CHAPITRE VII.
Amour de l’Auteur pour sa Patrie. Observation de son Maitre sur le gouvernement de l’Angleterre, tel qu’il avoit été décrit par l’Auteur, avec quelques comparaisons & parallêles sur le même sujet. Remarques du Houyhnhnm sur la Nature Humaine.
MEs Lecteurs s’étonneront peut-être de ce que j’étois si sincère sur le chapitre des Hommes, & cela en parlant à une Creature, à qui ma Ressemblance aux Yahoos du païs, avoit déjà donné très mauvaise opinion de la Nature Humaine. Mais je leur avoüerai ingenuement que les nombreuses vertus de ces admirables Houyhnhnms, oposées à nos vices sans nombre, m’avoient ouvert les yeux à un point, que je commençai à envisager les Actions & les Passions des Hommes d’une maniére toute nouvelle, & à trouver que l’Honneur de mon Espèce ne meritoit pas le moindre menagement. D’ailleurs, il m’auroit été impossible d’en imposer à une personne d’une aussi merveilleuse penetration que mon Maitre, qui m’ouvroit chaque jour les yeux sur des Fautes que je faisois; Fautes que je n’avois jamais aperçues, & qui parmi nous ne seroient pas même mises dans le Catalogue des Infirmitez Humaines. Ajoutez à cela que l’Exemple de mon Maitre m’avoit inspiré une parfaite Horreur pour tout ce qu’on apelle Fausseté ou Deguisement; & que la Vérité me paroissoit si aimable, que je ne pouvois concevoir comment il étoit possible qu’on lui manquât de Respect ou de Fidelité.
Mais il y avoit, si j’ose le dire, un Motif plus fort encore, qui me portoit à cet Excès de sincerité. A peine avois-je été un An dans Le païs, que je conçus tant d’Amour & tant de Veneration pour les Habitans, que je pris la ferme Resolution de ne plus retourner parmi les Hommes & de passer le reste de mes jours avec ces vertueux Houyhnhnms, dont l’exemple & le commerce avoit déjà produit de si heureux effets sur moi. Mais la Fortune, mon éternelle Ennemie, me ramena malgré moi parmi les Yahoos de mon espece. Cependant, ce m’est à present une espèce de consolation, quand je songe, que dans ce que j’ai dit de mes Compatriotes, j’ai extenué leurs defauts autant que j’osois devant un Auditeur aussi penetrant, & que j’ai donné à chaque Article le Tour le plus favorable dont il étoit susceptible: Car, pour dire le vrai, je crois qu’il n’y a point d’Homme au Monde entiérement exempt de partialité en faveur de sa patrie.
J’ai raporté en substance les diferentes Conversations que j’ay euës avec mon Maitre, pendant la plus grande partie du Tems que j’ay eu l’Honneur de passer à son service; Conversations qui ont été bien plus longues, mais dont je n’ai mis icy qu’un Abregé, de peur d’ennuyer mes Lecteurs.
Quand j’eus repondu à toutes ses Questions, & que sa curiosité parut pleinement satisfaite; il m’envoya querir un jour de bon matin, & après m’avoir ordonné de m’asseoir, (Honneur qu’il ne m’avoit point fait jusqu’alors) il dit, qu’il avoit refléchi avec attention sur toute mon Histoire, pour autant qu’elle avoit raport à moi & à mon païs: Qu’il nous consideroit comme des Animaux, à qui, sans qu’il sçut comment, étoit tombée en partage une petite portion de Raison, dont nous ne nous servions que pour augmenter nos vices Naturels, & pour en aquerir de nouveaux que la nature ne nous avoit point donnez. Que nous nous depouillions du peu de Talens qu’elle nous avoit accordez, mais qu’en recompense nous avions parfaitement bien réussi à multiplier nos Defauts & nos Besoins. Que pour ce qui me regardoit, il étoit clair que je n’avois ni la Force ni l’Agileté d’un Yahoo ordinaire. Que l’Affectation de ne marcher que sur mes pieds de derriére, m’exposoit au Risque de tomber à tout moment. Que j’avois trouvé l’Art d’oter le poil de mon Menton, que la Nature y avoit mis pour defendre cette partie contre la Chaleur du Soleil, & contre la rigueur du Froid. Enfin que je ne pouvois ni courir avec vitesse, ni grimper sur des Arbres comme mes Freres (c’est le nom qu’il lui plut leur donner) les Yahoos du païs.
Que nôtre Gouvernement & nos Loix suposoient necessairement en nous de grands Defauts de Raison, & par cela même de Vertu; parce que la Raison seule sufit pour gouverner une Créature raisonnable; d’où il s’ensuivoit clairement que c’étoit à tort que nous nous arrogions le Titre d’Animaux douez de Raison; come il avoit paru dans ce que j’avois raconté moi même de mes Compatriotes, quoi qu’il eut bien remarqué que pour leur concilier son Estime, j’avois caché plusieurs particularitez qui étoient à leur Desavantage, & souvent dit la chose qui n’est pas.
Ce qui le confirmoit dans cette opinion, c’est qu’il avoit remarqué, que si d’un côté je ressemblois aux Yahoos par raport à la Figure du corps; de l’autre ces Brutes avoient une grande conformité avec nous à l’égard des inclinations & des qualitez de l’ame. Il me dit, que c’étoit une chose constante que les Yahoos avoient plus de haine les uns pour les autres que pour quelques Animaux d’une autre Espèce; & que la Raison qu’on en rendoit, étoit tirée de leur Difformité, que tous apercevoient dans les autres, sans la remarquer en eux mêmes. Que pour cette Raison il avoit trouvé que c’étoit une chose assez bien imaginée de nous couvrir le corps, & que grace à cette precaution nous donnions moins lieu aux autres de concevoir contre nous cette Espèce de Haine que cause la Laideur. Mais qu’il trouvoit à present qu’il s’étoit trompé, & que les Dissentions de ces Bêtes dans son pays avoient la même cause que les nôtres, suivant la Description que j’en avois faite. Car, dit-il, si vous jettez à cinq Yahoos autant de nourriture qu’il en faut pour cinquante, au lieu de manger paisiblement, ils se prendront par les oreilles, chacun d’eux tachant d’avoir tout pour lui seul; & que pour cette Raison, un Valet étoit toujours present quand les Yahoos mangeoient dans les Champs, au lieu qu’au Logis on les atachoit à une bonne Distance les uns des autres. Que si une Vache venoit à mourir de vieillesse ou par accident, avant qu’un Houyhnhnm put la faire transporter chez lui pour servir de nourriture à ses propres Yahoos, ceux du voisinage venoient par Troupes pour la manger, d’où s’ensuivoit une Bataille telle que je l’avois décrite, quoi qu’il arrivat rarement qu’ils se tuassent les uns les autres, non pas manque de bonne volonté, mais faute d’instrumens convenables. D’autrefois des Yahoos de diferent voisinage se sont livré bataille, sans qu’on put remarquer aucune cause visible qui les y portat: Ceux d’un District epiant toujours l’occasion de surprendre ceux d’un autre. Que si leur projet manque, ils s’en retournent chez eux, & faute d’Ennemis, ils se mordent & se dechirent les uns les autres.
Que dans de certains Champs de son pays, il y avoit des Pierres Luisantes de diferentes couleurs, que les Yahoos aimoient à la fureur, & que comme ces Pierres étoient quelquefois assez avant en Terre, ils passoient des jours entiers à creuser avec leur pates pour les en tirer, & les cachoient ensuite dans leurs Chenils; parce qu’ils regardoient comme le plus grand de tous leurs malheurs que quelqu’un de leurs Camarades trouvat leur Tresor. Mon Maitre ajouta, qu’il n’avoit jamais pu decouvrir la cause de leur Amour pour ces Pierres, ni de quel usage elles pouvoient être à un Yahoo; mais qu’il commençoit à croire que cela venoit du même principe d’Avarice, que j’avois atribué à la Nature humaine: qu’un jour par maniére d’Epreuve, il avoit oté un monceau de ces Pierres d’un endroit où un de ses Yahoos les avoit enterrées; que quelques Heures après, cet Animal trouvant que son Tresor avoit été enlevé, s’étoit mis à jetter les cris les plus affreux, & avoit donné des marques de la plus profonde tristesse: qu’il n’avoit voulu ni manger, ni dormir, ni travailler, jusqu’à ce qu’il eut donné ordre à un Valet de remettre secretement ces Pierres dans l’endroit où elles avoient été; ce qu’il n’eut pas plutôt fait que le Yahoo les retrouva, & retrouva avec elles sa premiére gayeté; mais il eut la precaution de les mieux cacher, & depuis ce tems là il m’a fort bien servi.
Mon Maitre m’assura de plus une chose, que j’eus occasion de remarquer moi même, c’est que c’étoit dans les Champs, où il y avoit le plus de ces Pierres Luisantes, que se donnoient les plus frequentes & les plus cruelles Batailles.
Il dit, que c’étoit une chose ordinaire, quand deux Yahoos découvroient une pareille Pierre dans un Champ, & se batoient à qui l’auroit, qu’un troisiéme se jettat sur le sujet de la Dispute, & l’emportat pour lui; ce qui, à ce que trouvoit mon Maitre, ne ressembloit pas mal aux Decisions de nos procès; en quoi je trouvai à propos de ne lui pas contredire, parce que le procedé du troisiéme Yahoo, étoit plus équitable que plusieurs Sentences de nos Juges. Car, au bout du compte, chacun des deux Yahoos ne perdoit que la pierre pour laquelle ils se batoient; au lieu que dans nos Cours de Justice il faut payer l’Arrêt qui nous deboute de nos pretentions.
Mon Maitre continuant son Discours, dit, que rien ne rendoit les Yahoos plus odieux, que cette Avidité universelle avec laquelle ils devoroient tout ce qu’ils trouvoient, soit que ce fussent des Herbes, des Racines, du Grain, de la Chair d’Animaux, ou toutes ces choses melées ensemble: Et qu’on avoit remarqué, comme une Bizarrerie qui leur étoit particulière, qu’ils aimoient mieux faire quelques Lieuës pour aller derober une Nourriture passablement mauvaise, que d’en avoir une bonne toute preparée chez eux. Par dessus cela ils sont insatiables, & quand ils ont dequoi, ils mangent à crever; & machent ensuite une certaine Racine qui leur donne une Evacuation generale.
Il y a aussi une autre sorte de Racine fort succulente, mais qui est assez difficile à trouver, dont les Yahoos sont fous, & qu’ils suçent avec un plaisir infini, ce qui produit en eux les mêmes Effets que le Vin fait sur nous; c’est à dire qu’ils s’embrassent, qu’ils se batent, qu’ils hurlent, qu’ils jasent, qu’ils se roulent à Terre, & puis qu’ils s’endorment dans la Bouë.
J’ai observé moi même, que les Yahoos sont les seuls Animaux du pays qui soient sujets à quelques Maladies; qui néanmoins sont en beaucoup plus petit nombre que celles que les Chevaux ont parmi nous, & qui ne viennent point des mauvais Traitemens qu’on leur fait, mais de leur mal-propreté & de leur gloutonnerie.
Pour ce qui regarde les Sciences, les Loix, les Arts, les Manufactures, & plusieurs autres choses du même genre, mon Maitre avoüa qu’il ne trouvoit presque aucune conformité entre les Yahoos de son païs & ceux du nôtre: mais qu’en recompense il trouvoit une parfaite ressemblance dans nos Inclinations. A la verité, disoit-il, il avoit bien ouï dire à quelques Houyhnhnms, qu’ils avoient remarqué que plusieurs Troupes de Yahoos avoient un Espèce de Commandant, qu’il étoit facile de distinguer des autres, parce qu’il étoit toujours plus mal fait, & plus mechant qu’aucun des autres. Que ce Commandant avoit d’ordinaire un Favori le plus semblable à lui qu’il put trouver, dont l’Emploi étoit de lecher les pieds & le Derriére de son Maitre, & d’amener des Yahoos Femelles dans son Chenil; ce qui lui valoit de tems en tems quelque piéce de Chair d’Ane. Ce Favori est haï par toute la Troupe, & voila pourquoi afin de se mettre à couvert de leur Ressentiment, il se tient toujours le plus près qu’il lui est possible de la personne de son Commandant, qui le conserve dans son Emploi, jusqu’à ce qu’il ait trouvé un Favori plus vilain & plus méchant que lui: mais aussi dès cet instant il est congedié, & son successeur aussi bien que tous les Yahoos de ce District, Jeunes & Vieux, Mâles & Femelles, viennent en corps, & déchargent leurs Ordures sur lui, depuis la Tête jusqu’aux pieds. Peut-être, ajouta mon Maitre, que ce que je viens de dire, seroit aplicable jusques à un certain point à vos Cours, vos Favoris, & vos Ministres d’Etat: mais c’est de quoi vous pouvez mieux juger que moi.
Je n’osai rien repondre à cette maligne insinuation, qui rabaissoit l’intelligence humaine au dessous de la sagacité d’un Chien ordinaire, qui a l’Habileté de distinguer la voix du meilleur Chien de la meute, sans se tromper jamais.
Mon Maitre m’aprit, qu’il y avoit dans les Yahoos de certaines Qualitez remarquables, dont je ne lui avois point fait mention, ou du moins sur lesquelles j’avois passé fort legérement, en lui parlant des Yahoos de mon Espéce; si me dit, que ces Animaux, comme les autres Brutes, avoient leurs Femelles en commun; avec cette diference pourtant, que la Yahoo femelle soufroit le mâle pendant qu’elle étoit enceinte, & que les Males se batoient avec autant d’Acharnement contre les Femelles que contre ceux de leur sexe: deux choses qui étoient d’une Brutalité sans exemple.
Une autre singularité odieuse qu’il avoit observée dans les Yahoos, étoit leur excessive saloperie dans le tems que tous les autres Animaux paroissent aimer la propreté. Pour les deux autres Accusations je fus charmé de les laisser passer sans rien dire, parce qu’aussi bien je n’avois rien à repondre. Mais pour la troisiéme il m’auroit été aisé d’y repondre, s’il y avoit eu dans le pays un seul Cochon (ce qui par malheur pour moi n’étoit pas.) Car quoi que cet Animal puisse d’ailleurs être plus aimable qu’un Yahoo, il y auroit à mon avis de la partialité à dire qu’il fut plus propre; & c’est de quoi mon Maitre auroit été convaincu lui même, s’il avoit vu tout ce que ces Bêtes mangent, & avec quelle volupté elles se vautrent dans la Bouë.
Mon Maitre fit encore mention d’une autre Qualité que ses Domestiques avoient aperçue en plusieurs Yahoos, & qui lui paroissoit entiérement inexplicable. Il dit, qu’il prenoit quelquefois fantaisie à un Yahoo, de se retirer dans un Coin, de s’y mettre à hurler, & de donner des ruades à tous ceux qui s’aprochoient de lui, quoi qu’il fut jeune, se portât bien, & eut sufisamment à boire & à manger; que ses Domestiques ne pouvoient imaginer quelle Mouche l’avoit piqué: Et que le seul Remede qu’ils y savoient, étoit de le faire bien travailler; parce qu’ils avoient observé qu’un Travail un peu rude dissipoit insensiblement ces sortes de Fantaisies. Mon amour pour le Genre humain, m’imposa ici le plus profond silence; quoi que je demelasse fort bien dans ce que je venois d’entendre, ces sortes de Caprices, que produisent la Paresse, la Luxure, & les Richesses; Caprices dont je me ferois fort de guerir quelques uns de mes Compatriotes par le même Regime.
Mon Maitre avoit aussi remarqué que souvent quelque Yahoo Femelle se tenoit derriére un Banc ou un Buisson: que quand quelques jeunes Males passoient, elle se faisoit entrevoir, les agaçoit par des grimaces, puis faisoit semblant de se cacher; & que lorsque quelque Mâle s’avançoit, elle se retiroit tout doucement, en regardant souvent derriére elle, & s’enfuyoit avec une feinte Frayeur dans quelque endroit convenable, où elle savoit que le Mâle la suivroit.
D’autrefois, si une Femelle Etrangére vient parmi elles, Trois ou Quatre de son Sexe l’environnent, la considérent depuis la Tête jusqu’aux pieds, se font des grimaces les unes aux autres, & puis la plantent là d’un Air de Dedain & de Mepris.
Peut être qu’il y avoit un peu de Rafinement dans ces speculations de mon Maitre: Cependant, ce ne fut pas sans une Espèce d’Etonnement & même de Chagrin, que je considerai, que c’étoit peut être par instinct que les Femmes étoient Envieuses, Coquettes, & Libertines.
Je m’atendois à tout moment que mon Maitre aloit acuser les Yahoos de l’un & l’autre sexe de certains Apetits dereglez, qui ne sont pas tout à fait inconnus parmi nous. Mais il semble que la Nature n’aye pas été pour eux une Maitresse fort habile; & que ces Voluptez étudiées soient les productions de nôtre seule Raison.
CHAPITRE VIII.
Detail touchant les Yahoos. Excellentes Qualitez des Houyhnhnms. Quelle Education ils reçoivent & à quels Exercices ils s’apliquent dans leur Jeunesse. Leur Assemblée generale.
COmme je devois naturellement mieux connoitre la Nature humaine que mon Maitre, il m’étoit aisé d’apliquer à moi même & à mes Compatriotes tout ce que j’en aprenois. Pour les mieux connoître encore, je le priai de me permettre de passer quelque jours parmi les Yahoos du voisinage, ce qu’il eut la bonté de m’acorder, étant bien persuadé que la Hayne que j’avois pour ces Bêtes empêcheroit que leur Exemple ne fut contagieux pour moi; & par dessus cela, il donna ordre à un de ses Valets, qui étoit un Cheval alezan très vigoureux, & d’un excellent naturel, de ne me point quiter, & de me garantir des insultes des Yahoos, qui me croyant de leur Espèce n’auroient pas manqué de m’ataquer, par le même principe qui porte les Choucas sauvages à se jetter sur ceux qui sont privez, quand ils en rencontrent.
Les Yahoos sont prodigieusement agiles dès leur premiére Jeunesse; malgré cela, j’atrapai un jour un jeune mâle de trois ans, & tachai par toutes les marques d’amitié possibles de l’apaiser; mais le petit Diable se mit à hurler & à me mordre avec tant de violence, que je fus obligé de le laisser aller, & il en étoit tems, car ses cris avoient atiré toute la Troupe des vieux, qui trouvant que je n’avois point fait de mal au jeune, & que mon Cheval alezan étoit près de moi, se tinrent dans le Respect.
Par ce que j’ay pu remarquer, les Yahoos m’ont paru les plus indociles de tous les Animaux, & n’être capables que de porter ou de trainer des Fardeaux. Cependant je crois que ce Defaut vient principalement de leur Opiniatreté. Car au reste, ils sont rusez, malicieux, traitres & vindicatifs. Ils sont forts & robustes, mais ont le cœur lache, & sont par cela même, insolens, rampans, & cruels. On a remarqué que ceux qui ont le poil roux de l’un & l’autre sexe sont plus lascifs & plus méchans que les autres, qu’ils surpassent aussi en Force & en Agileté.
Les Houyhnhnms gardent un certain nombre de Yahoos dans des Huttes près de leurs Maisons, & en tirent quelques services auxquels ils ne veulent point employer leurs Domestiques; pour les autres, ils les envoyent dans certains champs, où ils cherchent des Racines, diferentes sortes d’Herbes, & des Charognes pour se nourrir. Ils sont aussi fort adroits à atraper des Belettes, & des Luhimuhs (sorte de Rat sauvage) qu’ils devorent avec une avidité inexprimable. La Nature leur a apris à se creuser des Trous en Terre, dont la plûpart sont assez grands pour tenir le Mâle, la Femelle, & trois ou quatre petits.
Ils nagent dès leur Enfance comme des Grenouilles, & peuvent se tenir long-tems sous l’Eau, ce qui leur donne le moyen de prendre souvent du Poisson, que les Femelles aportent à leurs petits. A propos de quoi il m’arriva une assez plaisante Avanture.
Un jour que j’étois dehors avec mon Protecteur le Cheval alezan, & qu’il faisoit excessivement chaud, je le priai de me permettre de me baigner dans une Riviére près de laquelle nous étions. Il le voulut bien: surquoi je me deshabillai & me jettai à la nage. Mon malheur voulut qu’une jeune Yahoo Femelle, qui se tenoit derriére une Eminence, vit tout ce que je venois de faire, & qu’enflamée de certain Desir, à ce que nous conjecturâmes l’Alezan & moi, elle vint à la Nage vers l’endroit où je me baignois. De ma vie je n’ay été plus effrayé, mon Defenseur étoit à quelque distance de là, ne soupçonnant pas seulement la possibilité de ce malheur. Elle m’embrassa d’une maniére fort significative; & moi je me mis à crier d’une si grande force que mon Protecteur m’entendit & vint à nous au galop: ce qu’elle n’eut pas plûtôt vu qu’elle me quita (quoi qu’avec la derniére Repugnance) & s’alla mettre sur la Hauteur oposée, où elle ne fit que hurler pendant tout le tems que je mis à m’habiller. Ce fut un sujet de Divetissement pour mon Maitre & pour toute sa Famille, aussi bien que de mortification pour moi. Car je ne pouvois plus nier que je ne fusse réellement un Yahoo, puisque les Femelles avoient une propension naturelle pour moi comme pour un de leur Espèce: Et ce qu’il y a de remarquable, c’est que celle dont je viens de parler, n’avoit pas le poil roux (ce qui pourroit excuser un Appetit un peu irregulier) mais noir, & qu’elle n’étoit pas tout à fait aussi hideuse que les autres Femelles de son espece; Car, je crois qu’elle n’avoit pas plus d’onze ans.
Ayant passé trois ans dans ce pays, il est juste qu’à l’Exemple des autres Voyageurs, j’instruise mes Lecteurs des Maniéres & des Coutumes de ses Habitans, à la connoissance desquelles je me suis principalement apliqué. Comme les Houyhnhnms sont naturellement portez à la pratique de toutes les Vertus qui peuvent convenir à une Creature raisonnable, leur grand principe est, qu’il faut cultiver la Raison & n’être gouverné que par elle. La Raison n’est jamais parmi eux une chose problematique, sur laquelle on peut alléguer des Argumens plausibles des deux cotez; mais elle les frape toujours par son Evidence; ce qu’elle doit naturellement faire, lorsque son Eclat n’est point obscurci par des passions ou par l’interêt. Et je me souviens à cet egard, que ce fut avec une extrême Difficulté que je vins à bout de faire comprendre à mon Maitre le sens du mot d’Opinion, ou comment un point pouvoit être disputable; parce que la Raison nous enseigne à n’affirmer ou à ne nier que ce dont nous sommes certains; Or dès qu’il n’y a point de certitude, il ne sauroit aussi y avoir de negation ou d’affirmation. Si bien que les Controverses, les Disputes & le Ton decisif sur des propositions fausses ou douteuses sont des maux inconnus parmi les Houyhnhnms.
Pareillement quand je lui expliquois nos diferens systèmes de Philosophie Naturelle, il se mettoit à rire de ce qu’une Créature qui s’arrogeoit le Titre de Raisonnable, tirat gloire de savoir les Conjectures des autres, & cela dans des choses où ce savoir, quand il seroit même de bon alloi, ne pouvoit être d’aucun usage. En quoi il étoit entiérement dans les sentimens de Socrate, tels qu’ils nous sont raportez par Platon; ce que je remarque comme un Trait d’Eloge pour ce Prince des Philosophes. J’ay reflêchi plusieurs fois depuis sur le Tort infini que cette maxime feroit aux Libraires de l’Europe, aussi bien qu’à la reputation de plusieurs Savans.
L’Amitié & la Bienveillance sont les deux principales Vertus des Houyhnhnms: & ces vertus ne sont pas restreintes à quelques objets particuliers, mais s’étendent sur tous les individus de la Race. Car le Cheval le plus Etranger y est traité de la même maniére que le plus proche Voisin, & quelque part qu’il aille, il est comme chez lui. Ils observent avec la plus exacte precision les Loix de la Décence & de la Civilité, mais ils n’entendent absolument rien en ce que nous apellons Ceremonie. Ils n’ont pas de Tendresse de cœur pour leurs Poulains, & le soin qu’ils prennent de leur Education est uniquement un fruit de leur Raison. Et j’ai vu mon Maitre montrer la même Affection aux Poulains de son Voisin, qu’il avoit pour les siens propres. Ils pretendent que la Nature leur enseigne à aimer en general toute l’espèce, & que la Raison ne fait distinction des personnes, que quand elles surpassent les autres en vertu.
Quand les Femmes des Houyhnhnms ont mis au jour un Poulain de chaque sexe, elles n’ont plus de commerce avec leurs Maris, à moins qu’il ne leur arrive de perdre un de leurs Enfans, ce qui arrive fort rarement: Mais en ce cas elles renouent connoissance; ou bien, si cet Accident arrive à un Houyhnhnm dont la Femme n’est plus en age d’avoir des Enfans, quelque ami lui fait present d’un des siens, & travaille ensuite à reparer cette perte volontaire. Cette precaution est necessaire pour empêcher que le Païs ne soit trop peuplé. Mais cette Règle ne regarde point les Houyhnhnms d’une Race inferieure; car il leur est permis de produire trois Poulains de chaque sexe, pour servir de Domestiques dans des Familles Nobles.
Dans les Mariages ils prennent garde que les Couleurs des deux partis ne fassent pas un Melange désagréable dans leur posterité. La Force est la qualité qu’on estime le plus dans le Mâle, & la Beauté celle dont on fait le plus de cas dans la Femelle; non pas par un principe d’Amour, mais afin d’empêcher la Race de degenerer; car s’il arrive qu’une Femelle excelle en Force, on lui choisit un Epoux distingué par sa Beauté. Galanterie, Amour, Presens, Douaire, sont des choses dont ils n’ont aucune idée & pour lesquelles ils n’ont pas même de Termes dans leur Langue. Les jeunes gens ne s’épousent pour aucune autre Raison que parce que leurs Parens & leurs amis le veulent ainsi: c’est une chose qu’ils voient faire tous les jours, & qu’ils regardent comme une des Actions necessaires d’un Etre raisonnable. Mais la violation de cet Engagement est un Crime absolument inouï.
Dans l’Education de leur Jeunesse de l’un & de l’autre sexe, leur Methode est admirable, & très digne de nôtre imitation. Ils veulent que leurs Enfans ayent ateint l’Age de dix-huit ans avant qu’il leur soit permis de manger de l’Avoine, excepté pourtant de certains jours. Et cet Exemple, pourvu qu’on y fit quelques legers Changemens pouroit être de grand usage parmi nous.
La Temperance, l’Industrie, l’Exercice, & la Propreté, sont des choses également prescrites aux Jeunes des deux sexes: Et mon Maitre m’a dit plus d’une fois, que nous étions fous de donner aux Femelles une autre Education qu’aux Mâles, excepté en quelques articles qui concernent le Gouvernement du Menage; par où, comme il le remarquoit très judicieusement, nous faisions que la moitié de nos jeunes gens n’étoit bonne qu’à mettre des Enfans au monde: & comme si ce premier Trait de Folie ne suffisoit pas, ajoutoit-il, vous en commettez un second plus grand encore, en confiant l’Education de vos Enfans à des Animaux si peu capables de les elever.
Mais les Houyhnhnms acoutument leurs Descendans dès leur premiére Jeunesse à la Course, au Travail, & à s’endurcir à la Fatigue & aux Incommoditez: pour cet éfet il leur font monter quelquefois au galop des Collines fort roides, ou leur ordonnent de courir sur des Chemins pierreux, & puis, lorsqu’ils sont tous en Eau, de se jetter dans quelque Etang. Quatre fois par an la Jeunesse d’un certain District se donne rendez vous dans un Endroit marqué, pour voir qui a fait le plus de progrès en Force, en Vitesse, ou en Agileté, & le Vainqueur en est recompensé par une Chanson faite à son honneur, qui est comme une Espece de Monument de sa Victoire. Le jour de cette Fête, quelques Domestiques ont soin de faire aporter par une Troupe de Yahoos, le Foin, l’Avoine, & le Lait qu’il faut pour le Repas des Houyhnhnms; après quoi ces Bêtes sont incontinent renvoyées, afin que la Compagnie n’en soit pas incommodée.
Tous les quatre Ans vers l’Equinoxe du Printems, un Conseil, qui represente toute la Nation, s’assemble dans une Plaine située à vingt miles de nôtre Maison, & cette Assemblée dure cinq ou six jours. On y examine l’Etat & les Besoins des diferens Districts: s’ils abondent en Foin, en Avoine, en Vaches & en Yahoos, ou bien s’ils ont disette de quelqu’une de ces choses? Que si (ce qui est très rare) il se trouve que quelques Districts manque de ces Bêtes ou de ces productions de la Terre, il est pourvu à ces Besoins par un Consentement unanime, & par une Contribution generale de toute l’Assemblée. Là aussi se règle l’Echange & le Don des Enfans. Par exemple, si un Houyhnhnm a deux Mâles, il en troque un avec un autre, qui a deux Femelles: Et quand un Enfant vient à mourir dont la Mére n’est plus en Age d’en avoir, on y determine la Famille par laquelle cette perte doit être reparée.
CHAPITRE IX.
Grand Debat dans l’Assemblée generale des Houyhnhnms, & de quelle maniére il fut terminé. Sciences qui sont en vogue parmi eux. Leurs Batimens. Maniére dont ils enterrent leurs Morts. Imperfection de leur Langage.
UNe de ces grandes Assemblées se tint de mon tems, environ trois mois avant mon Depart, & mon Maitre y fut envoyé pour representer nôtre District. Dans ce Senat fut remise sur le Tapis leur vieille Querelle, & pour dire le vrai la seule dont on ait jamais entendu parler dans le païs.
Cette Querelle (à ce que mon Maitre m’aprit à son Retour) consistoit à savoir, si les Yahoos devoient être exterminez de dessus la Face de la Terre, ou non? Un des Membres, qui étoit pour l’Affirmative, allegua diferens Argumens de grand poids, disant, Que les Yahoos étoient non seulement les plus maussades & les plus difformes Bêtes que la Nature eut jamais produites, mais aussi les plus indociles, les plus opiniatres & les plus malicieuses: Qu’ils suçoient en secret les Mammelles des Vaches qui apartenoient aux Houyhnhnms, tuoient & mangeoient leurs chats, fouloient aux pieds leurs Herbes & leur Avoine, & feroient encore mille autres Extravagances, si l’on n’y prenoit garde. Il fit mention d’une Tradition generale, qui portoit, qu’il n’y avoit pas eu toujours des Yahoos dans le païs: mais qu’il y avoit quelques siecles que deux de ces Brutes parurent sur une Montagne, & qu’il étoit incertain si la Chaleur du Soleil les avoit formez de bouë corrompuë, ou bien de l’Ecume de la Mer. Que ces Yahoos eurent des petits, & qu’en peu de tems leur Race devint si nombreuse que tout le païs en fut infecté. Que les Houyhnhnms pour remedier à ce mal, s’assemblérent tous, ataquérent les Yahoos, & les forcérent à se retirer dans un Endroit où ils les environnerent de tous cotez, détruisirent les vieux, & prirent chacun deux Jeunes chez eux, qu’ils aprivoisérent ensuite autant que des Animaux naturellement si sauvages sont capables d’être aprivoisez; s’en servant pour porter & pour trainer des Fardeaux. Que cette Tradition avoit un grand air de vraisemblance, & que ces Créatures ne pouvoient pas être Ylnhniamshy (c’est a dire Natives du pays) vû la violente Haine que les Houyhnhnms aussi bien que les autres Animaux leur portoient; Haine meritée à la verité par leurs mauvaises Qualitez, mais qui néanmoins n’auroit jamais été portée à ce point, si elles avoient été originaires du païs. Que la Fantaisie qui avoit pris aux Houyhnhnms de se servir d’Yahoos, leur avoir fort imprudemment fait negliger la Race des Anes, qui sont de sort beaux Animaux, bien plus faciles à aprivoiser, & bien plus propres que les Yahoos, & d’ailleurs assez robustes pour resister au Travail, quoi que d’ailleurs ils cedassent à ceux-ci en Agileté. Que si leurs Brayemens n’étoient pas agréables, le son pourtant en étoit moins horrible que celui des Hurlemens des Yahoos. Plusieurs autres dirent leurs Avis sur le même sujet, mais le plus remarquable de tous fut celui de mon Maitre, quoique je puisse dire sans vanité que ce fut à moi qu’il eut l’obligation de l’Expedient admirable qu’il proposa à l’Assemblée. Il aprouva la Tradition dont on vient de faite mention, & affirma que les deux premiers Yahoos qu’on eut vus dans le païs y étoient venus par Mer; qu’en arrivant à Terre, & étant abandonnez par leurs Compagnons ils s’étoient retirez dans les Montagnes, où ayant degeneré peu à peu, ils étoient devenus par laps de tems beaucoup plus sauvages que ceux de leur espèce dans le païs dont ils étoient venus. La Rasion de son Assertion étoit, qu’il avoit actuellement chez lui un Yahoo merveilleux, (c’étoit moi) dont la plûpart d’entr’eux avoient ouï parler, & que plusieurs avoient vu. Il leur raconta alors, de quelle maniére si m’avoit trouvé; que mon Corps étoit couvert de peaux d’Animaux, ou de leurs poils fort adroitement accommodez; que je parlois une Langue qui m’étoit particuliere, & avois fort bien apris la leur; que je lui avois raconté les diferens Accidens qui m’avoient amené dans le païs; que quand je me depouillois de ce qui me couvroit, je ressemblois extrêmement à un Yahoo, à cette Difference près, que j’étois plus blanc, moins velu, & que j’avois les pates plus courtes. Il ajouta, que j’avois taché de lui persuader que dans mon païs aussi bien que dans plusieurs autres les Yahoos étoient des Animaux raisonnables, qui tenoient les Houyhnhnms en servitude: Qu’il avoit remarqué en moi toutes les Qualitez d’un Yahoo, hormis que j’etois un peu plus civilisé, & que j’avois quelque Teinture de Raison, quoique les Houyhnhnms eussent à cet égard autant de superiorité sur moi, que j’en avois sur les Yahoos de leur païs: Que, parmi d’autres choses, j’avois fait mention d’une coutume que nous avions de châtrer les Houyhnhnms quand ils étoient jeunes afin de les rendre plus aprivoisez; que l’Operation étoit aisée & sure; qu’il n’y avoit point de honte à aprendre de certaines choses des Brutes, puis que la Fourmi donnoit aux Houyhnhnms des Leçons d’Industrie, & que l’Art de bâtir leur est enseigné par l’Hirondelle (car c’est ainsi que je traduis le mot de Lyhannh, quoique cet Oiseau soit bien plus grand que nos Hirondelles.) Qu’on pourroit faire usage de cette Invention à l’égard des jeunes Yahoos, ce qui non seulement les rendroit plus doux & plus traitables, mais aussi en éteindroit bientôt la Race, sans être obligé de recourir à des Remedes violens. Qu’en même tems les Houyhnhnms seroient exhortez à cultiver la Race des Anes, qui sont non seulement des Animaux preferables aux Yahoos à tous egards, mais qui ont encore par dessus eux l’Avantage d’être capables de rendre service dès l’Age de cinq ans, au lieu que les Yahoos n’en sçauroient rendre qu’à douze.
Voila tout ce que mon Maitre trouva à propos de me raconter alors, touchant ce qui s’étoit passé dans le grand Conseil. Mais il me cacha une particularité qui me regardoit personnellement, dont je ne tardai guères à sentir les funestes Effets, comme j’en informerai mes Lecteurs en son lieu; & c’est de ce moment que je datte le malheur du reste de ma vie.
Les Houyhnhnms n’ont point de Lettres, & par conséquent ne connoissent rien que par Tradition. Mais comme il arrive peu de choses fort importantes parmi un Peuple si bien uni, naturellement porté à la pratique de toutes les Vertus, uniquement gouverné par la Raison, & separé de toutes les autres Nations, leur Histoire n’est pas chargée de beaucoup de Faits. J’ai déjà observé qu’ils ne sont sujets à aucune Maladie, d’où il s’ensuit qu’ils n’ont pas besoin de Medecins. Cependant ils ont d’excellens Remedes faits de diferentes Herbes, pour guerir les Blessures que des pierres pointues peuvent faire à leurs Paturons, aussi bien que les Contusions qui pourroient arriver aux autres parties de leur Corps.
Ils comptent l’Année par la Revolution du Soleil & de la Lune, mais ne font aucune subdivision de semaines. Les mouvemens de ces deux Astres leur sont assez bien connus, & ils entendent la Nature des Eclipses; mais aussi est-ce tout ce qu’ils savent en Astronomie. Ils surpassent tous les Mortels en Poësie, par la Justesse de leurs Comparaisons, & par la Beauté & l’Exactitude de leurs Descriptions. Leurs vers abondent fort en l’une & l’autre de ces choses, & roulent d’ordinaire sur l’Excellence de l’Amitié, ou sur les Loüanges de ceux qui ont été Vainqueurs à la Course, ou à quelques autres Exercices corporels. Leurs Batimens, quoi que fort simples, sont assez commodes, & les mettent entiérement à couvert de toutes les injures de l’Air.
Les Houyhnhnms se servent de cette partie creuse qu’il y a entre le Paturon & la Corne de leurs pieds de devant, comme nous faisons de nos mains, & cela avec une Dexterité presque incroyable. Ils trayent leurs Vaches, rassemblent leur Avoine, & font en general tous les Ouvrages auxquels nous nous servons de nos Mains. Ils ont une sorte de pierres à Fusil fort dure, qu’ils aiguisent contre d’autres pierres, & dont ils font ensuite des Instrumens qui leur tiennent lieu de Coins, de Haches, & de Marteaux. De ces mêmes pierres ils font une espèce de Faux, avec laquelle ils coupent leur Foin & leur Avoine, qui croit d’elle même dans de certains Champs: Les Yahoos en portent les Gerbes au Logis, que les Domestiques serrent dans plusieurs Huttes couvertes, pour en oter le grain, qui est mis dans des Magasins. Ils font des Vaisseaux de Bois & de Terre, & exposent ceux-ci au Soleil pour les durcir.
A moins qu’il ne leur arrive quelque Accident extraordinaire, ils deviennent fort vieux, & sont enterrez dans le Lieu le plus obscur qu’on puisse trouver, sans que leurs Parens & leurs Amis marquent ni Joye ni Tristesse de leur Trepas: Eux mêmes, quand ils sentent que leur Fin aproche, quittent le Monde avec aussi peu de Regret, que s’ils prenoient congé d’un Voisin à qui ils auroient rendu une Visite. Je me souviens que mon Maitre ayant prié un jour un de ses Amis de venir avec sa Famille chez lui pour regler quelque Affaire importante, la Femme vint au jour marqué avec ses deux Enfans, mais fort tard; elle en allegua deux Raisons; dont la premiére étoit que le Matin même son Mari étoit Shnuwnh. Le Terme est fort expressif dans leur Langue, & est très difficile à traduire en Anglois: il signifie proprement, s’en retourner à sa premiere Mere. L’autre excuse étoit, que son Mari étant mort assez tard dans la Matinée, il lui avoit falu du tems pour regler avec ses Domestiques le Lieu où le Corps seroit mis; & je remarquai qu’elle fut aussi gaïe chez nous que le reste de la Compagnie.
Ils vivent generalement jusqu’à soixante & dix ou soixante & quinze, mais rarement jusqu’à quatre vingt ans. Quelques jours avant leur mort, ils s’affoiblissent peu à peu, mais sans aucun sentiment de Douleur. Pendant ce tems leurs Amis leur rendent visite, parce qu’ils ne sçauroient sortir comme à leur ordinaire. Cependant, environ dix jours avant leur mort, en quoi il leur arrive rarement de se tromper, ils rendent les visites qu’on leur a faites, étant portez par des Yahoos dans une Voiture, dont ils se servent aussi dans d’autres occasions, comme qui diroit, quand ils sont vieux, incommodez ou en voyage.
C’est quelque chose d’assez singulier que les Houyhnhnms n’ont d’autre Terme que celui de pour designer en general tout ce qui est mauvais. Ainsi quand ils veulent marquer la sotise d’un Domestique, la faute qu’a faite un Enfant, & un Vilain tems, ils ajoutent à chacune de ces choses le mot de Yahoo, & les apellent, hhnm Yahoo, Whnaholm Yahoo, Ynlhmnd Wihlma Yahoo, & une maison mal batie, Ynholmhnmrohlnw Yahoo.
Ce seroit avec plaisir que je pourois m’étendre d’avantage sur les excellentes Qualitez de ce peuple admirable; mais comme j’ai dessein de publier dans peu un Volume qui roulera uniquement sur ce sujet, j’y renvoye mes Lecteurs; & leur vai faire part de la plus funeste Catastrophe qui me soit jamais arrivée, & qui empoisonne encore actuellement toute la Douceur de ma vie.
CHAPITRE X.
Quelle heureuse vie l’Auteur menoit parmi les Houyhnhnms. Progrès qu’il fait dans la Vertu en conversant avec eux. Leurs Conversations. L’Auteur est informé par son Maitre qu’il faut qu’il quite le païs. Il s’évanouït de Douleur, & après avoir repris ses sens promet d’obeïr. Il vient à bout de faire un Canot, & met en Mer à l’Avanture.
MOn Maitre m’avoit donné un Apartement éloigné de sa Maison de six Verges, que j’avois acommodé & meublé à ma Fantaisie. En guise de plancher & de Tapisseries j’y avois mis des Nattes de jonc, que j’avois faites moi même. Le Chanvre croit dans ce païs sans qu’on le seme, & les Habitans n’en font aucun usage: Je m’en servis pour faire une espèce de Taye dont je formai ensuite des Coussins par le moien de plusieurs plumes d’Oiseaux que j’avois pris avec des Lacets faits de cheveux de Yahoos. J’avois fait deux Chaises, graces au secours que me preta le Cheval alezan. Quand mes Habits furent entiérement usez, je m’en fis d’autres avec des peaux de Lapin, & avec celles d’un certain Animal qu’ils apellent Nnuhnoh, dont tout le corps est couvert d’un fin Duvet. Je me servis aussi de celles-ci pour en faire des Bas. Je me fis des semelles de Bois, que j’attachai au cuir de dessus le mieux qu’il me fut possible, & quand ce cuir fut usé, je tachai d’y remedier par des peaux de Yahoos sechées au Soleil. Je m’amusois quelquefois à chercher du miel dans des creux d’Arbres, que je melois ensuite avec de l’Eau, ou que je mangeois avec mon pain. Il n’y avoit point d’Homme alors qui sentit mieux que moi la justesse de ces deux Maximes; Que la Nature est contente de peu; &, Que la necessité est la Mére de l’invention. Je jouïssois d’une parfaite santé à l’égard du Corps, & de la plus aimable Tranquilité par raport à l’Ame. Je n’éprouvois point l’inconstance d’un Ami, ni les injures d’un Ennemi secret ou déclaré. Je n’étois pas obligé de gagner les bonnes graces d’un grand Seigneur ou de son Mignon à force d’Adulation & de Bassesses. Je n’avois pas besoin d’être défendu contre la Fraude ou l’Opression. Dans cet heureux sejour il n’y avoit ni Medecins pour détruire mon corps, ni Gens de Loi pour ruïner ma Fortune; point de Délateurs pour épier mes paroles & mes Actions, ou pour forger des Accusations contre moi; point de Mauvais plaisans, de Medisans, de faux Amis, de Voleurs de grand Chemin, de Procureurs, de Maqueraux, de Bouffons, de Joueurs, de Politiques, de pretendus Beaux Esprits, d’ennuyeux Conteurs, de Disputeurs, de Ravisseurs, de Meurtriers, de Chefs de parti; point de gens dont la seduction ou l’Exemple encourageassent les autres au Crime; point de Cachots, de Haches, de Gibets, ou de Piloris; point d’Imposture, d’Orgueil, ou d’Affectation; point de Fats, de Breteurs, d’Yvrognes, de Filles publiques, ou d’infames Maladies; point de Pedants ignorans & enflez de leur savoir; point de Querelleurs, d’Importuns, ou de Jureurs; point de Faquins que leurs vices ont tirez de la misére, ou d’Honnêtes gens qu’une Vertu incorruptible y a plongé; point de Grands Seigneurs, de Joueurs de Violon, de juges, ou de Maitres à danser.
J’avois le bonheur d’être admis à la compagnie de quelques Houyhnhnms, qui venoient de tems en tems rendre visite, ou demander à diner à mon Maitre. Lui & ses Amis s’abaissoient quelquefois jusqu’à me faire des Questions, & à écouter mes Reponses. J’accompagnois même quelquefois mon Maitre dans les visites qu’il leur rendoit. Je ne prenois jamais la Liberté de parler, à moins que ce ne fut pour repondre à quelque Demande; ce que je ne faisois pas sans Regret, parce que c’étoit autant de Tems perdu que j’aurois pu mieux employer en écoutant. Les Houyhnhnms observent dans leurs Conversations les Régles les plus exactes de la Décence, sans qu’il paroisse qu’ils en sachent seulement une de ce que nous apellons Céremonie: Quand ils se parlent, c’est sans s’interrompre, sans s’ennuïer, & sans être jamais de sentiment oposé. Je leur ai ouï dire plus d’une fois, que le meilleur moyen de ranimer la Conversation dans une Assemblée, est de garder le silence pendant quelques momens: C’est dequoi j’ai plus d’une fois été Temoin; car pendant ces petites pauses, je remarquois qu’il leur venoit de nouvelles idées qui donnoient un nouveau Feu à leurs Conversations. Leurs Discours roulent ordinairement sur l’Amitié, la Bienveillance & l’Oeconomie; quelquefois sur les ouvrages de la Nature ou sur quelques Anciennes Traditions; sur les Loix de la vertu, sur les Regles invariables de la Raison, ou bien sur quelques Resolutions qui doivent être prises dans la prochaine Assemblée des Deputez de la Nation; & souvent sur les diferentes Beautez & sur l’Excellence de la Poësie: Je puis ajouter sans vanité que ma presence a plus d’une fois fourni matiére à leur Entretien, parce qu’elle fournissoit à mon Maitre l’occasion de parler à ses Amis de mon Histoire & de celle de mon païs. Comme ce qu’ils dirent sur ce sujet ne faisoit pas autrement honneur à la Nature humaine, je crois que mes Lecteurs voudront bien me dispenser de le repeter.
J’avouë ingenuement que je dois le peu de connoissances de quelque prix que je puis avoir, aux Leçons que j’ai receuës de mon Maitre, & aux sages Discours de lui & de ses Amis, dont j’ai été Auditeur.
Je ne pouvois suffire aux mouvemens de veneration qu’excitoient en moi les Avantages du corps, & sur tout les admirables qualitez de l’Ame des Houyhnhnms. A la verité, je ne sentis pas d’abord ce Respect naturel que les Yahoos & les autres Animaux du païs leur portent: mais je ne tardai guères à l’éprouver, & à y joindre cette Reconnoissance & cet Amour, dont la Bonté avec laquelle ils me distinguoient du reste de mon Espece, les rendoit si dignes. Quand je pensois à ma Famille, à mes Amis, & à mes Compatriotes, ou bien aux Hommes en general, je les considerois comme s’ils avoient été réellement des Yahoos en Figure & Inclinations; avec cette diference pourtant qu’ils étoient un peu civilisez, qu’ils parloient, & qu’ils avoient en partage une Raison, de laquelle néanmoins ils ne se servoient que pour multiplier leurs vices, dont leurs Fréres les Yahoos de ce païs n’avoient que la portion que la Nature leur avoit donnée. Quand il m’arrivoit de me regarder dans un Lac ou dans une Fontaine, j’étois saisi de je ne sçai quelle Horreur, & la vuë d’un Yahoo ordinaire m’étoit plus suportable que la mienne. En conversant avec les Houyhnhnms, & en les considerant avec plaisir, je me suis insensiblement accoutumé à prendre quelque chose de leur Air, & de leur Demarche; & mes Amis m’ont fort souvent fait remarquer qu’en nous promenant dans un Chemin uni je trotois comme un Cheval; ce que j’ai toujours pris pour un Compliment fort gracieux.
Au milieu de mon Bonheur, & dans le Tems que je comptois le plus surement de passer le reste de mes jours dans ce pays, mon Maitre me fit querir un Matin de meilleure Heure qu’à l’ordinaire. Je vis à son Air qu’il étoit embarrassé, & qu’il ne savoit de quelle maniére commencer ce qu’il avoit à medire. Après quelques momens de silence, il me dit, qu’il ignoroit comment je prendrois ce qu’il aloit me notifier; que dans la derniére Assemblée, quand la Question touchant les Yahoos avoit été agitée, les Deputez de tous les autres Districts avoient declaré, qu’ils étoient étonnez de ce que dans sa Famille il traitoit un Yahoo (c’étoit moi) plutôt en Houyhnhnm, qu’en Bête brute: Qu’il conversoit avec moi, comme s’il pouvoit retirer quelque plaisir de mon commerce: Qu’une pareille conduite étoit une chose inouïe, & d’ailleurs également oposée à la Nature & à la Raison. Mon Maitre ajouta, que là dessus l’Assemblée l’avoit exhorté, de m’employer comme les autres Animaux de mon espèce, ou bien de m’ordonner de regagner à la nage l’Endroit d’ou j’étois venu. Que le premier de ces Expedients avoit été unanimement rejetté par tous les Houyhnhnms qui m’avoient vu chez lui ou chez eux: Car ils alleguoient, que parce que, avec la mechanceté Naturelle de ces Animaux, j’avois quelques principes de Raison, il êtoit à craindre que je ne les amenasse avec moi dans les Montagnes, d’où nous reviendrions ensuite nous jetter de nuit sur les Troupeaux des Houyhnhnms; ce qui étoit d’autant plus rent que nous étions tous d’un naturel rapace & paresseux.
Mon Maitre m’aprit de plus, que les Houyhnhnms ses voisins le pressoient tous les jours d’executer l’Exhortation de l’Assemblée, & qu’il n’osoit plus y aporter de nouveaux Delais. Il m’assura qu’il doutoit qu’il me fut possible de gagner un autre pays à la Nage, & que pour cet éfet il souhaitoit que je fisse un Vaisseau qui ressemblât en petit à ceux dont je lui avois fait la Description, & avec lequel je pusse m’éloigner de leur païs: qu’au reste je ne serois pas seul à entreprendre cet Ouvrage, & que ses Domestiques aussi bien que ceux de ses Voisins m’y aideroient. Pour ce qui me regarde, continua-t’il, j’aurois été fort content de vous garder à mon service, parce que j’ay trouvé que vous vous êtes corrigé de plusieurs Defauts, en tachant d’imiter les Houyhnhnms autant qu’un Etre d’une Classe inferieure en est capable.
C’est ici le Lieu de faire remarquer à mes Lecteurs, qu’un Decret de l’Assemblée generale de ce païs, est designé par le mot Hnhloayn, qui signifie une Exhortation, ce qui vient de ce qu’ils ne conçoivent pas comment une Créature Raisonnable peut être forcée à quelque chose, ou comment on peut la lui commander, parce qu’elle ne sçauroit désobeïr à la Raison, sans renoncer par cela même au Titre de Créature Raisonnable.
Le Discours de mon Maitre me jetta dans un tel Desespoir, qu’incapable de supporter l’Horreur de mon Etat, je tombai évanouï à ses pieds. Quand je fus revenu à moi, il me dit qu’il m’avoit cru mort. (car ce peuple n’est pas sujet à ces sortes de Défaillances. ) Je repondis, d’une voix foible, que je serois trop heureux si une prompte mort venoit terminer mes malheurs; que quoi que je n’eusse rien à repliquer à l’Exhortation de l’Assemblée, ni aux instances de ses Amis, il me paroissoit pourtant qu’un peu moins de rigueur auroit pu s’acorder avec cette haute Raison qui paroissoit dans tous leurs Jugemens. Que je ne pouvois pas faire une Lieuë à la Nage, & que probablement il en faudroit faire plus de cent avant que d’aborder à quelque païs: Que pour construire un petit Vaisseau, il me faloit plusieurs Materiaux qu’il leur étoit impossible de me fournir, & qu’ainsi je devois regarder leur Exhortation comme une sentence de mort prononcée contre moi. Qu’une mort violente étoit le moindre des maux que je redoutois; mais qu’il m’étoit impossible d’exprimer mon Affliction lorsque je songeois, que quand même par une suite de miracles, je pourrois me rendre sain & sauf dans ma Patrie, je serois obligé de passer mes jours parmi les Yahoos, & exposé à retomber dans mes premiers vices, faute d’Exemples qui me retinssent dans le chemin de la Vertu. Que je savois trop sur quelles solides Raisons étoient fondées toutes les Resolutions des Houyhnhnms, pour vouloir les faire revoquer par les Argumens d’un miserable Yahoo comme moi. Pour cet éfet après l’avoir très humblement remercié de l’Offre qu’il m’avoit faite touchant l’Assistance de ses Domestiques, & l’avoir prié de m’acorder une Espace de tems proportionné à la grandeur de l’Ouvrage, je lui dis que j’allois tacher de conserver ma vie toute malheureuse qu’elle étoit; & que si je revenois jamais en Angleterre, je ne desesperois pas d’être de quelque usage à ceux de mon Espéce, en leur proposant les vertueux & sages Houyhnhnms pour modèles.
Mon Maitre me fit une Reponse fort honnête, & m’acorda deux mois pour finir ma Chaloupe; il ordonna aussi au Cheval alezan mon bon Ami de suivre en tout mes Instructions, parce que j’avois dit à mon Maitre que son secours me suffiroit.
Mon premier soin fut d’aler vers cet endroit de la Côte où mes gens m’avoient fait mettre à Terre. Je montai sur une Eminence, & regardant de tous côtez en Mer, je crus voir une petite Isle au Nord-Est: Je pris ma Lunette d’aproche, & vis alors distinctement qu’elle devoit être à cinq Lieuës de moi, au moins suivant mon Calcul, mais mon Compagnon crut que ce n’étoit qu’un Nuage: & cela n’est pas étonnant; car, comme il ne connoissoit pas d’autre pays que le sien, il étoit naturel qu’il ne put pas distinguer des objets placez bien avant dans la Mer, aussi bien que moi, à qui cet Element étoit si familier.
Après avoir fait cette Decouverte, je m’en retournai au Logis: le lendemain j’allai avec le Cheval alezan dans un Bois qui étoit à une petite demi lieuë de chez nous, pour y couper le Bois dont j’avois besoin pour l’Execution de mon Entreprise. Je ne fatiguerai point mes Lecteurs d’une Description détaillée de tout ce que nous fimes à cet égard; il leur suffira de savoir que dans l’espace de six semaines, avec l’aide de mon Compagnon, je vins à bout de faire une maniére de Canot Indien, & quatre Rames. Les Cordes, dont j’avois besoin, étoient faites de Chanvre, & ma Voile, de peaux de Yahoos. Mes provisions consistoient en quelques Lapins & quelques Oiseaux bouillis, & dans deux vaisseaux, dont l’un étoit plein de Lait & l’autre d’Eau.
J’essayai dans un Etang qui étoit près de la Maison de mon Maitre, si mon Canot avoit quelques Voyes d’Eau, & pris soin de les bien boucher; après quoi mon petit Vaisseau fut porté par des Yahoos au bord de la Mer, sous les auspices du Cheval alezan & d’un autre Domestique.
Quand tout fut prêt & que le jour de mon depart fut arrivé, je pris congé de mon Maitre, de ma Maitresse, & de toute sa Famille, les Larmes aux yeux, & le Desespoir dans le Cœur. Mais mon Maitre, par Curiosité, & peut être (si j’ose le dire sans vanité) par Amitié pour moi, voulut me voir mettre en Mer, & pria quelques uns de ses Voisins de l’accompagner. Je fus obligé d’atendre plus d’une Heure avant que l’Eau commençat à hausser, après quoi ayant remarqué que le Vent étoit bon pour gagner l’Isle que j’avois decouverte, je pris une sede fois congé de mon Maitre: mais dans le tems que je me prosternois pour baiser la corne de son pied, il me fit l’Honneur de le lever, & de l’aprocher doucement de ma Bouche. Je n’ignore pas toutes les Critiques que je me suis attiré pour avoir fait mention de cette dernière particularité. Car mes Ennemis ont pris plaisir à repandre, qu’il n’étoit pas aparent, qu’un si Illustre Personnage eut acordé une si éclatante marque de Faveur, à une Créature qui lui étoit si inferieure. Mais sans justifier ma veracité sur ce sujet, par l’Exemple de mille & mille Voyageurs qui font mention de l’Accueuil honorable que leur ont fait les plus grands Monarques, je me contenterai de dire, que ceux qui revoquent en doute ce Trait de politesse de mon Maitre, ne savent pas jusqu’à quel point les Houyhnhnms sont honêtes & obligeans.
Je fis une profonde Reverence aux Houyhnhnms qui avoient acompagné mon Maitre; puis m’étant mis dans mon Canot, je m’éloignai du Rivage.