CHAPITRE III.

Retour en France. — Dolet à Toulouse. — Son premier emprisonnement et son expulsion.

De retour en France avec du Bellay, vers 1530, Dolet poursuivit avec un redoublement d’activité ses chères études cicéroniennes. Déjà nous le voyons recueillir les matériaux qui l’aidèrent depuis à rédiger ses deux immenses volumes de Commentaires sur la langue latine, prodige effrayant de patience et d’érudition.

Absorbé dans cet énorme travail, il avait fini par oublier totalement le soin de son avenir. Ses amis, plus positifs, y songèrent à sa place. Langey, le premier, lui conseilla l’étude du droit, comme un moyen plus direct et moins chanceux que la littérature, d’arriver à une position dans le monde. Humblement docile à des conseils qui lui paraissaient dictés par la sagesse, et ne pouvant prévoir ce qui l’attendait pour les avoir suivis, le pauvre Dolet s’arracha, en soupirant, à ses bienheureux tête-à-tête avec l’antiquité latine, et se rendit à Toulouse, dans le courant de l’année 1531. Le prélat, son protecteur, lui fournit tous les secours pécuniaires dont il pouvait avoir besoin dans cette nouvelle phase de son existence[28].

Toulouse possédait, à cette époque, une école de droit d’une célébrité littéralement européenne. On y voyait affluer, comme à une métropole de lumières, des étudiants de toute langue et de toute patrie. Le concours d’une multitude aussi peu homogène avait nécessité l’établissement d’un certain nombre de sociétés, que composaient respectivement ceux d’une même nation[29]. Les Français et les Aquitains s’étaient organisés d’abord de cette manière; les Espagnols, et successivement tous les autres étrangers, ne tardèrent pas à suivre cet exemple. Une fois ces différentes associations constituées, chacune d’elles s’était choisi un jour pour fêter le saint qui lui servait de patron. De plus, toutes avaient leur chef: à lui seul était dévolu le droit de convocation; il était chargé de défendre, en toute occurrence, les intérêts et les priviléges de ses compatriotes; en un mot, il était leur conseil vivant, leur tribun du peuple, leur défenseur toujours sur la brèche. Par une réminiscence entièrement romaine, les assemblées se faisaient par centuries; et des questeurs, nommés à la pluralité des voix, exigeaient des membres de chaque centurie la cotisation à laquelle ils s’étaient engagés. Le jour de la fête du saint patron, un orateur, élu dans le sein de la société, prononçait un discours, dans lequel il célébrait la mémoire des sociétaires que la mort avait fait disparaître dans le courant de l’année. C’était encore un souvenir de l’âge antique. Songeant à payer un tribut de gloire à leurs compagnons d’armes, aux jeunes braves qu’ils avaient vus succomber à leurs côtés ou à leur tête, sur le champ de bataille de la science, ces héroïques écoliers s’étaient rappelé, sans doute, le discours de Périclès en l’honneur des Athéniens morts pendant la guerre du Péloponnèse.

Ah! je le déclare sans crainte, lorsqu’à la solennelle revue un de ces conscrits de la pensée faisait défaut à l’appel, l’orateur chargé de l’éloge funèbre aurait pu répondre à sa place, comme plus tard on répondait au nom de la Tour d’Auvergne: «Mort au champ d’honneur!»

De telles réunions, comme on le pense bien, éveillèrent vivement l’attention soupçonneuse du pouvoir. Aussi, le parlement de Toulouse saisit-il, avec un empressement inflexible, l’occasion de quelques légers désordres dont les étudiants s’étaient rendus coupables, pour proscrire en masse leurs associations.

Je vous laisse imaginer si, à cette nouvelle inattendue, l’irritation fut grande parmi toutes ces jeunes têtes! Les Français, surtout, se signalèrent par leurs énergiques protestations, par leur véhémence oppositionnelle. Au mépris des sévères injonctions du parlement, ils continuèrent, comme par le passé, l’observance exacte de leurs statuts.

Sur ces entrefaites, notre Estienne arrivait à Toulouse. Sa réputation naissante, la vigueur déjà connue de son caractère, le firent accueillir avec enthousiasme par ses bouillants compatriotes. Presque aussitôt, il fut élu d’une voix unanime orateur de la nation de France: distinction aussi honorable que périlleuse! Impatient de la justifier de prime abord et d’une manière éclatante, il prononça publiquement, le 9 octobre 1532, un discours dont la hardiesse ne tarda pas à lui devenir fatale. Dans cette verte harangue, le jeune et intrépide orateur exaltait les Français avec un patriotisme dithyrambique; tandis qu’en sens contraire, il accusait Toulouse de barbarie, et frondait avec emportement l’acte arbitraire du parlement de cette ville.

«A moins de vivre exilé à l’autre bout du monde, s’écriait-il dans son audacieuse catilinaire, personne n’ignore quelle affluence de jeunes gens et d’hommes de tout âge l’étude du droit attire à Toulouse, des pays les plus divers et les plus éloignés. Et puisque, arrachés des bras qui leur sont chers, ils se trouvent en présence de visages étrangers, puisqu’ils ont quitté le toit natal pour des demeures inconnues, et la société des humains pour celle des barbares (au fait, pourquoi hésiterais-je à les stigmatiser du nom de barbares, ceux qui préfèrent la sauvagerie primitive à la libre pensée qui crée l’homme?); enfin, puisqu’ils ont émigré d’amis à ennemis, le consentement unanime des dieux immortels et des hommes n’approuve-t-il pas que l’amour de la patrie, que cette tendresse réciproque qui date du berceau, s’établisse entre eux de Français à Français, d’Italien à Italien, d’Espagnol à Espagnol? N’ont-ils pas le droit, au nom de cet amour éternel, de s’unir, de s’embrasser, de ne former respectivement qu’un seul corps? Non!... Car là-dessus le parlement s’inquiète, Toulouse tout entière est en ébullition. De là viennent ces tragédies dont nous sommes les héros, de là ces décrets officiels qui nous poursuivent, de là ces sentences prétoriennes qui nous accablent. Et quel est notre crime, après tout? Notre crime, c’est de nous unir, de vivre ensemble comme bons compagnons, de nous secourir mutuellement comme frères. Dieux immortels! dans quel pays sommes-nous? Chez quelles gens vivons-nous? La grossièreté des Scythes, la monstrueuse barbarie des Gètes, ont-elles fait irruption dans cette ville, pour que les pestes humaines qui l’habitent, haïssent, persécutent et proscrivent ainsi la sainte pensée[30]

Ce devait être un curieux spectacle que de voir le fougueux humaniste s’agiter sur son estrade, au milieu d’une assemblée silencieuse et stupéfaite; que de l’entendre dérouler, en périodes cicéroniennes, en phrases d’une sonorité toute latine, son acerbe et nerveuse invective. Un témoin oculaire, Simon Finet (Finetius), ami intime de Dolet, nous rendra en quelques mots l’effet inouï que dut produire une pareille scène:

«Comme orateur, écrit-il à Cottereau[31], leur ami commun, notre Estienne est hors de pair. Son débit fait succéder tour à tour la douceur et la gravité; geste éloquent, physionomie expressive, organe d’une souplesse variée comme le sujet, il a tout pour lui. A quoi bon insister là-dessus? Vous l’avez entendu vous-même, tonnant du haut de sa tribune; et vous savez aussi bien que moi quel silence d’admiration planait alors sur tout l’auditoire![32]»

Redoublant d’énergie et de colère, à mesure qu’il avançait dans son discours, s’enivrant pour ainsi dire de ses propres paroles, et comme fouetté sans cesse par le bruit des applaudissements, Dolet continuait en ces termes:

«Ne reconnaissez-vous pas, à cette marque, la grossièreté manifeste, la méchanceté scandaleuse de ces gens-là? Ce foyer de mutuel amour que la nature avive sans cesse dans nos cœurs, ils ont voulu l’éteindre; cette fraternité que les dieux mêmes nous inspirent, ils ont voulu l’étouffer; ce droit de libre réunion que toutes les sympathies nous accordent, ils ont voulu l’anéantir! S’il faut proscrire impitoyablement toute association d’étrangers, pourquoi donc, en vertu d’un arbitraire et d’une tyrannie semblables, ces mêmes associations ne sont-elles point prohibées à Rome et à Venise? Bien au contraire, à Venise comme à Rome, Français, Allemands, Anglais, Espagnols, Dalmates et Tartares, ceux mêmes dont la croyance est diamétralement opposée à la nôtre, Turcs, Juifs, Arabes ou Mores, enfin les représentants de toutes les races du monde, conservent intactes leurs lois et leurs franchises nationales, et se réunissent librement et sans blâme. Malgré la divergence radicale des opinions religieuses, les nations que nous appelons barbares observent envers nous le même droit des gens: les Turcs[33], notamment, laissent les chrétiens s’assembler entre eux sans la moindre opposition; ils ne font violence à personne; ils souffrent que les étrangers s’organisent à part, et leur permettent de se régir eux-mêmes d’après une législation spéciale. Il n’en est pas ainsi des magistrats toulousains: nous pratiquons avec eux la même religion; nous vivons soumis au même gouvernement; nous parlons à peu près la même langue[34]. Eh bien! toutes ces considérations ne les empêchent pas de nous traiter en étrangers, que dis-je? en ennemis! et de nous interdire, contre toute justice divine et humaine, le privilége de l’association, le bonheur de l’amitié. Qui ne verrait dans de semblables actes des hallucinations de gens ivres plutôt que de sobres décisions, des accès de folie furieuse plutôt que des oracles de sagesse? Qu’ils nous produisent donc, ces superbes autocrates qui s’arrogent une autorité absolue dans l’empire du droit, soit une loi des Douze Tables, soit un article des coutumes provinciales, soit un sénatus-consulte emprunté aux cinquante livres des Pandectes ou au volumineux recueil de Justinien, soit un plébiscite, soit un décret prétorien, soit un rescrit de jurisconsulte, soit enfin un édit royal, qui jamais ait prohibé une amicale et honorable corporation[35]

En s’exprimant de la sorte, l’étudiant orléanais apportait le premier fagot à l’horrible bûcher qui devait le dévorer plus tard. Il y eut contre l’audacieux un déchaînement terrible de la part des amours-propres de province qu’il avait si rudement froissés. Toutes ces laves méridionales débordèrent. Un certain Pierre Pinache (Petrus Pinachius)[36], orateur de la nation d’Aquitaine, se leva lorsque Dolet eut fini de parler, et riposta par un discours aussi violent pour le moins que celui de notre humaniste.

Il défendit, avec cette pieuse fureur dont l’apologiste du bourreau, Joseph de Maistre, a donné tout à la fois la définition et l’exemple, avec cette rage sainte qui n’a pas de nom, l’honneur attaqué des magistrats et des citoyens de Toulouse, et s’efforça de justifier le sénat auguste dont l’irrévérent Estienne avait tenté d’infirmer l’arrêt.

Dolet répliqua, cela va sans dire; il prit corps à corps ce malencontreux Pinache; il le tordit, il le terrassa sous son ironie implacable.

«Tu m’as posé, lui répondait-il entre autres choses, cette question vraiment triomphante: Qui donc s’avise d’attaquer les décrets de notre parlement? Qui donc ose assumer sur sa tête la responsabilité d’un tel attentat? En parlant ainsi, tu as cru me tenir au pied du mur, et me fermer à jamais la bouche. Redoublant alors de haine et de fureur, tu m’as en quelque sorte accusé de haute trahison, de lèse-majesté divine et humaine; et tu as gracieusement conclu, soit à me faire décapiter, soit à me précipiter du haut d’un roc, soit à me coudre dans un sac et à m’envoyer au fond de ta Garonne. Attends, mon brave! je vais te rendre la pareille; seulement, je serai plus humain, plus chrétien que toi. Je te le demande à mon tour, qui donc se pose en défenseur du parlement? Qui donc prétend venger l’honneur de ce noble corps? C’est toi, terrible Pinache!... Approche, valeureux champion! Viens me terrifier sous le double éclair de tes yeux caves et féroces; tourne contre moi ta face de bête fauve, ta barbe de satyre velu; déchire-moi de ta bouche impudente, couvre-moi de ta bave impure; et, pour en finir d’un seul coup, fais-moi traîner dans les cachots de cette bonne ville. C’en est fait! mon arrêt de mort est prononcé; voilà le licteur, voilà le bourreau, voilà l’instrument du supplice... N’est-ce pas à pouffer de rire? Regardez-le bien: nouveau Fabius, enlevé à sa charrue des enfers, il va rétablir les affaires de Toulouse, non plus par la sage temporisation du Cunctator, mais par l’effronterie de sa langue de vipère; nouveau Marcus Tullius, il va sauvegarder contre mon complot catilinaire l’amplitude et l’autorité du sénat. Va, Pinache! pour prix d’un tel exploit, les comices par centuries t’élèveront à la dignité de consul: à toi le triomphe, à toi la statue d’or du Forum. Courage, intrépide Gascon! frappe, redouble, achève-moi. La postérité tombera de stupeur aux pieds de ta gloire; l’admiration du monde entier te portera jusqu’aux cieux; ton nom brillera d’une auréole immortelle, et jamais l’oubli jaloux n’obscurcira de sa rouille tes nobles efforts[37]

Ce pauvre diable de Pinache avait eu, à ce qu’il paraît, la malheureuse idée de reprocher à Dolet le fanatisme de sa religion cicéronienne. Il aurait mieux fait de se taire.

«Je rirais de bon cœur de toutes tes inepties, lui rétorqua son adversaire avec sa voix cinglante et moqueuse, si je n’avais à rire, avant tout, de la plus grosse, de la plus énorme: je veux parler de la stupidité incroyable avec laquelle, en voulant rabaisser mon mérite littéraire, tu n’as fait que l’exalter par delà toutes mes espérances. Tu as cru m’écraser sous une mortelle injure, en m’appelant un religieux imitateur de Cicéron. Dieux immortels! c’est le plus beau jour de ma vie, que ce jour où ton illustre témoignage me garantit enfin cette gloire, objet de ma plus fervente ambition, dès mon enfance; ce beau rêve, que ma pudeur d’écrivain, que la conscience de mon faible talent me défendaient encore de croire réalisé. Ah! je suis au comble de la joie! Tu m’as accordé le seul but de mes désirs, de mes études, de mes labeurs. De ton propre aveu, mon style paraît calqué sur celui de Cicéron; c’est-à-dire (je n’en demande pas davantage) que je reproduis une ombre de cette perfection souveraine, sans que je prétende, pour cela, rivaliser d’éloquence avec un homme qu’il est bien permis d’admirer, qu’il est tout à fait loisible d’imiter, mais à la taille duquel il est impossible de jamais atteindre[38]

Désespérant de vaincre Estienne, en continuant de le combattre avec l’arme de la parole, Pinache, pour être plus sûr d’avoir raison, le dénonça au parlement comme séditieux et luthérien; en un mot, si l’on veut bien me permettre d’employer ici l’expression moderne, il le représenta comme un révolutionnaire dangereux. Tout ce que la jalousie littéraire, stimulée par la haine la plus implacable et la vanité la plus profondément blessée, peut ourdir d’ignoble en fait d’artifices et de calomnies, fut mis en œuvre par cet homme et ses acolytes contre l’imprudent Dolet.

Ces lâches menées aboutirent au résultat que chacun pouvait prévoir. Un beau jour, l’orateur de la nation de France se vit appréhendé au corps et conduit dans les prisons de Toulouse, par ordre du juge-mage Dampmartin, le 25 mars 1533.

La Monnoye assurait d’abord que Dolet, à cette occasion, avait été honteusement promené par les carrefours de Toulouse; et il citait, à l’appui de son assertion, la strophe suivante de Dolet lui-même, dans la pièce qu’il adresse au juge-mage Dampmartin:

Nullum me scelus in vincula conjici

Poscebat, neque per compita turpiter

Duci, ut qui impius ense

Patris foderit ilia.

«Aucun crime n’exigeait que je fusse jeté dans les fers, ni conduit ignominieusement par les carrefours, comme un misérable qui aurait creusé, à coups de poignard, le sein de son père.»

On ne tarda pas à faire sentir au savant dijonnais l’erreur dans laquelle il était tombé; c’est lui-même qui nous l’apprend, avec sa franchise et sa rondeur bourguignonnes:

«Un illustre Orléanois, dit-il, a pris de là occasion de m’écrire que l’endroit de l’ode citée ne marquoit nulle autre injure faite à Dolet, que d’avoir été honteusement conduit par les rues en prison, ce que deux lettres du même auteur à Jacques de Minut, premier président au parlement de Toulouse, confirmoient; dans la première desquelles s’étant plaint de son emprisonnement à ce magistrat, il en obtint un prompt élargissement, dont il le remercia par la seconde, sans que dans l’une ni dans l’autre il ait fait la moindre mention de cette ignominieuse promenade dont j’ai parlé.»

L’auteur de l’article Dolet, dans la Biographie universelle, est allé bien plus loin que La Monnoye, à propos de supposition gratuite et de fantaisie anecdotique. Sans prendre la peine d’en fournir aucune preuve, il affirme gravement que Dolet fut conduit dans les grandes rues de Toulouse, pour y faire amende honorable. Et c’est ainsi que l’on écrit l’histoire... dans la Biographie universelle.

Revenons à notre héros. Le voilà donc entre les mains de messieurs de la justice. Pauvre Estienne! c’est alors que commence pour lui cette longue série d’emprisonnements qui a fait dire à l’un de ses innombrables ennemis, à François Floridus, que la prison était la patrie de Dolet[39].

Sa situation menaçait de devenir critique. Il avait violemment attaqué, dans son dernier discours, les superstitions plus que puériles de la population toulousaine, en s’écriant avec toute son audace de jeune homme:

«Cette ville, qui s’arroge avec tant d’ineptie le monopole de la vraie foi; cette ville absurde, qui se pose en flambeau du catholicisme, examinons, en passant, jusqu’à quel point sa prétention est fondée à cet égard...

«J’invoque ici votre assentiment sincère, continuait-il en faisant un appel direct à ses auditeurs, et je ne crois pas que vous songiez à me démentir, quand je vous dirai que Toulouse en est encore aux plus informes rudiments du culte chrétien, et qu’elle est même entièrement adonnée aux ridicules superstitions des Turcs. Comment qualifier, en effet, cette cérémonie qui a lieu tous les ans, le jour de la fête de saint Georges, et qui consiste à faire neuf fois le tour de l’église sur des chevaux lancés au galop?... Que pensez-vous de cette croix qu’à de certains jours on plonge dans la Garonne, comme pour amadouer un Eridan, un Danube, un Nil quelconque, ou le vieux père Océan? Que signifient ces vœux adressés au fleuve, soit pour en obtenir un cours paisible, soit pour se préserver d’une inondation? Que veulent dire, en été, quand la sécheresse fait désirer la pluie, ces statues de saints, ces magots de bois pourri, que des enfants promènent par la ville?... Et cette ville, si honteusement ignare en fait de religion véritable, cette ville ose imposer à tous un christianisme de sa façon, et traiter d’hérétiques les libres esprits qui n’en veulent pas[40]!...»

De tout cela, il était résulté pour l’étudiant une accusation de luthéranisme, et c’est à quoi, sans doute, il a fait plus tard allusion dans ses Commentaires, t. 1, col. 20, où il s’exprime ainsi:

«Les Toulousains (que les dieux les maudissent, eux et toutes les pestes humaines qui leur ressemblent!) les Toulousains se sont déchaînés auprès du roi, contre le discours dans lequel je tançais leurs superstitions. Ils saisissaient là une superbe occasion de me calomnier, moi, Dolet; mais leur malveillance et leurs criminels efforts ont été facilement reconnus par le roi, grâce à la finesse de son jugement, à son équité souveraine, à la justice toute particulière dont il fait preuve envers les innocents. Il n’a donc pas voulu que leur inique délation fût cause de ma perte. Qui ne serait pas, en effet, écrasé par la fausse accusation des envieux, si le pouvoir ne couvrait les innocents de son égide, et ne veillait à leur honneur et à leur salut? Qui ne serait pas sans cesse sous le coup d’un fléau, qui n’aurait pas toujours sur la tête une calamité suspendue, si la prudence et la sagesse de ceux qui nous gouvernent ne confondaient les viles intrigues des méchants?»

Hélas! on le verra bientôt, l’égide du pouvoir ne protégea pas longtemps notre malheureux Dolet; le sceptre sauveur ne tarda pas à se changer en massue.

Du reste, Estienne avait pressenti lui-même la dénonciation dont il vient de nous parler. En voici la preuve:

«Personne de vous ne l’ignore, disait-il aux auditeurs de son second discours, la révolution dont Luther s’est fait récemment le promoteur dans le sein de la république chrétienne, a soulevé partout de violentes animosités; c’est au point que, vis-à-vis du plus grand nombre, elle ne peut avoir pour fauteurs que des esprits turbulents, et poussés par une détestable manie d’innovation. Vous savez aussi que, plus on s’élève au-dessus du vulgaire par l’intelligence et par le cœur, par le génie et par la science, plus cet ignoble vulgaire est prompt à vous suspecter de luthéranisme. Saisissant cette occasion d’assouvir leur haine contre les studieux et les doctes, que d’érudits illustres les furies de Toulouse n’ont-elles point cherché à faire périr! A cette assertion de ma part, je vois déjà les sycophantes de cette ville grincer des dents contre moi, et couver à mon sujet mille pensées de haine; j’entends déjà leurs atroces menaces; je les sens, je les devine autour de moi, préparant dans l’ombre mon exil ou ma mort[41]

L’année d’auparavant, un drame horrible s’était accompli à Toulouse, et une accusation de luthéranisme, analogue à celle qui pesait alors sur Dolet, en avait été l’occasion et le prétexte. Un savant professeur, Jean Caturce, de Limoux, compromis dans sa ville natale à la suite de certains discours qu’il y avait tenus, en 1531, le jour de la Toussaint, avait pris le parti de se retirer à Toulouse, où il obtint presque aussitôt une chaire de droit. La veille du jour des Rois de l’année 1532, quelques amis l’invitèrent à manger avec eux le gâteau traditionnel. Il accepta, mais à une condition; c’est qu’au lieu de crier, suivant l’habitude en pareille circonstance: Le roi boit! ses compagnons de table feraient entendre cette formule, beaucoup plus chrétienne, suivant lui: Jésus-Christ règne dans nos cœurs!

Il exigea, en outre, qu’avant de se séparer, toutes les personnes qui avaient pris place à ce banquet épiphanique d’un nouveau genre, portassent, à tour de rôle, une espèce de toast édifiant. Le sien lui coûta la vie. Parmi les convives, se trouvaient à son insu des affidés de la police toulousaine, qui, au sortir de là, coururent le dénoncer comme luthérien. Caturce, arrêté presque immédiatement, témoigna d’abord quelque faiblesse; il parla même un instant de rétractation. Mais il ne tarda pas à rougir de sa pusillanimité, et maintint hardiment la profession de foi évangélique qui l’avait fait décréter de prise de corps. En conséquence, il fut brûlé vif comme hérétique, sur une des places publiques de Toulouse, au mois de juin 1532.

Je ne surprendrai personne, en ajoutant que la religion officielle ne gagna rien à cet auto-da-fé: au contraire. Caturce était chéri de ses élèves. Plusieurs d’entre eux, témoins de son supplice, furent vivement frappés de l’héroïsme qu’il déploya dans ses derniers moments, et se convertirent à la doctrine pour laquelle ils avaient vu leur régent mourir avec tant de constance.

Rabelais fait allusion à ce tragique événement, dans son Pantagruel, liv. II, ch. V, où il nous dit, en parlant de son héros:

«De là vint à Toulouse, où apprint fort bien à dancer et à jouer de l’espée à deux mains, comme est l’usance des escholiers de ladicte Université; mais il n’y demoura guieres, quand il veit qu’ils faisoient brusler leurs regents touts vifs comme harencs soretz, disant: Jà Dieu ne plaise que ainsi je meure, car je suis de ma nature assez altéré sans me chauffer d’advantaige!»

Voilà bien Rabelais. C’était Dolet le verre en main: in vino... prudentia. Dolet, au contraire, malheureusement pour lui, c’était Rabelais moins son masque bachique.

En effet, comme s’il eût voulu porter au comble l’exaspération des Toulousains à son égard, comme s’il eût pensé que les braves gens n’étaient pas encore assez montés contre lui, le téméraire étudiant les souffleta, pour ainsi dire, dans sa seconde harangue, avec l’apologie de Caturce leur victime. Je vais reproduire tout au long cette nerveuse tirade, en la faisant précéder de son texte; on y reconnaîtra, plus que jamais, cette belle prose latine du martyr cicéronien de la place Maubert, si franche, si spontanée, si profondément empreinte du caractère de l’homme, dans ses accents heurtés et ses rudes négligences:

«Dixisset multa audacter, pleraque esset non moderate locutus, omni scelere coopertus esset, hæreticorum supplicio plectenda admisisset, quem vivum comburi in hac urbe vidistis (nomen mortui prætereo, igne quidem consumpti, sed hic adhuc invidiæ flamma flagrantis): an tamen pœnitenti via ad sanitatem salutemque præcise intercludi debuit? Numquid scimus cujusvis esse hominis errare et labi, nullius nisi insipientis perseverare? An post discussam illius caliginem, dilucescere mox posse diffidendum erat? Quare ex erroris vortice voragineque emergenti, et se ad portum frugemque bonam recipere cupienti, non omnium consensu data est navem inhibendi facultas? Fuit hæc ultima illius vox, et a pontificis sententia, et a senatus judicio capitali provocatio: quam quis probabilem acceptamque haberi debuisse jure ullo inficietur? Profuit tamen nihil post erratum in viam redire voluisse, nec, quæ portus pœnitenti esse solet, mutatio consilii, vitam illi incolumem ab iniquorum immanitate servare potuit. Immemor suo more humanitatis, cujus nunquam particeps fuit, Tholosa, insatiabilem suam crudelitatem exercuit in eo lacerando atque vexando; et in opprimendo exstinguendoque animum explevit, ac oculos pavit suos: hac opinione gloriaque præpostere et absurde superba, se quidem esse in officio, atque adeo ad religionis nostræ dignitatem obnixe incumbere, dum summa injuria pro summo jure utatur, ac, qui in levem aliquam erroris suspicionem ceciderint, aut invidiose criminis alicujus insimulentur, eos aspere crudeliterque vexet, et Christum potius ejurare quam resipiscere, cruciatibus adigat!...[42]»

«Vous avez tous vu brûler vif, ici même, dans cette ville, un malheureux dont je passe le nom sous silence. La flamme du bûcher a dévoré sa dépouille mortelle, mais celle de l’envie s’acharne encore après sa mémoire. Admettons qu’il ait poussé trop loin l’audace de ses discours, qu’il ait presque toujours manqué de modération dans son langage, qu’il ait été scélérat des pieds à la tête, et qu’il ait mérité mille fois le supplice des hérétiques. Devait-on, néanmoins, à l’heure où il faisait acte de repentir, lui fermer brusquement la route vers des idées plus saines, et couper en quelque sorte devant lui le pont du salut? Ne savons-nous pas que tout homme est sujet à l’erreur et à la chute, mais aussi que nul, à part l’insensé, ne persévère dans une faute qu’on lui a fait apercevoir? Une fois dissipées les ténèbres qui enveloppaient son âme, devait-on désespérer d’y voir renaître le jour? Au moment où il s’efforçait de remonter hors du gouffre moral qui l’avait englouti, où il aspirait à rentrer au port de la vérité religieuse, pourquoi n’a-t-il pas eu, du consentement de tous, le droit d’y ancrer son navire? C’est là, du reste, la dernière parole qu’il ait fait entendre lui-même, sa protestation contre la sentence ecclésiastique, son appel de l’arrêt du parlement qui le condamnait à la peine capitale. Pourrait-on soutenir, sans violer toute justice, qu’un tel recours n’était ni fondé ni valable? Mais c’est en vain qu’après son erratum, il a voulu revenir à la bonne voie: la résipiscence, ce port ordinaire du repentir, n’a pu lui sauver la vie; les bourreaux ont accompli leur iniquité. Sourde, suivant sa coutume, à la voix de l’humanité que, du reste, elle n’a jamais entendue, Toulouse a satisfait son insatiable cruauté en déchirant cette victime: il lui a fallu cette proie pour assouvir sa rage, ce supplice pour repaître ses yeux! Dans son absurde jactance, dans son orgueil à contre-temps, elle s’est même vantée d’avoir agi conformément au devoir, et d’avoir maintenu avec zèle la dignité de notre religion. Elle n’a pas vu qu’elle prenait la souveraine iniquité pour la souveraine justice, et qu’en poursuivant avec cette atroce barbarie des infortunés sur qui planait un léger soupçon d’erreur, ou qui se trouvaient victimes d’une envieuse délation, elle les poussait, à force de tortures, non point à se repentir, mais à renier le Christ!...»

Cet anathème lancé au fanatisme religieux, ce long cri d’une indignation vibrante et sympathique, joint aux railleries précédentes contre les superstitions locales, devait achever de représenter Dolet comme un suppôt de Satan, comme un véritable fils de Bélial. Il fut donc réputé décidément, par les bonnes gens de Toulouse, hérétique damnable, luthérien au premier chef, en dépit de toutes ses protestations catholiques. Être luthérien, dans une pareille ville et à une pareille époque, c’était être pour le moins athée ou esprit fort; c’était sentir furieusement la hart ou le fagot. Après les hardiesses inouïes dont il avait émaillé sa seconde harangue, Estienne pouvait parfaitement s’attendre à la mesure de sûreté dont il se vit l’objet, de la part des magistrats toulousains. Heureusement que cette fois sa détention ne fut pas trop longue; il en fut quitte à bon marché. Au bout de quelques jours, il fut relâché par le crédit de Jacques de Minut, premier président du parlement de Toulouse, qui, à ce qu’il paraît, céda en cette circonstance aux chaleureuses sollicitations de Jean Dupin (Joannes Pinus)[43], évêque de Rieux, un des plus dévoués protecteurs de Dolet. Entrons, à cet égard, dans quelques détails.

Le troisième jour de son incarcération, c’est-à-dire le 28 mars 1533, Estienne écrivit au président la lettre suivante:

«Unum jam atque alterum diem hic occludor, nulli neque culpæ affinis, neque criminis cujuspiam gravioris accusatus. Me miserum! existimationi meæ dum animose servio, litteris dum contendo, ad obtrectatorum maledicta dum respondeo, ecce tibi, in carcerem conjicior. Fraudi mihi est, quod cum ornamento, tum præsidio esse debuerat, immodicum virtutis studium. At vero tu quando litteratis omnium cupidissime hactenus adfuisse visus es, obstestor te, Doleto ne desis, et hoc nomine tibi me obligari velis. Ipsum illud quæ abs te suo jure postulent, nulla sunt mea in te officia: observantia certe ea est, cui non id protinus negandum censeas. Prohibeor animi perturbatione ne plura hoc tempore scribam. Ad extremum, obsecro te etiam atque etiam vehementer, hanc nobis molestiam dele, si quidem tanta tua est in eloquentiæ studiosos benevolentia, quantum esse arbitror, prædicantque passim ad unum omnes. Hoc si a te impetrem, studiis nostris non parum consules, et tuæ humanitatis laudem augebis plurimum. Ego tanti beneficii tui memoriam sempiternam præstabo, tibique me mancipio et nexu proprium esse perpetuo profitebor. Vale. Datum Tholosæ, in carcere regio.»

«Me voici en prison depuis deux jours, et pourtant je ne me sens coupable d’aucune faute; nulle prévention grave ne s’élève contre moi. Malheureux que je suis! au moment où je défends ma réputation en homme de cœur, où je combats, la plume à la main, où je réponds aux diatribes de la calomnie, voilà qu’on me plonge au fond d’un cachot. J’ai vu se tourner contre moi la chose même qui devait m’illustrer, que dis-je? me défendre, mon amour sans bornes pour la vertu. Ah! je vous en conjure, vous qui, entre tous, avez chaudement appuyé jusqu’à ce jour les amis des lettres, n’abandonnez pas le pauvre Dolet, et daignez, à ce titre, m’enchaîner à vous par les liens de la reconnaissance. Sans doute, je n’ai pas le moindre service personnel à faire valoir auprès de vous; dans cette occasion, je ne puis invoquer que mon profond respect, et puissiez-vous en tenir compte! Dominé par le trouble de mon âme, je ne puis vous en écrire davantage. Un mot encore, cependant. Je vous en prie, je vous en supplie de toutes mes forces, tirez-moi de ce mauvais pas, s’il est vrai que votre sympathie pour les zélateurs de l’éloquence est aussi grande que je l’imagine, et que tout le monde le déclare, sans exception. Si j’obtiens de vous cette grâce, vous serez le sauveur de mes études, et vous augmenterez encore votre réputation de bonté. Quant à moi, j’éterniserai la mémoire d’un si grand bienfait, et je me reconnaîtrai à jamais votre obligé, votre fidèle serviteur. Adieu. Écrit à Toulouse, dans la prison du roi.»

Dupin soutint cette requête, en adressant de son côté à Jacques de Minut la chaude recommandation que l’on va lire:

«Ego nisi plane compertum haberem, quantopere bonis artibus et præclaris hominum ingeniis studiisque faveas, non scriberem ad te, nec rogarem ut Stephanum Doletum, juvenem rara et excellenti quadam ingenii bonitate præditum, commendatum haberes, eumque in suis periculis summo isto tuo et æquissimo patrocinio defendendum susciperes: quod tamen minime factum iri despero, si hominis doctrinam et eximiam eruditionem cognoveris. Scio enim: te non minus quam me delectabit singularis et incredibilis ejus ingenii dexteritas. Sic habet in promptu, sic velut in numerato linguam latinam possidet, ut ad quamcumque rem si verterit, ad eam potissimum et natus et aptus videatur... Cœperant nuper, inter hunc et Aquitanum nescio quem rhetorem, contentiones litterariæ quædam intercedere, quibus primum ego gaudebam, quod ita utriusque et ali ingenium, et augeri facundiam putabam... Verum, ut video, longe secus accidit. Nam illi factiosis partium suarum studiis incensi, facile a litteris ad arma prosilierunt. Sed in quibus nihil adhuc, ut audio, injuriæ acceptum sit. Doletus tamen conjectus est in carcerem, communique suorum invidia laborat et premitur, atque etiam gravissimo crimine contempti senatus in discrimen vocatur. De quo nolim tecum pluribus agere, ne tibi molestiam afferam. Amicus iste noster, qui ad te litteras meas tulit, faciet te de ea re quam copiosissime certiorem.»

«Si je ne savais parfaitement combien vous êtes favorable aux bonnes études et aux esprits d’élite qui les cultivent, je ne me permettrais pas de vous écrire; je ne vous recommanderais pas Estienne Dolet, jeune homme d’une intelligence rare et supérieure; je ne vous prierais pas de le défendre, au milieu de ses périls, par votre suprême et très-équitable patronage. Pourtant, je ne désespère en aucune façon de vous voir accéder à ma demande, quand vous connaîtrez la science et l’érudition hors ligne de mon protégé. Car, je le sais d’avance: vous ne serez pas moins charmé que moi de sa singulière et incroyable dextérité d’esprit. Il dispose en maître de la langue latine, à tel point qu’il semble né pour tout ce qu’il veut en faire... Il s’est élevé dernièrement, entre lui et je ne sais quel rhéteur aquitain, une discussion littéraire qui m’a réjoui d’abord, dans la pensée qu’ils y trouveraient l’un et l’autre un moyen d’exercer leur talent et d’augmenter leur éloquence... Mais, à ce que je vois, il en est résulté tout autre chose. Entraînés par les passions factieuses qui animent leurs partis respectifs, ces jeunes gens ont bientôt quitté le champ clos des lettres pour courir aux armes. Par bonheur, j’apprends que, jusqu’à ce jour, il n’y a pas eu de malheur à déplorer à la suite de tout cela. En attendant, Dolet a été mis en prison, victime solidaire chargée de payer pour tous. Il est même sous le coup d’une imputation très-grave, puisqu’on l’accuse d’avoir manqué de respect envers le parlement. Assez sur ce chapitre: je craindrais de vous importuner. L’ami commun qui vous remettra ma lettre, vous donnera en même temps les plus amples détails sur cette affaire.»

Je ne m’étonne pas de la sympathie courageuse que ce docte prélat fit paraître alors pour notre Estienne. Il y avait entre eux comme une solidarité de persécution. Écoutons parler Dolet:

«Jean Dupin, nous dit-il à la page 60 de son second discours, cet homme que tout recommande à l’estime et à l’affection des gens de bien, vertu, sagesse, élévation de caractère, avait reçu d’Erasme de Rotterdam une lettre dans laquelle ce savant le priait de lui prêter, pour quelques mois, un manuscrit grec de Josèphe, trouvé dans la bibliothèque de Philelphe, et que sa vétusté rendait presque illisible. Aussitôt Dupin est accusé d’hérésie; sa lettre est interceptée, et le voilà contraint d’en faire lecture en plein parlement. Pour les vautours en robe noire, ce grand nom d’Erasme était une promesse de proie opime, et Dupin était sérieusement atteint et convaincu d’une correspondance avec lui. Donc, lecture est faite de l’épître: la besogne n’était pas facile, surtout en présence de barbares comme ceux-là. Enfin, leur grossière intelligence parvient à démêler, tant bien que mal, qu’Erasme demandait à Dupin son manuscrit de Josèphe. Rien de plus, rien de moins; pas un mot qui sente l’hérésie; tout est calculé, prudent, circonspect. Dieux immortels! quel désappointement pour nos sycophantes! Les loups du prétoire se voient arracher leur victime d’entre les dents. Absous par eux, bien à contre-cœur, du soupçon d’hérésie, Dupin s’abandonne à un rire inextinguible, en présence de toutes ces figures allongées.»

Quant à Jacques de Minut, Dolet nous a transmis, dans ses lettres, divers témoignages de sa gratitude envers ce digne président. Du reste, la plupart des savants ses contemporains l’honoraient comme leur protecteur, et le chérissaient comme leur père. Giovanni-Battista Egnazio (Joannes-Baptista Egnatius), dont j’ai eu déjà l’occasion d’entretenir mes lecteurs au début de ce travail, lui a fait hommage de ses trois livres: De Romanorum principibus, réimprimés par notre Estienne lui-même, en 1541, à la suite de son édition de Suétone, Argelati, dans sa Bibliothèque des écrivains milanais, lui consacre un article, col. 929, et nous apprend qu’il mourut le 6 novembre 1536. En 1538, Dolet lui composa, dans ses Poésies latines, IV, 16, l’épitaphe suivante:

Vivus satis diu innocentibus et sontibus

Ego jura dixi: quæ domus Plutoniæ

Umbris Rhadamanthus jura dicat, noscere

Tandem libuit. Tu, si libet, eo me sequere.

«Assez longtemps j’ai vécu, rendant la justice aux innocents et aux coupables; enfin, j’ai voulu voir comment Rhadamanthe s’en acquittait envers les ombres. Passant, si le même désir te sollicite, viens me retrouver.»

Après la mise en liberté d’Estienne, ses ennemis ne se tinrent pas pour battus. Leur désappointement devint de la fureur, et leur fureur tourna bientôt à la frénésie. Ils soudoyèrent des assassins contre la victime qui leur échappait, firent courir à son sujet d’infâmes libelles, et promenèrent sur un char, dans les rues de Toulouse, un cochon revêtu d’un écriteau, qui portait en grosses lettres le nom de DOLET[44].

Plusieurs écrivains, entre autres Niceron, se sont amusés à noircir le caractère de notre savant, à le représenter comme un être fielleux et vindicatif. Certes, je crois qu’on le serait à moins!

Lui-même avait prévu cette accusation, et il y a répondu, suivant moi, d’une manière victorieuse, dans la lettre déjà citée, qu’il adresse à Guillaume Budé, son ami, en tête du premier volume de ses Commentaires sur la langue latine. Voici le passage:

«Tu vero non dubitas, sciuntque certo omnes qui meam lenitatem norunt, si quid in eos ardentius conscripsi, non ferendis injuriis mihi stomachum, qui antea hebetabat, præter sententiam fuisse exacutum. Incalui forte impotentius, atque non sine iratioris animi (id quod inepte inimici mihi objiciunt) specie, sed quem incenderat læsa violataque patientia. Quare æquo animo ferant, qui innocentem ignominiis onerarunt, ac perditis profligatisque sententiis jugularunt, justo et mihi in calamitate relicto solo styli oratoriæque exercitationis præsidio, meum me dolorem ab eis inustum ulcisci contendisse.»

«Vous ne doutez pas, et tous ceux qui connaissent la douceur de mon caractère le savent parfaitement, que si j’ai mis trop d’ardeur dans ma polémique, c’est que d’intolérables injures avaient, contre toute attente, exaspéré mon humeur si calme auparavant. Je me suis peut-être échauffé sans trop de retenue, et en laissant paraître (suivant le reproche inepte de mes ennemis) un esprit trop irrité; mais ma patience avait été réellement poussée à bout. Qu’ils en prennent donc leur parti, ceux qui m’ont abreuvé d’ignominies malgré mon innocence, et qui m’ont comme égorgé dans un infâme guet-apens judiciaire: il ne me restait, dans mon malheur, que ma plume, que mon talent oratoire; c’est avec cela que j’ai cherché à me venger, en les stigmatisant à mon tour du fer chaud de la douleur.»

En présence de l’atroce acharnement de ses persécuteurs, Dolet se réfugia dans une campagne assez éloignée de la ville, pour se mettre à l’abri de leurs embûches. Mais, avant son départ, il ne put résister à un mouvement de vengeance, et les perça, l’un après l’autre, des flèches acérées de l’épigramme. Il s’en prit d’abord à Pinache[45], son ennemi intime: Ab Jove principium... puis au juge-mage Dampmartin[46], enfin à Gratien du Pont, sieur de Drusac[47]. Ce Drusac venait de composer les Controverses du sexe masculin et féminin, publiées pour la première fois, sans nom d’auteur, à Toulouse, chez Jacques Colomiez, 1534 (in-fol., caract. goth.). Il se permettait, dans cet ouvrage, toute sorte de blasphèmes contre la plus belle moitié du genre humain. Comme un courtois chevalier, Dolet prit en main la défense des dames, et tonna de toutes ses foudres épigrammatiques contre ce crime de lèse-beauté.

Les clientes ne pouvaient manquer de récompenser l’avocat. Il paraît, effectivement, que notre Estienne gagna sa cause auprès d’elles, car un ami lui écrivait, le 5 juin 1533:

«Sachez que vous êtes regretté à Toulouse, et que ceux qui vous aiment sont fâchés de votre éloignement, à commencer par les dames les plus honnêtes et de la plus haute condition, auprès desquelles vous avez trouvé grâce, en faveur de vos épigrammes contre le Drusac.»

Celui-ci, bien entendu, n’en devint que plus ardent à la vengeance. Mettant aussitôt son influence aristocratique au service de son ressentiment personnel, il obtint du parlement un arrêt qui défendait à Dolet de rentrer dans Toulouse, et même, probablement, de séjourner plus longtemps dans l’étendue de la juridiction parlementaire[48].

La protection puissante du président Bertrandi[49], protection qu’il devait à l’amitié de Hugues Salel[50], lui fut dans ce cas absolument inutile. Il fut obligé de partir au plus vite. Le malheureux étudiant se mit donc en chemin pour Lyon, accompagné de son Pylade, le brave Finetius: mais tant de tracasseries, tant de persécutions, tant de tortures physiques et morales, n’avaient pu que réagir d’une manière funeste sur sa santé déjà peu robuste. Ce n’est pas tout: la chaleur d’un été torride, les fatigues d’un voyage incommode, que son état maladif lui rendait plus pénible encore, toutes ces causes réunies lui redonnèrent une fièvre dont il se croyait débarrassé. Ce fut au point qu’il se trouva forcé d’interrompre sa route et de s’arrêter quelques jours au Puy en Velay. Néanmoins, faisant effort sur lui-même, il se remit en marche et finit par arriver à Lyon, le 1er août 1533, anéanti de lassitude, brisé de désespoir et conservant à peine un souffle de vie!

C’est alors, sans doute, qu’il fit entendre à son ami Cottereau ce cri de douleur furieuse: Expetendam esse mortem, Il faut souhaiter la mort; chant lugubre, aux strophes tourmentées comme son âme, poésie rauque et stridente, rivale du pleur éternel des damnés:

Cum morte vitam quis nisi plane iners,

Et mente nulla, vel stupidum pecus,

Mutare nolit? Quis levari

Corpore, quis miserum arbitretur?

An usque eo insanimus, ut opprimi

Semper velimus carcere squalido?

Aut, ut carina austro furente,

Hic variis subigi procellis?

Heu! heu! nimis ridendum hominum genus!

Quid non mali adfert posterior dies?

Quid non molestiæ, ac acerbæ

Sollicitudinis undique addit?...

«Changer la vie contre la mort... qui n’accepterait?... à part l’être absolument inerte, l’idiot, le stupide bétail. Être soulagé de ce corps, qui donc, mais qui donc s’en trouverait malheureux?

«En sommes-nous à ce degré de folie, qu’il nous plaise d’étouffer sans cesse dans une prison fangeuse; ou, comme la nef sous l’autan furieux, d’être ici-bas le jouet de mille tempêtes?

«Hélas! hélas! trop ridicule humanité!... Quel mal n’apporte point un jour à l’autre? Que de souffrances, que d’horribles angoisses ne vient-il point ajouter à la somme de nos misères?...»

Et plus loin, dans la même pièce:

Nunc ergo vitam quo, insipiens, cupis?

Quo corpus optas omnibus obvium

Morbis, malisque? Quo precare

Perpetuas tibi, stulte, pœnas?

Ne mortis horre spicula, quæ dabit

Sensu carere; vel melioribus

Locis tegi, et statu esse læto,

Elysii est nisi spes inanis[51].

«Insensé! pourquoi te cramponner à la vie? pourquoi t’attacher à un corps que toutes les douleurs ont choisi pour cible? pourquoi souhaiter, misérable fou, l’éternité de ton supplice?

«Ne tremble pas ainsi devant l’aiguillon de la mort: elle te donnera le bonheur, si l’espoir de l’autre monde n’est pas un rêve; sinon, tu lui devras le repos du néant!»

Mors dabit sensu carere... Voilà probablement une des phrases qui ont dû faire traiter ce pauvre Dolet d’athée et de matérialiste. Mais a-t-on jamais eu le droit d’interpréter comme une conviction formelle le blasphème involontaire d’un cœur saignant et torturé? Le Christ lui-même, du haut de sa croix, ne s’est-il pas écrié dans une heure d’angoisse: Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m’as-tu abandonné?

[28] On en trouvera la preuve dans les lettres et les poésies qui suivent ses Orationes in Tholosam, p. 136 à 139 et 204.

[29] J’emprunte ce détail et ceux qui vont suivre au discours préliminaire de Simon Finetius, sur les Orationes Doleti in Tholosam.

[30] Doleti in Thol. orat. prima, p. 6 et 7.

[31] J’aurai souvent à parler de ce personnage dans le cours de mon travail, et je vais dès à présent le faire connaître à mes lecteurs.

Claude Cottereau naquit à Tours, au commencement du seizième siècle. Il s’acquit une grande réputation comme jurisconsulte, et, par la suite, ayant embrassé l’état ecclésiastique, obtint un canonicat à Notre-Dame de Paris, où il mourut vers 1560. Outre sa science du droit, il possédait à fond le grec, le latin et même l’hébreu.

Dans sa jeunesse, il avait composé l’ouvrage suivant:

De Jure et Privilegio militum libri tres, et de Officio imperatoris liber unus. «Du droit et privilége des soldats, trois livres; et du devoir du général, un livre.»

Il en confia le manuscrit à Dolet, qui l’imprima en 1539, in-fol., et le dédia, par une belle épître latine, au cardinal Jean du Bellay.

[32] Lettre de Simon Finet à Claude Cottereau (Simon Finetius Claudio Cotteræo salutem), en tête des Orationes duæ in Tholosam.

[33] On le voit: ces pauvres Turcs n’ont jamais eu, vis-à-vis des giaours, l’intolérance farouche que tant de bonnes âmes leur supposent chrétiennement. Le fait curieux que Dolet invoque à l’appui de sa thèse, reçoit, des événements auxquels nous avons assisté naguère, un véritable cachet d’actualité.

[34] Les Toulousains parlaient la langue d’oc; Estienne était un enfant de la langue d’oil. A l’époque où ce discours fut prononcé, la différence, je dirais presque l’hostilité entre les deux dialectes, devait encore se faire sentir très-fortement.

[35] Orat. prima in Thol., p. 9 et 10.

[36] Niceron prétend que ce Pinache était Toulousain; mais Dolet l’appelle Gascon (In Petrum Pinachium Vasconem, p. 129 des Carmina), et Simon Finet le qualifie de même, dans sa préface aux deux harangues contre Toulouse.

[37] Orat. sec. in Thol., p. 33 à 36.

[38] Orat. sec. in Thol., p. 33 à 36.

[39] Dans un opuscule latin publié à Rome en 1541, in-8o, et qui porte le titre suivant: Adversus Doleti calumnias, «Contre les calomnies de Dolet». Il en sera question plus loin, quand je parlerai de la querelle des cicéroniens.

[40] Orat. sec. in Thol., p. 56 à 58.

[41] Orat. sec. in Thol., p. 54 à 56.

[42] Orat. sec. in Thol., p. 54 à 56.

[43] Dolet lui adresse une ode alcaïque, qui forme la 51e pièce du livre II de ses Poésies latines. Voyez aussi l’épitaphe de ce même Dupin, ibid., IV, 15. Du reste, elle n’offre rien de bien remarquable.

[44] Voir la correspondance qui suit les deux Discours contre Toulouse.

[45] In Petrum Pinachium Vasconem, Carm., III, 23 et 24.

[46] In Dampmartin, judicem Tholosanum, ibid., III, 22.

[47] Ibid., III, 14, 15, 16, 17, 18, 19 et 20.

Voici, du reste, un échantillon de la manière dont Dolet traita Drusac, à propos de son livre des Controverses:

Si tuum quisquam neget esse librum

Utilem, prorsus temere loquatur:

Nempe tergendis natibus peraptus

Dicitur esse.

Nemo nec jurat piperi tegendo

Commodum, aut scombris, quibus officinæ

Par tuo servant operi volumen

Uno obolo emptum.

Ce latin-là, surtout dans la première strophe, n’est vraiment pas à traduire. On me permettra donc, pour cette fois, de déroger à mes habitudes.

[48] Dolet fut remplacé, comme orateur de la nation de France, par un nommé Thomassin. (Vol. cité, p. 93; Maittaire, Ann. typ., t. III, part. 1, p. 31 et 32.)

[49] Voyez, dans les Poésies latines, une petite pièce: Ad Joannem Bertrandum, præsidem primarium senatus Tholosani; «A Jean Bertrandi, premier président du parlement de Toulouse.» III, 26.

[50] Dolet l’en remercie, dans les termes suivants:

«Il y avait longtemps que j’étais tourmenté d’un violent désir; je voulais connaître un personnage qui, tout à la fois affable et grave, sût par là conquérir en même temps l’estime et l’amour. Et voilà justement le bonheur que je te dois: tu m’as acquis l’amitié d’un homme plus facile, et avec cela plus imposant que le reste des mortels. Que nous sommes heureux l’un et l’autre, toi, de m’avoir procuré ce bienfait, et moi, de l’avoir reçu!»

Carm., II, 44.

[51] Carm., I, 15.