CHAPITRE IV.

Épisode littéraire. — Dolet aux Jeux floraux.

Avant de quitter Toulouse pour ne plus y revenir, avant de secouer à jamais sur cette ville inhospitalière la poussière de nos sandales, mentionnons dans un chapitre à part certain épisode littéraire dont elle fut le théâtre, et qui se rattache encore à notre héros. Ce sera, du reste, si l’on veut, un temps d’arrêt, un moment de repos, une halte qui nous permettra de respirer, au milieu du voyage assez souvent pénible que nous entreprenons à la suite de cette existence aventureuse.

Tout le monde connaît Clémence Isaure et les Jeux floraux dont elle passe pour avoir été la fondatrice. Au concours de 1496, une dame de Villeneuve la célébra en ces termes:

Reina d’amors, poderosa Clamença,

Que si de vos mos dictats an un laus,

Aurai la flor que de vos pren naissença.

Reine d’amour, souveraine Clémence,

Si grâce à vous mes vers sont couronnés,

J’aurai la fleur qui de vous prend naissance.

Deux ans après, nous rencontrons un autre lauréat du gai savoir, dont le triomphe est annoncé de la manière suivante:

Causo per laquel mosseu Bertrand de Roaix gasanhet l’églantina novella, que foë dada per dona Clamença, l’an 1498. «Cause pour laquelle monsieur Bertrand de Roaix gagna l’églantine nouvelle donnée par dame Clémence, l’an 1498.»

En 1530, Jean de Boysson, professeur de droit à Toulouse, avec qui nous ferons connaissance dans le chapitre suivant, célébra également, en vers latins et français, l’institution de la belle Isaure.

Notre Estienne, à son tour, stimulé sans doute par cet exemple d’un ami, se laissa tenter par la même ambition. En 1532, c’est-à-dire, selon toute apparence, antérieurement à ses démêlés avec Pinache, Drusac et consorts, il concourut aux Jeux floraux, armé de dix poésies latines, que, plus tard, il inséra l’une après l’autre, dans son recueil déjà cité de 1538.

La première est adressée aux Muses (Ad Musas: quo carmine usus est Tholosæ in publico litterario certamine, quum illic versu contenderet). En servant féal, il se recommande à ses dames, avant de se lancer dans le tournoi littéraire:

Musæ, sacra cohors, cohors beata,

Cœlorum altitonantium alma proles,

Quæ doctos niveo sinu fovetis,

Per quas arte coli licet, quibusque

Invitis nihil assequatur ullus;

Huc conferte pedem, sacræ sorores,

Musæ, sacra cohors, cohors beata,

Optanti mihi ferte opem rogatæ.

Non vos jam pigeat virentis Hæmi

Saltus, aut Aganippidi amnis undas,

Rupisve Aoniæ specus latentes

Nostra linquere flagitatione.

Vestri me comitem juvate cœtus,

Vestræ me socium artis adjuvate,

Et cinctum bene laureis corollis

Fontis Castalii irrigate lymphis:

Ut, qua pulcher Apollo voce cantat,

Et qua concinitis deo canenti,

Dum per tempora flava crine sparso,

Spectato ordine ducitis choreas,

Hic nunc carmina non inepta fundam,

Andino eloquio elegantiora,

Catullique jocis venustiora.

O si subsidio redibo vestro

Auctus plus reliquis honore victor,

O quam, Jupiter! efferam dearum

Nomen Pieridum, decusque Phœbi!

Papæ! quam celebrabo diligenter

Parnassi memoranda festa montis!

Huc conferte pedem, sacræ sorores,

Musæ! vestra labella mollicella,

Roris plena, tenella, delicata,

Nostris horridulis modo admovete;

Vestra ut quo linit ora melle Pitho,

Fauces aridulas meas eodem

Humectet dea nobilis liquore.

Quod si hæc vota minus pudica quisquam

Morosus putat, atque forte ocellos

Vestros hispida barba nostra terret,

Nec vos oris odor juvat virilis,

Adspirate tamen, sacræ sorores,

Adspirate animo novi poetæ,

Et vestrum mihi pellat exta numen:

Quod me tam faciet cito disertum,

Quam sum ipse ingenio rudi atque agresti[52].

«Muses, troupe sacrée, cohorte bienheureuse, race féconde des cieux haut-tonnants, c’est vous qui réchauffez les doctes dans votre sein plus blanc que la neige; c’est par vous que l’on arrive à la perfection de l’art, et sans votre aveu nul ne peut l’atteindre. Divines sœurs, portez ici vos pas; Muses, troupe sacrée, cohorte bienheureuse, contentez mon désir, exaucez ma prière en me prêtant votre appui.

«Ne craignez pas d’abandonner, à ma requête, les verdoyants sommets de l’Hémus, les ondes de la source Aganippide ou les grottes mystérieuses de la roche Aonienne.

«Aidez en moi le compagnon de votre assemblée, l’associé de votre art; ceignez mon front d’un noble laurier, abreuvez-moi des eaux Castaliennes; donnez-moi la voix d’Apollon quand il chante, lui, ce dieu si beau! donnez-moi celle dont vous répondez à la sienne, alors que, dispersant autour de vos tempes votre blonde chevelure, vous conduisez vos chœurs dansants de manière à charmer tous les regards. C’est ainsi que j’épancherai des chants limpides, d’une élégance plus que virgilienne, d’une grâce à rivaliser avec la sémillance de Catulle.

«Oh! si, protégé par vous, je sors vainqueur de la lutte, par Jupiter! comme j’exalterai, célestes Piérides, votre nom et la gloire de Phébus! Avec quel zèle je célébrerai les fêtes mémorables du Parnasse!

«Divines sœurs, portez ici vos pas; Muses, daignez approcher de ma bouche un peu rude vos lèvres pleines de rosée, vos lèvres si douces, si tendres, si délicates! La reine de la persuasion, Pitho, les a trempées de son miel; que cette noble déesse humecte de la même liqueur mon gosier trop aride.

«Un censeur morose blâmera peut-être ces vœux peu réservés; peut-être encore ma barbe inculte effraiera vos yeux charmants, et vous aurez peur de respirer mon haleine virile. Souriez cependant, divines sœurs, aux efforts d’un poëte novice, et faites vibrer mon âme sous votre inspiration. En un clin d’œil, elle rendra mon esprit aussi disert qu’il est rude et grossier.»

Dans la seconde pièce, Dolet implore sur le même ton l’assistance de Phébus; dans la troisième, il célèbre les juges du concours; la quatrième est un panégyrique de Clémence Isaure; la cinquième, que je vais citer et traduire, parce qu’elle ne manque pas d’une certaine grâce, d’une certaine couleur antique, n’est autre chose, comme on pourra le voir, qu’une espèce de bouquet à Cloris, galamment adressé aux beautés toulousaines (ad puellas Tholosæ: quod in eodem certamine recitatum est). Écoutons le jeune humaniste:

Sat vos, jam sat hiems, satque superque acris hiems domi

Tristes detinuit: segnitiem expellite, virgines.

Nunc expellite curas, maciem quæ ingenerant genis,

Et tetro ora colore inficiunt, membraque turpiter

Fœdant. Vos sat hiems, satque superque acris hiems domi

Tristes detinuit: segnitiem expellite, virgines.

Nunc, quum parturiunt vere novo agri, omnis et arboris

Frondes dum foliis luxuriant, ac viridi coma,

Ornatæ bene vultumque sinumque, abjicite otium,

Et gressu celeri ad rura volate obsita floribus.

Nam, quæ vos dea Diana tuetur sinus integri,

Non abstrusa latet sub salebrosis specubus modo;

Jamdudum caput eduxit in auras placido Jove;

Per silvas vaga sternit jaculis fulmineos apros;

Festas ordine pulchro choreas cum strepitantibus

Ducit virginibus: quas ubi sudor nimius rigat,

Immensaque siti guttur hiat, non gelidi procul

Sunt fontes, quibus exstincta sitis labra minus coquat,

Et lymphis liceat proluere artus tepidos adhuc.

Tum stratæ viridis tegmine sub fagi, avium omnium

Cantus dulcisonos auribus acri studio hauriunt,

Et, quo luget Ityn mater amœno strepitu, notant,

Certantque canentes, ut Olympus modulis tonet;

Thyrsis tempora cingunt, hederæ serta levi manu

Intexunt hyacintho vario, et purpureis rosis.

Nec vos tanta movent, ut libeat ruri agere, et chorum

Dianæ comitari, hæ modo quem deliciæ juvant?

Indulgete jocis, vitam hilarem ducite, dum licet,

Fertque ætas, et ad id vos vocat anni facies nova[53].

«Assez et trop longtemps l’hiver, l’âpre hiver vous a retenues tristement captives; secouez sa langueur, ô jeunes vierges! Bannissez les soucis qui creusent les joues, assombrissent le front, enlaidissent tous les membres. Oui, assez et trop longtemps l’hiver, l’âpre hiver vous a retenues tristement captives; secouez sa langueur, ô jeunes vierges!

«A l’heure où la terre enfante, fécondée par le souffle du renouveau; où partout les arbres se parent d’un luxuriant feuillage, d’une verte chevelure; ornez, vous aussi, votre visage et votre sein. Alerte! volez, d’un pas rapide, à travers la campagne fleurie. Diane, la chaste déesse qui vous protège, ne se cache plus au fond des grottes rocailleuses; elle a montré sa tête charmante, elle respire enfin sous un beau ciel calme! Errante au milieu des bois, elle arrête sous ses traits la course foudroyante des sangliers; entourée de ses nymphes, elle conduit avec grâce leurs danses bruyantes et joyeuses. Vienne la sueur qui les inonde, la soif qui les dévore: tout près d’elles sont de fraîches fontaines, pour étancher leur soif brûlante, pour baigner leurs membres accablés de chaleur.

«Puis, étendues sous le vert abri d’un hêtre, elles savourent, d’une oreille attentive, les doux concerts d’un millier d’oiseaux; elles étudient la plaintive romance dont Philomèle les ravit, et, chanteuses rivales, font retentir aussi de leurs modulations les échos de la voûte céleste. Le feuillage du thyrse environne leurs tempes; d’une main légère elles tressent en guirlandes variées l’hyacinthe et la rose purpurine.

«Et tant de séductions ne vous décideraient pas à vivre de la vie des champs, à devenir les suivantes de Diane, à partager avec elle les délices qui l’enchantent? Allons, livrez-vous aux jeux folâtres, faites-vous une existence joyeuse. Vous en avez le loisir; votre âge le permet, et le sourire de la jeune saison vous y invite.»

Les cinq autres pièces comprennent: un Eloge de Paris, que j’aurai occasion de citer à la fin du chapitre suivant; une nouvelle invocation; deux odes en l’honneur de la Vierge; enfin, un dernier appel à la Muse (Ad Musam: quod carmen ultimum fuit recitatum in certamine).

Dolet en fut pour ses frais poétiques, j’ai tout lieu de le croire[54]. Vainqueur, il n’eût pas manqué de nous apprendre son triomphe, car je dois convenir que la modestie était son moindre défaut. Maintenant, je ne m’étonnerais pas que les poésies couronnées ne fussent réellement inférieures aux vers latins qu’on vient de lire. Nous savons tous qu’une semblable anomalie n’est pas absolument sans exemple dans les annales des concours académiques. Églantine d’or ou souci d’argent,—le nom pas plus que la chose n’y fait rien,—il faut parfois se baisser pour cueillir ces fleurs-là. Certaines originalités, particulières au vrai talent, effarouchent des juges pudiques, amoureux quand même de la vulgarité coulante; et l’on est souvent tenté de répéter avec Horace: Aurea mediocritas!

Quoi qu’il en soit, le souvenir de son échec aux Jeux floraux dut entrer pour une forte dose dans la rancune de Dolet contre une ville barbare. Quand les harangues antitoulousaines firent explosion, c’étaient des armes chargées depuis longtemps.

[52] Carm., III, 27.

[53] Carm., III, 31.

[54] Voulté semble faire allusion, dans les vers suivants, à cette déconvenue de son ami:

O Clementia, te quænam dementia cepit,

Hæredem ingratam constituisse domum?

Recta fuit forsan, sed non tua facta voluntas;

Munera, ni demens, hæc tua nullus habet....

«O Clémence! quel accès de folie t’a fait choisir pour héritière une maison ingrate? Je veux bien que tes intentions aient été bonnes, mais on ne s’y est jamais conformé; tes couronnes ne tombent que sur les têtes sans cervelle....»