CHAPITRE X.

Dolet imprimeur. — Son mariage. — Naissance de son fils Claude. — Premières productions de sa presse.

Quelque temps après cette funeste aventure du meurtre de Compaing, Dolet parvint à obtenir un privilége de dix ans, qui lui bailloit licence, au nom du roi, «d’imprimer ou de faire imprimer tous les livres par luy composez et traduicts, et aultres œuvres des autheurs modernes et anticques, qui par luy seroient deuement reveus, amendez, illustrez ou annotez, soit par forme d’interprétation, scholies, ou aultre déclaration, tant en lettres latines, grecques, italiennes, que françoyses.»

Ce document est daté de Moulins, le 6 mars 1537, et signé par le roy, monseigneur le cardinal de Tournon présent. Ce prélat avait été l’introducteur de Dolet auprès de François Ier, et en avait dit à ce prince trop plus de bien, comme nous l’apprend Estienne lui-même. Nous verrons dans la suite à quoi aboutirent ces bienveillantes dispositions de l’Éminence.

C’était, du reste, comme on le voit, un privilége très-avantageux pour le temps; mais les circonstances ne permirent pas à Dolet d’en faire immédiatement usage. Il dut, avant tout, sortir de prison; puis, une fois libre, il lui fallut achever la publication du second volume de ses Commentaires, in-folio de 1716 colonnes (sans compter 32 feuillets de pièces liminaires), qui parut en 1538, après avoir pris naissance, comme son frère aîné, sous les admirables presses de Sébastien Gryphius[97].

Outre ces deux premiers volumes, notre infatigable Estienne en promettait un troisième et dernier, où, comme il le disait lui-même, en tête du 1er livre de ses Poésies latines, à son ami Claude Cottereau (plus tard le parrain de son petit filz Claude, ainsi que nous le verrons tout à l’heure), «il se réservait de donner toute la mesure de son génie, toute celle de son jugement, en fait de style et d’éloquence». Sa mort cruelle et prématurée l’empêcha de réaliser ce cher projet; j’imagine seulement que l’on peut regarder comme des fragments de cette œuvre colossale,

(Pendent opera interrupta, minæque

Murorum ingentes...)

ses Formulæ latinarum locutionum, et ses Observationes in Terentii Andriam et Eunuchum, ouvrages publiés, le premier en 1539, et le second en 1540.

Voilà donc notre cicéronien débarrassé de sa rude besogne des Commentaires. C’est alors, enfin, qu’il fut loisible au savant de s’abandonner à tout son zèle pour le triomphe de la science et la diffusion des lumières. Mais, cette fois, dans la sainte ferveur qui dévorait son âme, l’artisan du progrès intellectuel ne se contenta plus de penser et d’écrire: à son tour, il voulut avoir en main l’outil sublime de la pensée, ce glaive de justice, ce tonnerre à mille carreaux qui s’appelait (autrefois) la PRESSE.

Il se fit donc imprimeur. En d’autres termes, comme il le disait lui-même à François Ier, «se trouvant à repos avec mesnaige et famille (car il venait de prendre femme[98]; j’oubliais, Dieu me pardonne! d’en parler à mes lecteurs), il avoit voulu travailler pour mectre et rediger par escript quelques œuvres par lui inventez et composez, et aussi pour amender et corriger à l’imprimerie aulcuns livres utiles qui en avoient besoing, affin qu’il peust, avec ce peu d’intelligence et d’industrie que Dieu luy avoit presté, gaigner quelque honneste moyen de vivre, et aulcunement subvenir et aider à la décoration des bonnes lettres et sciences. En quoy faisant, il avoit mis ensemble quelque peu d’argent, avec lequel et l’aide de ses amis, il, despieça, leve quelques presses d’imprimerie, et soubz ycelles imprime et faict imprimer plusieurs beaulx livres, tenant boutique de librairie[99]

Du reste, sa boutique, comme il l’appelle, se trouva bientôt parfaitement achalandée. «J’ay publicquement», dit-il encore à François Ier, dans une épître en rimes, qui fait partie de son Second Enfer:

............J’ay publicquement,

Depuis six ans, faict train de librairie,

Mettant dehors de mon imprimerie

Livres nouveaulx, livres vielz et anticques;

Et, pour les vendre, ay suivy les trafficques

D’ung vray marchand, en vendant à chascun,

Tant que soubvent ne m’en demeuroit un.

C’est bien! le voilà compagnon d’armes des Alde, des Gryphius, des Froben, de tous ces héroïques typographes du seizième siècle. Alors, debout et fier, la main sur sa presse belliqueuse, il s’écria, d’une voix plus que jamais retentissante:

C’est assez vescu en ténèbres!

Acquérir fault l’intelligence...

Malheur!... ce cri de guerre de sa pensée, les obscurantistes l’entendirent; l’exclamation vibrante avait ébranlé le sol jusqu’au plus creux de leurs repaires. La bande entière en frémit, et, du milieu de leurs trous fétides, les hiboux s’apprêtèrent, en dépit du soleil, à fondre sur l’aigle isolé.

Du reste, le pauvre Estienne avait toujours eu le pressentiment de sa fin cruelle. On peut s’en convaincre, d’abord, en lisant certain passage de son Second Enfer que je citerai tout à l’heure, et de plus, l’endroit suivant de la lettre à Budé qui précède le tome second des Commentaires sur la langue latine:

«Je nourris de plus hauts projets, y disait-il, et après ce labeur de mes Commentaires, j’ai depuis longtemps l’intention d’aborder l’histoire contemporaine. De cette manière, la jeunesse amante des lettres aura trouvé dans mon zèle un concours utile. La patrie, à son tour, ne me reprochera pas d’avoir gaspillé mes studieux loisirs en barbouillages insipides et superflus. C’est ainsi que, jeune homme et vieillard (SI TOUTEFOIS UNE MORT PRÉMATURÉE NE M’ÉTOUFFE), j’aurai, selon mes vœux, consacré ma vie au plus honorable, au plus noble travail.»

Ensuite, un autre indice de cet instinct prophétique, dont toute sa vie fut empoisonnée, se tire de l’emblème qu’il avait adopté pour les productions de sa presse, en vertu d’un usage alors universel chez ses doctes confrères. L’enseigne typographique de notre malheureux imprimeur est allusive à son nom de Dolet; c’est une doloire (espèce de hache) tenue par une main qui sort d’un nuage. L’instrument est suspendu, comme le glaive de Damoclès; on le voit prêt à frapper le tronc noueux d’un arbre qui s’étale horizontalement sur le sol, pareil au condamné dans l’attente du coup mortel. Le tout s’encadre dans la légende suivante:

SCABRA ET IMPOLITA AD AMVSSIM
DOLO ATQVE PERPOLIO.

Je polis et repolis
Le raboteux des écrits.

George Sabinus, un des ennemis de Dolet, s’empara de cette légende dans un distique latin, où il s’efforça de ridiculiser le savant typographe, au moyen du facile et stupide jeu de mots que vous allez voir:

Si dolat expoliens adamussim cuncta Doletus,

Cur sua non etiam carmina scabra dolat?

«Si Dolet, avec sa doloire, polit tout avec tant de soin, pourquoi ne polit-il pas aussi ses vers rocailleux?»

Presque toujours, notre Estienne imprimait cette marque à la fin de ses éditions; mais alors, au lieu de la devise précédente, il y plaçait ces mots:

DVRIOR EST SPECTATÆ VIRTVTIS
QVAM INCOGNITÆ
CONDITIO.

De la vertu, soumise à des luttes sans nombre,
Le sort est bien plus dur au grand jour que dans l’ombre.

Ou bien, quand il s’agissait d’une publication française:

PRÉSERVE-MOY, O SEIGNEVR,
DES CALVMNIES DES
HOMMES.

Si l’on veut se convaincre maintenant de la conscience, ou plutôt (le mot n’est pas trop fort) de la religion que Dolet dut apporter dans son sacerdoce typographique, on n’a qu’à lire le passage suivant, que j’emprunte au tome Ier des Commentaires, colonne 266. Ce passage, écrit avec la rudesse habituelle de notre bilieux humaniste, à une époque où il ne songeait pas encore à s’établir comme imprimeur, explique la correction scrupuleuse qui distingue tous les ouvrages édités par Estienne, et qui le place au premier rang parmi ses doctes rivaux du seizième siècle:

«Quels animaux bâilleurs et dormants, s’écriait-il, que tous ces manœuvres de la typographie! Que de lourdes bévues ils commettent, ces ivrognes, lorsqu’ils sont occupés à cuver leur vin! Que de changements effrontés ils se permettent, même (ce qui est extrêmement rare) lorsqu’ils ont une imperceptible teinture des lettres! Aussi, je vous défie bien de tomber sur un livre sorti de leurs presses, qui ne fourmille des fautes les plus grossières. Soyons juste cependant: personne de vous n’ignore qu’Alde Manuce le Romain a pris vivement à cœur la correction typographique. On peut en dire autant de Josse Badius et de Jean Froben, morts tous deux il n’y a pas longtemps. Enfin, le même zèle se fait remarquer dans l’imprimeur allemand Sébastien Gryphius, et dans les imprimeurs français Robert Estienne et Simon de Colines. Que d’éloges n’ont pas mérités leurs nobles travaux! Mais c’est en vain qu’ils ont redoublé d’efforts et multiplié leur active surveillance: le ramas ivre des goujats secondaires qui les entourent n’en a pas moins empêché les fidèles amants des lettres de recueillir le fruit complet de leurs généreux labeurs.»

«J’augmenterai, dit-il encore dans sa belle préface latine en tête du livre de Cottereau, De Jure militiæ, j’augmenterai de toutes mes forces les richesses littéraires. J’ai résolu de m’attacher les mânes sacrés des anciens par l’impression scrupuleuse de leurs œuvres, et de prêter mon travail et mon industrie aux écrits contemporains. Mais autant j’accueillerai les vrais chefs-d’œuvre, autant je dédaignerai les insipides barbouillages de quelques vils écrivailleurs qui sont la honte de leur siècle[100]

Maittaire le caractérise en ces termes: Typographus brevis ævi, eruditionis haud vulgaris, indefessæ industriæ. «Ce fut un typographe d’une courte vie, mais d’une érudition non vulgaire et d’une activité infatigable.»

«Si tous ceux qui s’adonnent à cet art (l’imprimerie), observe noblement dans son mauvais style Née de la Rochelle, ne l’exerçoient point sans avoir au préalable acquis toutes les connoissances dont il est certain que Dolet étoit orné quand il s’y appliqua, on ne verroit point sortir journellement de dessous la presse une foule de productions dangereuses et inutiles, qui déshonorent l’art, l’artiste et l’auteur, et avilissent à la fois l’homme de lettres, l’imprimeur et le libraire.»

Dolet, ainsi que je l’ai dit plus haut, s’était marié très-peu de temps avant d’embrasser la sainte profession dont il comprenait si bien, lui, tous les devoirs. Son imprimerie, sa muse et sa femme (ces trois parts égales de son cœur, cette indivisible trinité de son amour) enfantèrent toutes les trois presque en même temps. En 1538, on vit paraître les deux premières productions qui soient sorties de ses presses: d’abord, son Cato christianus, petite brochure de 38 pages in-8o, en réponse au cardinal Sadolet, qui lui avait reproché de ne jamais parler de religion dans ses livres; et, quelque temps après, le recueil original et bizarre de ses Poésies latines. L’année suivante, c’est-à-dire au commencement de 1539, naquit son petit filz Claude, qui fut tenu sur les fonts par Claude Cottereau, de Tours, célèbre jurisconsulte du seizième siècle, un des intimes du père, comme nous l’avons déjà vu plusieurs fois.

Dolet chanta la naissance de cet enfant, dans un poëme latin qui a pour titre: Genethliacum Claudii Doleti, Stephani Doleti filii, etc. L’auteur l’a fait précéder d’une courte lettre en prose, où il rend compte en ces termes à son ami Cottereau de la pensée morale qui lui a dicté cette élucubration paternelle:

«Regum morem non ignoras. Solent, prole illis nata, actutum nuntios quovis gentium mittere, gratulationem sibi undique ambitiosius aucupari, reges externos ad lustricum diem evocare, nova tum superbia, luxuque, quanto maximo possunt, splendidius circumfluere. Nos vero qua natum nobis filium pompa excipiemus? Litteraria sane: quando regia magnificentia non licet. Agedum, carmine Orbi significemus, susceptam nobis sobolem. Quæ ut suo statim ortu omnibus sit utilis, nataque auspicato videatur, argumentum nobis versus scribendi dedit, quo universam juventutem ad communis prudentiæ præcepta breviter informamus. Itaque placuit, istiusmodi pompa prolem a me excipi, me digna, proli honorifica, omnibus fructuosa. In qua commentatione, paucis ea perstrinximus, quæ ad sapienter, recte, et feliciter vivendum pertinere sumus arbitrati, sive interiora animi bona spectes, sive exteriora consideres. Hoc ipsum otioli nostri oblectamentum tibi dicatum volo, tum quod puero ad sacrum lavacrum tollendo præfueris, tum quod talem institutionem a philosophiæ, cui totus deditus es, normis non abhorrentem unus omnium cupidissime videaris amplexurus...»

«Tu n’ignores pas la coutume des rois. Un fils leur naît-il? à l’instant même, ils dépêchent des estafettes aux quatre points cardinaux; leur vanité quête partout des félicitations, ils convoquent les rois étrangers à la cérémonie du baptême, et redoublent, en cette circonstance, d’orgueil, de luxe, de splendeur. Et nous, avec quelle pompe accueillerons-nous le fils qui nous est né? Elle sera toute littéraire, attendu que la magnificence royale nous est interdite. Çà donc! signifions en vers au monde entier qu’un rejeton vient d’entrer dans notre famille. Nous voulons que, dès sa naissance, il soit utile à tous, et que d’heureux auspices planent sur son berceau; pour cela, nous avons songé à consigner, dans un court poëme, des préceptes capables de guider vers la prudence commune la jeunesse en général. C’est avec cette pompe qu’il nous a plu de recevoir notre fils: elle est digne de nous, honorable pour lui, profitable pour tous. Dans cet opuscule, nous effleurons en peu de mots tout ce qui nous a paru se rapporter à la sagesse, à la rectitude, au bonheur de la vie, soit au point de vue des biens intérieurs de l’âme, soit relativement aux avantages extérieurs. Tel qu’il est, ce léger amusement de notre part, nous avons cru devoir t’en faire hommage. N’est-ce pas toi qui as tenu l’enfant sur les fonts sacrés? D’ailleurs, comme une instruction de cette nature ne s’écarte pas trop des maximes de la philosophie à laquelle tu as voué toute ton âme, il nous a semblé qu’entre tous tu devais l’accepter avec joie et comme à bras ouverts...»

L’année même de son apparition (1539), ce poëme de Dolet fut traduict en langue françoyse par ung sien amy, qu’on croit être Claude Cottereau, le parrain du nouveau-né[101]. Cette traduction n’est le plus souvent qu’une diffuse paraphrase, ainsi que Maittaire l’a fort bien remarqué longtemps avant moi. Je m’en servirai néanmoins, concuremment avec le texte original, dans les deux ou trois citations que je vais faire du Genethliacum, ou, comme dit le translateur, de l’Avant-Naissance[102] de Claude Dolet.

L’auteur convoque d’abord Apollon et les neuf Muses autour du berceau de son enfant:

Quos fructus dal festus Hymen ex conjuge ducta,

Cepimus: est proles jam sua læta patri.

Non mea sit, sed vestra, deæ, quas pulcher Apollo

In sacra trifidæ Phocidos arce regit.

Carmen, io, nunc quæque suæ ad natalia prolis

Fundat, et argutis cantibus astra fremant.

Molli serta manu collecta sub Aonis umbris

Spargite; per cunas gratus inerret odor.

Mella liquata favis Hyblæis hauriat infans,

Ut vestro scribat postea digna choro.

Sed satis est monuisse mihi vobisque creatam

Spem laudis: gnati concelebrate diem.

Nos amor accendit gravior: jam pluribus ortum

Versibus ornamus. Suggere, Phœbe, modos.

Nec grave sit, tenerum infantem celebrare canendo,

Qui decus augebit maximus arte tuum;

Non grave sit tenero infanti concedere versus,

Quos reddet posthac plenior ingenii,

Plenior Aonii afflatus, quo mira crepabit,

Nil nisi te celebrans, nil nisi Castalides.

Est jactura levis, pro cantu reddier olim

Cantum: Phœbe, juva; te manet amplus honos.

Est tibi certus honos, puero præstandus ab isto,

Legitimos annos si bona Parca dabit.

Le joyeulx fruict, que donne mariaige

Par ses esbatz et par son doulx usaige,

J’ay jà reçeu; et pour plus d’avantaige,

C’est ung beau filz.

Pour vous servir, déesses, je le feis;

A vous servir il sera donc prefis,

Et avecq moi (qui seulet ne suffis)

Vostre sera.

Phœbus le blond pour luy s’efforcera,

De bien chanter Pallas ne se lairra;

Et vostre voix ung bruict au ciel faira

Oultre coustume.

Sus doncq, il fault que ce jour on consume

En joye et chantz. Prenez en main la plume,

Filz d’Apollo; que la fleur on escume

De poésie,

Pour celebrer en rhythme bien choysie

Ce mien enfant. Muses, par courtoisie,

Sa couche soit mignonnement farcie

De fleurs plaisantes:

Comme sont fleurs, qui croissent par les sentes

De Parnassus, et qui viennent aux entes

De vos jardins, et forestz abundantes

En tout bon fruict.

Faictes aussi que par vous il soit duict

Si saigement, et apprins et conduict,

Que par son art il vous donne deduict,

Grand revenu.

Mais j’ay assés à vous propos tenu

De cest enfant: à tant par le menu

Veulx le plaisir, duquel suis detenu,

Au long descrire.

Dieu Apollo, veuille moy cy conduire,

Et me prester ung peu de ton bien dire.

Si cest enfant par tes chantz fais reluire,

Bien le rendra,

Quand peu à peu grand homme deviendra,

Et ton honneur par son art maintiendra:

Lors congnoistras quel los il t’aviendra

Par son sçavoir.

Croy, Apollo, que par luy doibz avoir

Aultant d’honneur, que par aultre poëte

Et ne seras long temps sans le sçavoir,

Si longue vie en santé Dieu luy preste[103].

Entre autres conseils que notre Estienne prodigue ensuite à son cher petit Claude avec une sollicitude vraiment paternelle, il l’exhorte à s’armer d’avance d’un indéfectible courage contre les attaques de l’envie, et se vante d’en avoir lui-même triomphé jusqu’alors:

......Præcepta, puer, ne neglige nostra;

Et patris in morem posthac ridebis alacris,

Quotquot sermones de te spargentur iniqui.

Sola dedit scutum nobis interrita virtus,

Ac animus prudens, quo tela infesta minacis

Fregimus invidiæ, et morsus elusimus omnes,

Ut solida undantes elidunt saxa procellas.

......O mon filz, croy ton père,

Qui par vertu a vaincu impropère

Tel et tant grand, que malheureuse envie

A peu forger, pour le priver de vie.

Le fort bouclier de vertu et prudence

Contre envieux ay eu pour resistance;

Et comme ung roc les undes rompt et brise,

Sanz estre esmeu en rien, par telle guise

Des envieux j’ay surmonté l’effort,

Et Dieu mercy me trouve le plus fort!

Ailleurs, fidèle aux idées sombres dont il avait depuis si longtemps l’habitude, en face de ce jeune berceau Dolet prévoit déjà la tombe, et sa bouche laisse tomber une à une ces paroles austères:

De reliquo, quum Mors pallens, ætate peracta,

Instabit, non ægro animo communia perfer

Fata: nihil damni nobis Mors invehit atrox,

Sed mala cuncta aufert miseris, et sidera pandit.

Au demeurant, quand la fin de ton aage

Sera venue, et fauldra le passage

Commun à tous (j’entends la Mort tant dure)

Passer, à Dieu obeïs, ne murmure.

La Mort est bonne, et nous oste du val

Calamiteux; et puis nous donne entrée

Au ciel (le ciel des âmes est contrée).

Prends doncq en gré, quand d’icy partiras,

Et par la Mort droict au ciel t’en iras.

Je reviendrai bientôt, dans un chapitre spécial, sur la partie philosophique et religieuse de l’Avant-Naissance. Parlons un peu maintenant du recueil des Poésies latines de Dolet (Carminum libri quatuor), qui parut, comme je l’ai dit plus haut, en 1538, et qui fut la seconde production de ses presses.

Ce volume lui fait honneur, ainsi que toutes les éditions qui suivirent, par la pureté du texte, la beauté des caractères et l’éclatante largeur des marges.

Voici la préface adressée à Claude Cottereau:

«Stephanus Doletus Claudio Cotterœo salutem.

«Post longum diuturnumque laborem, quem in edendo primo et secundo meorum linguæ latinæ Commentariorum tomo consumpsi, antequam ad tertii tomi (quo mei omne ingenii, et in eloquentia judicii, documentum servo) editionem progrederer, suaviorum Musarum jocis oblectare me visum est. Visum vero id est, non tam oblectationis causa, quam nonnullorum obtrectatorum frangendorum nomine, qui maledicendi ansam eo in me arripiunt, quod Commentariis conscribendis tempus tantum dederim: perinde quasi majora præstare nequeam, et ad mediocria vel vulgaria sim solum ipse natus. Verum hic stultam obtrectatorum petulantiam acerbius insectari non constitui. Me igitur his suaviorum Musarum intermissis ad tempus jocis oblectare visum est: quibus te etiam mecum oblectari et volo et cupio. In eo autem carminis iambici genere si quis me reprehendat, quod in secunda, quarta et sexta sede, iambum, dactylum, anapæstum, tribrachum, pyrrhichium, et spondæum interdum indifferenter locem, quisquis is est, is id me, non sine antiquorum omnium poetarum, exemplo et imitatione, facere me intelligat, a reprehensioneque abstineat: nec me id facere in aliis versus iambici sedibus aut miretur, aut calumnietur. Etenim doctis omnibus usitatum est. Ad hæc jejuni ingenii et puerilis esse sciat, nimia grammaticarum in re ejusmodi præceptionum observatione in obscuritatem incidere, rem ob oculos prima lectione non ponere. Id quod facere semper conati sumus, in posterumque perpetuo conabimur, laudem summam ex facilitate in re omni aucupantes. Vale. Ludguni, calendis junii M D XXXVIII.»

«Estienne Dolet à Claude Cottereau, salut.

«Après ce long, cet éternel travail que m’a coûté la publication du premier et du second volume de mes Commentaires sur la langue latine; avant d’aborder la rédaction du troisième, où je me propose de donner toute la mesure de mon génie, toute celle de mon jugement en fait de style et d’éloquence, il m’a paru bon de me récréer aux jeux plus doux des Muses. En cela même, mon but est moins de me divertir que d’écraser certains détracteurs qui s’emparent, comme d’une bonne fortune pour leur méchanceté, du temps énorme que m’a pris la composition de mes Commentaires. A les entendre, je ne pourrais aspirer plus haut; une compilation vulgaire est seule à ma portée. Mais que m’importe, après tout? Laissons dans l’ombre la sotte effronterie de mes envieux; en tirer une vengeance acerbe, ce n’est point ici mon affaire. Il m’a donc paru bon de m’interrompre quelque temps pour me délasser à ces doux jeux des Muses; partage-les maintenant, je t’en prie, je le désire. Quant au système de vers ïambiques adopté par moi, si quelqu’un me blâme de placer indifféremment au second, au quatrième et au sixième pied, un ïambe, un dactyle, un anapeste, un tribraque, un pyrrhique ou un spondée, quel qu’il soit, il lui faut comprendre qu’en cela j’imite l’exemple de tous les anciens poëtes, et s’abstenir ici d’une censure sans fondement. Qu’il ne s’étonne pas ensuite et ne me cherche pas chicane si je n’en fais pas de même aux autres pieds du vers, car c’est l’usage de tous les doctes. En outre, il saura qu’il est d’un esprit puérilement étroit d’outrer en pareille matière le scrupule grammatical, et de tomber par là dans l’obscurité. L’idée doit sauter aux yeux à la première lecture. C’est à quoi je me suis toujours appliqué, c’est à quoi je m’appliquerai sans cesse à l’avenir, dans l’attente que cette clarté soutenue me comblera de gloire. Adieu. Lyon, calendes de juin M D XXXVIII.»

Dolet semble avoir pressenti les tempêtes qu’allait soulever contre lui sa fière et violente personnalité, largement étalée à chaque page de ce curieux volume. Il les brave d’avance, en tête de son recueil, dans la pièce liminaire qu’on va lire:

Non me fugit, Zoïle, fore multum risum

Tuum, poetam magnum modo quod me appellem,

Modo beatum dicam genere omni versus.

Sed actum ages, id si riseris: ego enim primus

Id risi, ut est plus Democriti risu dignum.

Verum tu animose fac cum aliis cunctis nostræ

Laudi parum æquis, ut eo nomine me oblatres.

Vestros latratus quo modo me terrere

Putatis? Ut leonem aprumve Melitenses

Catelli, utque culex parvus Indicum elephantem,

Ut accipitrem multum validum imbelles picæ.

«Je te vois d’ici, Zoïle: tu vas pouffer de rire, tantôt quand je me traiterai moi-même de grand poëte, tantôt quand je me vanterai de réussir dans tous les rhythmes. Ris si tu veux, tu feras une chose déjà faite. Moi tout le premier, j’ai ri de mon outrecuidance; elle n’est guère passible après tout que du rire de Démocrite. Mais toi, joins ton animosité à toutes les haines que soulève ma gloire, et saisis ce prétexte d’aboyer contre moi. De quelle façon, vous autres, pensez-vous me terrifier par vos aboiements? De la même façon que les roquets de Malte épouvantent le lion ou le sanglier, que le cousin microscopique fait peur à l’éléphant des Indes, et les faibles pies au puissant épervier.»

Ce volume des Carmina comprend quatre livres, à la suite desquels se lisent différentes pièces de vers grecs et latins, composés en l’honneur de Dolet par quelques-uns de ses amis: Salmon Macrin, Nicolas Bourbon de Vandœuvre, Honoré Veracius, Jean Voulté, Godefroi Beringius. Le premier livre débute par un hommage à François Ier. Etienne lui consacre en peu de mots son offrande poétique, et le prie d’accueillir avec bonté, sinon ce léger présent, au moins le cœur qui l’offre. Vient ensuite une ode plus étendue, où le poëte recommande au Protecteur des lettres les Muses, qui seules empêchent un grand homme ou un grand peuple de mourir. Mais cédons encore la parole au savant humaniste:

Francisce, non uno quidem, sed omnibus

Rex digne regnis, qui fit, ut

Oblivione livida Gallorum honos

Impune carpatur latens,

Et nocte longa huc usque pressus, lumine

Caruerit? An quod defuit

Gallis sua olim laus, vel ampli nominis

Celebritas? An quod mari,

Terraque non res gesserint, perennibus

Chartis reponendas? Nihil

Tale obstat, ut ne addamur astris et polo.

Nam sive laude virium,

Seu Marte prospero vetusta secula

Certent, feremus protinus

Primas, nec ulla gloriæ amplitudine

Cedemus externis locis.

Sed quando scriptorum elegantium manu,

Vatumque caruimus sonis,

Taciturnitas nostris meritis diu obstitit:

Idem superbæ Romuli

Factura proli, ni quod egisset, modo

Chartæ fideles proderent;

Idem duci factura jam jam Punico,

Et bellicoso Cæsari,

Ac forti Achilli, ni quod egisset, modo

Chartæ fideles proderent.

Solæ vetant Musæ mori, et solæ celebrant

Dignos sacra fama viros:

Nec interest, an tu vigil sis, an iners;

An ditior Crœso, an inopi

Egentior Iro; an rex potens, an agricola;

Ut utve vitam transigas:

Ni lingua doctorum tenebris te eximat,

Et posterorum annalibus

Mandet, tibi quos spiritus virtus dedit,

Quos fregeris, quos viceris.

Quare fave Musis, easque amantibus,

Ut nomen æternent tuum,

Gallisque quod deest ad immensum decus,

Scripto expleant et litteris.

Deux ans plus tard, en 1540, Dolet traduisit lui-même cette pièce en vers français, sous le titre de Cantique au Roy mesmes, en tête de son essai historique intitulé les Gestes de Françoys de Valois, roy de France, etc. Notons ici que, pour Estienne, cantique était tout bonnement la traduction du mot grec ᾠδή. Ode n’avait pas encore été mis en circulation par Ronsard.

Voici le morceau:

Roy des Françoys, non d’ung royaulme digne

Mais vray esleu (comme prince condigne)

Pour gouverner du monde la machine,

Par mer et terre;

D’où vient cela, que l’estrangier tant erre,

Que des Françoys tousjours l’honneur atterre,

Et ne se daigne aulcunement enquerre

De touts noz faictz?

Il ne tient pas, que n’aint esté deffectz

Par les Françoys (en vertu tant parfaictz)

Les estrangiers. Mais pourtant nos effectz

N’ont leur lumière.

Et non obstant, que nation tant fière

Ne fut jamais, qui du Lys la bannière

Ne craignist fort (comme en tout la première),

Cela s’ignore.

Sçais-tu pourquoy? La chose qui decore

Les faictz humains, et qui la mort restaure

Des vertueux, elle default encore

Au loz françoys.

Je le diray (et point ne te deçoys):

C’est une plume, ung cornet, ung haultbois

Plein d’eloquence (ô Françoys de Valois);

C’est ung sçavant,

Ung bien parlant, qui bien mist en avant

Ce que Françoys ont faict, tant en Levant

Qu’en Occident. Lors seroint au devant

Françoys par droict.

Et sans cela, plus compte on ne tiendroit

Ni des Rommains, ni des Grecs orendroict;

Et de tout aultre on ne se soubviendroit,

Tant fust louable.

Saiche, hault Roy, que rien espouvantable

La Mort ne tient, que le parler affable

D’ung sçavant homme. En cela n’est valable

Son dur effort.

Car aux escriptz d’un sçavant point ne mord:

Et bien que tue enfants, grands, foible, fort,

Si ne peult elle en rien gaster le fort

Du chef des Muses.

C’est toy, Pallas: qui, où tu veulx, tu uses

De ta puissance, et qui la mort abuses;

Et qui de mort ung mortel tu excuses,

Quand le veulx faire.

Croy doncq (Françoys mon Roy), tu as beau faire,

Si tes vertuz ung sçavant ne declaire

Par ses escriptz, on voirra tousjours taire

Tes faictz tant grands.

Sois roy, sois duc, ou ung aultre estat prends;

Sois pauvre ou riche (icy cela apprends),

Dire le puis (et point ne me reprends)

Que sans Histoire

Jà ne sera de toy bruict ou memoire;

Et si n’auras, non plus qu’ung aultre, gloire

Par tes haultz faictz: cela est trop notoire,

Tu le sçais bien.

Doncques, tu sçais de vivre le moïen

Après la mort: c’est d’eslargir du tien

Aux gens sçavantz. Croy, par tel entretien

Tousjours seras.

Plus: des Françoys l’honneur recouvreras,

Mis en oubly par faulte d’ung bon livre.

Ayme eloquentz; ce faisant, bien fairas:

Par leurs escriptz tousjours te fairont vivre.

Il me semble avoir parfaitement peint, de sa propre palette et comme en face d’un miroir, son caractère indépendant, capricieux et fantasque, sa bizarre humeur aux allures de chèvre, dans la petite pièce suivante, qu’il adresse à son livre, quelques pages plus loin:

Liber, maledicti in te locum si forte aliquis

Quærit, modo quod liberius

Lasciviusque loquare, modo quod castius

Severiusque, posthabita

Genii hilarioris illecebra; dic Zoïlo,

Aut cuipiam maledico alii,

Hominem omnium horarum esse me, et versatilem

Ad quodlibet vitæ genus:

Non Stoïcum magis, quam Epicureum, si ferat

Res. Libere vivere, vivere est[104].

«Mon livre, si d’aventure un médisant cherche à mordre sur toi, tantôt parce que ton langage est trop libre et trop lascif, tantôt parce qu’il est trop chaste, trop sévère, et qu’il semble en divorce avec la grâce et la gaieté; réponds à ce Zoïle, ou à toute autre mauvaise langue, que je suis un homme à varier d’heure en heure, et que mon caractère versatile se prête à tous les genres de vie. Suis-je un stoïcien? suis-je un disciple d’Epicure? Ma foi! c’est selon. Vivre libre, à mes yeux c’est vivre!»

Le morceau qui vient après nous donne la preuve immédiate de cette humeur changeante. Par une de ces inconséquences naturelles au cœur de l’homme, raillant cet amour d’une gloire posthume qui, dans mainte autre occasion, lui a dicté de si belles, de si nobles pages, Dolet déclare ouvertement à son ami Pierre Danès, qu’il tient à jouir d’une réputation actuelle et vivante:

Vivens vidensque, gloria mea frui

Volo; nihil juvat mortuum,

Quid vel diserte scripserit, vel fecerit

Animose. Homerus, Vergilius,

Demosthenes, Cicero, Elysium calcant nemus,

Et auribus pœnas hauriunt

Quas Eumenides umbris miseris truces inferunt:

Sua quam sit hic celebris gloria,

Quam pervagatum nomen et decus, nesciunt;

Aut si sciunt, majoribus

Capti deliciis, negligunt terrestria.

Merito ergo gloria frui

Mea volo, vivens vidensque; et, dum licet,

Mortale percipio bonum,

Post fata majori fruiturus forte aliquo:

Sed interim præsentia amo[105].

«Vivant et voyant, c’est ainsi que je veux jouir de ma gloire. La belle avance, quand on est mort, que d’avoir eu du talent au bout de sa plume, ou du cœur dans ses actions! Homère, Virgile, Démosthène, Cicéron, foulent à cette heure les allées du bocage élysien; leurs oreilles sont rebattues du bruit des châtiments qu’infligent aux misérables ombres les farouches Euménides. Combien grande ici-bas est leur gloire, et combien leur nom répandu, voilà ce qu’ils ignorent; ou s’ils le savent, absorbés qu’ils sont par de plus enivrantes délices, ils négligent ces jouissances terrestres. C’est donc avec raison que, vivant et voyant, je veux jouir de ma gloire. Oui, tant qu’il y a moyen, goûtons un plaisir mortel. Peut-être, après ma mort, en aurai-je un plus délectable à savourer; mais en attendant, vive celui qu’on a sous la main!»

Les épigrammes contre les moines ne sont pas la partie la moins curieuse de ce curieux volume. En voici un échantillon:

Incurvicervicum cucullatorum habet

Grex id subinde in ore, se esse mortuum

Mundo: tamen edit eximie pecus, bibit

Non pessime, stertit sepultum crapula,

Operam Veneri dat, et voluptatum assecla

Est omnium. Idne est, mortuum esse mundo? Aliter

Interpretare. Mortui sunt, hercule!

Mundo cucullati, quod iners terræ sunt onus,

Ad rem utiles nullam, nisi ad scelus et vitium[106].

«La race des encapuchonnés, ce bétail à tête basse, a toujours à la bouche le refrain suivant: Nous sommes morts au monde. Et pourtant, il mange à ravir, ce digne bétail; il ne boit pas trop mal; il ronfle à merveille, enseveli dans sa crapule; il procède avec conscience à sa besogne vénérienne; en un mot, il se vautre dans la fange de toutes les voluptés. Est-ce là ce qu’ils appellent, ces révérends, être morts au monde? Il s’agit de s’entendre: morts au monde, ils le sont assurément; mais parce qu’on les voit, ici-bas, fatiguer la terre de leur masse inerte, et qu’ils ne sont bons à rien... qu’à la scélératesse et au vice!»

Si les encapuchonnés en question n’étaient pas contents de ce petit morceau, il faut avouer qu’ils étaient bien difficiles.

Dolet, comme on vient de le voir, avait contre eux une profonde rancune. Le passage suivant des Commentaires (t. I, col. 266) en fournira, j’en suis sûr, une explication plus que satisfaisante:

«Je ne saurais, y disait-il en 1536, deux ans avant de s’établir imprimeur, je ne saurais déguiser sous un lâche silence l’infamie de certains monstres à face humaine, qui, voulant frapper au cœur notre avenir littéraire, ont pensé qu’il fallait, de nos jours, anéantir l’art typographique. Que dis-je? pensé! N’ont-ils pas conseillé cet horrible meurtre à François de Valois, roi de France; c’est-à-dire, à l’unique appui des lettres et des littérateurs, à leur partisan le plus chaud, à leur père le plus aimant? Et quel motif ont-ils fait valoir? Un seul: c’est qu’à les entendre, l’erreur luthérienne trouvait, dans la littérature et dans l’art typographique, un trop docile instrument de vulgarisation. Ridicule nation de crétins (ridiculam stultorum nationem)! Comme si, par elles-mêmes, les armes étaient chose pernicieuse et fatale, et comme s’il fallait les supprimer, à cause des blessures qu’elles font et de la mort qu’elles donnent! Avec quoi donc se défendent les braves? avec quoi défendent-ils leur patrie? N’est-ce pas avec les armes? Sans doute, on en fait parfois un usage inique et criminel; mais quels sont-ils, les dignes champions qui se permettent cet usage? Et! c’est vous, précisément, c’est l’iniquité, le crime!

«Heureusement que l’abominable, le monstrueux complot de la Sorbonaille, de ce ramas d’ivrognes et de sophistes, s’est vu briser par la sagesse et la prudence de Guillaume Budé, ce soleil scientifique de notre âge, et de Jean du Bellay, évêque de Paris, prélat hors ligne, autant par sa vertu que par sa haute dignité.»

Imprudent Dolet! Encore un fagot qu’il apportait lui-même d’avance à son bûcher depuis longtemps en préparation!

Pour en revenir une dernière fois à ses Poésies latines de 1538, voici de quelle manière Salmon Macrin leur souhaita la bienvenue:

Prodite jam docti Doleti carmina

Docta: et senum juvenumque manibus perpetuo

Terimini, ut estis digna summe inter alia

Poemata aliorum poetarum, modo

Qui sunt, fueruntve à Maronis sæculo.

Sic vivite, ut digna estis, æternum, et date

Vestro poetæ nomen æternum simul.

Rivi, e nitidis vereque vivis fontibus

Qui defluunt, servare perpetuo solent

Cursus suos. Quid fonte vestro vividius?

«Paraissez enfin, doctes vers du docte Dolet; soyez à jamais dans toutes les mains, et passez du vieillard au jeune homme. Vous le méritez au plus haut point, entre toutes les œuvres des poëtes qui vivent actuellement, ou de ceux qui ont existé depuis le siècle de Virgile. Vivez comme vous êtes dignes de vivre, c’est-à-dire éternellement, et faites vivre de même le nom de votre poëte. D’ordinaire, les ruisseaux enfants d’une source vive ont un cours perpétuel; eh bien! quoi de plus vif que votre source?»

Le bon Macrin prophétisait juste. Rien n’a pu la tarir, cette source d’une généreuse pensée! Grossie plus tard par les mille affluents des nobles cœurs et des grandes intelligences, elle est devenue torrent, torrent irrésistible! Elle a entraîné le moyen âge, avec toutes ses barbaries féodales; elle a fait large place au dix-huitième siècle, à ce Nil fécondant de la civilisation moderne, qui, quoi qu’on en dise, a roulé tant d’idées et d’avenir dans ses flots profonds!

[97] «In lucem prodit, retardatus quidem diu multis et fortunæ et hominum injuriis; sed authoris constantia foras ita semper protrusus, ut contra omnem fortunæ hominumque invidiam jam tandem publico fruatur.» (Comment., t. II, Epist. ad Bud.)

«Il paraît enfin ce second volume des Commentaires, longtemps retardé par les mille injustices de la fortune et des hommes; mais la constance de l’auteur l’a toujours poussé en avant, hors de sa retraite, si bien qu’aujourd’hui, bravant cette double envie des hommes et de la fortune, le voilà en possession de son public.» (Comment., t. II, Lettre à Budé.)

[98] Aucuns l’en blâmèrent; mais son ami Claudin de Touraine (Claude Cottereau) approuva le grand heur de ce mariage, «lequel, dit-il, combien que plusieurs (peu congnoissantz ton esprit et jugement) ayent trouvé estrange, pource que par là cuydoient ta fortune (quant aux biens) estre troncquée ou pour le moyns retardée de beaucoup, je l’ay toutesfoys tousjours trouvé bon et louable... Ces raisons doncques sont apparentes, que non follement et sans jugement tu t’es marié, mais pour le plus hault bien... soit pour vivre entre les hommes sans reproche de paillardise, soit pour augmenter le bien litteral par tes labeurs assiduz.»

[99] Procès d’Estienne Dolet, Techener, 1836, p. 7.

[100] Voir encore, à ce propos, la dédicace du De Moribus in mensa servandis, qui lui est adressée par Guillaume Durand, l’éditeur. Ce dernier le complimente sur la beauté de ses caractères et le choix des ouvrages qu’il reproduisait à l’aide de ses presses.

[101] L’épître liminaire du traducteur nous offre, dans un de ses passages, cette énumération curieuse des poëtes français contemporains:

«La composition latine de Dolet meritoit trop plus excellent traducteur que moy; comme pourroit estre ung Maurice Sceve (petit homme en stature, mais du tout grand en sçavoir et composition vulgaire), ung seigneur de Sainct-Ambroise (chef des poëtes françois), ung Heroët, dict la Maison-Neufve (heureux illustrateur du hault sens de Platon), ung Brodeau aisné et puisné (tous deux honneur singulier de nostre langue), un Sainct-Gelais (divin esprit en toute composition), ung Salel (poëte aultant plus excellent que peu congneu entre les vulgaires), ung Clement Marot (esmerveillable en doulceur de poésie), ung Charles Fontaine (jeune homme de grande esperance), ung petit Moyne de Vendosme (sçavant et eloquent, contre le naturel et coustume des moynes), ou quelques aultres, etc.»

[102] Marot, en 1536, s’était déjà servi de cette expression bizarre, dans un opuscule intitulé: Avant-Naissance du troisième enfant de Mme la duchesse de Ferrare. Voy. l’édit. in-4o de ses Œuvres, par Lenglet-Dufresnoy, t. I, p. 189.

[103] Le rhythme de cette pièce est curieux; je crois même, sauf erreur, qu’il ne manque pas d’une certaine grâce. On le rencontre deux ou trois fois dans Marot. Dolet, à son tour, en a fait usage dans le Cantique au Roy que je citerai tout à l’heure, et dans un autre Cantique qu’il composa, prisonnier à la Conciergerie, sur sa désolation et sa consolation. (V. plus loin, [ch. XV]). D’où je concluerais assez volontiers qu’il est lui-même l’auteur des vers à l’occasion desquels j’écris cette note, et peut-être de toute la traduction française de son Genethliacum. Il a beau l’attribuer à ung sien amy; j’y retrouve à chaque instant, et d’une manière trop évidente, son style habituel en fait de poésie française, ses procédés ordinaires de versification, et jusqu’à ses rhythmes favoris.

[104] Carm., I, 4.

[105] Carm., I, 5.

[106] Carm., I, 17.