CHAPITRE XII.
Ses relations avec Budé, Rabelais, Marot, Salmon Macrin
et Jean de Tournes. — Savait-il le grec?
Encore une digression: mais avec Dolet, il n’y a guère moyen de procéder autrement. D’ailleurs, elle achèvera de donner toute sa ressemblance au portrait multiple que j’essaye de tracer.
A la page 169 du volume déjà cité qui renferme les deux Harangues contre Toulouse, je trouve la lettre suivante, adressée à mon héros par le célèbre helléniste Guillaume Budé, par celui qu’Erasme surnommait hautement le Prodige de la France:
«Quod tu mihi in eleganti et tersa epistola tua operam, studium, curam, defers officiose et ingenue, id vero gratum mihi atque jucundum, per (inquam) gratum fuit, ut debuit; velimque ut existimes eo me animo erga te esse, ut pares officii vices refundere tibi statuerim, ad eumdemque modum benignitatis egregiæque voluntatis atque obsequiosæ, idque sine vaniloquentiæ fuco: tametsi doctrinam tuam ex litteris tuis suspicari et judicare, non etiam institutum vitæ et conditionem cognoscere potui. Vale, et quod a me contendisse litteris tuis videre, ut amicorum meorum numero te adscribam, hujus epistolæ fide abstulisse te tibimet ipse sine cunctatione sponde. Parisiis, nono cal. febr.»
«Dans votre lettre élégante et châtiée, vous mettez à mon service votre zèle, votre affection et votre dévouement. Cette déférence officieuse et ingénue m’a été douce, oui, bien douce, comme de raison. A votre tour, soyez convaincu d’une chose: c’est que j’ai la ferme intention de vous rendre la pareille; de vous traiter, en un mot, avec la même bienveillance et la même courtoisie, toute vanterie à part. Un mot seulement: votre lettre me laisse soupçonner et apprécier en vous un homme instruit, sans toutefois qu’elle puisse me faire connaître votre genre de vie et votre condition. Adieu; et quant à ce que vous semblez réclamer de moi par votre correspondance, à savoir que je vous compte au nombre de mes amis, ma présente lettre vous garantira, sans l’ombre d’un doute, l’accomplissement de vos vœux à cet égard. Paris, 23 janvier (1533).»
Comme on le voit par l’avant-dernière phrase, Budé manifestait le désir de connaître, d’une façon plus intime et plus personnelle, son jeune et docte correspondant. Dolet s’empressa de le satisfaire, et en lui répondant de Toulouse le 20 avril suivant, il lui raconta de point en point toutes les particularités de son enfance, de son éducation, de son voyage et de son séjour en Italie. Il lui fit part en même temps de ses chères études, de ses travaux assidus sur Cicéron, de son culte pour ce grand homme, auquel il associait, en raison de la pureté de leur style, Salluste, César, Térence et Tite-Live. Cette confiance, cette franchise juvénile flatta sans doute l’austère Budé; notre Estienne, un jour peut-être en sa vie, s’était montré habile et prudent. Plus d’une fois, par la suite, il dut se ressentir de la sympathie puissamment protectrice qu’il avait eu le bonheur et l’adresse de conquérir ce jour-là. Ce fut donc vraisemblablement pour faire acte de reconnaissance, comme aussi, je n’en doute pas, dans le but d’avouer loyalement son devancier et son initiateur, qu’il dédia plus tard, en 1536 et en 1538, ses Commentaires sur la langue latine à l’auteur des Commentaires sur la langue grecque, dont la première édition avait paru chez Robert Estienne, en 1529, in-folio.
Passons au sublime abstracteur de quintessence, au très-véridique chroniqueur du grand Gargantua et de Pantagruel son fils, à cet Homère bouffon dont notre imprimeur, en bon et féal compaing qu’il était, publia l’Iliade en l’an de grâce 1542[109]. Bon an, bonne œuvre.
C’est à Lyon que Dolet le cicéronien avait fait connaissance avec le joyeux Panurge, grand amateur aussi, malgré sa nature gauloise, de la belle langue romaine du siècle d’Auguste. Estienne, entre autres souvenirs d’amitié, lui a consacré trois de ses Poésies latines (I, 56; II, 14; IV, 18). La deuxième de ces pièces est une courte réponse à cinq distiques latins, dans lesquels Rabelais envoyait à notre humaniste la recette jusque alors perdue du Garum, espèce de saumure antique. La dernière et la plus originale fait parler en ces termes le cadavre d’un pendu, qui s’applaudit d’être disséqué publiquement par le docte François, médecin à l’hôpital de Lyon:
Stygem paludem et quicquid ater Orcus habet
Fortuna jurarat furens
Damnum mihi omne se reperturam et probrum.
Quod dum studet atque nititur,
Et viribus totis suum in me dirum odium
Explet saturatque, ut collibitum est,
Tibi ecce, puncto temporis claudor carcere,
Educor, et laqueo miser
Mox strangulatus pendeo. At quid non potest
Fati imperium contrarii?
Ut temporis puncto perieram turpiter,
Pari celeritate assequor
Quod vix liceat cuiquam a Jove summo poscere.
Spectaculo lato expositus
Secor; medicus doctissimus planum facit
Quam pulchre, et affabre, ordineque
Fabricata corpus est hominis rerum Parens.
Sectum frequens circumspicit
Corona, miraturque molem corporis
Tanto artificio conditi.
Quare quid agat potius, quam ad extensum laqueum
Fortuna frendens convolet,
Et morte finem odio semel quærat suo,
Non invidia diutius
Rumpenda? Totus ad extremum cumulor
Honoribus, circumfluoque
Jam gloria, quem monstrum atrox voluit rapidis
Corvis cibum esse, et flantibus
Ludibrium ventis. Furat Sors, jam furat:
Honoribus circumfluo.
«La Fortune, dans sa fureur, avait juré par le Styx et par le sombre Orcus, d’amasser tous les maux, tous les opprobres sur ma tête. Tandis qu’elle poursuit son but, et qu’elle redouble d’efforts pour assouvir sur moi sa haine infernale, en un clin d’œil me voici plongé dans un cachot; et je n’en sors, pauvre diable! que pour grimacer au bout d’une potence. Mais voyez un peu le caprice du Destin! En un clin d’œil, j’avais péri d’une mort violente: en un clin d’œil aussi, j’obtiens ce qu’à peine l’on oserait demander au grand Jupiter. Publiquement exposé dans une vaste enceinte, je sers de sujet à une merveilleuse dissection; un médecin, véritable prodige de science, explique avec une lucidité sans égale l’habileté, l’artiste symétrie que notre mère la Nature a déployées dans la composition du corps humain. Un nombreux amphithéâtre contemple ma dissection, et admire en moi le chef-d’œuvre de Dieu. Pends-toi, Fortune! Je nage dans les honneurs, moi que tu as voulu servir en pâture aux corbeaux, moi dont tu as prétendu faire le jouet des vents.»
Ami de Rabelais, et consultant volontiers à son exemple, comme on le verra tout à l’heure quand je parlerai de Jean de Tournes, l’oracle infaillible de la dive Bacbuc, Dolet ne pouvait manquer de se lier au même titre avec Clément Marot, cet autre héritier de Villon, cet autre enfant de la vieille Gaule, magna parens virûm! D’ailleurs, on le devine aisément, il y avait entre eux accord parfait de goûts et d’opinions, communauté de hardiesses compromettantes, et, pour ainsi dire, affinité d’humeur buissonnière, sauf, j’en conviens, un peu plus d’entregent de la part de Marot. Quoi qu’il en soit, Estienne a consigné, dans ses Commentaires et surtout dans ses Poésies latines[110], des preuves nombreuses de l’amitié qui l’unissait au gracieux trouvère du seizième siècle. Je trouve, par exemple, au second volume des Commentaires, colonne 403, la digression suivante, qui m’a semblé valoir la peine d’être citée et traduite, ne fût-ce que pour l’énergie du style et la noblesse des sentiments qu’elle exprime:
«Gallicæ linguæ primas partes tenuit nostra ætate Clemens Marotus, poeta versu scribendo felicissimus atque præstantissimus: in quo si quid desideres, Fortunam tantum secundam desideres, quæ virum tantum indigne omni semper injuria contumeliaque affecit, et casibus acerbissimis jactavit. Sed quis litterarum amans et Virtutis studio deditus, Fortunæ invidia non exagitatur? Quis doctus simul, et felix? Quis simul virtutis laude clarus, et fortunæ bonis cumulatus? At omnis calamitatis una est consolatio, vel merces potius maxima, posteritatis pollicitatio atque exspectatio. Virtutis prolem omni contumelia premant, flagitiose vexent, a patria ablegent, misere apud exteros exsulare cogant nefaria Fortunæ mancipia. Facile hominum stultorum conatus, facile invidiam, facile injurias ferunt, qui proposito posteritatis præmio oblectantur, et sua jam gloria defruuntur vivi, longe majore post mortem cumulandi: at corpore et nomine prorsus, ut pecora, exstinctis, a quibus tam nefarie jactati aliquando fuerint.»
«Au premier rang des écrivains qui savent manier la langue française, se place de nos jours Clément Marot, poëte de la veine la plus heureuse et la plus brillante. Je ne vois en lui qu’une chose à désirer, l’appui de la Fortune; elle n’a jamais cessé de poursuivre indignement ce grand homme, elle s’est plu à l’accabler d’outrages et d’amères persécutions. Mais où est l’amant des lettres, le zélateur de la Vertu, qui ne soit pas en butte à l’envie de la Fortune? Peut-on être à la fois savant et heureux, illustre par son mérite et favorisé des biens de ce monde? N’importe! tout malheur porte avec lui son unique consolation, que dis-je? sa haute récompense: la promesse et l’attente de la postérité. C’est en vain que les misérables esclaves de la Fortune infligent aux clients de la Vertu les affronts les plus sanglants, les avanies les plus ignominieuses; c’est en vain qu’ils les proscrivent, qu’ils les condamnent aux tortures de l’exil. On brave aisément les efforts des sots, leurs jalousies et leurs injustices, quand on a devant soi le prix de la lutte, la douce perspective de l’avenir; quand on jouit déjà d’une gloire vivante, en attendant l’immortalité d’outre-tombe; quand on sait, enfin, qu’ils meurent comme des brutes, qu’ils disparaissent, corps et nom, tous ces lâches bourreaux de la pensée!»
En 1536, maître Clément s’était vu rappeler de son exil par François Ier, et, de retour à Paris, avait reçu de ce prince le plus aimable accueil. Dolet s’empressa d’en féliciter son ami, par la pièce de vers que l’on va lire:
Jam satis afflixit variis te casibus atrox
Fortuna: sperare incipe,
Collige jamque animum. Cœlum non semper inumbrant
Nubes: redit tandem prior
Lux. Nec ponto alto semper nox incubat aspris
Horrenda tempestatibus.
Sic non Invidiæ semper vexabere morsu,
Humive diu repes inops.
Eriget oppressum (ut totus pietatis amans est,
Et lenitati deditus)
Rex gallus: spera, jam spera. Novit honores
Opesque virtuti manu
Plena largiri. Tali quid principe frustra
Nunc ergo speres, vel cupias[111]?
«Assez longtemps la cruelle Fortune t’a fait servir de jouet à ses caprices: espère et prends courage. Le ciel n’est pas toujours assombri par les nuées, et l’on y voit reparaître enfin la lumière des beaux jours. Sur la mer profonde, ne pèse pas à jamais l’horrible nuit des tempêtes. Toi non plus, tu ne seras pas continuellement en proie aux morsures de l’envie, et condamné à ramper dans une longue indigence. Il te relèvera, pauvre opprimé, cet homme en qui nous voyons la bonté, la clémence même, le roi de France! Espère, te dis-je, espère. Il sait, d’une main riche en largesses, faire pleuvoir sur le mérite les biens et les honneurs. Avec un tel prince, peux-tu rien espérer, rien désirer en vain?»
Deux ans plus tard, c’est-à-dire en 1538, Marot chargea le savant typographe, à peine installé, de faire paraître une édition exacte et complète de ses œuvres. A cette occasion, il lui écrivit une espèce de lettre-préface où il l’appelle son cher amy Dolet. Cette lettre se retrouve dans les éditions de 1542 et 1543, in-8o, sorties également des presses de notre Estienne. Je vais en extraire les passages les plus intéressants:
«Clement Marot à Estienne Dolet, salut.
«Le tort que m’ont faict ceulx qui par cy-devant ont imprimé mes œuvres, est si grand et si outrageulx, cher amy Dolet, qu’il a touché mon honneur et mis en danger ma personne: car par avare convoytise de vendre plus cher et plus tost ce qui se vendoit assez, ont adjousté à ycelles miennes œuvres plusieurs aultres qui ne me sont rien; dont les unes sont froidement et de maulvaise grâce composées, mectant sur moy l’ignorance d’aultruy, et les aultres toutes pleines de scandale et sedition... Ce que je n’ay peu sçavoir et souffrir tout ensemble. Si ay-je jecté hors de mon livre, non-seulement les maulvaises, mais les bonnes choses qui ne sont à moy ne de moy, me contentant de celles que nostre muse nous produict... Et après avoir reveu le vieil et le nouveau, changé l’ordre du livre en mieulx, et corrigé mille sortes de faultes infinies procedantes de l’imprimerie, j’ay conclud t’envoïer le tout, affin que soubz le bel et ample privileige qui, pour ta vertu meritoyre, t’a esté octroyé du roy, tu le fasses (en faveur de nostre amytié) r’imprimer, non-seulement ainsy correct que je le t’envoie, mais encores mieulx: qui te sera facile, si tu y veulx mettre la diligence esgalle à ton sçavoir...»
Il donne ensuite cet avis aux lecteurs debonnaires:
«De tous les livres qui, par cy-devant, ont esté imprimés soubz mon nom, j’advoue ceux-ci pour les meilleurs, plus amples et mieulx ordonnés; et desadvoue les aultres comme bastards ou comme enfantz gastés. Escript à Lyon, ce dernier jour de juillet, l’an mil cinq centz trente et huict.»
Jusque alors, comme vous voyez, tout allait bien entre Marot et Dolet; des deux parts, on faisait assaut de compliments. Cette même année 1538, les Commentaires du second avaient reçu du premier, aussitôt après leur apparition, l’accueil de fête, le bouquet flatteur que voici:
Le noble esprit de Cicero romain,
Voyant çà-bas mainct cerveau foible et tendre
Trop maigrement avoir myz plume en main
Pour de ses dictz la force faire entendre,
Laissa le ciel, en terre se vint rendre,
Au corps entra de Dolet, tellement
Que luy sans aultre à nous se faict comprendre,
Et n’a changé que de nom seulement.
Plus tard, les deux intimes se brouillèrent à mort; j’ignore à quel sujet, mais ce fut probablement au milieu ou vers la fin de l’année 1543: car Dolet, qui publia cette année, comme je l’ai dit tout à l’heure, une édition in-8o des œuvres de Marot, y parle encore de celui-ci dans les termes les plus affectueux.
Mais tout changea, quand l’amour-propre froissé, mettant la haine et le mépris à la place de l’affection et de l’estime, eut séparé pour jamais ces deux natures également susceptibles. Je ne crois pas, cependant, que Marot se soit montré le plus acharné, dans le duel d’injures qui sans doute eut lieu à cette occasion. Maître Clément n’était pas un homme de fiel et de rancune; il se contenta de porter une ou deux bottes à son adversaire, puis il le laissa tranquille et passa son chemin.
En effet, parmi les épigrammes de ce poëte, j’en ai trouvé deux, pas davantage, qui se rattachent à sa querelle avec Dolet. La première, intitulée Contre l’inique, est adressée à Antoine Dumoulin[112], Masconnois, et à Claude Galland. Voici en quels termes:
Fuyez, fuyez (ce conseil je vous donne),
Fuyez le fol qui à tout mal s’addonne,
Et dont la mère en mal jour feut enceincte;
Fuyez l’infâme, inhumaine personne,
De qui le nom si mal cimballe et sonne
Qu’abhorré est de toute oreille saincte;
Fuyez celuy qui sans honte ne craincte
Compte tout hault son vice hors d’usance,
Et en faict gloire, et y prend sa plaisance:
Qui s’aymera ne le fréquente doncq.
O malheureux de perverse naissance!
Bien heureux est qui fuit ta congnoissance,
Et plus heureux qui ne te congneut oncq!
La seconde, imitée de Martial, est ainsi conçue:
Tant que vouldras, jecte feu et fumée,
Mesdy de moy à tort et à travers;
Si n’auras-tu jamais la renommée
Que de long temps tu cherches par mes vers.
Et non obstant tes gros tomes divers,
Sans bruict mourras, cela est arresté:
Car quel besoing est-il, homme pervers,
Que l’on te sache avoir jamais esté?
Marot n’a pas eu de bonheur dans sa prophétie, suivant une remarque spirituelle de son éditeur Lenglet-Dufresnoy. Bien des opinions peuvent se formuler sur le compte de Dolet; mais, à coup sûr, on ne dira jamais qu’il n’a pas fait de bruit à sa mort.
C’est probablement par l’intermédiaire de Marot, leur ami commun, que Dolet fut mis en relation avec l’Horace français, Salmon Macrin de Loudun, l’un des plus célèbres poëtes latins modernes du seizième siècle. On a déjà vu précédemment, au [chapitre X], avec quelle chaleur d’enthousiasme Macrin salua l’apparition des poésies latines de Dolet. Ce n’était pas le premier témoignage de sa sympathie pour le courageux savant. En 1537, il inséra (p. 37) dans le volume de ses Hymnes, publié chez Robert Estienne, une assez longue pièce hendécasyllabique (Ad Poetas gallicos, Aux Poëtes de la France), où il associa notre humaniste à quatre autres héritiers de la muse antique, Germain Brice, Dampierre, Nicolas Bourbon et Jean Voulté, pour leur rendre à tous les cinq un hommage collectif, et les prier de l’admettre, lui sixième, dans leur poétique phalange. Voici, du reste, les vers de Macrin, suivis, comme toujours, de la traduction française:
Brixi, Dampetre, Borboni, Dolete,
Vulteique operis recentis auctor;
Facundi numero elegante vates,
Felices animæ atque honore dignæ,
Queis et Gallia nostra gloriatur,
Fidenter medium exserens et unguem
Gentes ausonias lacessit audax;
Mercedem a patria feretis ecquam,
Decretis quibus eveheminique
Musæi celebres leporis ergo?
Vestra namque opera et labore factum,
Insigni simul eruditione,
Hæc ut natio gallicana nullo
Ante humaniter instituta cultu,
Et quæ barbara diceretur olim,
Agrestem exuat expolita morem,
Ipsam et Atthida, Græciamque totam,
Doctos provocet ac Remi nepotes,
Nec sese Italia putet minorem.
Rem laudabile publicam est tueri,
Hostes Marte fero domare pulchrum,
Urbes cingere mœnibus præltis,
Sublimem niveis equis sedere,
Arcus erigere, et superba passim
Ornare exuviis tropæa fixis,
Circos construere, excitare templa,
Arces ædificare, aquæve ductus
Urbi inducere, liberalitate
Prona effundere congiariumve
Donativave in hos vel hos viritim.
Præclara hæc fateor, nec abnuenda,
Brixi, Dampetre, Borboni, Dolete,
Vulteique operis recentis auctor,
Si cui cornea forte fibra non est.
Longo tempore sed tamen fatiscunt,
Suntque obnoxia casibus, ruinis,
Diro et fulminis igne dissipantur.
At præconia luculenta vatum,
Tinctæ et nectare Hymettio Camœnæ,
Annos usque ferent, nec interibunt,
Dum stellis polus aureis nitescet,
Ardore immodico flagrabit æstas,
In vastum fluvii ruent et æquor....
Nam laudum artifices poeticarum,
Et quos buccina cumque sacra vatum
Vivaci extulerit canora bombo,
Fient conspicui atque sempiterni,
Annorum seriem nec extimescent;
Et vates, et erunt opus perennes.
Quocirca, Aonio furore raptum
Vestris jungite me choris amicum,
Et sextum sacrum in ordinem vocate.
Hoc si contigerit favore justo,
Sublimi ardua vertice astra tangam,
Crassi divitias nec anteponam,
Brixi, Dampetre, Borboni, Dolete,
Vulteique operis recentis auctor[113].
«Brice, Dampierre, Bourbon, Dolet, et toi, Vulteius, auteur d’un récent ouvrage; poëtes riches en bien dire, en nombres élégants, âmes heureuses et dignes d’honneur; vous dont notre France est glorieuse et qu’elle oppose avec une noble audace aux nations ausoniennes, quelle récompense obtiendrez-vous de la patrie? Quels décrets vous dresseront un piédestal à la hauteur de votre génie charmant, célèbres fils de la Muse? car c’est grâce à vos soins, à vos veilles, à votre insigne érudition, que cette France, naguère encore barbare et sans culture, se polit en dépouillant ses mœurs agrestes; c’est par vous qu’elle défie l’Attique elle-même, la Grèce tout entière, les doctes arrière-neveux de Rémus, et qu’elle ne se croit pas inférieure à l’Italie. Il est beau, sans doute, de défendre son pays, d’écraser sous les armes l’agression étrangère, d’enceindre les villes de hautes murailles, de trôner au-dessus d’un attelage blanc comme la neige, d’ériger des arcs de triomphe et d’orner çà et là de superbes trophées en y fixant les dépouilles des vaincus; il est beau de construire des cirques, d’élever des temples, de bâtir des citadelles, de faire passer des aqueducs à travers une ville, et de répandre avec une largesse chevaleresque, sur ceux-ci, sur ceux-là, homme par homme, le congiarium ou les donativa. Oh! voilà qui est grand, je l’avoue; et pour soutenir le contraire, Brice, Dampierre, Bourbon, Dolet, et toi, Vulteius, auteur d’un récent ouvrage, il faudrait avoir les fibres du cœur pétrifiées. Eh bien! avec la longueur du temps, toutes ces gloires se lézardent; exposées aux chutes, aux ruines, elles s’écroulent au sinistre contact de la foudre. Mais le brillant panégyrique des poëtes, mais la Muse abreuvée du nectar de l’Hymète, voilà ce qui supportera sans cesse l’assaut des années, ce qui ne périra jamais; tant que le dôme céleste allumera ses étoiles d’or, tant que l’été redoublera ses ardeurs excessives et que les fleuves se précipiteront dans la vaste mer... Oui, les artistes des louanges poétiques et ceux qu’avec une fanfare sonore le clairon sacré des bardes a exaltés pour jamais, ceux-là sont transfigurés, ceux-là sont immortels. Ils braveront la série des ans; œuvres et poëtes vivront dans l’éternité. Donc, puisque l’enthousiasme aonien me transporte, admettez-moi dans vos chœurs à titre d’ami; appelez-moi, sixième, dans votre sainte phalange. Si j’obtiens cette juste faveur, mon front sublime ira toucher les astres, et je ne changerai pas ma gloire contre les richesses de Crassus, Brice, Dampierre, Bourbon, Dolet, et toi, Vulteius, auteur d’un récent ouvrage.»
Estienne voulut acquitter sa dette et répondre de son mieux à la courtoisie de cet excellent Macrin. Bonne pensée, comme toutes les pensées du cœur. Elle lui inspira la pièce suivante, qui forme la huitième du second livre de ses Carmina de 1538:
Curas quibus graviter lacessor, dum pellere,
Macrine, conor fortiter,
Stephanum Robertum forte viso, ubi, auspicio
Bono, tuorum carminum
Cerno libres adhuc calentes pondere
Præli. Mihi quod tum putas
Partum repente gaudium? Primum efferor
Mira tua elegantia
Scribendi, inauditoque priscis versuum
Lepore. Deinde gratulor
Feliciter per te ad polorum sidera
Sese erigenti gallicæ
Laudique gloriæque. Num me gaudio
Tunc exsilire æquum fuit,
Pulsis molestiis et ægritudine?
Macrine, debeo hoc tibi.
«Harcelé par une légion d’ennuis que je m’efforçais bravement de mettre en fuite, le hasard veut, cher Macrin, que je rende visite à Robert Estienne. Là, quelle faveur du sort! je tombe sur un volume de tes vers, encore chaud des étreintes de la presse; tu devines alors ma joie soudaine. D’abord je me sens ravi par la merveilleuse élégance de ton style et par cette grâce poétique inconnue même aux anciens; ensuite je m’applaudis de voir la gloire française s’élever jusqu’au ciel sous ton heureuse impulsion. Oh! mon ivresse était bien naturelle; un instant j’ai pu bannir mes chagrins, oublier mes angoisses, et c’est à toi, cher Macrin, que j’ai dû ce bonheur!»
Parmi tous ces compaings de notre Estienne, je n’aurai garde d’oublier un de ses plus célèbres confrères, l’imprimeur Jean de Tournes. Né à Lyon en 1504, mort de la peste, dans la même ville, en 1564, cet habile typographe avait fait, avant 1540, son apprentissage dans les doctes ateliers de Sébastien Gryphius, et c’est là sans doute qu’il connut Dolet. Comme preuve de la bonne amitié qui dès lors s’établit entre eux, je trouve dans les Poésies latines de celui-ci (II, 36) la pièce suivante, adressée ad Joannem Turnœum et Vincentium Piletum combibones suos (A Jean de Tournes et à Vincent Pilet, ses camarades de bouteille):
Ubi ubi locorum, Bacche, agas, huc fer pedem,
Adducque tecum omnes Charites:
Curæ aufugient præsente tuo sacro numine,
Curæ aufugient præsente te,
Conviviis male commodæ curæ, nec satis
Potationibus propriæ.
Cantu, jocis, salvationibus fremant
Ædes; severa absit facies,
Vel frons gravitate plenior; certetur bene,
Animose et enixe scyphis.
Id postulat iste dies, agatur genialiter;
Longe facessant consilia
Prudentia, temperantia; quisque hic desipiat,
Totusque liquescat gaudio.
Non absque te, pater Lyæe, continget id
Nobis: pedem huc confer, tuo
Nunc incalescamus potenti munere;
Huc tu, Lyæe, ades, pater.
Hædos tibi mactabimus centum, tibi
Celebrabimus Bacchanalia.
Vinum (tuus liquor) ingenii quicquid parit,
Præstabimus nullo dolo.
«En quelque lieu que tu sois, Bacchus, viens, porte ici tes pas, et amène avec toi toutes les Charites. Les ennuis décamperont à l’aspect de ta sainte divinité; ils décamperont devant toi, ces ennuis si peu propices aux festins, si antipathiques aux assemblées de buveurs. Que le chant, les jeux, la danse, ébranlent la maison: au diable les visages sévères, les fronts lourds de gravité! Combattons avec cœur, en héros, le verre à la main. Vive la joie! c’est l’ordre du jour. Arrière les conseils prudents et sobres: qu’ici la folie soit reine, et que chacun se fonde dans une douce ivresse. A toi, Lyæus, joyeux père, à toi de nous procurer ce bonheur; viens nous échauffer de ta flamme puissante; viens, te dis-je, Lyæus, père des bons compagnons! Nous t’immolerons cent boucs, nous célébrerons en ton honneur les Bacchanales; tout ce que le vin, ta liqueur, enfante de génie, nous te le réservons sans fraude!»
Au dire de la Monnoye (dans son édition de Baillet, t. I, p. 372), «il ne paroît point par les œuvres de Dolet, qu’il ait sçu le grec. Ses prétendues versions de l’Hipparchus de Platon, et de l’Axiochus, ont été faites d’après les interprétations latines qu’il en avoit trouvées».
Maittaire, qui reproduit en note (vol. cité, p. 82) cette assertion du savant dijonnais, la combat au moyen d’un argument plus spécieux que solide, en invoquant l’autorité de La Croix du Maine et de Du Verdier, tous deux probablement versés dans la langue grecque.
«C’est pourquoi, dit Née de la Rochelle, je crois devoir le renforcer: 1o par cet aveu de Dolet, qui nous dit, dans une Epistre au peuple françoys imprimée avec sa Manière de bien traduire, que «la lecture des langues latine et grecque estoit son estude principale»; 2o par le privilége qui lui fut accordé par François Ier «pour l’impression des livres en lettres latines, grecques, italiennes et françoyses, qu’il auroit composez en ces langues, ou traduictz, deument reveuz, amendez, illustrez, annotez», etc.; 3o en affirmant qu’il lui auroit été impossible d’entendre et de traduire les ouvrages de Cicéron sans savoir la langue grecque, puisque cet orateur a fait un usage fréquent de mots grecs, ou composés par lui du grec, qu’il a inséré dans ses ouvrages un assez grand nombre de vers et de passages grecs, et qu’il en a traduit ou imité une plus grande quantité: ainsi Dolet auroit été arrêté à chaque ligne de sa traduction des Lettres familières et surtout des Tusculanes de Cicéron, où cet auteur traite de tant de matières curieuses et philosophiques; 4o en rétorquant l’argument qu’on pourroit tirer de ce qu’il n’a point imprimé de livres grecs, car je n’ai vu aucun ouvrage italien qui soit sorti de ses presses: pourroit-on nier cependant qu’il ait su cette langue, après un séjour de quatre ans et plus en Italie?»
A la suite du recueil des Poésies latines de Dolet, on trouve, comme je l’ai déjà dit, un certain nombre de vers grecs et latins, composés en son honneur par quelques-uns de ses amis. Honoré Veracius, entre autres, lui consacre deux petites pièces grecques, dont voici la première:
Kαλὸς γραμματικός, καλὸς ποιητής,
Eἴ τις νὴ Δία ἐστὶ νῦν Δόλητος,
Kαλὸς γραμματικός, καλὸς ποιητής.
Ἐσθλὸς ἱστορικός, γλυκύς τ’ ἀοιδός,
Eἴ τις νὴ Δία ἐστὶ νῦν Δόλητος,
Ἐσθλὸς ἱστορικός, γλυκύς τ’ ἀοιδός.
Σοφὸς δ’ ἀστρονόμος, λιγύς τε ῥήτωρ,
Eἴ τις νὴ Δία ἐστὶ νῦν Δόλητος,
Σοφὸς δ’ ἀστρονόμος, λιγύς τε ῥήτωρ.
«Bon grammairien, bon poëte, si quelqu’un l’est aujourd’hui, c’est à coup sûr Dolet, bon grammairien, bon poëte.
«Brillant historien, doux chanteur, si quelqu’un l’est aujourd’hui, c’est à coup sûr Dolet, brillant historien, doux chanteur.
«Savant astronome, orateur disert, si quelqu’un l’est aujourd’hui, c’est à coup sûr Dolet, savant astronome, orateur disert.»
Je partage encore, à cet égard, l’opinion de Née de la Rochelle: ce serait se moquer d’un savant, que de lui adresser, ou, si l’on veut, de lui asséner des compliments de cette force, dans une langue qu’il ne comprendrait pas. Dolet comprit si bien, qu’il répondit à Veracius. Cette réponse est même plus modeste qu’on ne le croirait. La voici:
Audire, de me quæ tam abunde prædicas,
Fateor, mihi dulce est (ut est dulce a viro
Laudarier laudato); at o quam dulcius
Et gratius esset, si deos precibus flecteres,
Impelleresque mihi ut cumulate tribuerent
Magna illa, de me quæ tam abunde prædicas,
Tu laudibus illis omnibus eximie vigens!
«Les éloges dont tu m’accables me sont doux à entendre, j’en conviens; car il est toujours agréable d’être loué par un homme que chacun loue. Mais qu’il me serait bien plus doux, bien plus agréable, de voir les dieux, fléchis par tes prières, me départir à profusion les glorieuses faveurs pour lesquelles tu m’accables d’éloges, toi qui les réunis toutes dans un degré souverain de perfection!»
Concluons maintenant que, sans être un helléniste de la force de Guillaume Budé, Dolet néanmoins savait encore assez de grec pour comprendre et traduire Platon, non-seulement à l’aide de telle ou telle version latine, ainsi que la Monnoye l’affirme sans aucune espèce de preuve, mais directement et sur le texte original.
Après cela, quand on traduit un auteur grec, il n’a jamais été défendu, que je sache, de s’appuyer un peu sur les interprètes latins. Le droit au bâton est un des priviléges du voyage à pied.
[109] V. plus loin, à ma [Bibliographie dolétienne], un épisode relatif à cette édition de Rabelais.
[110] I, 23, 24, 28, 58, 70; II, 21, 22, 23; III, 4.
[111] Carm., II, 22.
[112] C’est Antoine Dumoulin, suivant La Croix du Maine, qui a recueilli et rassemblé, dans les dernières éditions faites de son temps, les œuvres de Clément Marot.
[113] Carm., I, 15.