SOMMEIL ET POÉSIE
Quoi de plus suave que la brise estivale?
Quoi de plus charmeur que le subtil ronronnement
Qui se pose une seconde sur une fleur épanouie,
Et bourdonne gaiement de bocage en bocage?
Quoi de plus paisible qu'une rose musquée fleurissant
Dans une île verdoyante complètement ignorée des hommes?
De plus salubre que les vallées ombreuses?
De plus mystérieux qu'un nid de rossignols?
De plus serein que la contenance de Cordélia?
De plus fertile en visions qu'une fière épopée?
C'est toi, Sommeil, qui clos délicatement nos yeux!
Qui fredonnes à voix basse de tendres berceuses!
Qui voltiges léger autour de nos moelleux oreillers!
Qui entrelaces les bourgeons de pavots, et les saules pleureurs!
Qui silencieusement emmêles les cheveux d'une beauté!
Le plus fortuné des écouteurs! lorsque le matin te bénit
D'avoir donné la vie à tous les yeux en joie
Dont l'éclat sourit à l'aurore nouvelle.
Mais qu'y a-t-il de plus élevé que toi par delà la pensée?
Plus frais que les fruits de l'arbre de la montagne?
Plus étrange, plus beau, plus suave, plus royal
Que les ailes du cygne, que les colombes, les aigles à peine entrevus?
Qu'est-ce? Et à quoi la comparerai-je?
Elle a une auréole, et rien d'autre ne peut l'égaler:
La pensée en est haute, et douce, et sacrée,
Elle chasse toute folie, toute frivolité;
Survenant parfois comme de redoutables coups de tonnerre,
Ou de sourds grondements des régions souterraines;
Et parfois comme un gentil chuchotement
De tous les secrets de quelqu'étonnante chose
Dont le souffle nous enveloppe dans l'atmosphère vide;
De sorte que nous jetons autour de nous des regards curieux,
Peut-être pourvoir des formes de lumière, des peintures aériennes,
Et saisir les flottantes harmonies d'une hymne faiblement perceptible;
Pour voir, suspendue dans les cieux, la couronne de lauriers
Qui doit couronner nos noms lorsque nous serons morts.
Parfois cela prête une magnificence à la voix,
Et du fond du cœur retentit: réjouis-toi! réjouis-toi!
Paroles qui montent jusqu'au Créateur de toutes choses.
Puis s'évanouissent au loin en d'ardents murmures.
Celui qui a contemplé une fois le soleil dans sa gloire
Et les nués du ciel, et senti son cœur purifié
Par la présence du Souverain Maître, celui-là seul saura
Ce que je veux dire et sentira son être s'embraser:
Donc je n'insulterai pas son esprit
En disant ce qu'il voit par don de naissance.
O Poésie! c'est pour toi que je tiens ma plume
Moi qui ne suis pas encore un glorieux citoyen
De ton vaste Empyrée. M'agenouillerais-je plutôt
Sur quelque pic montagneux jusqu'à ce que je sente
Une réchauffante splendeur rayonner autour de moi,
Et renverrais-je l'écho de ta propre voix?
O Poésie! c'est pour toi que je saisis ma plume
Moi qui ne suis pas encore un glorieux citoyen
De ton vaste Empyrée; pourtant exauce mon ardente prière,
Que de ton sanctuaire me parvienne un air limpide,
Imprégné, pour m'intoxiquer, des effluves
De fleurissantes baies, qui me fassent mourir
De volupté, et que mon jeune esprit suive
Les premières lueurs matinales vers le Grand Apollon
Comme une victime sans tache; ou si je peux supporter
Les accablantes ivresses, elles me suggéreront les féeriques
Visions de tous les espaces: un recoin ombragé
Sera mon élysée—un livre éternel
D'après lequel je copierai maintes chansons exquises
Sur les feuilles et les fleurs—sur les jeux
Des nymphes dans les bois et les sources; et l'ombre,
Sentinelle silencieuse auprès d'une vierge endormie;
Et maintes poésies d'une si étrange inspiration
Que nous nous demanderons toujours où et comment
Elles naquirent. Des fantaisies aussi planeront
Autour de mon foyer et peut-être y découvriront
Des horizons de solennelle beauté, là où j'ai erré
Dans un bienheureux silence, comme le ruisseau vagabond
Qui franchit la vallée déserte, où j'ai trouvé soit un lieu
D'ombre majestueuse, soit une grotte enchantée,
Soit une colline verdoyante couverte d'une parure diaprée
De fleurs, où intimidé par tant de charmes
J'ai écrit sur mes tablettes tout ce que me permettait
Notre sensibilité humaine, tout ce qui s'accordait avec elle.
Alors j'avais embrassé les événements de ce vaste monde
Comme un géant robuste, et mon esprit fut en travail
Jusqu'à ce qu'il pût avec orgueil constater à ses épaules
Des ailes qui l'emporteraient vers l'immortalité.
Arrête-toi et réfléchis! la vie n'est qu'un jour;
Une fragile goutte de rosée dans sa périlleuse descente
Du sommet d'un arbre; le sommeil d'un misérable Peau-Rouge
Tandis que sa pirogue se précipite vers les monstrueux tourbillons
De Montmorenci. Pourquoi gémir si tristement?
La vie est l'espoir de la rose non encore épanouie;
La lecture d'un conte qui change éternellement;
Le léger soulèvement du voile d'une vierge;
Un pigeon tournoyant dans l'air transparent de l'été;
Un écolier rieur, sans crainte ni souci
A cheval sur les branches souples d'un orme.
Oh! pour dix ans, que je puisse m'abîmer
Dans la poésie; que je puisse accomplir l'œuvre
Que mon âme s'est imposée.
Alors je traverserai les campagnes que j'aperçois
En longue perspective, et sans me rassasier
Je m'abreuverai à leurs sources pures. Je parcourrai d'abord le royaume
De Flora et du vieux Pan; je dormirai sur l'herbe,
Me nourrirai de pommes rouges et de fraises,
Et choisirai chaque plaisir que percevra ma fantaisie;
Je surprendrai les nymphes aux blanches mains dans les sites ombreux
Pour mendier les doux baisers de leurs faces détournées—
Jouer avec leurs doigts, faire courir sur leurs blanches épaules
Un délicieux frisson avec une morsure
Aussi dure que les lèvres la peuvent donner: jusqu'à ce que je sois agréé,
Nous lirons un aimable conte de la vie humaine.
Une nymphe enseignera à une colombe apprivoisée comment elle pourra
Le mieux m'éventer gentiment tandis que je dors;
Une autre se courbant dans sa démarche preste,
Couvrira sa tête d'une verte écharpe flottante,
En même temps qu'elle dansera avec une grâce toujours nouvelle
Souriant aux arbres et aux fleurs:
Une autre m'excitera toujours et toujours
Avec des fleurs d'amandiers et la capiteuse cannelle,
Jusqu'à ce qu'au sein du monde feuillu
Nous reposions en silence, comme deux gemmes enroulées
Dans les replis d'une écaille de perle.
Pourrai-je jamais dire adieu à ces joies?
Oui, je dois les laisser de côté pour une vie plus noble,
Où je puisse trouver les agonies, les luttes
Des cœurs humains: car Io! je discerne au loin
Fendant les espaces bleus et escarpés, un char
Et ses coursiers aux crinières en désordre—le conducteur
Surveille les vents avec une glorieuse anxiété:
Et voilà que leurs nombreux piétinements tremblent légèrement
Le long de l'arête d'une énorme nuée, voilà qu'avec rapidité
Ils descendent en tournoyant dans des cieux plus frais
Tout frangés de l'argent reflété par les yeux brillants du soleil.
Ils glissent de plus en plus bas en vaste tourbillon;
Et maintenant je les aperçois sur les flancs d'une verte colline
Dans un bienfaisant repos, parmi les tiges inclinées.
Le conducteur, avec de merveilleux gestes, s'adresse
Aux arbres et aux montagnes; là bientôt apparaissent
Des formes de joie, de mystère, de crainte
Qui passent devant l'ombre
Projetée par de puissants chênes; comme si elles poursuivaient
Quelque mélodie sans cesse fuyante, ainsi elles balaient l'air.
Io! comme elles murmurent, rient, sourient et pleurent:
Les unes, la main levée et la bouche sévère;
D'autres, la figure couverte jusqu'aux oreilles
Par leurs bras croisés; les unes épanouies en jeune floraison
Vont allègres et souriantes à travers le sombre espace,
D'autres regardent derrière, d'autres au-dessus d'elles;
Oui, des milliers, de mille façons différentes
Volent en avant—tantôt c'est un gracieux feston de jeunes filles
Qui dansent les cheveux luisants, les boucles emmêlées;
Tantôt ce sont de larges ailes. Très ému et très attentif
Celui qui dirige ses coursiers est penché en avant
Et semble écouter: Oh! puissé-je savoir
Tout ce qu'il écrit avec une telle hâte, avec une telle ferveur.
Les visions se sont toutes envolées—le char a fui
Dans le ciel transparent, et à leur place
Un sens des choses de la vie me pénètre doublement intense,
Et, comme un torrent fangeux, entraînerait
Mon âme vers le néant; mais je lutterai
Contre tous les doutes, et conserverai vivace
Le souvenir de ce même char et de l'étrange
Chemin qu'il parcourut.
A-t-elle si peu de champ
La force de l'humanité de notre époque, que la haute
Imagination ne peut y voler en liberté
Comme c'était jadis son habitude? préparer ses coursiers,
Les lancer contre la lumière et perpétrer d'étranges exploits
Au-dessus des nuages? Ne nous a-t-elle pas tout dévoilé?
Depuis le limpide espace de l'éther, jusqu'au léger
Souffle des nouveaux bourgeons s'entr'ouvrant? depuis la signification
Des larges sourcils de Jupiter, jusqu'à la tendre verdure
Des prairies en Avril? Ici son autel resplendissait
Dans cette île même; et qui pourrait égaler
Le chœur fervent qui éleva un bruissement
D'harmonie, jusqu'aux sommets où il balancera sans fin
Sa puissante essence de sons tourbillonnants,
Vaste comme une planète et comme elle virant
Eternellement au milieu d'un vide vertigineux?
Ah! dans ces jours les Muses étaient ardemment caressées
Et honorées; il n'y avait alors pas d'autre souci
Que de chanter et de lisser leurs onduleuses chevelures.
Serait-il possible d'oublier tout cela? Oui, un schisme
Entretenu par la frivolité et la barbarie
Fut cause que le grand Apollon rougit pour son pays.
Ceux-là étaient considérés comme sages qui étaient incapables de comprendre
Ses gloires; avec la faiblesse d'un enfant piailleur
Ils se balancèrent sur un cheval à bascule
Croyant enfourcher Pégase. O âmes impitoyables!
Les vents du ciel soufflaient, l'Océan roulait
Ses vagues rassemblées en un élan—vous ne l'avez pas senti. L'azur
Découvrait son sein éternel, et la rosée
Des nuits d'été se condensait toujours pour rendre
Le matin précieux: c'était l'éveil de la beauté!
Pourquoi, vous, n'étiez-vous pas éveillées? Mais vous étiez mortes
Aux choses que vous ne connaissiez pas,—vous étiez étroitement
Liées à des lois surannées que nous imposaient de pitoyables règles
Et de mesquines limitations: de sorte que vous appreniez à une troupe
De butors à polir, à marqueter, à rogner, à ajuster,
Jusqu'à ce que, semblables à certaines baguettes de l'esprit de Jacob,
Leurs vers se fussent taillés. Aisée était la tâche:
Un millier d'artisans portaient le masque
De poètes. Race déshéritée! Race impie!
Qui blasphémait le brillant lyrique
Et qui ne s'en apercevait pas,—non, ils marchaient
Brandissant un misérable étendard décrépit
Sur lequel étaient inscrites les plus falotes devises et en grands caractères
Le nom d'un certain Boileau!
O vous dont l'office
Est de planer au-dessus de nos plaisantes collines!
Dont la majestueuse réunion comble tellement
Mon humble[1] vénération que je n'ose inscrire
Vos noms consacrés à cette place profane,
Si près de cette vile populace: leurs hontes
Ne vous ont-elles pas épouvantés? Les lamentations de notre vieille Tamise
Vous ont-elles enchantés? Ne vous êtes-vous jamais groupés
Sur les bords du délicieux Avon, en répandant de lugubres
Larmes? Ou avez-vous complètement dit adieu
Aux contrées où plus jamais n'a crû le laurier?
Ou demeuriez-vous pour souhaiter la bienvenue
A quelques esprits solitaires qui pouvaient fièrement chanter
La perte de leur jeunesse et mourir? C'était précisément ainsi
Mais éloignons de notre pensée ces époques malheureuses:
Maintenant nous voilà dans une saison plus favorable; vous avez soufflé
De riches bénédictions sur nos têtes; vous avez tressé
De fraîches guirlandes; car de douces mélodies furent entendues
En maints endroits;—quelques-unes ont été tirées
De leur demeure cristalline au fond d'un lac,
Par le bec d'ébène d'un cygne; d'un épais fourré
Nichées et tranquilles en une paisible vallée
D'autres s'égrènent en notes de pipeaux; de belles harmonies flottent en désordre
Sur la terre: heureux vous êtes et contents.
Comment douter de tout cela? oui, c'est certain,
La puissance du chant nous a dotés d'étranges tonnerres,
Des tonnerres mélangés avec ce qui est doux et fort,
Issus de la majesté. Mais, pour être juste, les thèmes
Sont d'informes monstres, les Poètes eux-mêmes sont des Polyphèmes
Qui perturbent le grand Océan. C'est une ondée inépuisable
De lumière que la poésie; c'est le pouvoir suprême;
C'est une puissance sommeillant à demi, sur son propre bras droit.
Le plissement de ses sourcils arqués suffit pour forcer
A obéir des milliers de serviteurs empressés,
Et toujours elle commande avec le froncement le plus indulgent.
Mais la force seule, quoique née des Muses,
Est comme un ange déchu: arbres arrachés,
Obscurité, larves, suaires et sépulcres
Font ses délices; elle est alimentée par les bardanes
Et les ronces de la vie; oubliant le véritable but
De la poésie: qu'elle doit être une amie
Qui allège les soucis et élève les pensées de l'homme.
Oui, je me réjouis: un myrthe comme il n'en est
Jamais poussé à Paphos, au milieu des broussailles amères
Dresse dans l'air sa douce tête, et emplit
Un espace silencieux d'une verdure sans cesse bourgeonnante.
Les oiseaux les plus amoureux y trouvent un plaisant abri,
Se glissent sous son ombrage avec de gracieux battements d'ailes,
Picotent les calices des fleurettes et chantent.
Dégageons-le donc des ronces qui l'étouffent
En enserrant son noble tronc; que les jeunes faons
Mis bas plus tard, quand nous sommes partis,
Trouvent en dessous un gazon frais, recouvert
De simples fleurs; que là ne soit rien
De plus violent que le genou fléchi d'un amant;
Rien de plus cruel que le regard placide
D'un lecteur penché sur un livre fermé,
Rien de plus agité que les pentes herbeuses
Entre deux collines. Salut au délicieux espoir!
Comme elle en avait l'habitude, l'imagination
Se sera égarée dans les plus charmants labyrinthes,
Et ils seront proclamés poètes rois
Ceux qui simplement disent les choses les plus touchantes pour le cœur.
O que ces joies soient mûres avant que je meure!
Ne dira-t-on pas que j'ai présomptueusement
Parlé? que devant une disgrâce précipitée
Il eut été bien préférable de voiler ma face insensée?
Qu'une enfance geignarde devrait s'incliner respectueusement
Plutôt que la redoutable foudre ne l'atteigne? Comment!
Si je me cache, ce sera sûrement
Dans le temple même, la lumière de la Poésie:
Si je succombe, au moins je serai porté
Sous l'ombre silencieuse d'un peuplier
Et sur moi l'herbe tendre sera tondue;
Et là on sculptera une image aimable de moi.
Cependant, arrière! Découragement! misérable fléau!
Ils ne devraient pas te connaître ceux qui dans leur soif d'atteindre
Un noble but, ont soif à chaque heure.
Quoique je ne sois pas riche des dons
D'une sagesse bien ample; quoique je ne connaisse pas
Les artifices des vents puissante qui soufflent
Çà et là toutes les pensées changeantes
Des mortels; quoique aucune grande raison directrice n'éclaire
Les noirs mystères des âmes humaines
D'une conception nette: pourtant toujours se dévoile
Une vaste idée devant moi, et j'en déduis
Ma liberté; c'est de là aussi que j'ai aperçu
La fin et le but de la Poésie. C'est évident
Comme la chose la plus vraie, comme l'année
Est composée de quatre saisons—manifeste
Comme une large croix, comme le clocher de quelque vieille cathédrale,
Qui s'élève vers la blancheur des nuages. Dussé-je donc
N'être que la quintessence de la laideur,
Un lâche, dûssent mes yeux se fermer
Lorsque j'exprime bien haut ce que j'ai osé penser!
Ah! que plutôt je sois un fou se précipitant
Dans quelque gouffre! que le brûlant soleil
Fonde mes ailes de Dédale et me fasse tomber
Convulsé et la tête la première! Arrête! un intime remords
De conscience m'ordonne plus de calme pendant un instant.
Un océan obscur, parsemé de nombreuses îles,
S'étend majestueux devant moi. Combien de labeur!
Combien de jours! Quel tumulte désespéré!
Avant que j'aie pu explorer son immensité.
Ah! quelle tâche! les genoux infléchis
Je pourrais renier mes paroles—non, impossible!
Impossible!
Pour prendre un doux repos, je demeurerai
Sur de plus humbles pensées et laisserai cet étrange essai
Qui a débuté dans la grâce se terminer de même.
Aussi bien, maintenant toute inquiétude s'évanouit dans mon cœur:
Je me tourne plein de reconnaissance vers les aides amicales
Qui m'aplanissent le sentier de l'honneur: fraternité
Et amitié, qu'entretient une bienveillance réciproque.
La cordiale étreinte qui inspire un aimable sonnet
A votre cerveau avant qu'on ait eu le temps d'y songer;
Le silence lorsque quelques rimes vous viennent;
Et quand elles sont venues, qu'elles se ruent en joyeuse cohue:
Voilà le message assuré pour le lendemain.
Peut-être est-ce aussi bien que si on tirait
Quelque précieux livre de sa confortable retraite
Pour se grouper autour la prochaine fois que nous nous rencontrerons.
A peine puis-je écrire d'une façon continue; de délicieuses mélodies
Voltigent à travers la chambre comme des couples de colombes;
Beaucoup de joies rappellent cet heureux jour
Où pour la première fois mes sens ont saisi leur tendre chute.
Et avec ces mélodies apparurent des formes d'élégance,
Epaules inclinées sur un cheval fringant,
Insouciantes, élancées—doigts délicats et potelés
Partageant de luxuriantes boucles; et le prompt élan
De Bacchus hors de son char, lorsque ses yeux
Firent rougir les joues d'Ariadne.
C'est ainsi que je me rappelle tout le plaisant enivrement
Des mots en ouvrant un portefeuille.
Des signes semblables sont toujours précurseurs
D'une suite d'images pacifiques: les mouvements
D'un cou de cygne entrevu parmi les joncs;
Une linotte tressaillant au milieu des buissons;
Un papillon, les ailes dorées grandes ouvertes,
Niché sur une rose, convulsé comme s'il souffrait
D'un excès de plaisir beaucoup, beaucoup plus,
Pourrais-je me complaire à étaler tout mon stock
De jouissances: mais je ne dois pas oublier
Le sommeil, calme avec sa couronne de pavots:
Car ce qu'il peut y avoir de valeur dans ces rimes
Je le lui dois en partie; ainsi les accents
Des voix amicales avaient juste cédé la place
A un si doux silence, lorsque je commençai à décrire
Le charme de la journée, à l'aise sur un divan.
C'était la demeure d'un poète qui conserve la clé
Du temple du plaisir. Tout autour étaient appendus
Les glorieux traits des bardes qui chantèrent
Dans les autres âges—bustes austères et sacrés
Se souriant l'un à l'autre. Heureux qui confie
A un Avenir serein sa renommée chérie!
Alors il y avait des faunes et des satyres s'efforçant
D'atteindre des pommes gonflées, avec des bonds joyeux
Et des doigts avides, parmi les touffes succulentes
Des feuilles de vigne. Là s'élevait à la vue un temple
De marbre veiné, vers lequel une troupe
De nymphes s'avançait noblement sur le gazon:
L'une, la plus séduisante, étend sa main droite
Vers l'éblouissant lever du soleil; deux sœurs adorables
Inclinent leurs gracieuses figures jusqu'à se rencontrer
Au-dessus des gambades d'un petit enfant;
D'autres écartent curieusement l'agreste
Et pénétrante liquidité du chalumeau trempé de buée.
Regardez! voici un autre tableau: des Nymphes essuient
Avec soin les membres rosés de Diane;
La bordure d'un pré pareil à un manteau de verdure s'avance dans l'eau
Et s'y baigne; elle suit mollement le mouvement
De l'onde cristalline qui la supporte. De même l'océan
Soulève en un lent gonflement sa large surface par dessus
Les grèves rocheuses, et balance chaque fois
Les dociles broussailles, qui sans être détruites par l'écume
Ressentent toute la puissance des vagues, leur demeure.
La pensive tête de Sapho était là souriante à demi
Sans cause; comme si justement le sérieux froncement
Causé par la réflexion avait en ce moment quitté
Son front et l'avait laissée seule.
Alfred-le-Grand aussi, les yeux inquiets, pleins de pitié,
Comme s'il écoutait éternellement les soupirs
Du monde affolé; et Kociusko torturé
D'horribles souffrances—terriblement désolé.
Pétrarque, émergeant de l'ombre verdoyante
Tressaille à la vue de Laure sans pouvoir détacher
Ses yeux du visage aimé. Heureux sont-ils!
Car au-dessus d'eux on distinguait un libre déploiement
D'ailes étendues entre lesquelles brillait
La figure de la Poésie: du haut de son trône
Elle regardait des choses que je pourrais à peine citer.
Le véritable sens de l'état dans lequel je me trouvais pourrait bien
Tenir le Sommeil éloigné; mais en plus vinrent alors
Pensées sur pensées qui nourrirent la flamme
Dans mon sein, de sorte que la lumière matinale
Me surprit justement après une nuit d'insomnie;
Et je me levai réconforté, satisfait, gai,
Résolu de commencer ce jour même
Ces lignes; et de quelque façon qu'elles soient venues,
Je les laisse comme fait un père pour son fils.
1819.
[1] Littéralement: limitée, bornée.
ENDYMION[1]
Dédié à la mémoire de Thomas Chatterton.
LIVRE PREMIER
—Une chose de beauté est une joie éternelle;
Son charme s'accroît; jamais elle ne
Rentrera dans le néant; toujours au contraire elle nous assurera
Une retraite paisible, un sommeil
Plein de doux rêves, la santé, une respiration égale.
Aussi, chaque matin, tressons-nous
Une guirlande de fleurs qui nous enchaîne sur la terre,
En dépit du découragement, de l'inhumaine disette
De nobles créatures, des jours tristes,
De toutes les routes pestilentielles et enténébrées
S'ouvrant à nos recherches: oui, en dépit de tout,
Une forme quelconque de beauté rejette le crêpe
Loin de nos esprits assombris. Tels le soleil, la lune,
Les arbres vieux et jeunes, qui prodiguent leur ombre bienfaisante
Pour une simple brebis; tels les narcisses
Dans leur séjour verdoyant; et les clairs ruisseaux
Que défendent les buissons rafraîchissants
Contre la saison chaude; la fougère au cœur de la forêt,
Richement tachetée comme de belles roses mousses:
Telle aussi la grandeur des jugements
Que nous avons portés sur nos morts illustres;
Tous les contes délicieux que nous avons lus ou entendus:
Fontaine inépuisable nous dispensant un immortel
Breuvage dont la source est au ciel.
Et nous n'éprouvons pas simplement ces sensations
Pour une heure rapide; non, de même que les arbres
Bruissant autour d'un temple deviennent bientôt
Aussi vénérés que le temple lui-même, de même fait la lune,
La passion pour la poésie, gloires infinies, qui
Nous hantent jusqu'à ce qu'elles deviennent une lueur consolatrice
S'insinuant dans nos âmes, et se liant si intimement à nous,
Que, brillantes ou sombres,
Toujours elles devront demeurer en nous, sinon nous mourrons.
—C'est donc avec une allégresse infinie que je
Retracerai l'histoire d'Endymion.
La musique même du nom a pénétré
Dans mon être, et chaque riante scène
Surgit devant moi aussi fraîche que la verdure
De nos propres vallées: aussi vais-je commencer
Maintenant que je n'entends pas le vacarme de la ville,
Maintenant que les premiers bourgeons viennent d'éclore,
Et se répandent en couleurs de la nuance la plus tendre
A travers la vieille forêt; pendant que le saule traîne
Jusqu'à terre ses fines branches; et que la laitière
Rentre chez elle, le seau plein de lait. Et, tandis que l'année
Gonfle les tiges d'un suc abondant, je gouvernerai doucement
Mon petit esquif, pendant maintes heures calmes,
Au fil de l'eau coulant dans la profondeur des frais bocages.
Plus d'un vers j'espère écrire,
Avant que les blanches pâquerettes cerclées de vermillon,
Soient cachées sous l'épaisseur de l'herbe. Avant aussi que les abeilles
Bourdonnent autour des trèfles globulaires et des pois de senteur,
Je devrai avoir conté la moitié de mon récit.
Oh! puisse aucune saison d'hiver, chenue et dépouillée.
Ne la trouver à demi-terminée: mais que le fier Automne
Qui teinte d'or mat la nature entière
Soit l'époque où j'écrirai la fin.
Et maintenant, d'un cœur aventureux, je fais voler
Ma pensée en héraut à travers le désert:
Que les trompettes sonnent, qu'aussitôt
Ma route incertaine se pare de verdure, pour que je puisse rapidement
Avancer sans encombre, foulant fleurs et ronces!
Sur les flancs du Latmos s'étendait
Une puissante forêt, tant la terre humide nourrissait
Plantureusement les racines cachées et les transformait
En branches retombantes et en fruits précieux.
Là se trouvaient d'épais ombrages sequestrés dans les profondeurs
Où jamais l'homme ne pénétrait; et si hors de la garde du berger
Un agneau s'égarait au loin dans les bas-fonds de ces gorges retirées,
Jamais plus il ne revoyait les parcs hospitaliers
Dans lesquels ses frères, bêlant de contentement,
Sur le sommet des collines rentraient à chaque tombée de la nuit.
Parmi les bergers c'était une croyance
Qu'aucun agneau laineux qui se séparait ainsi
De sa blanche famille, ne passait sans être épargné
Par le loup affamé ou le léopard au regard scrutateur
Avant d'atteindre quelque plaine inviolée,
Où se nourrissaient les troupeaux de Pan: toujours grands étaient les gains
De celui qui perdait un agneau ainsi. De nombreux sentiers
Serpentaient à travers les glorieuses fougères et les joncs des marais
Et les bancs de lierre; tous conduisaient agréablement
A une vaste clairière d'où on pouvait voir
Des troncs se pressant alentour entre les ondulations
Du gazon et les branches inclinées: qui pourrait dépeindre
La fraîcheur de la voûte céleste en cet endroit,
Sur laquelle se découpaient les cimes sombres des arbres? Une colombe
Se serait plu à la sillonner fréquemment de ses ailes, et souvent aussi
Un nuage léger en aurait traversé le bleu.
Au centre même de ce site radieux
S'érigeait un autel de marbre, orné d'un feston
De fleurs nouvellement écloses; et la rosée
Avec une féérique fantaisie avait jonché
De marguerites, la veille au soir, la pelouse sacrée
Ainsi parée pour recevoir solennellement la lumière de l'aube.
Car c'était le matin: du haut du ciel le feu d'Apollon
Transformait chaque nuage de l'Orient en bûcher argenté
D'un éclat si transparent que, là,
Une âme mélancolique aurait pu gagner
L'oubli, et dissoudre sa fine essence
Dans le vent; la senteur humide de l'églantine
Tempérait l'ardeur de ce soleil si caressant;
L'alouette était perdue en lui; les froides sources couraient
Chauffer sur le gazon leurs bouillonnements glacés;
Des voix d'hommes vibraient sur les montagnes; enfin
Décuplées étaient les pulsations de la masse vivante de la nature et de ses merveilles
A sentir ce lever de soleil et ses gloires antiques.
[Arrive le cortège des bergers qui célèbrent la fête de Pan.]
En avant dansaient de jeunes vierges montrant le chemin,
Répétant les refrains des chansons pastorales;
Chacune avait au front une couronne de rameaux
De la couleur tendre d'Avril: tout près, en ordre,
Une troupe de bergers, la figure brunie
Tels qu'on les voit dans les récits d'Arcadie;
Ou tels ceux qui s'asseyaient autour du pipeau d'Apollon
Lorsque ce grand Dieu, sur la terre chargée de moissons,
Oubliant sa divinité, épanchait son âme
En musique, à travers les vallées Thessaliennes:
Les uns traînaient indolemment leurs houlettes sur le gazon,
Et d'autres tiraient des sons perçants ou veloutés
De leurs flûtes d'ébène: immédiatement après eux
Sortant des profondeurs de la forêt,
Un vénérable prêtre suffisamment replet
Attirait les regards par sa solennité: ses yeux sans cesse
Demeuraient attachés sur l'herbe du sol,
Que derrière lui courbait la traîne de sa robe sacrée.
Dans sa main droite se balançait un vase, d'un ton laiteux,
Rempli de vin mélangé, lançant de généreuses lueurs:
Et de sa gauche il tenait un panier plein
De toutes les herbes parfumées que le regard peut découvrir:
Le thym sauvage, le muguet plus blanc encore
Que l'amant de Léda, et le cresson du ruisseau.
Sa tête blanchie, ornée d'une guirlande de hêtre,
Semblait un dôme de lierre enserré
Par le froid hivernal. Puis venait une autre troupe
De bergers qui faisaient retentir alternativement
Les couplets de la chanson. Après eux apparut,
Suivi par la foule qui élevait
Sa voix jusqu'aux nuages, un char finement sculpté
Et roulant si mollement qu'à peine entravait-il
La liberté de trois coursiers tachetés de brun:
Celui qui les conduit semble jouir d'un grand renom
Parmi la multitude. Sa jeunesse est en plein épanouissement,
Tel Ganymède ayant atteint l'âge viril;
Et pour ces temps primitifs, son costume était
Celui d'un chef: sur sa poitrine, à demi-nue,
Etait pendu un cor d'argent, et entre
Ses genoux nerveux il maintenait un épieu acéré.
Un sourire animait son visage; il semblait,
Pour le commun des mortels, rêver
Du repos divin dans les champs Elyséens:
Mais de plus avisés pouvaient discerner
Un trouble secret au frémissement de sa lèvre inférieure,
Et remarquer que parfois les rênes glissaient
De ses mains oublieuses; alors ils auraient soupiré
En songeant aux feuilles jaunies, au cri du hibou
Et aux bûches entassées pour le sacrifice. Hélas!
O notre Endymion, pourquoi ta jeunesse dépérit-elle?
Bientôt l'assemblée, en cercle rangée,
Demeurait silencieuse autour de l'autel: le regard de chacun
Exprima soudain la vénération: les tendres mères
Firent taire leurs enfants; tandis que les joues
Rosées des vierges pâlirent légèrement de peur.
Endymion aussi, sans égal dans la forêt,
Se tenait debout, blême, hâve, la figure empreinte de respect,
Au milieu de ses compagnons, les chasseurs de la montagne.
Au centre, le vénérable prêtre
Leur souriait à tous du plus grand au plus petit,
Et après avoir levé au ciel ses mains ridées
Il parla ainsi: «Hommes de Latmos! pasteurs
Auxquels échoit la garde de milliers de moutons:
Que vous descendiez des antres des rochers
Qui dominent vos montagnes; que vous veniez
Des vallées où le chalumeau retentit sans fin,
Ou des plaines luxuriantes, où la fraîcheur de la brise caresse
Délicatement la campanule bleue, où les genêts épineux
Prodiguent leurs boutons d'or; qui veillez vos précieux troupeaux
Paissant jusqu'à satiété sur les bords mêmes de la mer
Là où les roseaux harmonieux frissonnent aux tristes mélodies
Qu'en échos affaiblis chante la conque du vieux Triton.
Mères et épouses! qui chaque jour préparez
La besace et ce qu'il faut pour la montagne;
Et vous toutes, gentilles vierges qui nourrissez de lait
Les agneaux sans mère, et dans une mignonne coupe
Conservez le miel choisi pour votre jeune fiancé:
Oui, que chacun m'écoute! N'est-il pas vrai
Que tous nos vœux sont dus à notre grand Dieu Pan?
Nos génisses mugissantes ne reluisent-elles pas plus que
Les champignons gonflés par la nuit? Nos vastes prairies
Ne sont-elles pas tachetées d'innombrables toisons? La pluie
Ne verdit-elle pas le gazon d'Avril? Aucun hurlement farouche
N'épouvante nos timides brebis; et nous avons toujours joui
De la grande faveur d'Endymion, notre maître.
La terre est heureuse et la joyeuse alouette lance
Sa chanson matinale à travers la fraîcheur du soleil,
Dont l'éclat rayonne sur nos pieuses cérémonies.»
Il dit, et sur l'autel il fit jaillir en spirale
Les doux parfums qui s'enflamment au feu sacré.
Bientôt il arrosa l'herbe grasse et assoiffée
Avec du vin en l'honneur du divin berger.
Et pendant que le sol buvait, pendant
Que les feuilles de laurier pétillaient, monceau odoriférant,
Que l'encens scintillait à travers
Le persil en cendres, et qu'une flamme brumeuse
Teintait l'Orient de fumée, alors un chœur chanta:
«O toi, dont le palais grandiose a pour toit
Des branches rongées par les ans, et de son ombre abrite
Les éternels murmures, les tristesses, naissance, vie et mort
De fleurs inconnues, et leur procure une paix immuable;
Toi qui te plais à voir les hamadryades réparer
Le désordre de leurs tresses dans les taillis épais des coudriers;
Toi qui t'assieds pendant des heures solennelles, pour écouter
La plaintive mélodie des roseaux courbés par le vent—
Dans les sites désolés, où une chaude moiteur donne
Aux sapins siffleurs une étrange croissance;
Tu songes alors quelle mélancolie pesa sur toi
Lorsque tu perdis la belle Syrinx—entends-nous aujourd'hui,
Par le front de ta nymphe au teint de lait!
Par tous les dédales de sa fuite éperdue,
Entends-nous, ô divin Pan!
«O toi! Dieu de la douce quiétude, pour qui les tourterelles
Soupirent leurs duos passionnés parmi les myrtes,
Tandis qu'à la tombée du jour tu erres
Par les prés ensoleillés qui bordent la lisière
De ton domaine moussu: O toi, à qui
Les figuiers aux larges feuilles ont dès maintenant prédestiné
Leur récolte mûrissante; les abeilles ceinturées d'or
Leur miel blond; les prés de nos campagnes
Les plus somptueuses fleurs de fèves et les coquelicots des blés;
C'est pour toi que la linotte élève sa couvée
Et lui enseigne le chant; que les fraises aux tiges rampantes
Gardent l'été leur fraîcheur; l'essaim des papillons
Ses ailes tachetées; que les tendres bourgeons du printemps
S'épanouissent.—Parais à notre prière!
Par la brise qui, sur les monts, incline les sapins,
O divin forestier!
«Vers toi, les faunes et les Satyres accourent
Pour te servir; soit qu'ils surprennent
En leurs gîtes les lièvres à moitié assoupis;
Soit qu'ils franchissent des précipices escarpés
Pour arracher les malheureux agneaux à la serre des aigles;
Ou que par un charme mystérieux ils fassent retrouver
Aux bergers égarés le chemin du logis;
Qu'ils s'ébattent à perdre haleine sur les rivages écumants
Et choisissent les coquillages aux formes bizarres
Pour que tu puisses les lancer dans les ondes des Naïades,
Puis, de ta cachette, t'en moquer lorsqu'elles montrent la tête;
Soit qu'ils t'égayent de leurs cabrioles fantasques
Pendant qu'ils se jettent réciproquement à la tête
Les glands argentés, et les pommes de pins roussâtres—
Par tous les échos qui vibrent autour de toi,
Entends-nous, ô Faune Roi!
«O toi, qui écoutes le bruit clair des ciseaux,
Tandis que, par intervalles vers ses compagnons tondus
Un bélier retourne en bêlant: Toi qui sonnes du cor
Lorsque les sangliers au farouche boutoir ravageant les tendres épis
Enflamment le courroux du chasseur: qui de ton souffle protèges nos fermes,
Pour en écarter les nielles, et tous les fléaux des tempêtes:
Etrange auteur de bruits indéfinissables
Qui se répercutent par monts et vaux, s'affaiblissent graduellement
Et devenus soupirs meurent sur les landes stériles:
Redoutable gardien des portes mystérieuses
Qui s'ouvrent sur l'universel savoir—regarde,
Fils puissant de Dryope,
La foule de ceux qui viennent t'offrir leurs vœux
Le front couronné de feuillages!
«Oh! sois toujours la retraite inaccessible
Des pensées solitaires; telle par maints détours vous mènerait
Une idée jusqu'au seuil du paradis,
Et vous laisserait le cerveau désespéré: sois toujours le levain
Qui fermente en ce monde bestial et grossier
L'élève jusqu'au ciel—lui donne une vie nouvelle:
Sois toujours un symbole d'immensité:
Un firmament reflété sur l'infini des eaux;
Un élément qui comble l'espace entre eux;
Un inconnu—mais silence: humblement nous masquons
Nos fronts de nos mains soulevées, nous courbant jusqu'à terre,
Nous poussons des clameurs pour que l'Olympe entende,
Et te conjurons d'exaucer notre hymne implorateur
Du haut du Mont Lycée!»
[Cependant Endymion, le roi des bergers, est atteint d'une incurable mélancolie. Péona, sa sœur, lui arrache son secret et lui reproche un chimérique amour.]
Est-ce là la cause?
Tout entière? Cependant n'est-il pas étrange, et triste hélas!
Qu'un être, qui devrait passer sur cette terre
Comme un demi-dieu dans son royaume, et laisser
Son nom résonnant sur les cordes de la lyre, finisse
Sans avoir été jamais plus qu'un barde en sa virginité,
Chantant seul, et timidement:—comment le sang
Abandonna ses pommettes juvéniles, comment il avait coutume de s'égarer
Il ne savait pas où; et comment il répondrait, «non,»
Si on lui affirmait que c'était l'amour: et cependant, c'était l'amour;
Que pouvait-ce être si ce n'est l'amour? Comment une palombe
Laissa tomber une aiguille d'if sur son chemin;
Et comment il mourut; puis, que l'amour ravage
Son gentil cœur, de même que les ouragans du Nord flétrissent les roses.
Enfin que la ballade de sa triste vie se termine
Par des soupirs, et un hélas! Endymion!
[Celui-ci prend la défense de l'amour.]
«Peona! je n'ai jamais désiré étancher
Ma soif pour les louanges du monde: rien de méprisable,
Aucun fantôme endormeur, ne pourrait défiler
Le tissu que j'ai obstinément ouvragé pour mon voyage—
Pourtant il est maintenant en morceaux; ma barque sans gouvernail
Va tristement à la dérive: cependant mes espérances sublimes
Visent un but trop élevé, trop au delà de l'arc-en-ciel
Pour qu'elles puissent s'user sur cette myriade d'épaves terrestres.
Où est le bonheur? En ce qui pousse
Nos esprits dociles vers une union divine,
Une union avec l'essence; jusqu'à ce que nous resplendissions
Absolument transfigurés et libérés de l'espace. Contemple
La claire religion du ciel! Enveloppe
D'une feuille de rose ton doigt effilé,
Et caresse tes lèvres: écoute, lorsque les accents aériens
Et les baisers de la musique font résonner les libres vents,
Lorsqu'avec une touche amoureuse ils détachent
La harpe Eolienne de son écaille transparente:
Alors de vieilles chansons s'éveillent hors des sépulcres entr'ouverts;
De vieilles ballades soupirent au-dessus de la tombe de l'aïeul;
Des fantômes de mélodieuses prophéties délirent
Autour de chaque empreinte qu'a laissée le pied d'Apollon;
La fanfare des clairons s'éveille, puis mollement s'éteint,
Là où longtemps auparavant s'était livrée une bataille géante;
Et, de la terre, s'exhale une berceuse
A chaque place où le jeune Orphée dormait.
Ressentons-nous ces choses?—en ce moment nous sommes entrés
Dans une sorte d'unité, et notre état
Est celui d'esprits qui flottent. Mais il y a
Des enchevêtrements plus compliqués, des entraves
S'entredétruisant bien davantage, et conduisant, par degrés
A la plus extrême intensité: leur couronne
Est tressée d'amour et d'amitié, et siège haut
Sur le front de l'humanité.
Sa valeur la plus pesante et la plus volumineuse
Est l'amitié d'où émane sans cesse
Une splendeur persistante; mais au sommet,
Est suspendue, par d'invisibles fils, une sphère
De lumière, c'est l'amour: son influence,
Frappant nos yeux, engendre un sens nouveau,
Qui nous agite et nous use; jusqu'à ce qu'enfin
Nous dissolvant dans son rayonnement, nous nous confondions,
Nous mêlions, nous en devenions une partie—
Avec rien d'autre notre âme ne peut se lier
Aussi rapidement: quand nous nous combinons de la sorte,
La vie s'alimente de sa propre substance,
Et nous sommes nourris comme la couvée du pélican.
Ah! si délicieuse est cette nourriture qui ne rassasie pas,
Que les hommes, qui auraient pu planer dans le van
De tout l'univers assemblé, pour vanner
Et chasser loin des pas du futur
Toutes les ivraies de la coutume, balayer toutes les viscosités
Laissées par les limaces et les serpents de l'humanité,
Ont été satisfaits de perdre l'occasion
Tandis qu'ils sommeillaient dans l'Elysée de l'amour,
En vérité, je préférerais être frappé de mutisme
Plutôt que d'élever la voix contre leur ardente insouciance:
Car j'ai toujours pensé qu'elle pouvait gratifier
Le monde de bienfaits inconsciemment;
Comme fait le rossignol, perché sur la plus haute branche,
Et cloîtré au milieu des touffes de feuilles fraîches—
Il ne chante qu'à son amour, et ne s'aperçoit même pas
Que la Nuit s'avançant sur la pointe du pied retient les plis de son capuchon noir.
De même l'amour pourrait, bien qu'on le juge
Un simple mélange d'haleines passionnées,
Produire plus que notre recherche ne témoigne:
Quoi, je l'ignore: mais qui, parmi les hommes peut dire
Que les fleurs s'épanouiraient, ou que les fruits verts se gonfleraient
Jusqu'à devenir pulpe fondante, que les poissons auraient leurs brillantes écailles,
La terre son douaire de rivières, de forêts, de vallées,
Les prairies leurs ruisseaux, les ruisseaux leurs cailloux,
Les semences leurs moissons, ou le luth ses accents,
Les accents leur ravissement, ou le ravissement son charme,
Si les âmes humaines ne s'embrassaient et ne se saluaient jamais?
Maintenant, si cet amour terrestre a le pouvoir de rendre
L'être humain mortel, immortel; de rejeter
L'ambition hors de leurs mémoires, et de combler
Leur mesure de bonheur; quelle pure folie
Semblent tous ces piteux efforts vers la renommée,
A qui se réserve comme unique but
Un amour immortel, une immortelle amante!
Ne sois pas si effaré; car c'est la vérité,
Jamais ne pourra naître d'atomes
Ce qui bourdonne autour de nos rêves, comme des mouches du cerveau,
Nous laissant l'imagination malade. Non, non, j'en suis certain,
Mon esprit inquiet ne supporterait jamais
De couver si longtemps une volupté,
S'il n'épiait, quoique craintivement
Une espérance derrière l'ombre d'un rêve.»
LIVRE II
[Au début de ce deuxième livre le poète célèbre la toute puissance et l'amour. Qu'est tout le reste en comparaison?]
Hors d'ici, histoire pompeuse! hors, fourberie dorée!
Sombre planète dans l'univers des faits!
Vaste mer, qui élève un murmure sans fin
Sur les rivages caillouteux de la mémoire!
Bien des vieux bateaux à la carcasse vermoulue là
Voguent sur ton sein, magnifiés
En vaisseaux de haut bord; plus d'un navire orgueilleux
A la carène dorée, est abandonné dans la cale sans avoir été lancé.
Mais pourquoi ceci? Peu nous chaut que le hibou ait volé
Autour du mât du grand amiral Athénien!
Peu nous chaut qu'à marches forcées Alexandre ait dépassé
L'Indus avec ses troupes Macédoniennes!
Qu'Ulysse ait réveillé en le torturant
Le Cyclope gorgé, peu nous importe! Juliette penchée
Par-dessus les fleurs de sa croisée—soupirant—sevrant
Tendrement son amour de sa neigeuse pureté,
Nous intéresse davantage: le ruisseau argenté
Des larmes d'Héros, la défaillance d'Imogène,
La belle Pastorella dans la caverne du bandit,
Sont des sujets qu'on couve avec plus d'ardeur
Que la chute des empires..........
[Puis Endymion entreprend de retrouver sa mystérieuse beauté]
Alors, de nouveau,
Il s'enfonça dans un sentier désert
Où jamais aucun son humain n'avait retenti,
Si ce n'est, peut être, quelques cadences légères comme la neige
Se dissolvant dans le silence, lorsque sous la brise
Quelque barque sacrée entonnait une hymne harmonieuse,
En voguant joyeusement vers Delphes.
[Une nymphe, déguisée en papillon, lui sert de guide. Ils explorent le monde souterrain et rencontrent d'abord Vénus et Adonis.]
Après avoir parcouru mille détours,
Enfin, avançant soudain, il pénétra dans
Une pièce, tapissée de myrtes, formant un berceau très élevé,
Remplie de lumière, d'encens, d'harmonieux accords,
Et de ce qu'il y avait à la fois d'admirable et d'étrange:
Car sur une couche de satin d'une splendeur rosée
Au centre, reposait un éphèbe endormi
De la plus enivrante beauté; plus enivrante en vérité
Que les désirs ne pouvaient la sonder ou la jouissance l'atteindre:
Puis des tentures aux tons dorés de la pêche
Ou des soucis fanés par la maturité d'Octobre,
Tombaient rutilantes à ses côtés avec mille replis—
Sans rien cacher de la courbe Apollonienne
De la nuque et de l'épaule, ni de l'écartement
D'un genou à l'autre, ni des chevilles accrochant la lumière;
Mais plutôt, livrant sans voile ses charmes au regard,
Généreusement. De profil son visage était appuyé
Sur un bras blanc, et tendrement demi-closes
Par la plus tendre pression, les lèvres vermeilles
Dessinaient une moue alanguie causée par le sommeil; de même la chaude matinée
Fait s'entr'ouvrir la rose aux pétales humides. Au-dessus de sa tête
Quatre tiges de lys mariaient leurs blancs honneurs
Pour former une couronne; autour de lui croissaient
Toutes les vrilles vertes, de floraisons et de nuances infinies,
Entrelacées les unes aux autres et fraîchement liées:
La vigne aux pousses luisantes; les mailles du lierre
Ombrageant ses baies Ethiopiennes; le chèvre-feuille des bois
Aux feuilles veloutées, aux divines fleurs en forme de cors;
Le convolvulus aux corolles ardemment panachées;
Le creeper, mûrissant pour rougir en automne;
La clématite des haies, grimpant allègrement,
Avec d'autres plantes ses sœurs. Tout près
Veillaient des Amours paisibles et silencieux.
L'un, agenouillé à côté d'une lyre, en touchait les cordes,
Dont il assourdissait les sons avec ses ailes;
Et, de temps en temps il se levait pour observer
Le sommeil de l'éphèbe; pendant qu'un autre saisissait
Une branche de saule, qui distillait une rosée odorante,
Et la secouait sur sa chevelure; un autre pénétrait
Par la toiture tissée, et à chaque battement d'aile
Faisait pleuvoir des violettes sur ses yeux assoupis.
Tout à coup sous une arche rugueuse, à travers la pénombre au-dessous d'eux
Apparaît la mère des dieux, Cybèle, seule, toute seule,
Sur un sombre char; un manteau noir drapant
Sa majestueuse stature, le front pâle comme la mort,
Couronné de tourelles. Quatre lions à l'épaisse crinière
Traînent les indolentes roues; solennelles sont leurs mâchoires ventrues,
Leurs yeux menacent dissimulés sous les sourcils, leurs lourdes pattes
S'étirent comme dans le sommeil, et leurs queues nerveusement
Font trembler leurs poils hérissés. Silencieuse passe
La reine, comme une ombre, et elle disparaît dans l'obscurité d'une autre arche.
[Après avoir enfin entrevu son amante inconnue, Endymion visita la région des fleuves souterrains où il aperçut Alphée et Aréthuse, ensuite.]
Il se retourna—là retentit un son puissant—il marcha,
Apparût là une lumière plus froide; alors il se dirigea
Vers elle par un sentier sablonneux, et Io!
Voici qu'en moins de temps qu'un instant ne fuit,
Les visions de la terre furent dissoutes et envolées—
Il aperçut la mer géante au-dessus de sa tête.
LIVRE III
[Endymion parle à Glaucus au fond de la mer.]
Sur un rocher couvert de ronces était assis ce vieillard,
Sa chevelure blanche était effrayante, et une natte
D'herbes fraîches gisait sous ses pieds froids et efflanqués;
Ample comme le plus large linceul,
Un manteau d'azur recouvrait ses vieux os,
Dans la trame duquel étaient symbolisées les incantations les plus ténébreuses
De l'ambitieuse magie: chaque état de l'Océan
S'y dessinait distinctement en noir; l'orage,
Le calme, le murmure, le hideux rugissement
Etaient figurés sur le tissu; toute forme
Qui rase l'eau, plonge, sommeille entre les caps.
La baleine vorace ne semblait qu'un point dans le travail féerique,
Puis soudain, regardez: elle s'enflait et se gonflait
Jusqu'à son énormité naturelle; et le plus chétif poisson
Surpassait l'attente de l'observateur le plus minutieux,
Et montrait l'anatomie de son œil minuscule.
Là était peinte la royauté
De Neptune; et les Nymphes de la mer autour de son trône,
Telles de belles vassales, regardaient et attendaient.
A côté de ce vieillard était une baguette de perles,
Et sur ses genoux un livre qu'il étudiait
Avec tant d'attention, que le nouvel hôte des mers
Eut le temps de l'examiner longuement, stupéfait,
Et de noter toutes ces nuances, frappé de respect.
Le vieillard leva sa tête humide de buée et vit
L'étranger étonné—semblant ne pas voir,
Tant la vie était absente de sa physionomie. Soudain
Il s'éveilla comme d'une extase; ses sourcils blancs comme la neige
S'arquèrent, et comme fouillées par une charrue magique
Des rides sillonnèrent profondément son large front,
Qu'il tenait aussi immobile que le sommet d'un roc,
Jusqu'à ce que sur ses lèvres flétries parut un sourire.
Alors il se redressa, comme un être accablé d'ennui
Qui, bien des années, aurait guetté dans une retraite abandonnée,
Et depuis le milieu de sa vie jusqu'à l'âge le plus avancé
N'aurait pas soulagé son âme avide de sons, en parlant
Même aux arbres. Il se leva, il saisit sa robe,
Puis d'une étreinte convulsive, il l'agita au vent...
[Glaucus raconte sa jeunesse à Endymion: «Il aimait la nymphe Scylla que Circé jalouse a tuée. Lui-même cédant à l'amour de la meurtrière fut réduit en l'état où le voit celai qui l'écoute. Cependant un étranger doit l'aider à reconquérir et Scylla et sa jeunesse». Qui ne devine immédiatement que ce mystérieux sauveur et Endymion ne font qu'un? Ils se rendent donc tous deux dans un palais sous-marin où, depuis des siècles, sont couchés côte à côte jeunes hommes et jeunes femmes qui se sont noyés par amour. Scylla est parmi ces dernières, et Endymion la ressuscite ainsi que ses nombreux compagnons d'infortune. Tous vont alors témoigner leur reconnaissance à Neptune et célébrer sa générosité.]
LIVRE IV
[Endymion, de nouveau solitaire, rencontre une jeune Indienne qui, elle aussi, a été malheureuse, et lui raconte ses infortunes. Avec l'hymne à Pan du premier livre, ce récit est la meilleure partie du poème:]
O tristesse
Pourquoi empruntes-tu
Les nuances naturelles de la beauté, à des lèvres vermeilles?
Est-ce pour donner la rougeur des vierges
Aux buissons de roses blanches?
Ou est-ce ta main humide qui emperle la marguerite?
O tristesse
Pourquoi empruntes-tu
L'éclair étincelant à l'œil du faucon?
Est-ce pour donner au ver luisant sa lueur?
Ou, par une nuit sans lune
Pour, sur les rivages des sirènes, teinter les vagues de phosphorescence?
O tristesse
Pourquoi empruntes-tu
Les harmonieuses ballades aux voix plaintives?
Est-ce pour, dans les soirées blafardes,
Les donner au rossignol?
Et pouvoir l'écouter sous la fraîcheur de la rosée?
O tristesse
Pourquoi empruntes-tu
La légèreté du cœur au joyeux temps de Mai?
Un amoureux ne foulerait pas
La tête d'une primevère,
Quand même il danserait du soir jusqu'à l'aube—
Ni aucune fleur languissante
Conservée pieusement pour ton bocage,
N'importe où il s'amuse ou se divertisse.
La tristesse
J'ai salué
Et pensais à l'abandonner très loin derrière moi;
Mais gaiement, gaiement,
Elle m'aime tendrement
Elle m'est si fidèle, et si accueillante.
Je voudrais la décevoir
De façon à l'abandonner
Mais, ah! elle est si fidèle et si accueillante.
Sous mes palmiers, au bord de la rivière,
Je m'assis pour pleurer: dans tout le vaste univers
Il n'y avait personne qui me demandât pourquoi je pleurais—
De sorte que je remplis
Jusqu'au bord le calice du nénuphar avec des larmes
Aussi glacées que mes terreurs.
Sous mes palmiers, au bord de la rivière
Je m'assis pour pleurer: quelle fiancée amoureuse,
Abusée par un chimérique amant descendu des nuages,
Ne se cache et ne se réfugie pas
Sous les sombres palmiers, au bord de la rivière?
Et, comme j'étais assise, par delà les claires collines bleues
J'entendis le vacarme de gens ivres: les ruisseaux
Amenaient dans le large fleuve des flots pourpres—
C'était Bacchus et sa troupe!
La trompette lançait des notes ardentes, et les gazouillements argentins
Du choc des cymbales faisaient un joyeux bruit—
C'était Bacchus et sa famille!
Telle une bande de vendangeurs ils descendaient,
Couronnés de verts feuillages, la figure en feu;
Tous dansaient follement à travers la riante vallée.
Au point de te chasser, Mélancolie!
Oh alors! oh alors! tu n'étais qu'un simple mot!
Et je t'oubliai, comme le houx à baies rouges
Est oublié par les bergers, lorsqu'en Juin,
Les grands châtaigniers masquent le soleil et la lune:
Je me ruai dans la folie!
Sur son char, debout, se tenait le jeune Bacchus,
Agitant son sceptre de lierre, en des poses de danseur,
Avec des rires furtifs;
De petits filets de vin cramoisi coulaient
Sur la blancheur de ses bras potelés, et de ses épaules, assez blanches
Pour s'attirer la morsure de Vénus aux dents de perle:
A ses côtés à califourchon sur son âne, Silène
Lançait des fleurs comme il passait
Buvant goulument.
D'où veniez-vous, joyeuses filles! d'où veniez-vous!
Si nombreuses, et si nombreuses, en telle liesse?
Pourquoi avez-vous déserté vos bocages attristés,
Vos luths et votre aimable sort?
—Nous suivons Bacchus! Bacchus agile,
Bacchus conquérant,
Bacchus, le jeune dieu! dans la bonne ou mauvaise fortune,
Nous dansons devant lui en traversant les vastes empires:
Venez aussi, belle vierge, et joignez-vous
A notre orchestre fantasque!»
D'où veniez-vous, gais Satyres, d'où veniez-vous?
Si nombreux, et si nombreux, en telle liesse?
Pourquoi avez-vous déserté vos bois favoris, pourquoi avez-vous laissé
Vos noisettes cachées dans les fissures des chênes?
—C'est pour le vin, pour le vin que nous avons quitté nos amandiers;
Pour le vin que nous avons quitté nos bruyères et nos genêts dorés,
Et les froids champignons;
Pour le vin nous suivons Bacchus à travers la terre;
Le Dieu puissant des coupes sans fond et des chants d'allégresse!
Venez aussi, belle vierge, et joignez-vous
A notre orchestre frénétique!»
Les larges rivières et les hautes montagnes nous avons franchi,
Et sauf quand Bacchus se retirait sous sa tente de lierre,
En avant haletaient le tigre et le léopard
Avec les éléphants d'Asie:
En avant ces myriades d'êtres—chantant et dansant,
Avec les zèbres striés, les chevaux lustrés et fringants de l'Arabie,
Les alligators aux pieds palmés, les crocodiles,
Portant sur leurs dos des écailles, en files,
Des enfants potelés et rieurs mimant la manœuvre
Des matelots et le rude labeur des galériens:
Avec des avirons minuscules et des voiles de soie, ils glissent
Insouciants des vents et des marées.
Couchés sur les fourrures des panthères et les crinières des lions,
Tantôt à l'avant tantôt à l'arrière du cortège ils parcourent les plaines;
Et font en un instant un voyage de trois jours:
Et toujours au lever du soleil,
A travers les déserts ils chassent avec la lance et le cor
Le rhinocéros en fureur.
J'ai vu l'Osirienne Egypte s'agenouiller
Devant la couronne de vigne tressée!
J'ai vu l'aride Abyssinie se lever et chanter
En frappant les cymbales d'argent!
J'ai vu la vendange triomphante embraser de sa chaleur
La vieille et sauvage Tartarie!
Les rois de l'Inde abaissent leurs sceptres constellés de joyaux,
Et de leurs trésors, répandent une pluie de perles;
Du haut de son ciel mystique le grand Brahma gémit,
Et tous ses prêtres se lamentent;
Ils pâlissent devant le regard du jeune Bacchus.
J'arrivai à sa suite dans ces régions
Le cœur malade—lassée—j'eus alors la fantaisie
De m'égarer au milieu de ces mornes forêts
Seule sans compagnon:
J'ai fini, j'ai dit tout ce que vous pouviez entendre.
Jeune étranger!
J'ai été une vagabonde
En quête du plaisir sous tous les climats:
Hélas, il n'est pas pour moi!
Je dois sûrement être ensorcelée,
Pour perdre dans la douleur tout mon printemps de vierge
Viens donc, Tristesse!
Tristesse très douce!
Comme mon propre baby je te nourris dans mon sein;
Je pensais à t'abandonner
Et à te décevoir,
Mais maintenant de tout l'univers c'est toi que j'aime le mieux.
Il n'y en a aucun,
Non, non, aucun
Comme toi pour consoler une malheureuse délaissée,
Tu es sa mère,
Tu es son frère,
Et son époux, et son amant dans l'ombre.»
[Endymion ému de tant d'infortunes, oublie l'inconnue qu'il a cherchée pendant les trois premiers livres et s'éprend de la jeune Indienne, laquelle, ne fait qu'une seule et même personne avec la dite inconnue, qui est une déesse, Cynthia ou Diane.
Pour conclure, Endymion et Cynthia se jurent un amour éternel, étreignent Péona et disparaissent dans l'éther; alors]
... Péona regagna
Sa retraite à travers la forêt toute émerveillée.
Achevé en automne 1817.
Publié en 1818.
[1] Le traducteur s'excuse d'avoir, quelquefois en ce volume, osé retrancher quelques descriptions et quelques récits dans lesquels les plus fervents admirateurs de Keats estiment que le jeune artiste s'est un peu attardé. Comme une licence en entraîne une autre, il a dû également se substituer au poète et relier entre eux les différents épisodes qui, par suite, auraient paru sans liens.