleste, et tantôt il formait des projets sur la manière de se présenter à elle, et il se demandait s'il devait la surprendre ou la préparer à sa présence. Cette dernière opinion lui parut la plus sage, et il se mit à lui écrire le billet suivant.