CHAPITRE IX.
Meurtre forcément commis par Dolet. — Résultats de cette malheureuse affaire.
Ce n’était point assez que l’injustice humaine tourmentât, comme nous l’avons vu, l’existence laborieuse de notre Estienne; une sorte de fatalité jalouse[92] ne tarda pas à se mettre de la partie. Le 31 décembre 1536, il luy advint, dit une des pièces[93] de son procès, une fortune et malheur de commectre homicide en la personne d’un peintre nommé Compaing[94]. Ennemi mortel de Dolet, cet homme avait voulu l’assassiner; mais, non moins habile à tenir l’épée qu’à manier la plume, aussi calme, aussi impavide que le juste d’Horace, l’étudiant orléanais se défendit avec tant de vigueur et de sang-froid, que l’assassin tomba victime de son propre guet-apens. Dolet raconte lui-même cet événement tragique et ses suites, dans une épître au cardinal de Tournon, qui forme la première pièce du deuxième livre de ses Poésies latines. Je vais la traduire en entier, car elle abonde en détails curieux:
«De sa double face, dit l’humaniste, Janus contemplait à la fois deux années, l’une sur son déclin, l’autre prête à naître, quand tout à coup je me vois attaqué par un ennemi félon, qui me porte l’épée à la gorge. Alors moi, je résiste à l’agresseur qui menace mes jours, et j’étends mort à mes pieds celui qui s’efforçait de me détruire par le fer.
«Mon Dieu! j’étais cependant tout aux Muses; et brûlant d’illustrer un jour ma patrie par des écrits immortels, je concentrais mon âme sur ce noble idéal. Mais à qui le sort jaloux fait-il grâce?
«Connue sous le nom de Lugdunum, une ville antique s’élevait dans la Gaule; elle couronnait le front d’une colline au pied de laquelle, à la suite d’un incendie, Plancus, chef des armées romaines, la rebâtit en la tournant vers le nord. La Saône, au milieu d’elle, traîne ses eaux lentes; d’un autre côté, le Rhône la presse d’une ceinture humide; puis, retardant leur cours, ces deux beaux fleuves, par une large embouchure, se plongent dans le sein l’un de l’autre. Riche, populeuse, superbe d’architecture, à ses enfants, aux étrangers, à tous, elle s’ouvre comme le temple du commerce.
«C’est dans un lieu si célèbre que s’écoulait ma vie studieuse, lorsqu’une cruelle attaque me contraignit d’opposer la force à la force, et de chercher mon salut dans le meurtre. Aussitôt, un nombreux détachement du guet s’élance à ma poursuite; sans tenir compte de mon innocence, on veut m’ensevelir dans les ténèbres d’une prison: mais il est toujours facile à un homme de cœur d’échapper aux embûches de ces lâches ribauds. Protégé par une escorte d’amis, je sors de la ville au point du jour; et d’abord je vole en Auvergne, malgré l’âpre froidure qui régnait alors, malgré toute la fureur des vents déchaînés.
«Au loin m’apparaissent, comme des rois en cheveux blancs sur un trône de montagnes, de vieux ornes couverts de neige; à travers les vallons (spectacle sublime!) un torrent fougueux se précipite en imitant la voix sonore de la tempête, et, frappant le sol avec le bruit de la grêle qui tombe, court ensuite inonder les campagnes.
«Déjà, parmi les hautes forêts de l’Auvergne, l’Allier superbe, enflant ses ondes, déploie sous mes yeux toute l’étendue de son cours. L’idée me vient aussitôt d’accélérer mon voyage, en me servant de cette rivière; je m’embarque. Sous l’impulsion des rames, le bateau glisse plus rapide que les vents; à droite, à gauche, villes, campagnes, tout fuit en arrière, tandis que ma nef agile sillonne le long ruban des eaux.
«Mais l’implacable hiver s’attarde en ces contrées; du fond à la surface, pour ainsi dire, le froid condense la rivière; la glace refuse tout passage aux avirons, heurte, à chaque instant, notre frêle embarcation qui bondit sous la secousse, et, de distance en distance, nous oblige à nous arrêter. Lancée par un arc bien tendu, d’abord la flèche du Parthe fend avec vigueur l’air environnant, puis, rencontrant un arbre, elle se plonge dans sa printanière chevelure, s’amortit à travers le feuillage, et finit par tomber mourante. Ainsi se ralentit, au milieu des glaçons, notre petit navire qui, tout à l’heure encore, devançait les flots à la course. Alors, enflammé par mes promesses, le batelier redouble de courage; il lutte, il se roidit des deux mains, il s’ouvre une large issue, et la glace brisée cède enfin aux innombrables coups de rame qui la dispersent. Incontinent, nous nous livrons au vaste courant de la Loire, qui m’entraîne vers une ville, une ville autrefois célèbre, Orléans. Berceau de mon enfance, je te reconnais, et je couvre de baisers les autels de la patrie.
«De là, renvoyant mon bateau, je franchis la plaine à franc étrier; le roi! voilà le seul but de ma course. Je me dirige donc vers la grande et populeuse Lutèce, où l’on me dit que je trouverai François Ier, à qui le ciel a confié les destinées de la France. O soleil, toi dont les regards embrassent le monde, que peux-tu voir de meilleur, de plus auguste, de plus clément?
«Je l’aborde et lui présente mes humbles hommages; puis, je lui raconte en ces termes le malheur déplorable dont le sort m’avait rendu victime:
«O roi plein d’amour pour la justice, c’est au nom de cette justice même qu’en toute sécurité je m’adresse à toi. Je l’avoue, j’ai privé quelqu’un de la vie; mais un danger pressant m’a contraint à cette violence. S’il est vrai qu’en cela j’aie suivi la loi salutaire de notre mère suprême, la nature; s’il est vrai, d’un autre côté, que le droit civil autorise une défense personnelle, ma requête est juste: fais-la triompher, en m’accordant ma grâce. Oui, l’accident est fatal, j’en conviens; le premier, il m’a convaincu que nous sommes tous, au même titre, le jouet des vicissitudes humaines. Mon bras n’était pas fait à l’œuvre du sang. Eh bien! malgré tout, il m’a fallu frapper un ennemi et devoir mon salut à des armes cruelles. Grâce, je t’en conjure! grâce, ô mon roi! Si ton glaive légal anéantit justement le coupable, tourne vers l’innocent un regard de mansuétude, et sauve celui qu’a voulu perdre la fatalité.
«Le roi se laisse fléchir: sa voix m’ordonne de me retirer sans crainte. Pallas, accompagnée des neuf vierges de la double montagne, m’accueille au sortir de l’audience, et félicite avec transport son cher nourrisson.
«Arrive l’heure d’un banquet préparé par les soins de mes doctes confrères en Apollo. Chacun prend place; au nombre des convives se font remarquer tous ceux qu’à bon droit l’on nomme les flambeaux de la France: entre autres Budé, le plus grand de tous, Budé, cette gloire encyclopédique; Bérauld, l’heureux Bérauld, qui fait envier son génie supérieur et sa facile éloquence; Danès, qui s’est illustré dans toutes les branches de l’art littéraire; Tusanus, qu’une justice honorable a surnommé bibliothèque parlante; Macrin, ce favori de Phébus, habile à manier tous les rhythmes; Bourbon, non moins riche en verve poétique; Dampierre, et, près de lui, ce jeune Vulteius qui fait concevoir au monde savant de si hautes espérances; Marot, ce Virgile français qui déploie dans ses vers un divin trésor d’imagination; Rabelais, enfin, cette grande illustration médicale, cette renommée de si bon aloi, François Rabelais, qui, du seuil même de Pluton, rappellerait les morts à l’existence et les rendrait à la lumière.
«Sur tous les points, une vaste conversation s’engage; on passe en revue les doctes compagnons d’armes, les gloires contemporaines qui fleurissent aux rives étrangères. Erasme, Mélanchthon, Bembo, Sadolet, Vida, Jacques Sannazar, voilà ceux qui, tour à tour, sont loués à pleine voix.
«Déjà s’épanouit à l’horizon l’aurore du lendemain; je songe à quitter Paris, je hâte mon retour à Lyon. Mon itinéraire est tout tracé; je le prends à travers les beaux lieux qu’arrose la Seine, à travers ce champ de bataille de César, où resplendirent tant de fois les aigles invaincues.
«J’arrive enfin; me voilà de nouveau dans ce vieux Lugdunum que partage en deux l’Arar au long cours. Alors, écoutez les avis que me donnent les Muses:—Jouis, me disent-elles, jouis désormais en toute sûreté de ta première liberté d’âme, et poursuis jusqu’au bout ta studieuse carrière. Que l’insolent sarcasme des détracteurs ne brise pas ton élan; non! marche à la conquête de ton immortalité; marche, et fais attester aux siècles futurs qu’un fils de la France a vécu sous le nom de Dolet, et qu’il a vécu, brûlant sans cesse d’un noble amour pour l’idéal le plus sublime!—
«Après m’avoir stimulé de la sorte, elles retournent à leur grotte de la double montagne. Docile aux belles paroles des Castalides, je laisserai des œuvres dignes de moi; tu peux en être sûre, ô postérité!»
L’événement dont notre héros vient d’achever le récit, fut encore pour sa muse latine l’objet de plusieurs pièces de vers, qui se lisent à la suite l’une de l’autre, dans le deuxième livre de ses Carmina. C’est ainsi qu’en vertu d’une prosopopée oratoire, il introduisit le chœur des Muses, plaidant au pied du trône, avec une tendresse pathétique, la cause de leur cher nourrisson.
«Grâce pour Estienne! s’écriaient d’une seule voix les saintes Aonides; grand roi! sois exorable à nos vœux; laisse retourner le savant à ses études, le poëte à ses inspirations.»
«En revanche, ajoutait le docte chœur dans la pièce immédiatement suivante, tu entendras bientôt, dans un style élégant et plein d’élévation, le récit des événements qui ont signalé notre époque[95].»
Vulteius, ayant appris à Toulouse la position critique de Dolet, se hâta d’en prévenir Jean Dupin, leur commun protecteur, cet excellent évêque de Rieux avec lequel nous avons déjà fait connaissance. L’épître n’est rien moins que cicéronienne sous le rapport du style, je suis forcé d’en convenir; mais elle respire le plus rare dévouement, et cela vaut mieux, à mon avis, que d’élégantes périodes à la Bembo. Elle prouve, en même temps, que si notre Estienne avait eu le malheur ou le tort de s’attirer bien des haines implacables, il avait toujours su conserver, d’autre part, de bonnes et solides amitiés. Je vais donc en traduire les passages les plus intéressants.
«La rumeur publique, écrit ce brave Vulteius, m’avait appris depuis quelque temps la mésaventure d’Estienne Dolet; les lettres de mes amis ne tardèrent pas à me confirmer cette fâcheuse nouvelle. Ma première pensée fut aussitôt d’abandonner Toulouse et mes études, pour me rendre au plus vite à Lyon. J’avais hâte de prouver ma fidélité inébranlable à un vieil ami dans le malheur, de mettre à sa disposition mes conseils et ma bourse, et de lui offrir spontanément tout ce qu’il est en droit d’attendre d’un homme qui se reconnaît, à tant de titres, son débiteur et son obligé. Je voulais surtout, dans le cas où ce pauvre Dolet, succombant sous les coups de l’envie, accablé par ses lâches calomniateurs, ne trouvant personne autour de lui pour lui tendre la main, se serait vu déclaré coupable de meurtre, et, comme tel, forcé de s’expatrier (chose que je redoutais plus que tout au monde, et pour lui-même, et pour son pays, et pour la littérature); je voulais, dis-je, l’accompagner à son départ, acquittant de la sorte une promesse que j’avais faite depuis longtemps... Pouvais-je, en effet, consentir à me séparer d’un homme si docte, d’un ami si rare, l’ornement et le flambeau de la France?... Espérons, cependant, que tout ira pour le mieux; espérons qu’il ne sera condamné ni au gibet, ni à la prison, ni à l’exil, ni à d’autres supplices, et que, bien au contraire, il pourra revenir, plus alerte et plus joyeux que jamais, à ses études interrompues. Puisse-t-il achever ce second volume des Commentaires, dans lequel il s’absorbait tout entier, à l’instant même où un affreux malheur est venu fondre sur lui! Puisse-t-il attaquer ensuite cette Histoire contemporaine depuis longtemps promise, et y déployer toute la gravité, toute l’élégance de son style! Puisse-t-il faire paraître, avec le temps, son livre sur l’Opinion, ouvrage assurément aussi agréable que nécessaire! Puisse-t-il mettre au jour de nouvelles poésies, empreintes de cette grâce et de cette véhémence que tout le monde lui reconnaît! Puisse-t-il, enfin, terminer les nombreux travaux qu’il nous annonce, ce génie divin, si infatigable au labeur, si puissamment rompu dès le berceau à toutes les difficultés de l’étude, que (sans prétendre pour cela ravaler aucun mérite ni aucune gloire) je me demande s’il est possible qu’un autre homme atteigne jamais à cette hauteur!»
Un autre ami de Dolet, Finetius, dans une lettre à Cottereau que j’ai déjà citée au chapitre V du présent ouvrage, s’exprimait avec un égal enthousiasme sur le compte de notre cher cicéronien.
«Je n’admire pas seulement, disait-il, un jeune homme de tant de mérite: j’ai l’intime conviction, pourvu que Dieu lui prête vie, de le voir un jour surpasser l’admiration générale. Que ne doit-on pas attendre de ses viriles années, puisque au début même de l’adolescence, non content de se maintenir à la hauteur des espérances qu’il a fait naître, il s’élève encore, à force d’éloquence et de courage, au-dessus de son âge, que dis-je? au-dessus même d’un âge plus avancé! Je ne prétends point l’exalter ici par une stupide apothéose; je n’irai point crier par-dessus les toits, comme un louangeur mercenaire, qu’il a parcouru en triomphateur le cercle entier des connaissances humaines; j’attesterai simplement que, pour tout ce qui tient à la science des bonnes disciplines, à la faculté de bien dire, il n’a rien négligé de ce qui peut affermir ses pas dans cette noble carrière.»
On a remarqué sans doute, au commencement de cette citation, les mots que j’ai soulignés: Pourvu que Dieu lui prête vie. Dolet n’était pas le seul, cette parenthèse en est la preuve, que poursuivît le pressentiment de sa lugubre fin.
Cette fois cependant, le roi lui fit grâce, comme on l’a vu plus haut; mais la haute clémence du protecteur des lettres n’empêcha pas instantanément l’action des lois contre notre Estienne. Bon gré, mal gré, l’humaniste dut se rendre en prison. Seulement, armé de l’ïambe latin, qu’il maniait parfois avec toute la nerveur d’Archiloque, il soulagea plus tard, dans une violente invective, sa profonde rancune contre le juge qui l’avait décrété de prise de corps.
«Non! s’écria-t-il en s’adressant à ce personnage, non! ce n’est point un accès de folie, ce n’est point un élan de haine qui a pu m’entraîner au meurtre d’un homme. C’est au nom d’une loi formelle de la nature que j’ai repoussé la force par la force; en un mot, j’étais dans mon droit, lorsque en homme de cœur j’ai brisé l’affreuse attaque d’un sicaire. Et voilà pourquoi tu me fais incontinent plonger dans un cachot, jeter dans les fers? Voilà pourquoi tu prétends, au moyen d’une charmante pendaison, me voir la pâture des mouches, des vers et des corbeaux? Va! telle n’est pas la destinée que me réserve Pallas, dans son cœur maternel. Souffre donc que j’aie fait ce que la nature tolère et même conseille; ou bien avoue franchement que, sous ta face d’homme, vivent incarnés en toi des milliers de tigres, ou je ne sais quoi de plus monstrueux, de plus atroce encore que des tigres. En avouant de la sorte ta cruauté inouïe, tu rendras hommage à la vérité[96].»
C’était déjà le second emprisonnement que notre Estienne avait à subir. Il ne comptait pas, il est vrai, sa première et courte détention dans les geôles de Toulouse; mais il lui fallut bien, à cette fois, prendre la peine de compter. Le pauvre savant ne put s’arracher aux griffes de ces voraces justiciers du seizième siècle, qu’après mainte sollicitation désespérée, mainte anxieuse requête, adressée coup sur coup, soit en vers, soit en prose, au cardinal de Tournon, établi par François Ier régent du royaume, tandis que ce prince marchait lui-même à la tête de ses armées.
Je me suis demandé plus d’une fois s’il n’eût pas mieux valu, pour Dolet, succomber alors, en toute sève, en pleine gloire, sous les coups de son lâche agresseur; et si la Providence n’avait pas été cruellement injuste envers cette grande victime, en la réservant pour cette mort atroce et ignominieuse qui, dans la suite, fut son partage. Mais non! j’avais tort: il fallait que la pensée eût son martyr; il fallait que la foi du progrès eût son confesseur, son athlète victorieux, couronné de la palme des élus; il fallait, en un mot, que l’horrible flamme du bûcher de la place Maubert se reflétât de siècle en siècle, sanglante et indélébile, sur les fronts maudits des inquisiteurs, sur les faces de Caïn de tous ces impuissants bourreaux de l’intelligence!
[92] Fati invidia, comme il l’appelle lui-même.
[93] Retrouvées par M. A. Taillandier dans les registres criminels du parlement de Paris, et publiées chez Techener, en 1836.
[94] Dans les pièces déjà citées, on le désigne tantôt sous l’appellation de Guillaume Compaing, tantôt sous celle de Henry Guillot, dict Compaing.
[95] Il tint parole, ou à peu près, au moyen de ses Fata Regis, ouvrage que j’ai déjà mentionné.
[96] Carm., II, 5.