SONNET

Quand je crains de cesser d'être
Avant que ma plume ait glané mon fertile cerveau,
Avant qu'une pile élevée de livres, dans leurs caractères imprimés,
Renferme, comme de pleins greniers, une moisson bien mûre;
Quand j'étudie sur la face étoilée de la nuit,
Les vastes symboles nuageux d'un haut poème,
Et sens que je ne vivrai jamais pour retracer
Leurs ombres, avec la main magique de la chance;
Et quand je sens, exquise créature d'une heure!
Que je ne te verrai jamais plus devant moi,
Que je ne savourerai plus l'enchanteur pouvoir
De l'inconscient amour! alors sur la grève
Du vaste monde, je me tiens seul, et je médite,
Jusqu'à ce qu'Amour et Gloire plongent dans le néant.
1817.


JE ME HAUSSAIS SUR LA POINTE DES PIEDS[1]

Je me haussais sur la pointe des pieds au sommet d'un côteau.
L'air était rafraîchissant et tellement tranquille
Que les tendres fleurs en bouton qui avec une modeste fierté
Ployaient languissamment, en une courbe infléchie,
Leurs tiges peu garnies de feuilles et coquettement élancées,
N'avaient pas encore perdu leurs diadèmes étoilés
Dérobés aux premiers sanglots du matin.
Les nuages étaient purs et blancs comme des troupeaux nouvellement tondus,
Et sortant d'un clair ruisseau; paisiblement ils reposaient
Sur les champs azurés du ciel; alors se glissa
Un imperceptible frémissement parmi la feuillée,
Produit par le soupir même qu'exhale le silence;
Car on ne pouvait discerner le plus faible mouvement
De toutes les ombres qui s'allongeaient sur la pelouse.
L'œil le plus glouton pouvait vagabonder au large
Pour regarder la variété de ce qui l'entourait;
Sonder la transparence jusqu'au tréfonds de l'horizon
Et suivre les lignes presque effacées de ses contours;
S'imaginer les bizarres et capricieux méandres
D'une fraîche allée de bois qui ne finit jamais;
Ou d'après les ombreuses crevasses et les pentes feuillues
Deviner où les gracieux ruisseaux se rafraîchissent.
Un instant je regardai, et me sentis aussi léger, aussi libre
Que si d'un mouvement d'éventail les ailes de Mercure
Avaient joué sous mes talons: mon cœur était léger,
Et de nombreuses jouissances surgissaient à mes yeux;
De sorte qu'aussitôt je me mis à composer un bouquet
De splendeurs brillantes, laiteuses, harmonieuses et rosées.
Un buisson de fleurs de Mai avec des abeilles les butinant;
Ah certes! nul recoin plaisant n'en serait dépourvu!
Que le cytise juteux fasse couler sur elles ses grappes,
Que les hautes herbes croissent autour des racines pour les garder
Humides, fraîches et vertes; et ombragent les violettes
Pour qu'elles enlacent la mousse dans le réseau de leurs feuilles.


Qui est là proche? une touffe d'onagres,
Au-dessus desquelles peut voltiger l'esprit jusqu'à ce qu'il s'engourdisse;
Au-dessus desquelles il lui est loisible de faire un somme délicieux,
Quoique sans cesse troublé par le jaillissement
De boutons en fleurs mûres, ou par le vol rapide
De diverses phalènes qui abandonnent sans relâche leur lieu de repos,
Ou par la lune élevant son cercle argenté
Au-dessus d'un nuage, et, d'un mouvement graduel,
Plongeant dans le bleu avec tout son éclat.


Au-dessus de nos têtes, nous apercevons le jasmin et l'églantier odorants,
Et les vignes en fleurs se riant de leur verte parure;
Tandis qu'à nos pieds la chanson des bouillonnements de l'eau cristalline
Par son charme nous enlève aussitôt loin de tous nos soucis;
De sorte que nous nous sentons planant au-dessus du monde,
Marchant sur les nuées blanches entrelacées et enroulées.
Ainsi le sentit le premier qui raconta comment Psyché vint
Poussée par une brise caressante vers des royaumes merveilleux;
Ce que Psyché éprouva, ainsi que l'Amour, lorsque leurs pleines lèvres
Se rencontrèrent pour la première fois; de quelles amoureuses et folles morsures
Ils se meurtrirent les joues; et leurs innombrables soupirs,
Et comment ils baisèrent leurs yeux frémissants:
La lampe d'argent—le ravissement—la surprise—
L'obscurité—la solitude—le redoutable tonnerre;
Leurs épreuves terminées, et l'envolée aux cieux
Où ils s'inclinèrent reconnaissants devant le trône de Jupiter.
C'est ce que sentit celui qui écarta les ramures
Pour nous permettre de sonder la vaste forêt,
D'entrevoir les Faunes et les Dryades
Venant avec le plus doux bruissement au milieu des arbres;
Et des guirlandes tressées de fleurs sauvages et délicates,
Soulevées par les poignets ivoirins ou les pieds agiles:
Il disait comment la belle, la tremblante Syrinx échappa
Au Pan Arcadien, en une mortelle épouvante.
Pauvre Nymphe—pauvre Pan—comment il pleura de ne retrouver
Que l'adorable soupir du vent
Dans les roseaux de la rivière! murmure à peine entendu,
Plein de douce désolation—douleur embaumée.
Par quelle inspiration le barde des anciens âges chanta-t-il d'abord
Narcisse languissant au-dessus de la source pure?
En quelque délicieux vagabondage, il avait découvert
Une petite clairière entourée de branches entrelacées;
Et, au centre un étang si clair
Que jamais plus clair n'a reflété dans sa plaisante fraîcheur
Le ciel bleu, çà et là tamisant sa sérénité
A travers les pampres grimpants et leurs fantasques festons.
Puis sur la rive il surprit une fleur solitaire,
Une modeste fleur abandonnée, sans aucune fierté,
Penchant sa beauté sur le miroir de l'onde
Pour s'approcher amoureusement de sa propre image attristée.
Sourde au léger Zéphyr, elle restait immobile;
Mais semblait insatiable de se pencher, languir, aimer.
Ainsi tandis que le Poète était fasciné en ce site charmant,
Quelques indistinctes lueurs glissèrent sur sa fantaisie;
Peu de temps après il conta l'aventure
Du jeune Narcisse et l'infortune de la triste Echo.
D'où venait-il celui dont l'esprit ardent exhala
Le plus harmonieux des chants, éternellement nouveau,
Toujours rafraîchissant, pures délices,
Ne cessant de réjouir
Le voyageur au clair de lune? lui apportant
Des formes du monde invisible et des mélodies surhumaines
Jaillies de l'espace éthéré, des nids fleuris,
Et du soyeux capiton des nuages suspendus
Là où l'on contemple les étoiles.
Oh! sûrement il a brisé nos barrières humaines;
Dans quelque merveilleuse région il a pénétré,
Pour te rechercher, toi, divin Endymion!
C'était un Poète, à coup sûr un amant aussi,
Celui qui hantait le sommet du Latmos, alors qu'y soufflaient
Des émanations parfumées montant des myrtes de la vallée,
Apportant en une pâmoison solennelle, douce et lente,
Un hymne du temple de Diane! pendant que le tourbillon
De l'encens s'enlevait vers sa demeure étoilée.
Mais bien que son visage fût clair comme un regard d'enfant
Bien qu'au-dessus de l'autel elle sourît au sacrifice,
Le Poète pleurait sur sa douloureuse destinée,
Pleurait de ce qu'une telle beauté fût condamnée à la désespérance:
C'est ainsi que son sublime courroux lui inspira des harmonies dorées,
Et qu'il donna la tendre Cynthie à son Endymion.
Reine du vaste espace, ô souveraine la plus charmante
Entre toutes les splendeurs que mes yeux aient vues!
De même que ton éclat surpasse toutes choses,
De même aucun conte n'atteint la douceur du tien.
Oh! pour trois paroles suaves comme le miel, puissé-je
Raconter une seule merveille de ta nuit nuptiale!
Là où de lointains navires semblent montrer leurs quilles,
Phébus pour un instant arrêta ses puissantes roues
Et se retourna pour sourire à tes yeux timides,
Avant de vouloir solenniser son invisible magnificence.
L'air du soir était si vif, et si transparent,
Que les hommes de bonne santé étaient d'une gaîté inaccoutumée;
S'avançant comme Homère au son de la trompette
Ou le jeune Apollon sur son piédestal;
Et les séduisantes femmes étaient aussi belles et chaudes,
Que Vénus en alarme jetant ses regards de tous côtés.
Les zéphirs étaient purs et éthérés,
Et s'insinuaient à travers les croisées mi-closes pour guérir
Les malades languissants, rafraîchissant leur fiévreux assoupissement
Et les berçant dans un sommeil complet et profond.
Bientôt ils s'éveillaient les yeux clairs: la soif ne les incendiait plus,
Leurs doigts ne brûlaient plus, et leurs tempes n'éclataient plus.
Alors ils se levaient, leur vue causait l'étonnement
De leurs chers amis, presque fous de joie;
Ceux-ci tâtaient leurs bras et leurs poitrines, les embrassaient et les regardaient fixement,
Et sur leurs fronts calmes séparaient les cheveux.
Jeunes hommes et jeunes filles se regardaient curieusement les uns les autres,
Les mains derrière leurs dos, immobiles, stupéfaits
De voir la lueur réciproque de leurs yeux;
Ainsi ils se tenaient, remplis d'une douce surprise
Jusqu'à ce que leurs langues se déliassent en essor poétique.
Dès lors aucun amoureux ne mourut d'angoisse:
Mais les vers mélodieux prononcés en ce moment
Nouèrent des liens de soie qui ne pussent jamais être brisés.
Cynthia! Je ne peux énumérer les félicités plus grandes
Qui suivirent la tienne, ni les baisers de ton cher berger:
Un poète est-il né alors?—n'ajoutons rien pour l'instant—
Mon esprit vagabond ne doit plus errer davantage.
1817.

[1] Cette pièce était originellement le début du poème d'Endymion. Lettre du 17 décembre 1817.