CHAPITRE VI.
Querelle des cicéroniens. — Erasme, Longueil, Scaliger, Floridus Sabinus.
C’est au giron maternel de sa Lutèce tant aimée, que Dolet composa son fameux dialogue latin: De l’Imitation cicéronienne, contre Didier Erasme, pour Christophe de Longueil; ouvrage qui lui valut l’inimitié d’Erasme, et plus encore,—chose étonnante, mais qui s’expliquera tout à l’heure,—celle de l’orgueilleux Jules-César Scaliger, bien que ce farouche érudit se fût montré l’adversaire d’Erasme dans la même question.
La querelle des cicéroniens et des anticicéroniens était alors à son apogée d’effervescence; or, voici l’origine de cette guerre civile dans ce qu’on appelait, à cette époque, la république des lettres. Bembo, Sadolet et Longueil, qui honoraient leur dieu Cicéron d’un véritable culte de latrie, avaient fait circuler dans l’Italie entière leur électrique enthousiasme. En tout temps, le disciple a dépassé le maître dans la carrière d’un faux système; en tout temps, la médiocrité qui singe a outré les petits travers du génie. O imitatores, servum pecus!... Bientôt les adeptes de ces savants hommes poussèrent l’absurdité du rigorisme jusqu’à n’employer dans leurs ouvrages latins que des expressions consacrées, et, pour ainsi dire, sanctifiées par l’orateur catilinaire. De la Rome capitoline et papale, où cette épidémie classique avait pris naissance, elle s’était bien vite répandue, comme une conquête nouvelle du peuple-roi, en Allemagne et dans notre vieille Gaule, une seconde fois envahie. Tout excès amène une réaction. Erasme de Rotterdam, ce Voltaire de la renaissance par l’esprit sarcastique et le bon sens implacable, se mit naturellement à la tête de la contre-révolution cicéronienne, et commença les hostilités par son Ciceronianus[64], où il maltraita surtout Christophe de Longueil, qu’il semblait regarder comme le Luther de cette réformation littéraire.
N’allez pas croire cependant que le spirituel aristarque, en vertu d’une absurde responsabilité, fît peser sur le dieu le ridicule des adorateurs. Pour lui, Marcus Tullius n’était pas en cause: il savait rendre, dans l’occasion, la plus éclatante justice au génie de ce grand homme, et le cicéronien le plus fanatique n’a jamais été plus loin qu’Erasme, lorsque, dans sa préface sur les Tusculanes, franchissant les bornes étroites de l’orthodoxie catholique, il va jusqu’à ranger Cicéron parmi les bienheureux et les saints. Lisez plutôt:
«Quid aliis accidat, nescio: me legentem sic afficere solet Marcus Tullius, præsertim ubi de bene vivendo disserit, ut dubitare non possim, quin illud pectus, unde ista prodierunt, aliqua divinitas occuparit. Atque hoc meum judicium mihi magis blanditur, quoties animo reputo, quam immensa sit, quamque inæstimabilis æterni numinis benignitas, quam quidam ex ingenio, opinor, suo nimis in angustum contrahere conantur. Ubi nunc agat anima Ciceronis, fortasse non est humani judicii pronuntiare. Me certe non admodum aversum habituri sint in ferendis calculis, qui sperant illum apud superos quietam vitam agere.»
«Que se passe-t-il dans l’esprit des autres? Je l’ignore; mais, pour mon compte, la lecture de Marcus Tullius, principalement lorsqu’il discute un point de morale, m’affecte d’une étrange manière. Je ne doute plus, dans ces moments-là, qu’une divine émanation n’ait inondé ce cœur, d’où jaillirent de si belles pensées. Et cette croyance me sourit encore davantage quand je songe à l’immense, à l’inappréciable bonté de l’Eternel, à cette bonté que certains esprits s’efforcent de restreindre, en la mesurant sans doute à l’étroitesse de leur cervelle. Où se trouve, à présent, l’âme de Cicéron? C’est sur quoi, peut-être, un jugement humain ne saurait prononcer. Néanmoins, je l’avoue, je n’aurais pas de répugnance a voter d’espoir avec ceux qui se le figurent là-haut, dans la paix et le bonheur du ciel.»
Revenons à la question cicéronienne. Longueil était mort en 1522, et, même, à cette occasion, notre Estienne lui avait consacré l’apothéose suivante, en beaux vers latins:
Longolii o utinam potuisset lingua docta tantum
Apud rapacem Mortem, acresque Parcas,
Quantum olim valuit dicendo, voce dum diserta
Romæ catervas flecteret stupentes!
Viveret incolumis, nec funere concidisset atro,
Dignus perenni temporum recursu.
Sed vivit, neque morte ulla exstinguetur, arce tectus
Famæ micantis, nominisque magni.
Ære perennius exegit monumentum, ad astra late
Laus cujus ingens et loquax volavit;
Quod non annorum series, nec flatus impotentis
Austri, nec imbres diruent edaces.
Sidera dum cœlo hærebunt, ac Ursa obibit axem,
Cursuque tardo per polum meabit,
Longolio Hesperii, quique ortum solis intuentur,
Omnes vicissim gloriam vovebunt.
Hinc igitur procul, hinc procul absint neniæ sepulcri,
Luctusque turpes quos anus refundunt[65]!
«Oh! que Longueil, avec sa docte parole, n’a-t-il eu, sur la Mort rapace et les Parques cruelles, l’ascendant qu’il exerça jadis, quand sa voix éloquente courba de stupeur la foule romaine! Il vivrait en pleine santé, il n’aurait point succombé sous un noir trépas; pour lui le Temps,—il en était digne!—devait sans cesse renouveler sa course. Mais que dis-je? il vit, et jamais la mort ne l’anéantira, protégé qu’il est, comme dans une citadelle, par sa gloire éclatante, par son grand nom! Il a parfait un monument plus éternel que le bronze, et dont la renommée, vaste écho qui se prolonge, a volé jusqu’aux astres; un monument qui ne croulera ni sous la série des ans, ni sous l’effort de l’autan fougueux, ni sous l’action corrosive des pluies. Tant que les constellations adhéreront à la voûte céleste, tant que l’Ourse au pas tardif, fournissant sa carrière, circulera dans l’empyrée, les peuples du couchant, ceux qui contemplent le lever du soleil, tous enfin, l’un après l’autre, décerneront à Longueil un culte d’admiration. Donc, loin d’ici les chants plaintifs du sépulcre, et les pleurs honteux que versent les vieilles femmes!»
Voici, maintenant, un échantillon du cicéronianisme de Longueil. C’est une lettre, également en latin, adressée à l’un de ses amis. Je vais la traduire tout au long; car, pour ceux qui aiment à entrer in visceribus rei, dans la partie intime d’une époque, surtout d’une époque comme le seizième siècle, un document de cette nature ne saurait être sans intérêt. J’aurais donc tort de le passer sous silence:
«Christophe de Longueil à Stéphane Théolus, salut au nom du Seigneur.
«J’ai lu, de votre jeune fils Camille, une lettre qu’il m’adresse, et qui me donne la plus haute idée de son intelligence et de son cœur. Je ne saurais vous dire tout le bonheur qu’elle m’a fait éprouver. Après en avoir achevé la lecture, je n’ai pu faire autrement que d’y répondre, courrier par courrier, et de vous féliciter, par la même occasion, vous le principal instigateur des progrès de cet enfant dans les saines études. Car sachez-le bien: de son âge, et même d’un âge plus avancé, on ne pouvait rien attendre de plus élégant, de plus correct, que cette lettre qu’il vient de m’envoyer. Je vous en conjure: qu’il marche toujours vers la science, en suivant la voie dans laquelle il est entré; et qu’il ne s’écarte jamais de cette voie salutaire, fût-ce de l’épaisseur d’un ongle (ne transversum quidem unguem digrediatur). Qu’il ait toujours Cicéron à la main, qu’il le lise, l’aime et l’admire, à l’exclusion de tous les auteurs, et qu’il n’hésite pas à contracter auprès de lui toute sorte d’emprunts, soit pour le discours parlé, soit pour le style écrit. Il abordera plus tard les autres écrivains, quand il en aura le loisir, et qu’il pourra se fier à son propre jugement. D’ici là, je le répète, qu’il ne quitte jamais Cicéron, et qu’il y puise, comme à la source la plus pure et la plus abondante du beau langage latin, toute la richesse, toute la correction possibles. Si j’avais affaire à tout autre qu’à vous, j’appuierais d’un plus grand nombre d’arguments ce système qui n’est point encore assez en crédit; mais vous connaissez, mieux que personne, toute l’absurdité, toute la grossièreté du style de ceux qui, en pareille matière, s’obstinent à écouter un autre maître que Cicéron. Je reviens donc au sujet de ma lettre: celle de votre Camille m’a tellement plu, que j’ai cru devoir vous en témoigner ma joie sur-le-champ, à vous le digne père d’un tel fils, à vous qui l’avez ainsi façonné par votre inspiration libérale. Vous n’avez plus qu’à redoubler de zèle, et qu’à maintenir ce cher élève, surtout à l’âge critique où il se trouve, dans l’excellente méthode que vous avez adoptée pour ses études. Adieu.»
Du reste, il faut le dire avant d’aller plus loin: Longueil était un des hommes les plus remarquables du seizième siècle, où le hommes remarquables ne manquaient pas. Il n’avait que dix-neuf ans, qu’on le désignait déjà pour occuper une chaire de droit à Poitiers, au mois d’octobre 1510. A cette occasion, il lui arriva dans cette ville une aventure tragi-comique, dont il nous a transmis lui-même les détails, dans une lettre à Jean de Balêne, de Beauvais. Le jeune professeur venait de commencer son discours d’ouverture: tout à coup ses élèves, presque tous plus âgés que lui, mirent l’épée au poing et fondirent sur leur nouveau maître, pour le contraindre à céder sa place à un régent gascon. Mais notre homme, conservant le plus héroïque sang-froid dans sa forteresse magistrale, terrassa sous le poids de trois énormes volumes de l’Infortiat (des in-folio du seizième siècle!) ceux des mutins qui s’étaient avancés le plus près de sa chaire. Les autres se le tinrent pour dit,
Et le combat cessa, faute de combattants.
On croirait lire le récit de la célèbre bataille du Lutrin.
Cet intrépide Longueil étant mort, comme je l’ai dit plus haut, en 1522, six ans avant la publication du Ciceronianus, la défense contre l’attaque d’Erasme lui devenait tout aussi difficile qu’elle aurait pu l’être à Cicéron lui-même, en supposant que le célèbre orateur eût été réellement impliqué dans ce bizarre procès littéraire. Qu’on se rassure, dans tous les cas: l’un et l’autre ne tardèrent pas à trouver de valeureux champions. Scaliger, en effet, lança d’abord contre Erasme une harangue[66] pleine d’injures, selon sa docte habitude; et, trois ans plus tard, notre héros à son tour vengea la mémoire de son cher Marcus Tullius, cette mémoire inviolable sur laquelle il ne pouvait supporter l’ombre même d’un outrage, en même temps qu’il entreprit de plaider la cause de son ancien ami Longueil.
Inde iræ!... Le hautain Jules-César ne put voir, sans être piqué au vif, un rival aussi jeune que Dolet courir sur les brisées de sa polémique. Jusqu’alors il régnait, entre notre Estienne et lui, je ne sais quelle liaison banale de savant à savant, qui avait eu pour médiateur un certain Arnoul Ferron[67]. Mais à partir de ce moment, cette demi-amitié fit place à la haine la plus étrange qu’il soit possible de concevoir, et Scaliger ne cessa de poursuivre son émule cicéronien par les plus absurdes diatribes, par les plus atroces calomnies[68]. Le monstrueux échantillon que l’on va lire, et pour la traduction littérale duquel j’ai dû me faire violence, donnera, j’en suis convaincu, la plus haute idée de cette noblesse de style et de cœur qui caractérisa toujours le noble[69] écrivain véronais. Par un raffinement de générosité, c’est après la mort de son adversaire qu’il publia ce morceau dithyrambique, en guise, probablement, d’oraison funèbre ou d’apothéose cicéronienne. Le voici dans toute son étendue; je l’emprunte à l’Hypercritique, page 305, colonne 2:
«Dolet!... s’écrie Scaliger en écumant, on peut bien l’appeler le chancre ou l’abcès des muses (Musarum carcinoma aut vomica). Car, outre qu’un si grand corps, suivant l’expression de Catulle, ne renferme pas même un grain de sel, l’insensé qu’il est se pose en autocrate de la poésie. Et le voilà, au gré de son caprice, incrustant dans la poix de son style les perles virgiliennes, comme pour faire croire à tout le monde que c’est son bien. Impuissant rabâcheur (ignavus locutuleius), qui, après avoir, à force de souder sa marqueterie cicéronienne, fabriqué ce je ne sais quoi de fiévreux qu’il appelle des discours[70], et que les doctes qualifient d’aboiements, a cru pouvoir se permettre la même licence aux dépens du divin trésor de Virgile! Aussi, tandis qu’il chante les Destins du très-bon et très-grand roi François Ier, il a lui-même à régler avec son mauvais destin[71]; et, ce qui était bien dû au poëte comme aux vers, seul de son temps, il subit comme athée le supplice de la flamme. Mais la flamme a beau faire, elle ne peut venir à bout de le purifier: c’est plutôt lui qui souille la flamme. Quant aux égouts, aux latrines qu’il intitule Epigrammes[72], à quoi bon vous en détailler toutes les ordures! C’est flasque, froid, insipide, et, pour tout dire, plein de cette folie furieuse qui, s’armant d’un excès d’impudence, n’a pas même reconnu l’existence d’un Dieu[73].
«En conséquence, à l’exemple d’Aristote, cette sommité de la philosophie, qui, dans son Histoire naturelle, ayant analysé, d’après toutes ses parties constitutives, l’organisme animal, fait encore mention des excréments... je veux qu’ici le nom de cet homme se lise, en sa qualité, non de poëte, mais d’excrément de la poésie!»
Que répondre à cela? Rien. Un haussement d’épaules, et passons.
Dolet, je m’empresse de le dire à sa louange,—car malheureusement il n’a pas toujours été sans reproche de ce côté-là,—Dolet se conduisit d’une tout autre manière à l’égard d’Erasme, son ancien antagoniste, lorsque ce dernier mourut, en 1536. Voici la traduction des vers qu’il adressa, dans cette circonstance, à Scaliger lui même, avec lequel sans doute il n’avait pas encore l’honneur d’être brouillé. On y remarquera, je l’espère, une certaine différence avec la prose de l’Hypercritique:
«Jadis les généraux de Rome et de Carthage se livrèrent une guerre acharnée. Tant que l’ennemi lutta plein de force et de vie, tant qu’il grinça des dents avec menace, l’assaillir de près avec le glaive, le cribler de traits, n’est-ce pas que c’était beau, n’est-ce pas que c’était grand? Eh bien! tant qu’il conserva sa force et son ardeur pour le combat, j’ai fait sentir mes traits à l’ennemi de Cicéron, au jaloux détracteur du nom français. Il est mort... je l’épargne, et mon style empoisonné ne blessera pas un cadavre. Muses, payons à ce vieillard un juste tribut d’éloges. La tombe avide l’a dévorée, cette gloire de la patrie germaine, cette gloire des savants qu’a produits l’Italie ou la France (avec toi cependant, Budé, et toi aussi, Longueil); oui, cette gloire de la patrie germaine, cette gloire des savants, la tombe avide l’a dévorée[74]!»
Écoutons à présent l’illustre Bayle:
«L’emportement de ce critique contre Dolet, observe-t-il en parlant de Scaliger, a quelque chose de si outré, et, si j’ose le dire, de si brutal, qu’on ne sçauroit s’empêcher de croire qu’un ressentiment personnel dirigeoit la plume de ce grand homme.»
Bayle n’était pas le seul de cette opinion. Baillet, dans ses Jugements sur quelques poëtes, tome III, no 1279, tance le Jules-César avec la plus juste sévérité; enfin, Naudé, le célèbre bibliothécaire du cardinal Mazarin, soupçonnait pareillement dans ce misérable Scaliger une rancune particulière[75]. Mais il n’en connaissait pas l’origine.
«Je crois, dit encore Bayle, l’avoir déterrée. Dolet s’ingéra de courir sur les brisées de Scaliger; il écrivit contre Erasme en faveur de la secte cicéronienne, après que Scaliger eut soutenu cette cause. Il n’y a guère d’auteur à qui un tel procédé soit agréable. On le regarde comme un dessein affecté, ou de surpasser le premier tenant, ou de lui ôter la gloire d’être le seul qui rompe une lance. On croit même que celui qui se vient mêler du combat, prétend que la cause a été mal soutenue, et qu’elle a besoin de secours. Si tel est pour l’ordinaire le naturel des auteurs, jugez quelle fut l’indignation de Scaliger, quand il vit Dolet sur les rangs, et qu’il prétendit le surprendre dans plusieurs mauvais artifices. Il prétendit, entre autres choses, que les plus beaux ornements de sa harangue avoient été pillez par Dolet et placez dans un faux jour; et pour ce qui est des louanges que Dolet lui avoit données, il ne lui en sçavoit point de gré: elles vinrent après coup, et de trop mauvaise grâce, pour réparer la première offense.»
C’est dans une lettre de Scaliger à Ferron, que Bayle a puisé tous ces détails. Je vais la citer et la traduire, afin que rien ne manque à l’exposé du débat:
«Arbitror te Doleti vidisse Dialogum adversus Erasmum; quem non puduit, exstantibus scriptis meis, flexu alio orationis omnia mea suffurari, atque ineptissimis inurere calamistris. Itaque eædem, quæ in Orationibus, intemperiæ, stylus paulo minus asper, sed emendicatus, ut verbis potius alienis conquisitis atque corrogatis, quam oblato argumento ejus loquacitas excrescere videatur. At Cæsarem laudat, inquies: accipio. Nam te aiunt ad eum retulisse, consuleret dignitati suæ, qui temere atque stolide nimis super italico nomine ineptisset; a me integrum dialogum apparatum, quo illius ostenderem et malevolum animum cum inani gloria conjunctum, et præceps ingenium cum stupore, et impurum dicendi genus cum loquacitate, et amentem dictionem cum impudentia. Ita igitur adblanditum, ut animum meum deflecteret a proposito; ita laudasse, ut sequi potius aliorum judicium invitus, quam suum ipse libens apponere videretur.»
«Vous avez vu, je pense, le Dialogue de Dolet contre Erasme. Il n’a pas eu honte, connaissant mes écrits sur cette matière, de me les dérober tous, moyennant quelques altérations dans le tour des phrases, et de les travestir sous les plus ineptes enjolivements. Ce sont les mêmes entorses au bon sens que dans ses Discours. Le style est un peu moins rocailleux, c’est possible; mais l’auteur l’a mendié à droite et à gauche, et c’est ainsi, plutôt qu’en s’appuyant sur le fond même du sujet, qu’il est parvenu à soutenir son interminable bavardage. Mais, me direz-vous, il fait votre éloge, à vous, Scaliger. Soit! J’en découvre la raison. Vous lui avez, m’a-t-on dit, conseillé de prendre une tenue plus digne; vous avez blâmé ses sottes et téméraires divagations sur le nom italien; vous lui avez annoncé que je préparais contre lui un dialogue tout entier, dans lequel je faisais toucher au doigt sa malveillance et sa gloriole, son étourderie et sa stupidité, sa diction incorrecte et prolixe, folle et impudente. Si donc il me cajole, c’est afin de détourner le coup dont je le menace; s’il me loue, c’est à contre-cœur et en suivant la trace du jugement d’autrui, bien plus que sa propre et libre inspiration.»
Ne fais pas à ton prochain ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît à toi-même, a dit la morale avec son éternel axiome. Plusieurs écrivains ont traité Scaliger à peu près de la même façon qu’il a traité Dolet. Ce n’était que justice, après tout. Œil pour œil, dent pour dent.
«Il n’est guère de plus méchant livre, observe Ménage à propos des poésies latines du Jules-César en question; il s’y trouve à peine quatre ou cinq épigrammes qui puissent passer à la montre.»
Huet, le savant évêque d’Avranches, n’est pas moins explicite et vigoureux dans sa censure de Scaliger.
«Avec tout le mérite qu’il avoit, écrit-il carrément, et tout celui qu’il croyoit avoir, il a bien montré dans son Hypercritique qu’il n’avoit nulle délicatesse de goût, par les jugements faux qu’il a faits... Il l’a encore mieux montré par les poésies brutes et informes dont il a déshonoré le Parnasse... C’étoit un homme, à la vérité, d’un esprit vaste et élevé, mais d’un très-mauvais goût dans la poésie. Quand on n’auroit pas lu son Hypercritique, si plein de fausses vues, bien plus occupé à juger du détail des vers, et à corriger des minuties souvent de mal en pis, qu’à porter un jugement sain sur le gros des ouvrages; pourroit-on se soumettre aux décisions d’un homme qui a répandu dans le public tant de mauvais vers!»
A quoi Maittaire ajoute:
«Huetii quidem judicium tantum abest ut improbem, ut potius justissimum esse arbitrer; neque unquam animum inducam credere eum fore styli æquum judicem, qui stylo uti nescierit. At vero nil est frequentius quam in criticos incidere nullis moribus præditos, vultu elato, inverecunda fronte magistellos, qui scriptores optimos ferulæ suæ audaci subjiciunt, ipsi interim scriptionis imperitia et styli scabritie famosissimi.»
«Loin d’improuver la critique de Huet, je la trouve parfaitement juste; et jamais je n’ai pu me mettre dans la tête qu’il fût, en matière de style, un juge compétent, celui-là même qui ne sait pas écrire. Cependant, on rencontre tous les jours des Zoïles sans mœurs, des cuistres pleins de morgue et d’effronterie, qui soumettent les meilleurs écrivains à leur audacieuse férule, oubliant qu’une forme gauche et raboteuse les place eux-mêmes sur la sellette du ridicule.»
La querelle cicéronienne parut un instant s’assoupir, après que Scaliger se fut abandonné aux derniers transports de sa colère contre Erasme, dans sa seconde harangue, publiée en 1537. Tout à coup, au moment où chacun la croyait bien morte et bien enterrée, elle ressuscita, plus haineuse, plus violente, plus grossière que jamais, entre un certain Franciscus Floridus Sabinus et notre Dolet, de 1539 à 1541. Cette polémique se compose: des Subcisivorum libri tres, de Floridus; du Liber adversus Floridum Sabinum, de Dolet; et d’une dernière réplique de Floridus: Adversus Doleti calumnias, que j’ai eu déjà l’occasion de mentionner, dans une de mes notes précédentes.
Sabinus, dans sa première attaque de 1539, avait accumulé les injures personnelles contre son partner cicéronien. Celui-ci répliqua, l’année suivante, et divisa son plaidoyer en deux livres. Le premier n’est guère que la répétition du Dialogue contre Erasme; en agissant ainsi, Dolet a voulu mettre ses lecteurs à même de décider si Sabinus avait eu raison de le reprendre. Dans le second livre, qu’il a subdivisé en deux parties, il discute tour à tour le style de son adversaire, le sien propre, celui d’Erasme, de Longueil et des latinistes allemands; il cite Budé, Bembo et Sadolet, et repousse avec un emportement assez excusable toutes les calomnies, toutes les horreurs sans nom dont Sabinus s’était plu à le charger. Cela fait, il consacre la dernière partie de ce même livre à se justifier d’une odieuse imputation, celle de plagiat; puis il termine le volume par des épigrammes contre son antagoniste.
En résumé, suivant l’observation de Née de la Rochelle, Dolet se défendit assez bien d’avoir été un flatteur, un gourmand, un impie, et d’avoir jamais songé à interdire la lecture de Virgile et de Térence. Usant même de représailles, à propos du surnom de plagiaire qu’on avait prétendu lui décerner, il accusa son rival de s’être approprié tout un ouvrage d’Albert Pius, prince de Carpi, De C. Julii Cæsaris præstantia, imprimé avec d’autres écrits de Sabinus, à Bâle, chez Robert Winter, en 1540, in-4o.
Voici maintenant, comme dernier détail, un ensemble complet des différentes phases que cette longue querelle des cicéroniens eut à traverser, pendant une période de près de trente ans. C’est le cas, ou jamais, de s’écrier avec Dolet lui-même:
Heu! heu! nimis ridendum hominum genus!
En 1528, Erasme publia son Ciceronianus. Scaliger y répondit d’abord par un discours imprimé à Paris, chez Pierre Vidoué, en septembre 1531, in-8o; puis Dolet publia chez Gryphius, en 1535, in-4o, son Dialogue sur l’imitation cicéronienne. Vient ensuite la seconde harangue de Scaliger contre Erasme, Paris, Vidoué, 1537. Après cela, Floridus Sabinus attaqua Dolet en 1539; celui-ci riposta en 1540, et Sabinus le combattit une dernière fois en 1541. Enfin, Pierre Ramus traita le même sujet dans son Ciceronianus, Paris, André Wechel, 1557, in-8o.
Arrêtons-nous: il faut en finir avec cette interminable bataille de mots, où trop souvent Cicéron n’était qu’un prétexte à des ressentiments d’érudits qui se gourmaient entre eux dans un latin pittoresque, digne cousin du langage des halles ou de l’idiome accentué du mardi gras. Entraîner mes lecteurs dans de nouveaux détails, ce serait abuser de leur patience. De part et d’autre, hélas! il faut bien que je le confesse, à la honte de mon seizième siècle, on combattit avec les mêmes raisons... c’est-à-dire avec les mêmes injures.
Tant de fiel entre-t-il dans l’âme des savants!
[64] Ciceronianus, sive de optimo dicendi genere. Bâle, J. Froben, 1528.
[65] Carm., IV, 1.
[66] Imprimée à Paris, chez Pierre Vidoué, en 1531, in-8o. Elle est très-difficile à trouver. Erasme ne daigna pas répondre à la grossière attaque de Scaliger: «Il attend ma réponse, disait-il, et prépare déjà une autre invective; mais je n’ai pas encore lu son livre, et je n’ai fait que le parcourir. (Lettre 372, édit. de Leyde, 1703)» Scaliger écrivit, en effet, une seconde harangue en 1537; mais Erasme la lut encore moins que la première, car il était mort l’année d’auparavant.
[67] A la suite d’une édition de l’historien Paul-Emile (De Rebus gestis Francorum, Vascosan, 1550, in-fol.), on trouve:
Arnoldi Ferroni de Rebus gestis Gallorum libri IX, usque ad Henricum II.
Cette continuation d’Arnoul Ferron se trouve encore à la suite des éditions de Paul-Emile de 1548 et 1555, in-8o, imprimée à part; et à la suite d’une autre de 1576, in-fol. Paul-Emile et Ferron ont encore été réimprimés, et probablement pour la dernière fois, à Bâle, en 1601, in-fol., avec une continuation par Jac. Henric. Petrus.
On a une traduction française de Paul-Emile, par Jean Regnart, avec la suite tirée de Ferron, Paris, Morel, 1581 et 1597, 1602, 1609, in-fol.
[68] Voy. Maittaire, vol. déjà cité, p. 29.
[69] Tout le monde sait que Scaliger avait la prétention de descendre des princes della Scala, tandis qu’en réalité il n’était que le fils du peintre Bordoni.
[70] Les harangues contre Toulouse.
[71] A la bonne heure! voilà ce qui s’appelle un jeu de mots plein d’atticisme. Il veut parler d’un poème latin de notre Estienne, intitulé: Francisci Valesii Gallorum regis Fata (Lyon, Dolet, 1539, in-4o), que Dolet lui-même, un an après, translata en langue françoyse, comme nous le verrons plus loin.
[72] Allusion aux Poésies latines de Dolet.
[73] L’examen de ses opinions religieuses trouvera plus tard sa place dans un chapitre spécial.
[74] Carm., II, 20.
[75] «Tu en oublies deux qui valoient mieux que ton Badius, sçavoir: Geoffroy Tory et Estienne Dolet, quoi que Scaliger, par je ne sçais quelle haine, ait dit du dernier.» (Dial. de Mascurat, p. 8.)