CHAPITRE XI.
Quels Dangers l’Auteur essuya. Il arrive à la Nouvelle Hollande, espérant d’y fixer sa demeure. Il est blessé d’un coup de Flêche par un des Naturels du pays, & transporté dans un Vaisseau Portugais. Il reçoit de grandes Civilitez du Capitaine, & arrive en Angleterre.
J’Entrepris ce triste Voyage le 15. Fevrier de l’année 171 4/5. à neuf heures du Matin. Le Vent étoit fort favorable; cependant, je ne fis d’abord usage que de mes Rames; mais considerant que je serois bientôt las, & que le Vent pouvoit changer, je haussai ma petite Voile; & ainsi à l’aide de la Marée, je fis une Lieuë & demi par Heure, à ce qu’il me paroissoit.
Mon Maitre & ses Amis restérent sur le Rivage jusqu’à ce qu’ils m’eussent entiérement perdu de vuë, & j’entendis plusieurs fois le Cheval alezan, (qui avoit certainement de l’Amitié pour moi) criant à hante voix, Hnuy illa nyha Majah Yahoo, je vous souhaite un bon Voyage, aimable Yahoo.
Mon Dessein étoit de découvrir, s’il étoit possible, quelque petite Isle inhabitée, qui put me fournir ce qui étoit necessaire à la Conservation de ma vie, afin d’y passer tranquilement le reste de mes jours; Sort qui me paroissoit preferable aux Postes les plus brillans que j’aurois pu occuper dans une des premiéres Cours de l’Europe; tant étoit afreuse l’idée que je me formois de la Societé & du Gouvernement des Yahoos. Car j’envisageois une pareille Retraite comme le seul sejour, où je pourois consacrer toutes mes pensées au souvenir des vertus des inimitables Houyhnhnms, sans être exposé au funeste peril de retomber dans tous les vices pour lesquels j’avois une si sincère Horreur.
Le Lecteur se souviendra peut être que je lui ai raconté, que ceux de mes gens qui me mirent sur le Rivage, me dirent qu’ils ignoroient dans quelle partie du Monde nous étions. Cependant je crus alors que nous pouvions être à dix Degrez au Sud du Cap de Bonne Esperance, ou au 45. Degré de Latitude Meridionale, à ce que je pus conclurre de certaines choses que je leur avois ouï dire entr’eux touchant la Route qu’il faloit prendre pour arriver à Madagascar. Ce que j’avois ouï ne me fournissoit néanmoins qu’une foible Conjecture: mais comme cela valoit encore mieux que rien, je resolus d’avancer toujours vers l’Est dans l’esperance de gagner la côte Occidentale de la Nouvelle Hollande, & de trouver peut être près de là quelque Isle telle que je la souhaitois. Le Vent étoit tout à fait au West, & à six Heures du soir j’avois fait environ dix huit Lieuës, quand j’aperçus une fort petite Isle, éloignée à peu près d’une demi lieuë que j’eus bien tôt faite. En y abordant, je vis que ce n’étoit qu’une Espèce de Rocher, avec une petite Baye.
J’entrai dans cette Baye avec mon Canot, & après avoir gagné le haut du Rocher, je vis distinctement à l’Est un païs qui s’étendoit du Sud au Nord. Je passai la nuit dans mon Canot, & ayant continué mon Voyage le lendemain de bon matin, j’arrivai en sept heures à la pointe Méridionale de la Nouvelle Hollande; ce qui me confirma dans une opinion dans laquelle j’étois déjà depuis long tems, je veux dire, que nos Cartes Geographiques placent ce païs au moins de trois Degrez plus à l’Est qu’il n’est réellement. J’en dis ma pensée il y a quelques Années à mon digne Ami Mr. Moll, & lui alleguai les Raisons sur lesquelles je me fondois, mais il a mieux aimé suivre d’autres Autoritez.
Je ne vis point d’Habitans dans le lieu où j’abordai, & comme je n’avois point d’Armes, je n’osai pas avancer dans le païs. Je trouvai quelques poissons à coquille sur le Rivage, que je mangeai crus, n’osant pas faire de Feu de peur d’être découvert par les Habitans. Je continuai pendant trois jours à me nourrir d’Huitres & de Moucles, pour épargner mes provisions, & par un grand bonheur je trouvai un Ruisseau dont l’Eau étoit admirable, ce qui me fit le plus sensible plaisir.
Le quatriéme jour, m’étant un peu trop avancé dans le païs, j’aperçus vingt ou trente personnes sur une Eminence, à la distance d’environ cinq cent verges de moi Cette Troupe étoit composée d’Hommes, de Femmes & d’Enfans, qui se tenoient autour d’un Feu, & qui étoient tous nus. Un d’eux me vit, & le dit aux autres; sur quoi cinq d’entr’eux s’avancérent vers moi: Je me hâtai de gagner le Rivage, & m’étant jetté dans mon Canot je m’éloignai à force de Rames: Les Sauvages voyant que je me retirois coururent après moi; & avant que je pusse m’éloigner assez, ils me tirérent une Flêche, qui me fit une profonde Blessure à la partie intérieure du genou gauche. (j’en porte encore la marque.) Je craignis que la Flêche ne fut empoisonnée: Cette crainte me fit naitre le Dessein de suçer la playe, quand je serois hors de la portée de leurs Traits; ce que je fis, après quoi je la bandai le mieux qu’il me fut possible.
J’étois fort embarrassé de ma personne: Car je n’osois pas retourner au même Endroit où j’avois abordé; ainsi je fus obligé de remettre en Mer. Pendant que je cherchois des yeux quelque lieu convenable, je vis une Voile au Nord-Nord-Est, qui venoit vers l’Endroit où j’étois. Je fus en doute si j’atendrois ce Vaisseau ou non; mais enfin mon Horreur pour la Race des Yahoos l’emporta sur toute autre consideration, & me fit gagner à force de Rames la Baye dont j’étois parti le matin, aimant mieux être tué par ces Barbares, que de vivre parmi les Yahoos de l’Europe. J’aprochai mon Canot du Rivage le plus qu’il me fut possible, & me cachai moi-même derriére une pierre, qui n’étoit pas loin du petit Ruisseau dont j’ai parlé.
Le Vaisseau s’arrêta environ à une demi lieuë de la Baye, ce qui me fit concevoir quelque Espoir de n’être pas aperçu: mais je fus cruellement trompé dans mon Attente: Car dans le tems que je me repaissois de cette Esperance, le Capitaine du Vaisseau y envoya quelques Hommes de son Equipage dans la Chaloupe pour y faire de l’Eau. Ces gens aperçurent mon Canot, & conjecturérent que le proprietaire ne devoit pas être loin. Quatre d’entr’eux bien armez me cherchérent avec soin, & m’eurent bientôt trouvé. Je remarquai qu’ils étoient surpris de me voir si étrangement habillé & chaussé; d’où ils conclurent (à ce qu’ils me dirent depuis) que je n’étois pas un des Naturels du païs, qui vont tous nus. Un des Matelots me pria en Portugais de me lever, & me demanda qui j’étois. J’entendois fort bien cette Langue, & m’étant levé, je dis, que j’étois un pauvre Yahoo, qui avoit été banni du païs des Houyhnhnms, & qui les conjuroit de le laisser aller. Ils furent étonnez d’entendre que je leur parlois Portugais, & virent à mon Teint & à ma Phisionomie que j’étois Européen; mais ils ne sçurent ce que j’entendois par les Yahoos & les Houyhnhnms, & éclatérent de rire à l’ouïe du Ton dont je prononçois ces paroles, qui avoit quelque chose du Hennissement des Chevaux. Je les conjurai de nouveau de me laisser partir, & sans attendre leur permission, je gagnois déjà tout doucement mon Canot, quand ils me retinrent pour me demander, De quel pays j’étois? & D’où je venois? Je leur dis que j’étois né en Angleterre, d’où j’étois parti il y avoit environ cinq ans, & que dans ce tems leur Royaume & le nôtre étoient en paix. Que pour cette Cause je me flatois qu’ils ne me traiteroient pas en Ennemi, puis que je ne leur avois point fait de mal, mais étois un pauvre Yahoo, qui cherchoit quelque Endroit desert pour y passer le reste de sa malheureuse vie.
Quand ils commencérent à parler, je fus frapé d’un Etonnement inexprimable: Car cela me parut aussi étrange que si une Vache avoit parlé en Angleterre, ou un Yahoo dans le païs des Houyhnhnms. Les Portugais ne furent pas moins surpris que moi, à la vuë de mes Habits & à l’ouïe de mes Discours: la maniére dont je prononçois mes mots étoit pour eux quelque chose de nouveau & d’incomprehensible, quoique d’ailleurs ils entendissent tout ce que je disois. Ils me parlérent avec beaucoup de Douceur, & me dirent qu’ils étoient persuadez que leur Capitaine se feroit un plaisir de me transporter à Lisbonne, d’où je pourrois retourner en mon païs; que deux des Matelots se rendroient au Vaisseau pour informer le Capitaine de ce qu’ils avoient vû, & pour recevoir ses ordres; qu’au reste, si je ne leur jurois de ne point m’enfuir, ils s’assureroient de moi par force. Je crus que le meilleur parti que je pouvois prendre étoit de leur faire une pareille promesse. Ils mouroient d’Envie de sçavoir mon Histoire, mais je ne satisfis que très-imparfaitement leur curiosité; & tous conjecturérent que mes malheurs avoient alteré ma Raison. Dans l’espace de deux Heures la Chaloupe qui avoit aporté des Futailles pleines d’Eau à bord, revint avec ordre du Capitaine de m’amener à son Vaisseau. Je priai à genoux, & à mains jointes qu’on me laissat ma Liberté: mais toutes mes priéres furent inutiles. Je fus lié, transporté dans la Chaloupe, & quand nous eumes gagné le Vaisseau, conduit dans la Cabane du Capitaine.
Il s’apelloit Pedro de Mendez, & étoit fort honnête & fort genereux; il me suplia de lui dire si je voulois quelque chose, & m’assura que je serois traité comme lui-même. Je ne fus pas mediocrement surpris de trouver des maniéres si obligeantes dans un Yahoo. Cependant pour toute Reponse, je priai qu’on me donnat à manger quelque chose de ce qui étoit dans mon Canot; mais il me fit aporter un Poulet, & une Bouteille d’excellent Vin, & donna ordre qu’on me préparat un Lit dans une Cabane fort propre. Je ne voulus pas me deshabiller, mais je me mis sur les Couvertures, afin que quand les Matelots dineroient, je pusse plus promptement gagner le Tillac, & me jetter dans la Mer, aimant mieux m’exposer à la Fureur des Ondes, qu’à vivre plus long-tems parmi des Yahoos. Mais un des Matelots m’en empêcha, & en ayant donné avis au Capitaine, je fus enchainé dans ma Cabane.
Après diner Don Pedro vint me voir, & me demanda ce qui m’avoit porté à former un si funeste Dessein: Il me protesta qu’il étoit disposé à me rendre tous les services dont il étoit capable, & me parla d’une maniére si touchante, que je fus enfin forcé à en agir avec lui comme avec un Animal qui n’étoit pas entierement destitué de Raison: Je lui fis une Relation abregée de mon Voyage, de la Conspiration de mes gens, du païs où ils m’avoient laissé, & du sejour que j’y avois fait pendant trois Années. Il prit tout ce que je lui racontai pour une Vision ou pour un songe; ce qui m’ofensa plus que je ne sçaurois dire, car j’avois entiérement perdu la Faculté de mentir, & par cela même la Disposition à soupçonner les autres de Mensonge. Je lui demandai, si c’étoit la coutume dans son Païs de dire la chose qui n’est pas? Et lui protestai, que j’avois presque oublié ce qu’il entendoit par Fausseté, & que si j’avois passé mille ans dans le pays des Houyhnhnms, je n’y aurois pas entendu un seul Mensonge du moindre de leurs Domestiques; qu’il m’étoit fort indiferent s’il ajoutoit Foi à ce que je lui avois dit, ou non; que néanmoins, pour repondre aux Amitiez qu’il m’avoit faites, j’étois prêt à repondre à toutes les Objections qu’il voudroit me proposer, & que j’esperois de le contraindre par ce moien à rendre justice à ma veracité.
Mendez, qui étoit un Homme d’esprit, tacha par plusieurs Questions de me surprendre en Mensonge, mais voyant qu’il n’en pouvoit venir à bout, il commença à avoir meilleure opinion de ma sincerité ou de mon bon sens: il m’avoüa même qu’il avoit rencontré un Capitaine de Vaisseau Hollandois, qui lui avoit dit, qu’ayant mis pied à Terre dans une Isle ou Continent de la Nouvelle Hollande, il avoit vu un Cheval qui chassoit devant lui plusieurs Animaux ressemblans exactement à ceux que j’avois décrits sous le nom de Yahoos, avec quelques autres particularitez que le Capitaine Portugais disoit avoir oubliées, parce qu’il les avoit prises alors pour des Mensonges. Mais il ajouta, que puisque je faisois profession d’avoir un Attachement inviolable pour la Verité, je devois lui donner ma parole d’Honneur, que pendant tout le Voyage je n’atenterois pas à ma Vie, ou bien qu’il s’assureroit de moi jusqu’à ce que nous fussions arrivez à Lisbonne. Je le lui promis, en protestant en même Tems, qu’il n’y avoit point de mauvais Traitemens que je n’aimasse mieux essuyer que de retourner parmi les Yahoos.
Il ne nous arriva rien de fort remarquable pendant nôtre Voyage. Par Reconnoissance pour le Capitaine je me rendois quelquefois à la priére qu’il me faisoit de passer quelques Heures avec lui, & tâchois de cacher les sentimens de Haine & de Mepris que j’avois pour les Hommes: cependant ils m’échapoient de tems en tems, mais il ne faisoit pas semblant de les remarquer. Je passois la plus grande partie du jour seul dans ma Cabine, afin de m’épargner la vuë de quelqu’un de l’Equipage. Le Capitaine m’avoit souvent pressé de me défaire de mes vêtemens sauvages, & m’avoit ofert dequoi m’habiller de pié en cap; mais je refusai constamment cette ofre, ne voulant me couvrir de rien qui eut servi à un Yahoo. Je le priai seulement de me prêter deux chemises nettes, qui ayant été lavées depuis qu’il les avoit portées, ne pouvoient pas à mon Avis, me souiller si fort. Je mettois une de ces Chemises de deux en deux jours, & lavois moi même l’autre pendant cet intervalle.
Nous arrivâmes à Lisbonne le 5. Nov. 1715. Quand il falut mettre pié à Terre, le Capitaine me força à me couvrir de son Manteau, afin que la Canaille ne s’atroupat pas autour de moi. Je fus conduit à sa Maison, & à mon instante priére, logé dans l’Apartement le plus reculé. Je le conjurai de ne conter à personne ce que je lui avois dit touchant les Houyhnhnms, parce qu’une pareille Histoire ameneroit non seulement un nombre infini de gens chez lui pour me voir, mais m’exposeroit aussi à être mis en prison ou brulé par ordre de l’Inquisition. Le Capitaine gagna sur moi d’accepter un assortiment complet d’Habits nouvellement faits, mais je ne voulus pas permettre que le Tailleur me prit la mesure; cependant ils m’allérent assez bien, parce que Don Pedro étoit à peu près de ma Taille. Il me donna aussi quelques autres Hardes dont j’avois besoin; mais j’eus soin de les exposer pendant vingt quatre Heures à l’Air avant que de les mettre.
Le Capitaine n’avoit point de Femme, mais seulement trois Domestiques, dont par complaisance pour moi, aucun ne nous servit à Table. En un mot toutes ses manieres d’agir à mon égard étoient si obligeantes, & lui-même étoit si raisonnable, pour n’être doüé que d’une Intelligence Humaine, qu’à la lettre sa Compagnie commençoit à me paroitre suportable. Il eut assez d’ascendant sur moi pour me persuader de prendre un autre Apartement, dont les Fenêtres donnoient dans la Ruë: La premiere fois que j’y jettai les yeux, je tournai la tête tout effrayé. En moins d’une semaine il me mena jusqu’à la porte de sa Maison. Je trouvai que ma Frayeur diminuoit peu à peu, mais que la Haine & le Mepris que j’avois pour les Hommes ne faisoient qu’augmenter: Enfin, je devins hardi jusqu’au point de me promener avec lui par la Ville.
Don Pedro, à qui j’avois fait un Detail de mes Affaires Domestiques, me dit un jour, qu’il me croyoit obligé en Honneur & en Conscience de m’en retourner dans ma Patrie, & de passer le reste de mes jours avec ma Femme & mes Enfans. Il m’aprit qu’il y avoit dans le Port un Vaisseau Anglois prêt à faire Voile; & m’assura qu’il auroit soin de me fournir tout ce qui me seroit necessaire pour mon Voyage. Je n’ennuierai pas mes Lecteurs en leur repetant ses Argumens & mes Reponses. Il dit qu’il étoit impossible de trouver une Isle telle que je la voulois; mais que j’étois le Maitre chez moi, & qu’il ne tenoit qu’à moi d’y vivre dans la Retraite.
Je me rendis à la fin, convaincu qu’il avoit raison. Je partis de Lisbonne le 24. Nov. dans un Vaisseau Marchand Anglois, dont je n’ai, du moins que je sache, jamais vu le Commandant, parce que je n’ai pas daigné m’en informer, & que sous pretexte d’être incommodé je ne sortois point de ma Cabane. Don Pedro me conduisit au Vaisseau, & me prêta vingt guinées. Il m’embrassa en prenant congé de moi, & ce ne fut que par excès de Reconnoissance que je soufris cette Honnêteté. Le 5. Decembre 1715. nous arrivâmes aux Dunes à neuf heures du matin, & à trois heures après midi j’entrai chez moi.
Ma Femme & mes Enfans furent surpris & charmez en me voyant, parce qu’ils m’avoient cru mort; mais il faut que j’avoüe que leur vuë n’excita en moi que de la Haine, du Degout & du Mepris. Car, depuis mon départ du païs des Houyhnhnms, si je m’étois contraint jusqu’à regarder des Yahoos, & jusqu’à converser avec Don Pedro de Mendez; ma Memoire néanmoins & mon Imagination étoient toujours pleines des excellentes qualitez des Houyhnhnms. Et quand il m’arrivoit de songer que des Familiaritez d’un certain genre avec une Yahoo, m’atachoient à l’Espèce par un Lien de plus, il m’est impossible d’exprimer ma Confusion & mon Horreur.
Dès que ma Femme m’eut vu, elle me sauta au Cou pour m’embrasser: mais comme un Animal si odieux ne m’avoit touché depuis plusieurs Années, cette marque d’Amitié me causa un Evanouissement qui dura près d’une Heure. Au moment que j’écris ceci, il y a cinq Ans que je suis de retour de mon dernier Voyage: Pendant la premiére Année la vuë de ma Femme & de mes Enfans m’étoit insuportable, & je ne permettois pas qu’ils mangeassent dans le même Apartement que moi: A l’heure qu’il est, ils n’oseroient toucher mon pain ni boire hors de mon verre: & je n’ai pas encore pu gagner sur moi de leur faire la grace de me prendre par la main. Le premier Argent que j’employai, servit à acheter deux Chevaux entiers que je garde dans une bonne Ecurie, & l’Apartement qui en est le plus près est celui où j’aime le plus à être; car je ne sçaurois dire jusqu’à quel point je suis recréé par l’odeur de l’Ecurie. Mes Chevaux m’entendent passablement bien; je passe regulierement avec eux au moins quatre Heures par jour. Jamais je ne leur ai fait mettre ni bride ni selle, & c’est quelque chose de charmant que l’Amitié qu’ils ont pour moi, aussi bien que l’un pour l’autre.
CHAPITRE XII.
Veracité de l’Auteur. Dessein qu’il s’est proposé en publiant cet Ouvrage. Il censure ces Voyageurs qui n’ont pas un respect inviolable pour la verité. L’Auteur refute l’Accusation qu’on pourroit peut être lui faire d’avoir eu quelques vuës sinistres en écrivant. Reponse à une objection. Methode de faire des Colonies. Eloge de son pays. Il prouve que l’Angleterre a de justes droits sur les païs dont il a fait la Description. Difficulté qu’il y auroit à s’en rendre Maitre. L’Auteur prend congé du Lecteur; declare de quelle maniere il pretend passer le reste de sa Vie, donne un bon Avis, & finit.
VOilà, cher Lecteur, un Recit sincere de ce qui m’est arrivé dans les Voyages que j’ai faits pendant l’espace de seize Ans sept mois; Recit auquel la seule verité sert d’ornement. Il n’auroit tenu qu’à moi d’imiter ces Ecrivains qui se servent de l’incroyable & du merveilleux pour étonner leurs Lecteurs; mais j’ai mieux aimé raporter des Faits d’une maniére simple, parce que mon Dessein est de vous instruire & non pas de vous amuser.
Il est aisé à nous qui voyageons dans des pays éloignez, qui ne sont guères frequentez par des Anglois ou par d’autres Européens, de faire de magnifiques Descriptions de plusieurs choses admirables dont on n’a jamais entendu parler. Au lieu que le principal But d’un Voyageur doit être de rendre les Hommes plus sages & meilleurs, en leur racontant ce qu’il a vu de Bon & de Mauvais dans les Lieux qu’il a parcourus.
Je souhaiterois de tout mon cœur qu’on fit une Loi, qui obligeat tout Voyageur, avant qu’il lui fut permis de publier ses Avantures, qui l’obligeat, dis-je, à faire serment en presence Grand Chancelier, que tout ce qu’il a dessein de faire imprimer est exactement vrai; car alors le Public ne seroit plus abusé par un tas d’Ecrivains qui abusent insolemment de sa Credulité. J’ai lu avec plaisir dans ma Jeunesse plusieurs Livres de Voyages; mais ces Livres ont beaucoup perdu de leur merite dans mon imagination, depuis que j’ai eu occasion d’en voir les Faussetez de mes propres yeux. Voila pourquoi, mes Amis ayant jugé que le Recit de mes Avantures pourroit être de quelque utilité à mes Compatriotes, je me suis imposé l’obligation inviolable d’être toujours Fidele à la Verité; ce qu’il y a de sur, c’est que je ne pourrai pas seulement être tenté de violer certe Espèce d’Engagement, tant que je conserverai le souvenir des Leçons & des Exemples de mon Illustre Maitre, & des autres Houyhnhnms dont j’ai eu si longtems l’Honneur d’être le très humble Auditeur.
--Nec si miserum Fortuna Sinonem Finxit, vanum etiam, mendacemque impro ba finget.
Je n’ignore pas, qu’il n’y a pas grande Reputation à aquerir par des Ecrits qui ne demandent ni Genie ni savoir, mais simplement un peu de Memoire & d’Exactitude à coucher sur le papier ce qu’on a vu. Je sai aussi que ceux qui font part au Public de leurs Voyages, ont le même soit que les Faiseurs de Dictionaires, c’est à dire, sont effacez par leurs successeurs: ce qui les engage à mentir à qui mieux mieux pour se sauver de l’Oubli. Et il est très probable, qu’il y aura un jour des Voyageurs qui visiteront les pays dont je viens de donner la Description, & qu’en decouvrant mes Erreurs (s’il y en a) & en ajoutant plusieurs nouvelles Decouvertes, ils prendront ma place au Temple de Memoire, & feront oublier que j’aye jamais ecrit. Ce seroit là certainement une grande mortification pour moi, si c’étoit l’Amour d’une Vaine Reputation qui m’avoit rendu Auteur: Mais comme je n’ai eu en vuë que le Bien public, il est impossible que je manque tout à fait le but auquel j’ay visé.
Car qui peut lire ce que j’ai ecrit des vertus des Houyhnhnms, sans rougir de ses vices, quand il se considére comme l’Animal de son païs à qui la Raison & le Gouvernement sont tombez en partage? Je ne dirai rien de ces Nations éloignées, où les Yahoos president, parmi lesquelles la moins corrompue est celle des Brobdingnagiens, dont les sages Maximes en Morale & en Politique contribueroient beaucoup à nôtre bonheur, si nous les observions. Mais je crains d’entrer dans un plus grand Detail, & j’aime mieux laisser au Lecteur la Liberté de faire les Reflexions qu’il jugera convenables.
C’est un grand sujet de Contentement pour moi, quand je songe que mon Ouvrage est à couvert de toute Censure: Car que peut-on dire contre un Auteur qui raporte simplement des Faits arrivez dans des païs éloignez, où nous n’avons aucun interêt à ménager, soit pour des Negociations, soit par raport au Commerce? J’ai evité soigneusement toutes les Fautes, dont on taxe ordinairement les Faiseurs de Voyages. Par dessus cela, je ne me suis devoüé à aucun parti, mais ai écrit sans passion, sans prejugé, & sans malin vouloir contre qui que ce soit. Je me suis proposé en écrivant, la fin du Monde la plus noble, qui est l’instruction des Hommes; en quoi je puis dire sans vanité que le commerce que j’ai eu avec les Houyhnhnms m’a donné un grand avantage sur ceux qui se proposent le même but dans leurs Ouvrages. Je n’ai point écrit dans l’Esperance de quelque profit ou de quelques vaines Loüanges. Je n’ai pas mis sur le papier un seul mot qui put donner le moindre Mecontentement à ceux qui en sont le plus susceptibles. Si bien que je puis m’apeller moi même avec justice un Auteur parfaitement irreprochable, & à l’égard duquel les Faiseurs de Reflexions, de Remarques & de Considerations n’auront aucune occasion d’exercer leurs Talens.
J’avouë qu’on m’a dit en confidence, qu’entant qu’Anglois, j’aurois dû donner à mon Arrivée un Memoire au Secretaire d’Etat; parce que tous les païs qu’un Sujet découvre apartiennent à la Couronne. Mais je suis fort en doute si nos Victoires sur les Habitans des pays dont j’ai parlé seroient aussi faciles que celles que Fernand Cortez remporta sur des Americains nus. Les Lilliputiens ne valent guéres la peine à mon Avis qu’on équippe une Flote pour les subjuguer, & je craindrois qu’on ne s’en trouvât mal, si l’on tentoit la même chose à l’égard des Brobdingnagiens: ou qu’une Armée d’Anglois ne fut pas autrement à son aise, s’ils voyoient l’Isle volante sur leurs Têtes. Il est vrai que les Houyhnhnms ne sont pas fort habiles dans le metier de la Guerre, & que sur tout ils seroient fort embarrassez à se garantir des Coups de nôtre Canon & de nôtre Mousqueterie. Cependant, quand même j’aurois été un Ministre d’Etat, je n’aurois jamais conseillé de faire une Invasion dans leur païs. Leur intrepidité, leur prudence, leur unanimité, & l’atachement inviolable qu’ils ont pour leur patrie, leur tiendroient lieu d’Experience dans l’Art militaire. Mais au lieu de faire des projets pour subjuguer la nation magnanime des Houyhnhnms, il seroit plutôt à souhaiter qu’ils sussent en état & dans la disposition d’envoier un nombre suffisant d’entr’eux pour enseigner aux Européens les premiers principes de l’Honneur, de la Justice, de la Veracité, de la Temperance, de la Grandeur d’Ame, de la Chasteté, de la Bienveillance, & de l’Amitié: Vertus dont nous avons encore conservé les Noms dans nôtre Langue, comme je pourois le prouver par les Livres de plusieurs de nos Ecrivains, s’il en étoit besoin.
Mais il y avoit encore une autre Raison qui moderoit l’Empressement que j’aurois à étendre les Domaines de sa Majesté, si j’en étois capable. Pour dire le vrai, il m’étoit venu quelques petits scrupules sur la justice distributive des Princes dans ces sortes d’occasions. Par exemple, une Troupe de Pyrates est poussée par une Tempête sans savoir où: Un Mousse grimpe au haut du grand Mât & voit Terre, les gens de l’Equipage y abordent pour piller; ils voyent un pauvre Peuple, qui les reçoit avec Amitié & avec Douceur; ils donnent un Nouveau Nom à ce pays, en prennent possession en bonne Forme pour leur Roi, dressent en guise de Memorial une pierre, ou quelque planche pourrie, tuent une trentaine des Habitans, en aménent une demie douzaine pour servir d’Echantillons, s’en retournent chez eux, & obtiennent leur grace. Quel Bonheur pour un Monarque d’avoir des Sujets si zelez à faire valoir ses justes Droits! Aussi ne neglige t’il pas leurs utiles Decouvertes. A la premiere ocasion, des Vaisseaux sont envoyez, les Naturels du païs chassez ou detruits, leurs Princes mis à la torture pour decouvrir leurs Tresors, & tous les Actes d’insolence ou d’inhumanité autorisez. Et cette exécrable Troupe de Bourreaux emploiez à une si pieuse Expedition, s’apelle une Colonie moderne envoïée pour convertir & pour civiliser un Peuple Idolâtre & Barbare.
Mais il faut dire aussi que cette Description ne convient en aucune maniére à la Nation Angloise, qui en établissant des Colonies a toujours observé les Regles de la plus parfaite Sagesse, & de la plus exacte Equité; qui dans ces sortes d’Etablissement se propose pour principal Avantage l’Avancement de la Religion; qui n’y envoïe que des Pasteurs pieux, & capables de prêcher le Christianisme; qui ne confie les Charges civiles, qu’à des Officiers très habiles, & entiérement incorruptibles; & qui, pour ne rien oublier, fait toujours choix de Gouverneurs vigilans & vertueux, qui n’ont d’autres vuës que le Bonheur du peuple qui leur est soumis, & que l’Honneur du Roi leur Maitre.
Mais comme d’un côté les pays dont j’ai fait la Description, ne paroissent pas faciles à envahir; & que de l’autre ils n’abondent ni en Or, ni en Argent, ni en Sucre, ni en Tabac; je suis tenté de croire que ce ne sont pas des objets convenables pour nôtre Zéle, nôtre Valeur ou nôtre Interêt. Que si ceux, que cela pouroit concerner, sont d’une autre opinion, je suis prêt à deposer, quand j’y serai juridiquement apellé, Qu’aucun Européen n’a jamais mis le pied dans ces païs avant moi, au moins s’il en faut croire les Habitans. On peut à la verité tirer une Objection de ces deux Yahoos, qu’on avoit vu il y a quelques siècles sur une Montagne du païs des Houyhnhnms, & de qui, au dire de ces Animaux, la Race de ces Bêtes étoit descendue. Cette objection est d’autant plus forte que j’ai remarqué dans leur posterité quelques Lineamens Anglois, quoi que pas fort marquez. Mais je laisse à ceux qui sont versez dans les Loix touchant les Colonies, à decider jusqu’à quel point cette Remarque fonde nos Droits sur ce pays.
Pour ce qui regarde la Formalité d’en prendre possession au nom de mon Souverain elle ne m’est jamais venuë dans l’Esprit; & quand même j’y aurois songé, la prudence m’auroit fait renvoyer cette Ceremonie à une meilleure ocasion.
Ayant ainsi repondu à la seule objection qui pouvoit m’être faite entant que Voyageur, je prens icy congé de tous mes chers Lecteurs, & vai m’employer à present à faire usage des excellentes Leçons que j’ay reçuës des Houyhnhnms; à instruire les Yahoos de ma Famille autant que leur indocilité naturelle poura me le permettre; à considerer souvent ma Figure dans un Miroir, afin de m’acoutumer insensiblement à suporter la vuë d’une Créature humaine; à plaindre la stupidité des Houyhnhnms de mon païs, mais à traiter toujours leurs personnes avec Respect, pour l’Amour de mon aimable Maitre, de sa Famille, & de ses Amis, à qui nos Houyhnhnms ont l’Honneur de ressembler pour la Figure, quoi qu’ils en diférent du Tout au Tout à l’égard de l’Intelligence.
La semaine passée je permis pour la premiére fois à ma Femme de diner avec moi, à condition qu’elle se mettroit au bout le plus éloigné d’une longue Table. Ce n’est pas que je ne me souvienne que de certaines vieilles Habitudes avoient leur agrément; mais jusqu’à ce moment il m’a été impossible de m’aprocher d’un Yahoo sans craindre ses Grifes ou ses Dents.
Je me reconcilierois bien plus aisément avec l’Espece des Yahoos en general, s’ils n’avoient que ces Vices & ces Folies, qui sont en quelque façon l’Apanage de leur Nature. Je ne sens aucun mouvement de colère quand je vois un Avocat, un Fou, un Colonel, un Joueur, un grand Seigneur, un Politique, un Maquereau, un Medecin, un Suborneur, ou un Traitre. Tous ces gens joüent un Role naturel: Mais je ne me possede plus, quand je vois un Tas de Vices dans l’Ame & de Defauts dans le Corps, couronnez par le plus sot & le plus insolent Orgueil. J’ai beau y rêver, il m’est impossible de comprendre comment un tel vice peut loger dans le sein d’un tel Animal. Les sages Houyhnhnms qui ont toutes les belles Qualitez dont peut être ornée une Creature Raisonnable, n’ont point de mot pour exprimer ce vice dans leur Langue, parce qu’ils en sont incapables, & qu’ils n’en ont jamais remarqué dans leurs Yahoos. Mais moi, à qui la Nature Humaine étoit mieux connue, j’en ai aperçu quelques traces dans ces Bêtes.
Comme les Houyhnhnms font profession de n’obeir qu’à la raison, & de n’être gouvernez que par elle, ils ne tirent non plus vanité des bonnes Qualitez qu’ils possedent, que je pourois le faire d’avoir deux Bras ou deux Jambes: Avantage dont personne n’est assez fou pour se glorifier, quoi qu’il soit miserable sans cela. Si j’insiste un peu longtems sur ce sujet, c’est que je souhaiterois de tout mon cœur de rendre le commerce d’un Yahoo Anglois du moins suportable. Ainsi je prie ceux qui ne sont pas tout à fait exempts d’un vice si absurde de n’avoir pas l’impertinence de se jamais presenter à mes yeux.
FIN.