CHAPITRE VIII.

Mouvement intellectuel de la renaissance,
d’après les Commentaires.

Grand et bizarre ouvrage, que ces deux in-folio de Commentaires sur la langue latine! On s’attend à n’y trouver qu’un immense désert, un Sahara d’érudition; et l’on est tout surpris d’y rencontrer çà et là, comme autant de vertes oasis, de piquantes digressions sur les hommes et les choses du seizième siècle. On y voit se dérouler, notamment, tout un panorama du vaste mouvement scientifique et littéraire de la renaissance, tableau d’autant plus précieux qu’il est tracé, d’une main ferme, par un témoin oculaire, et même par un homme qui pouvait dire à juste titre: Et quorum pars magna fui!

Avant d’aborder cette citation d’un si haut intérêt, qu’on me permette ici quelques réflexions préliminaires.

Quelques années à peine s’étaient écoulées depuis l’immense découverte du Mayençais Guttemberg, ce Christophe Colomb du progrès et de la liberté; quelques années à peine!... et déjà l’Europe du moyen âge, la vieille cathédrale gothique, assaillie par tous les vents du ciel, ébranlée dans ses fondements séculaires, tremblait, craquait, menaçait ruine. Filia Babylonis misera!... le jour de Dieu s’était levé; la grande prostituée féodale voyait arriver sur elle, sombres et silencieux, les Attilas de la science, les vengeurs des Albigeois et des Jacques, les implacables démolisseurs de l’antique Pandémonium. Qu’ils étaient beaux à voir, ces héros de la sainte bataille, brandissant la plume en guise de glaive, et traînant à l’assaut du vieux Louvre leur formidable machine de guerre... le pressoir de Strasbourg, qui distillait, rouge comme du sang, le vin généreux de la pensée!... Vandales providentiels, ils s’avançaient lentement vers leur but mystérieux, guidés, dans la nuit de leur époque, par l’étoile de la justice divine. C’était comme une invasion, par représailles, de la pensée dans la matière, de la civilisation dans la barbarie. L’antiquité pullulante, semée par millions d’exemplaires sur un sol vierge et chaud, germait, s’épanouissait, fructifiait au centuple. Avant-garde de cette armée de l’intelligence, les gothiques incunables, débordant par myriades de la presse, comme d’une nouvelle officina gentium, marchaient en pionniers hardis au défrichement de l’ignorance. L’avenir se dévoilait, le ciel de la pensée s’ouvrait aux regards, dans toute la splendeur de son soleil, dans toute la hauteur de son azur infini; des perspectives jusqu’alors inconnues fascinaient les âmes.

Mais la forme antique devait encore pour un temps, parvenue en quelque sorte à sa période de classicisme moderne, dominer tous ces bégayeurs novices, et leur imposer en souveraine ses salutaires exigences; en attendant que la pensée européenne, moins timide, moins tâtonneuse, moins enfant pour tout dire, se fût creusé dans l’argile romaine et grecque un moule plus exact, plus vrai, plus national.

Oui, cette tyrannie provisoire du latin était nécessaire, inévitable, je dirais presque providentielle. Le monde romain, considéré dans son organisme extérieur, en d’autres termes, comme un vaste corps politique et social, était mort depuis longtemps, ou, pour parler plus juste, s’était transformé: car, en vertu de cette métempsycose par laquelle revivait, sous la forme chrétienne et sous le nom de Saint-Empire, l’âme de ce grand corps éteint, c’est à cette cosmopolite animation que les nationalités européennes, encore à l’état d’embryon pour la plupart, empruntaient sans le savoir leur existence parcellaire; c’est là que nos braves communes du moyen âge, ces vaillants municipes chrétiens, retrouvaient dans la nuit du labyrinthe le fil sauveur de leurs traditions perdues; c’est là que les bourgeois de nos bonnes villes reprenaient, avec l’âme de leurs pères gaulois, Vercingétorix et Indutiomar, l’audacieuse raison des légistes romains, et revêtaient en quelque sorte, comme une vieille cuirasse héréditaire, la constance d’efforts de la ville aux sept collines, luttant contre les hostilités environnantes, d’abord pour se défendre, plus tard pour envahir.

Cependant, si l’esprit persistait, le corps avait disparu. Mais le monde romain littéraire, mais l’idiome sacré de Brutus et de Cicéron s’était perpétué, éternisé de lui-même; phénix rajeuni de siècle en siècle, on le voyait s’essorer vers l’avenir, du milieu même des bûchers qu’allumaient chaque jour l’ignorance et le fanatisme. Imperium sine fine dedi! Cet oracle de Jupiter Optimus-Maximus avait dit vrai: grâce au latin, grâce aux héroïques souvenirs qu’il réveillait sans cesse dans les âmes, côte à côte de la catholicité chrétienne grandissait une catholicité païenne, de jour en jour plus envahissante. En face de l’aristocratie féodale, qui signait encore avec le pommeau de son épée[88], se formait d’un bout de l’Europe à l’autre la sainte république des lettres. Anglais, Allemands, Français ou Italiens, Vivès, Erasme, Budé, Thomas Morus, tous les hommes de cœur, toutes les intelligences d’élite, n’avaient plus qu’une patrie et ne parlaient plus qu’une langue: ils étaient citoyens de la ville éternelle.

Fecisti patriam diversis gentibus unam,

Urbem fecisti quod prius Orbis erat.

Ainsi, vis-à-vis de la Rome papale s’élevait silencieusement la Rome de l’avenir, la Rome des idées. Durant une grande partie du moyen âge, ces deux sœurs, ou plutôt ces deux rivales, vécurent soi-disant en assez bonne intelligence. Il y avait bien de temps à autre quelques brouilleries peu profondes, comme à l’époque d’Abailard et de l’abbé de Clairvaux; mais ces passagers symptômes d’une mutuelle antipathie n’aboutissaient guère qu’au triomphe de l’élément chrétien sur cet audacieux ferment païen, si réluctant, si révolutionnaire, et qui montait, montait toujours... Operta tumescere bella.

Il n’en fut plus de même au seizième siècle: le plébéianisme gallo-romain, représenté par Erasme et Luther, osa, par un beau jour, en face de la Rome patricienne et papale, se retirer sur le mont Aventin. Dès lors, scission complète: d’un côté, l’on tient à ses priviléges, à ses acquêts séculaires, aux mille petites douceurs de son fructueux statu quo; de l’autre, on marche tout droit de la renaissance à la réforme, de la réforme à la philosophie, et de la philosophie à la révolution.

N’était-ce pas, du reste, avec une fierté déjà républicaine et révolutionnaire que les géants de l’érudition, les chevaliers de l’exégèse, les héroïques glossateurs du quinzième et du seizième siècle opposaient au latin de l’Église et des Pères le latin de Cicéron et de Brutus, la langue des Catilinaires et de l’antique liberté romaine aux sauvages barbarismes de la scolastique, au patois brutal de la tyrannie intellectuelle?

Je cède maintenant la parole à Dolet:

«Les lettres, de nos jours, s’épanouissent avec splendeur: heureuse et brillante floraison, dont je m’applaudis pour elles! Les études littéraires sont cultivées avec des efforts si grands et si universels, que, pour atteindre à la gloire des anciens, une seule condition nous manque: je veux dire l’antique liberté des esprits, et la perspective de la louange au bout de la carrière des arts. Ce qui nous manque aussi, c’est l’amour, la libéralité, la courtoisie des puissants envers les doctes; c’est la faveur des Mécènes, comme stimulant du génie, comme aiguillon des studieux labeurs; c’est une tribune où l’éloquence puisse trôner au grand jour; une sorte de sénat romain, une république, en un mot, qui fasse rayonner la palme aux yeux du talent, et décerne des éloges capables à la fois d’électriser les natures les moins littéraires, et d’enflammer de plus en plus les intelligences privilégiées. Au lieu de ces encouragements à la culture des arts, trop souvent l’essor de l’étude est entravé par le mépris qu’elle rencontre chez bien des gens, et le rire qui poursuit les champions du progrès. Au terme d’une carrière studieuse, nulle récompense, que dis-je? nul espoir! C’est une vie tout entière à traîner sans honneur; il faut dévorer mille affronts, se courber sous la tyrannie, sous l’insolence des barbares; et souvent même, pour vos jours en danger, la littérature est un redoutable guet-apens[89]. Néanmoins, ces vices de notre époque n’ont pas relégué si loin de l’Europe le progrès intellectuel, qu’on ne rencontre, sur tous les points, des cœurs brûlants de ce noble amour. Ah! sans doute, elle a été sans trêve et sans merci, la lutte qui, depuis un siècle, se livre à la barbarie du moyen âge, et souvent la victoire a chancelé, grâce aux forces prodigieuses dont disposaient les barbares; mais enfin, le succès a couronné la phalange du progrès. Au premier rang, voici Laurent Valla, qui, soutenu dans sa vigoureuse attaque par les centuries de ses contemporains, ouvre une brèche dans les bataillons ennemis. Mais ce n’est là, pour ainsi dire, qu’un premier engagement de troupes légères; en définitive, on a combattu de loin plutôt que de près. La brèche est ouverte, sans que les deux ailes de l’armée barbare soient assez fortement ébranlées par l’assaillant. Alors, au moment où, malgré leur prouesse, Valla et ses compagnons d’armes succombent déjà sous les chefs de l’obscurantisme, accourent pour les soutenir Ange Politien, Hermolaüs Barbarus, Pic de la Mirandole, le Volterran, Cœlius Rodiginus, Sabellicus, Crinitus, Philelphe, Marsile Ficin; et toute cette illustre génération que nous venons de passer en revue, fond à la fois sur la barbarie, qui se ralliait d’heure en heure et recouvrait ses forces. Les armes de l’éloquence à la main, ces grands hommes déploient à la rescousse toute la bravoure qui les anime... Hélas! morts au champ d’honneur, ils ne font que heurter les hordes barbares sans les anéantir. L’aile gauche des ennemis a disparu, mais la droite survit tout entière au combat. Soudain, de tous les points de l’Italie, de l’Allemagne, de l’Angleterre, de l’Espagne et de la France, la pensée fait partir en même temps ses foudres de guerre. Ils tombent sur la barbarie encore debout, et dont la crête superbe se dresse toujours contre eux; ils l’ébranlent, la renversent... Victoire! elle abandonne ses mains aux fers, et se laisse traîner en triomphe. L’Italie, qui n’a jamais cessé d’être la métropole de l’éloquence, et le sol fécond où le génie prend racine pour s’élever jusqu’au ciel, l’Italie fournit d’abord son contingent, chefs d’élite, orateurs célèbres, athlètes vingt fois couronnés dans l’arène littéraire: c’est Pierre Bembo, Jacques Sadolet, Baptiste Egnatius (dont j’ai suivi les leçons dans ma jeunesse, lorsqu’il expliquait le traité des Devoirs, de Cicéron, et le poëme de Lucrèce), André Navagérius, Romulus Amazéus, Nicolas Léonicène, Lampride et Lazare Buonamico. Viennent ensuite trois poëtes: Jovien Pontanus, Jérôme Vida et Actius Sincérus Sannazar. Quels hommes! que de louanges ils méritent! de quel éclat resplendissent leurs noms parmi les doctes! Immédiatement après eux, intrépides aux rangs divers que la science leur assigne, tombent sur la barbarie le cardinal Adrien, Bartholomeo Ricci, Marius Nizolius, Hortensius Appianus; et, avec eux, un médecin des plus célèbres, Jean Manardo, André Alciat donne à son tour: dès sa première adolescence, transfuge du camp barbare des légistes, il se retrempe au baptême de la littérature, et maintenant il brille parmi les zélateurs de l’éloquence. Ce héros n’est pas seul au combat; accompagné d’Emile Ferretti et d’Othon Bosio, il marche avec un redoublement de courage. Voilà donc, avec tous ses illustres capitaines (je ne parle point des vélites et des jeunes soldats, dont le nom encore obscur brillera dans son temps), la belle phalange que l’Italie fait sortir de son sein. Ardente et studieuse émule, la Germanie, à son tour, donne le signal et précipite ses braves au combat. A la voix de la patrie, Jean Reuchlin prend les armes avec Rodolphe Agricola, et tous deux s’associent pour la grande guerre Didier Erasme de Rotterdam, leur disciple, écrivain plus fort en verbiage[90], il est vrai, qu’en solide éloquence, mais qui, cependant, par son avalanche de livres, n’a pas été le moins actif promoteur de la cause littéraire. Incontinent accourt Philippe Mélanchthon, le premier entre les Germains. Derrière lui se pressent Ulric Hutten, Béatus Rhénanus, Simon Grynée, Henri Glaréanus, Martin Dorp, Conrad Goclénius, Héobanus Hessus, Jacques Mycille, Jean Oporinus, Jacques Omphalius, Ulrich Zazius, Viglius Zuichémus, Charles Sucquet, Cop de Bâle et Léonard Fuchsius. Tous brûlent d’affranchir du joug de la barbarie, les uns l’art oratoire, les autres la poétique, ceux-ci la science du droit civil, ceux-là, enfin, la médecine. En Angleterre, la barbarie voit s’armer contre elle Cuthbert Tunstall, Thomas Linacre, et Thomas Morus, aussi heureusement partagé, quant aux succès littéraires, que malheureusement accablé, en dernier lieu, par l’injustice de la fortune. De l’Espagne s’avancent Louis Vivès et Antoine de Lébrixa; soldat de la science plus courageux que bien armé, celui-ci fait place à Coclés Ninivite, que j’ai failli passer sous silence, et qui, le premier, attaque la barbarie à coups de traits et la provoque au combat. La France, enfin (je la place au dernier rang, pour que la calomnie ne m’accuse pas d’un nationalisme partial), la France ne veut point paraître manquer seule à cette sublime croisade; aux troupes étrangères de l’Italie, de l’Allemagne, de l’Angleterre et de l’Espagne, elle joint ses phalanges qui ne sont pas les moins nombreuses. Voici paraître, comme chef de file, Guillaume Budé, également profond dans les littératures grecque et latine; immédiatement après lui marche le Fèvre d’Estaples, couvert, ainsi que d’un bouclier, par l’escorte de la philosophie. A Christophe de Longueil (peu m’importe que, dans sa jeunesse, blessé par ses concitoyens, il ait voulu renier son pays natal pour une patrie étrangère: réellement il était Français); à Christophe de Longueil, dis-je, et à Simon de Villeneuve, est confiée la mission d’étendre plus au loin les frontières de la langue latine, d’accomplir avec zèle cette noble tâche, et, sur le cadavre de la barbarie vaincue, de rétablir l’éloquence dans sa dignité première. Aussitôt ce désir de la patrie connu, à Budé, à le Fèvre, à Longueil, à Villeneuve, s’adjoignent comme compagnons d’armes Jean Dupin, Nicolas Bérauld (sous la direction duquel, à l’âge de seize ans, j’ai appris la rhétorique au sein de Lutèce), Germain Brice, Lazare de Baïf, Pierre Danès, Jacques Tusanus, Salmon Macrin, Nicolas Bourbon, Guillaume du Maine, Jean Voulté, Orontius Finéus le Dauphinois, et Pierre Gilles. Arrivent ensuite, pour grossir leurs rangs, nos jurisconsultes français, coalisés en masse contre les barbares: Pyrrhus Angleberméus d’Orléans, Pierre de l’Estoile, son compatriote, Gui Brelé, Jean de Boysson le Toulousain, Guillaume Scève de Lyon, Claudius Cantiuncula, Emile Perrot et Michel de l’Hospital. Du fond de leurs écoles, les médecins à leur tour s’élancent dans la mêlée: voici accourir Symphorius Campégius, Jacques Sylvius, Jean Ruel, Jean Cop, François Rabelais et Charles Paludanus. Recruté partout, cet escadron de la science fait sur le camp de la barbarie une charge si vigoureuse, que la vaincue lui cède jusqu’à son dernier pouce de terrain. L’Italie, depuis longtemps, l’a vue tourner le dos; l’Allemagne, battre en retraite; l’Angleterre, s’échapper; l’Espagne, s’enfuir, et la France, disparaître sous les sifflets. Pas une ville, en Europe, qui ne soit délivrée de l’horrible monstre: plus que jamais, les lettres sont cultivées; la sève de l’étude circule dans toutes les branches de l’art, et le monde, sortant du chaos intellectuel, marche, avec l’aide et sous l’impulsion de la littérature, à la conquête de la justice et de la vérité. Maintenant les hommes ont appris à se connaître; maintenant leurs yeux s’ouvrent à la lumière universelle, tandis qu’auparavant, couverts de ténèbres, ils se fermaient dans une complète et déplorable cécité; maintenant, enfin, l’on peut dire qu’ils diffèrent véritablement des brutes, tant la culture des arts a développé leur intelligence! tant leur langage, c’est-à-dire ce qui trace entre eux et les animaux la ligne de démarcation la plus profonde, a conquis de splendeur et de correction! N’ai-je donc pas raison d’applaudir au triomphe des lettres, puisqu’elles ont recouvré leur gloire antique, et que par elles (noble privilége!) la vie humaine se voit prodiguer les jouissances? Ah! si seulement l’envie de certains barbares, étrangers à toute espèce d’éducation, ne s’acharnait plus contre les lettres et contre leurs fidèles; si notre sol était purgé de toutes ces pestes humaines, que pourrait-on souhaiter encore pour le bonheur de notre âge? Mais enfin elle tombera de vieillesse, la tyrannie des pervers; et cette jeunesse qui, de nos jours, se transfigure au sein du progrès et de la science, grandissant avec la dignité des lettres, renversera leurs ennemis du haut rang qu’ils occupent, entrera dans la carrière des fonctions publiques et dans le conseil des rois, et, marchant à la tête des affaires, prendra partout en main les rênes d’une intègre administration. Ce n’est pas tout: comme elle aura grandi avec les lettres, elle voudra les voir étendre dans toutes les âmes leurs racines vigoureuses, ces saintes lettres! dont la voix austère nous préserve du vice, engendre dans nos cœurs l’amour de la vertu, ordonne aux rois d’appeler et de retenir auprès d’eux les zélés observateurs de la justice et de l’équité; en même temps qu’elle leur prescrit de fuir et d’éloigner comme un poison, les âmes gangrenées, les vils flatteurs, les flagorneurs rampants, les entremetteurs de voluptés dont fourmillent les cours. Oh! alors, que manquera-t-il à Platon pour le bonheur de sa république? Il n’y admet que des princes philosophes, ou, du moins, qui aiment les philosophes et recourent à leurs conseils. Eh bien! ce jour-là, nul ne regrettera dans les princes une sagesse absente; on verra qu’ils n’ont rien de plus cher, de plus agréable que le commerce des sages; magnifique idéal, que réaliseront enfin la culture des lettres, l’amour des bonnes études et des saintes disciplines, qu’un enthousiasme électrique propage, à l’heure qu’il est, dans tous les cœurs et dans toutes les intelligences[91]

Vous venez d’entendre, chantés par une voix contemporaine, l’invocation, en quelque sorte, et les premiers épisodes de cette grande Iliade qui s’appelle LE SEIZIÈME SIÈCLE. Vers le même temps, merveilleuse coïncidence! un poëte chanta la première croisade catholique. Rien d’étonnant: la mélodieuse octave du Tasse, d’un fou de génie, devait célébrer, dans un de ses plus beaux accès, la folie du moyen âge, la folie de la croix. Ici, au contraire, c’est un érudit qui célèbre en prose latine, en larges périodes cicéroniennes, l’austère et sérieuse croisade de la science. C’est un martyr de la pensée qui entonne, en plein glossaire, au cœur même d’un volumineux in-folio sur la vieille langue latine, l’hymne retentissant de la liberté moderne, le dithyrambe électrisant du progrès et de l’avenir. Quand, uni à ses compagnons d’armes, il soulevait avec eux la pierre du sépulcre où, depuis tant de siècles, étouffait la pensée humaine... lui aussi, lui surtout, il aurait eu le droit de s’écrier avec enthousiasme: Canto l’armi pietose! je chante la guerre sainte, la délivrance du grand tombeau!

Ivre encore de ses classiques souvenirs, le généreux humaniste en verse le reflet brûlant et sympathique sur l’immense tableau qu’il retrace. On croirait entendre Hérodote, l’Homère de l’histoire, chanter les Thermophiles, Léonidas et les Trois-Cents. La voyez-vous, l’innombrable armée des barbares? Elle couvre l’Europe entière; horde noire de l’obscurantisme, elle enténèbre de ses traits le ciel de l’intelligence humaine. Tant mieux! répondent les héros, nous combattrons à l’ombre. Tout à coup, au milieu du chaos, Guttemberg a proféré son FIAT LUX! le cri de guerre a retenti; les braves s’élancent à la rescousse. Oh! la lutte est longue, terrible, inexorable; bien des vaillants succombent au champ d’honneur. Mais les vengeurs remplacent les morts; sur tous les points la barbarie est refoulée, le moyen âge est vaincu... la pensée triomphante plane sur le monde!

[88] En plein seizième siècle, ou pleine renaissance, le connétable Anne de Montmorency disait à qui voulait l’entendre qu’un noble dérogeait en s’instruisant!

[89] Encore un arrière-goût du bon temps où notre humaniste étudiait le droit à Toulouse! Dolet tenait ferme dans ses rancunes.

[90] Je n’ai pas besoin de le dire: ce n’est point précisément à Dolet qu’il faut s’en rapporter au sujet d’Erasme, son adversaire dans la question cicéronienne.

[91] Comment., t. I, col. 1156, 1157, 1158.