LA VEILLE DE SAINTE-AGNÈS
I
La veille de Sainte Agnès—Ah quel frimas cruel sévissait!
Le hibou, malgré toutes ses plumes, était transi;
Le lièvre boitait en frissonnant sur le givre du gazon,
Et silencieux était le troupeau en son bercail laineux:
Engourdis étaient les doigts de l'intercesseur, pendant qu'il récitait
Son rosaire, et pendant que son haleine gelée,
Comme de l'encens sacré fumant d'un vieil encensoir,
Semblait s'envoler vers le ciel, sans pour cela qu'il y eût mort,
Devant le portrait de la douce Vierge, tandis qu'il disait sa prière.
II
Il disait sa prière cet homme patient, cet homme saint;
Soudain saisissant sa lampe, il se lève de dessus ses genoux,
Et retourne en arrière, maigre, nu-pieds, hâve,
Le long de la chapelle latérale, à pas lents:
Les morts sculptés de chaque côté semblent grelotter,
Emprisonnés dans l'obscurité, derrière des grilles de purgatoire:
Comtes, dames, priant dans ce silencieux oratoire,
Il passe devant; et son faible esprit défaille
En pensant combien ils doivent souffrir sous leurs capuchons et leurs cottes de mailles glacés.
III
Vers le Nord il traversa une petite porte,
Et fit à peine trois pas, que la langue dorée de la Musique
Toucha jusqu'aux larmes ce pauvre vieillard;
Mais non—déjà son glas de mort avait tinté;
Les joies de sa vie entière étaient dites et chantées;
C'était pour lui dure pénitence la veille de Sainte-Agnès:
Il prit un autre chemin, et bientôt au milieu
De cendres grossières il s'assit pour le repos de son âme,
Et toute la nuit resta éveillé, peinant pour le salut des pécheurs.
IV
Ce vétuste Intercesseur entendit l'harmonieux prélude,
Pendant lequel, par les nombreuses portes largement béantes
La foule se hâtait ça et là. Bientôt, du haut des voûtes
Les trompettes d'airain firent sonner leurs grondements retentissants:
Les salles du bas, préparées avec splendeur,
Brillaient pour recevoir un millier d'hôtes:
Les anges sculptés, les yeux éternellement flamboyants,
Avaient le regard fixé là où sur leurs têtes repose la corniche,
Les cheveux rejetés en arrière, les ailes en croix sur la poitrine.
V
Un long cortège se précipita en ornements argentés,
Avec plumes, tiare, et tout son riche apparat,
Nombreux comme les ombres qui hantent fantastiquement
Le cerveau, fraîchement imprégné dans la jeunesse, des joyeux triomphes
D'antiques romances. Pour ceux là souhaitons leur disparition,
Et tournons notre pensée exclusivement vers une dame,
Dont le cœur avait été plein, tout ce jour d'hiver,
De l'amour et du culte sacré de Sainte Agnès ailée,
Ainsi qu'elle l'avait maintes fois entendu déclarer par de vieilles femmes.
VI
Elles lui avaient dit comment la veille de Sainte Agnès,
De jeunes vierges pouvaient avoir des visions de délices,
Et recevoir les tendres aveux de leurs amants,
A l'heure de minuit au parfum de miel,
Si elles exécutaient ponctuellement les cérémonies requises;
Comment, sans souper elles devaient se mettre au lit,
Puis étendre leurs beaux corps, blancs comme des lis;
Sans regarder derrière, ni de côté, mais implorer
Du ciel, les yeux tournés vers lui, tout ce qu'elles désiraient.
VII
Absorbée dans cette fantaisie était la songeuse Madeline:
La musique gémissait comme un Dieu supplicié,
Elle l'entendait à peine: ses yeux divins de jeune fille
Fixés sur le plancher, voyaient plus d'une troupe passer
Rapidement devant elle—elle n'y faisait pas attention: en vain
Se présenta, sur la pointe du pied, plus d'un amoureux cavalier,
Et se retira. Ce n'était pas le froid du mépris hautain,
Mais elle ne voyait pas, son cœur était ailleurs:
Elle aspirait aux rêves de Sainte-Agnès, les plus enchanteurs de l'année.
VIII
Elle trépignait dans l'attente, les yeux vagues, sans regards,
Les lèvres anxieuses, la respiration brève et haletante:
L'heure consacrée approchait: elle soupirait
Parmi les tambourins et la foule entassée
Qui chuchotait avec colère, ou avec gaîté;
Parmi les regards d'amour, de défiance, de haine, de dédain,
Aveuglée par son fantasque caprice: toute triste,
Ne pensant qu'à Sainte-Agnès, à ses agneaux sous leurs toisons,
Et à toute la félicité qui devait survenir avant le lendemain matin.
IX
Ainsi, se proposant à chaque moment de se retirer,
Elle tardait encore. Pendant ce temps, traversant la lande,
Etait arrivé le jeune Porphyro, le cœur enflammé
Pour Madeline. Accoudé contre le portail d'entrée,
Arc-boutant éclairé par la lune, debout, il implore
Tous les saints de lui accorder de voir Madeline,
Ne fût-ce qu'une seconde, pendant ces pénibles heures,
Qu'il puisse la contempler et l'adorer, invisible pour tous;
Par aventure parler, s'agenouiller, toucher, baiser—en vérité que de telles joies surviennent,
X
Il s'aventure dans l'intérieur, qu'aucun bourdonnement ne le dénonce:
Que tous les yeux soient bandés, ou cent épées
Assailliront son cœur, fiévreuse citadelle de l'Amour:
Pour lui, sont bondées ces salles de hordes barbares,
D'ennemis sanguinaires, de lords au sang bouillant,
Dont les chiens hurleraient des exécrations
Contre sa race: pas un cœur qui lui accorde
Merci, dans cette demeure hostile,
Sauf une vieille douairière, faible de corps et d'esprit.
XI
Quelle chance favorable! la créature âgée arrivait,
Traînant les pieds, s'appuyant sur un bâton à pomme d'ivoire,
Jusqu'à la place où il se tenait, hors de la lumière des torches,
Derrière un large pilier, bien loin
Des cris d'allégresse et des chants caressants:
Il la fit tressaillir; mais aussitôt elle le reconnut,
Et saisit ses doigts dans sa main tremblotante,
Disant: «Merci, Porphyro! quitte cette place;
Ils sont tous là cette nuit, cette race entière assoiffée de sang!
XII
«Sors! sors! Il y a là le nain Hildebrand;
Qui dernièrement fut pris de fièvre, et dans un accès
T'a maudit toi et les tiens, la demeure et tes terres;
Il y a ici le vieux Lord Maurice, que ses cheveux
Gris ne rendent pas plus humain—Hélas! fuis!
Fuis comme un fantôme.»—«Ah, chère commère,
Nous sommes suffisamment en sûreté, assieds-toi ici dans ce fauteuil,
Et dis moi comment ...?»—«Grands Saints! pas ici! pas ici!
Suis moi, enfant, ou ces pierres seront ta tombe.»
XIII
Il la suivit cheminant sous des voûtes basses,
Effleurant les toiles d'araignée avec sa haute plume,
Et comme elle marmottait «Bien—nous voilà arrivés!»
Il se trouva dans une petite pièce éclairée par la lune,
Blafarde, treillagée, froide et silencieuse comme un cercueil.
«Maintenant, apprends moi où est Madeline», dit-il
«Apprends-le moi, Angela, par le métier sacré
Que seule peut voir la communauté secrète
Quand les sœurs tissent pieusement la laine de Sainte-Agnès.»
XIV
«Sainte-Agnès! Ah! c'est la veille de Sainte-Agnès—
Cependant des hommes seront assassins pendant des jours sacrés:
Il te faut garder de l'eau dans un crible de sorcière,
Et te rendre le Seigneur-lige des Elfes et des Fées,
Pour t'aventurer ainsi: cela me remplit d'étonnement
De te voir, Porphyro!—La veille de Sainte-Agnès!
Que Dieu nous assiste: ma jolie dame joue le rôle de magicienne
Cette nuit: que les bons anges l'abusent!
Mais laisse-moi rire un peu, j'ai bien le temps de pleurer.»
XV
Faiblement elle rit sous la languissante lune,
Pendant que Porphyro regardait sa figure,
Comme un bambin interloqué devant une affreuse mégère
Qui tient clos son merveilleux livre d'énigmes,
Tandis que les lunettes sur le nez, elle s'assied au coin de l'âtre.
Mais bientôt ses yeux devinrent brillants lorsqu'elle dévoila
Le projet de sa dame; et il pouvait à peine retenir
Ses larmes, à la pensée de ces froids sortilèges,
Et de Madeline endormie dans le sein des vénérables légendes.
XVI
Soudain une pensée lui vint comme une rose épanouie,
Qui rougit son front, et dans son cœur peiné
Fit s'enflammer son sang: alors il propose
Un stratagème qui fait frémir la vieille femme:
«Tu es un homme cruel et impie:
Douce dame, laisse la prier, dormir, rêver
Seule avec ses anges gardiens, loin, très loin
Des hommes méchants comme toi. Va, va! J'estime
Que tu n'es sûrement le même que tu semblais être.»
XVII
«Je ne lui ferai aucun dam, par tous les saints je le jure.»
Allégua Porphyro; «O puissé-je ne jamais trouver grâce
Lorsque ma faible voix murmurera sa prière dernière,
Si je dérange une seule de ses boucles soyeuses,
Ou regarde avec une convoitise brutale son visage;
Bonne Angéla, crois-moi, par ces larmes;
Ou je vais, à l'instant même,
Réveiller, d'un horrible cri, les oreilles de mes ennemis,
Et les défier, quoiqu'ils soient plus fangeux que des loups et des ours.»
XVIII
«Ah! pourquoi vouloir effrayer une âme affaiblie?
Une pauvre chose débile, frappée de paralysie, guettée par le cimetière,
Dont la cloche qui passe peut sonner le glas avant minuit;
Dont les prières pour toi, matin et soir,
N'ont jamais été oubliées.» Geignant ainsi, elle obtint
Des paroles plus calmes du brûlant Porphyro
Si malheureux, si profondément affligé,
Qu'Angéla lui promit qu'elle ferait
Tout ce qu'il désirait, quel que fût le bien ou le mal qui en résultât pour elle;
XIX
C'est-à-dire, qu'elle le conduirait, dans le plus grand mystère,
Jusqu'à la chambre même de Madeline, et là le cacherait
En un cabinet, tellement secret
Qu'il pourrait contempler sa beauté sans témoins,
Et peut-être gagner cette nuit une incomparable fiancée,
Tandis que des légions de fées veillaient sur son couvre-pied
Et qu'un pâle enchantement la tenait assoupie.
Jamais amants n'eurent de nuit si propice,
Depuis que Merlin paya à son Démon toute sa monstrueuse dette.
XX
«Il sera fait selon ce que tu désires» dit la Duègne:
«Gâteaux et friandises de toutes sortes seront réunis là
Rapidement pour cette fête de nuit: par la fente du tambour
Tu verras son propre luth: il n'y a pas de temps à perdre,
Car je suis lente et usée, et j'ose à peine
Pour de tels préparatifs m'en fier à ma tête étourdie.
Attends ici, mon enfant, avec patience, agenouille-toi et prie
Pendant ce temps: Ah! tu dois absolument épouser la dame,
Ou puissé-je ne jamais quitter mon tombeau d'entre les morts.»
XXI
Ce disant, craintive, elle se hâte en clopinant.
Pour l'amoureux lentes et interminables s'écoulaient les minutes;
La femme revint et chuchota à son oreille
De la suivre; avec ses yeux éraillés exprimant la stupeur
Et l'épouvante d'être épiée dans l'ombre. Saufs enfin,
A travers de nombreuses galeries obscures, ils atteignent
La chambre de la jeune fille, soyeuse, silencieuse et chaste;
Là Porphyro trouva sa retraite, plein de joie.
Son pauvre guide s'en retourna à la hâte, le cerveau en fièvre.
XXII
La main tremblante sur la balustrade,
La vieille Angéla tâtait pour atteindre les marches,
Lorsque Madeline, cette adoratrice charmée de Sainte Agnès,
Surgit, comme un esprit en mission, à l'improviste:
S'éclairant d'un flambeau d'argent, avec un soin pieux,
Elle retourna et fit redescendre la vieille commère
Jusqu'à ce qu'elle fût en sûreté sur un tapis uni. Maintenant prépare-toi,
Jeune Porphyro, regarde avec attention ce lit!
Elle vient, elle revient, telle une palombe qui s'effraie et s'envole.
XXIII
Comme elle se hâtait, le flambeau s'éteignit;
Sa petite fumée, clair de lune évanescent, mourut:
Elle ferma la porte, palpitante, en alliance intime
Avec les esprits de l'air et les vastes visions:
Qu'elle ne prononce pas une syllabe, ou, malheur à elle!
Quant à son cœur, son cœur parlait avec volubilité,
Tourmentant éloquemment son flanc embaumé;
De même un rossignol, privé de sa langue, gonflerait
Son gosier en vain, et mourrait, le cœur étouffé, dans son vallon.
XXIV
Il y avait une haute croisée à trois arcades
Toute enguirlandée d'imitations sculptées
De fruits, de fleurs et de gerbes de graminées,
Avec des vitres en losange d'une bizarre invention,
Riche en couleurs et en teintes splendides,
Comme sont les ailes sombres et damasquinées[1] du papillon de nuit;
Et, au milieu entre mille figures héraldiques,
Entre des saints noyés dans le crépuscule et de ternes blasons,
Un écusson—bouclier rougissant du sang des reines et des rois.
XXV
En plein sur cette croisée miroitait la lune hivernale,
Qui dardait de brûlants rayons baisant le beau sein de Madeline,
Comme elle s'agenouillait pour implorer grâce et faveur du ciel;
Ils coloraient en rose ses mains, jointes ensemble,
Et en délicate améthyste sa croix d'argent,
Ils entouraient sa chevelure d'un nimbe, telle une sainte:
Elle semblait un ange éblouissant, qu'on vient de vêtir,
Sauf les ailes, pour qu'il monte au ciel:—Porphyro se sentit défaillir:
Elle était agenouillée, créature si pure, si dégagée de toute apparence mortelle.
XXVI
Vite, il reprend ses esprits: ses prières achevées,
Elle délivre ses cheveux de sa couronne de perles;
Détache un à un ses joyaux encore chauds,
Dégrafe son corsage parfumé; peu à peu
Ses riches ajustements glissent en bruissant jusqu'à ses genoux:
A moitié cachée, comme une sirène dans les algues,
Pensive un instant elle rêve éveillée et voit
En imagination la divine sainte Agnès en son lit,
Mais n'ose regarder derrière elle; tout le charme s'envolerait.
XXVII
Bientôt, tremblante dans son nid moelleux et glacé,
En une sorte d'évanouissement éveillé, inquiète elle s'étend,
Jusqu'à ce que la chaleur endormante du sommeil oppressât
Ses membres apaisés et son âme lassée,
Sublimée, comme une pensée, jusqu'au lendemain;
Abritée en un bienheureux port contre joies et tristesses;
Fermée comme un missel dans lequel prient les sombres Païens;
Egalement inaccessible à la pluie et à l'ardeur du soleil,
Telle une rose repliant ses pétales, puis redevenant bouton.
XXVIII
Introduit furtivement dans ce paradis, en extase,
Porphyro contemplait les vêtements vides de Madeline,
L'écoutant respirer, pour discerner si par hasard
Elle était plongée en un doux assoupissement;
Lorsqu'il l'eut constaté, il bénit cette minute,
Et respira lui-même: alors il se glissa hors de son refuge
Muet comme la crainte dans une sauvage immensité,
Puis sur le tapis étouffeur de sons, sans bruit, il avança
Et regarda à travers les rideaux, là, oh! combien profondément elle dormait.
XXIX
Alors à côté du lit, où la lune s'effaçant
Laissa une lueur de crépuscule argentée, doucement il plaça
Une table, et à moitié angoissé, jeta dessus
Une étoffé tissée de rouge, d'or et de jais:
Amulette pour quelque somnolent Morpheien!
Le tapageur et joyeux clairon de Minuit,
La timbale, et la trompette entendue au loin,
Effraient ses oreilles, bien que dans une sonorité mourante:
La porte d'entrée se referme de nouveau et tous les bruits cessent.
XXX
Et toujours elle dormait d'un sommeil aux cils azurés,
Dans la toile blanche et fine, fleurant la lavande,
Quand de sa cachette il rapporta un monceau
De pommes candies, de coings, de prunes, de courges,
Puis des gelées plus savoureuses que le lait caillé,
Et des sirops rutilants, colorés avec de la cannelle;
De la manne et des dattes, transportées par mer,
Cueillies à Fez; et des friandises aromatisées, préparées chacune,
De la soyeuse Samarcande au Liban couvert de cèdres.
XXXI
Il entassait ces sucreries d'une main fiévreuse
Sur des plats en or et dans des corbeilles reluisantes
D'argent tressé; somptueuses elles s'élevaient
Dans la paisible retraite de la nuit,
Remplissant la chambre glacée d'un parfum subtil,
«Et maintenant, mon amour, mon gracieux séraphin, éveille-toi!
Tu es mon paradis et je suis ton ermite:
Ouvre les yeux, pour le salut de la bienheureuse sainte Agnès,
Ou je vais m'endormir pour toujours à tes côtés, tant mon âme est dolente».
XXXII
Ce disant, il enfonça son bras brûlant et flexible
Sous l'oreiller de Madeline, dont le rêve était masqué
Par l'ombre des rideaux: c'était un enchantement de minuit,
Qui ne pourrait se fondre comme un torrent gelé:
Les plateaux étincelants reflétaient les rayons de la lune;
Une large frange dorée était étalée sur le tapis:
Il semblait que jamais, jamais il ne pourrait délivrer
D'un charme si puissant les yeux de sa bien-aimée;
Tellement il était absorbé et enlacé dans la trame de ses rêveries.
XXXIII
Revenant à lui, il saisit le luth creux de la dormeuse—
Tumultueux—et sur les cordes les plus tendres,
Il joua une vieille ballade, oubliée depuis longtemps,
Appelée en Provence «La Belle Dame sans mercy».
Faisant chanter la mélodie tout près de son oreille;
Troublée par cette musique, elle balbutia une faible plainte:
Il s'arrêta—aussitôt elle devint haletante—et soudain
Ses yeux bleus effrayés brillèrent grands ouverts:
Il se précipita à genoux pâle comme une sculpture en marbre bien poli.
XXXIV
Ses yeux étaient ouverts, cependant elle voyait encore
Quoique tout à fait éveillée, la vision qui hantait son sommeil:
Ce fut un douloureux changement, qui chassa presque
La béatitude de son rêve si pur et si profond.
A cette idée la mignonne Madeline se mit à pleurer,
Et proféra des mots dépourvus de sens entrecoupés de nombreux soupirs;
Tout en conservant les yeux fixés sur Porphyro;
Celui-ci agenouillé, les mains jointes et les yeux suppliants,
Craignait de remuer ou de parler, tellement elle semblait rêver.
XXXV
«Ah! Porphyro!» dit-elle, «tout à l'heure encore
Ta voix vibrait délicieusement à mon oreille,
Chaque doux serment qu'elle prononçait la rendait harmonieuse;
Et ces tristes yeux étaient vifs et clairs:
Combien tu es changé! combien blême, froid et morne!
Enchante-moi de ta voix encore, mon Porphyro,
De tes regards immortels, de tes chères lamentations!
Oh! ne me laisse pas dans ce malheur éternel,
Car si tu meurs, mon amour, je ne sais où me réfugier!»
XXXVI
Enflammé comme jamais mortel ne le fut
Par ces accents voluptueux, il se leva,
Transfiguré, rougissant, semblable à une étoile scintillante
Vue parmi les saphirs dans les calmes profondeurs du ciel;
Il se fondait dans son rêve, comme la rose
Mêle son parfum à celui de la violette,
Suave dissolution: sur ces entrefaites le vent du Nord souffle
Comme un veilleur d'Amour, chassant les flèches du grésil
Contre les vitres de la croisée; la lune de sainte Agnès a disparu.
XXXVII
Il fait noir: rapide frappe le grésil pulvérisé par la bise:
«Ce n'est pas un rêve, ma fiancée, ma Madeline!»
Il fait noir: les rafales glacées font rage et se ruent;
«Pas un rêve! Hélas! Hélas! quel malheur est le mien!
Porphyro me laissera ici languir et me flétrir.
Cruel! Quel traître a pu t'amener ici?
Je ne maudis pas, car mon cœur est perdu dans le tien,
Quoique tu abandonnes une pauvre chose déçue;
Une colombe perdue, égarée, l'aile inégale et malade.»
XXXVIII
«Madeline mienne! douce rêveuse! adorable fiancée!
Dis-le, puis-je être pour toujours ton vassal fortuné?
L'égide de ta beauté, en forme de cœur et couleur de sang?
Ah! châsse d'argent, c'est ici que je trouverai mon repos
Après tant d'heures de fatigues et de recherches,
Pèlerin affamé,—sauvé par miracle.
Quoique je l'aie découvert, je ne déroberai rien dans ton nid
Sauf toi-même, bien-aimée; si tu juges que c'est bien
De te fier, Belle Madeline, à un infidèle sans rudesse.
XXXIX
«Ecoute! C'est l'ouragan des elfes qui arrive du pays des fées,
Ils semblent farouches, mais en réalité sont bienfaisants:
Debout.—Debout! le matin est proche:
Les buveurs gorgés n'y prendront pas garde:
Eloignons-nous, mon amour, en joyeuse hâte;
Il n'y a ni oreilles pour entendre, ni yeux pour voir,—
Ils sont tous noyés dans le vin du Rhin et l'hydromel soporifique:
Réveille-toi! debout! mon amour, sois sans crainte,
Au delà des landes du Sud, j'ai pour toi un asile».
XL
A ces mots elle se précipita, harcelée d'angoisses,
Car tout alentour il y avait des dragons assoupis,
Surveillant, le regard fixe, la lance prête pour foncer—
Descendant les larges escaliers, ils trouvèrent un chemin obscur.
Dans toute la maison on n'entendait aucun son humain.
Une lampe suspendue par une chaîne vacillait auprès de chaque porte;
Des tentures ornées de cavaliers, de faucons, de chiens,
Etaient agitées par le vent dont les assauts les secouaient;
Et les longs tapis se soulevaient le long des planchers balayés par l'orage.
XLI
Les amants glissaient comme des fantômes à travers le vaste hall;
Comme des fantômes, vers la porte de fer, ils glissaient,
Où gisait le portier inquiet, sur sa couche,
Avec un énorme broc vide à ses côtés:
Le vigilant limier se dressa, fronçant sa peau,
Mais son œil sagace reconnut un habitant du lieu:
Un à un, les verroux sont aiséments tirés:
Les chaînes retombent sur les dalles usées;
La clé tourne, et la porte tourne sur ses gonds.
XLII
Et les voilà partis: oui, il y a de longs âges
Que ces amoureux s'enfuirent au loin dans la tempête.
Cette nuit-là le Baron rêva de plus d'un malheur,
Et tous les guerriers ses hôtes, ayant ombre et forme
De sorciers, de démons, de gigantesques vers rongeurs de cercueils,
Furent longuement hantés de cauchemars. La vieille Angela
Mourut frappée de paralysie, sa maigre face contorsionnée;
L'Intercesseur, après avoir dit un millier d'Ave,
N'étant plus requis pour prier, s'endormit parmi les cendres refroidies.
Janvier 1819.
[1] Deep-damasked.