CHAPITRE XIII.
Nouvelle arrestation. — Il est sauvé par Pierre du Chastel. — On brûle ses livres.
Vne femme qu’on aime, un enfant qu’on élève, de joyeulx compaignons, frères de science et de cœur, qu’on accueille à son foyer du soir; tout cela, c’est le bonheur, le bonheur calme et vrai. Mais il était dit que ce malheureux Dolet ne compterait jamais un jour paisible, un seul jour à marquer, comme les anciens, de la blanche pierre des Thraces, meliore lapillo. Il paraît qu’en le voyant établir ses presses, «les aultres maistres imprimeurs et libraires de la ville de Lyon auroient prins une grande jalousie et secrette envie, voyant qu’il commençoit à honnestement proffiter, et que, par succession de temps, il pouvoit grandement s’augmenter; et tant à ceste occasion que pour avoir soustenu les compaignons imprimeurs, au procès meu entre lesdict maistres et eulx, yceulx maistres, auroient conceu haine mortelle et inimitié capitale contre luy, et se seroient ensemble bandez pour conspirer sa ruine[114].»
Le procès dont il vient de parler fut, sans doute, celui qui surgit à Lyon, vers 1538, entre les maistres imprimeurs et leurs compaignons, parce que ces derniers s’étaient bandez ensemble pour constraindre les maistres imprimeurs de leur fournir plus gros gages et nourriture plus opulente. Cette coalition des ouvriers imprimeurs occasionna l’édit du 28 décembre 1541[115].
Mais ce n’était rien encore que cette haine mortelle et inimitié capitale des maistres imprimeurs: la monacaille du temps gardait à notre pauvre Estienne une rancune bien autrement terrible. Elle n’avait pas oublié (ces gens-là n’oublient jamais!) la grêle d’épigrammes[116] dont il avait criblé le capuchon; elle sentait toujours au cœur, comme une gangrène corrosive, la blessure que notre courageux savant lui avait faite, en foudroyant dans ses Commentaires le sacrilége complot des sorbonistes contre l’art typographique[117]. Et puis, comment lui pardonner les sobriquets indécents dont il avait affublé tous les membres de cette auguste Sorbonne, dans son édition de Rabelais[118]? N’avait-il pas, en outre, imprimé les Œuvres de maistre Clément Marot, cet infâme qui mangeait du lard en plein vendredi, sans craindre une indigestion providentielle? Que dis-je? n’était-il pas lui-même «reprins d’avoir mangé chair en temps de karesme, et aultres jours prohibez et deffenduz par saincte Eglise[119]?» N’était il pas accusé d’avoir dit, à ce propos, «qu’il pouvoit aussy bien manger de la viande, comme le pape le vouloit constraindre à manger du poisson[120]?» Enfin, pour combler la mesure des attentats, ne publiait-il pas la saincte Escripture en langue vulgaire?...
Traduire la Bible dans l’idiome des masses! admettre le menu peuple, aussi bien que les Scribes et les Pharisiens, à l’examen sur pièces de la vérité catholique!... Haro, haro sur l’impie!...
...........Quel crime abominable!
Rien que la mort n’était capable
D’expier ce forfait. On le lui fit bien voir!
Provisoirement, on dénonça Dolet à la sainte inquisition. Frère Matthieu Orry, inquisiteur, et maistre Estienne Faye, official et vicaire de l’archevêque et comte de Lyon, rendirent, le 2 octobre 1542, une sentence par laquelle ils déclaraient bel et bien «le dict Estienne Dolet maulvais, scandaleux, schismaticque, hereticque, fauteur et deffenseur des heresies et erreurs, et comme tel, le delaissoient reaulment au bras seculier[121]».
Le bras séculier, c’était tout simplement la mort... et quelle mort!... la corde ou le feu!
J’y songe: avant d’aller plus loin, un mot sur ce digne frère Matthieu Orry.
Dans le procès, on l’appelle Oroy; mais le véritable nom de ce révérend personnage était, à ce qu’il semble, Orry. Il avait été promu à la charge d’inquisiteur de la foi, par des lettres patentes du 30 mai 1536; et il fut confirmé dans ces pieuses fonctions par un édit de Henri II, du 22 juin 1550[122].
C’est ce même Orry que Rabelais a baptisé quelque part nostre maistre Doribus. Voici, sur l’interrogatoire que cet homme fit subir à Dolet, une épigramme contemporaine, digne assurément de sortir de l’oubli dans lequel la plupart des biographes mes prédécesseurs ont cru devoir la laisser[123].
Dolet, enquis sur les poincts de la foy,
Dist à Orry qui faisoit son enqueste:
«Ce que tu crois, certes! je ne le croy;
«Ce que je croy ne fut oncq en ta teste.»
Orry, pensant l’avoir prins, en feit feste;
Luy demanda: «Qu’est-ce que tu crois doncq?»
«Je croy, dist-il, que tu n’es qu’une beste;
«Et suys certain que tu ne le creus oncq.»
Revenons à Dolet. En présence de son bûcher qui s’élevait déjà, ou peu s’en fallait, le pauvre imprimeur s’adressa de rechef à la clémence royale; il protesta de toutes ses forces, «que, en tous et chascun les livres qu’il avoit composez et imprimez, tant de luy que après les aultres, et en ceulx ès quelz il avoit mis seulement les epistres liminaires, il n’avoit entendu ni entendoit qu’il y eust aulcune erreur ou chose mal sentant de la foy, et contre les commandements de Dieu et de nostre mère saincte Eglise... Et quant à ce qu’il avoit esté trouvé mangeant chair ès jours prohibez et deffenduz par l’Eglise, ce avoit esté par le conseil du medecin, à cause d’une longue maladie qu’il avoit, et par permission expresse de l’official et des ministres de saincte Eglise, ne entendant par cela aulcunement avoir scandalisé ne contempné les institutions d’ycelle, qu’il approuve et veult entièrement ensuivre comme filz d’obédience[124]».
Tout ce bel acte de contrition, plus ou moins sincère, n’empêcha pas notre homme de croupir QUINZE MOIS dans les cachots de saincte Eglise; il ne dut, en dernier lieu son salut et sa liberté qu’à l’intercession généreuse de Pierre du Chastel, alors évêque de Tulle.
Ce digne prélat, suivant l’expression de Bayle, relança d’une manière très-raisonnable, et même très-énergique, en cette occasion, certain cardinal (celui de Tournon, à ce qu’il paraît) qui lui faisait un crime de sa compatissance évangélique.
«Comment! lui disait ce haut et puissant personnage, vous qui tenez rang de prélat dans l’Église orthodoxe, vous osez, à l’encontre de tous ceux qui ont à cœur l’intérêt de la religion, prendre fait et cause pour des misérables qui, non-seulement sont infestés de la peste luthérienne, mais qui encore se mettent sous le coup d’une accusation d’athéisme!»
A cela du Chastel répondit, avec l’accent de la plus noble indignation:
«J’ai pour moi l’exemple du Christ, des apôtres et de tous ceux qui, par leur sang, ont cimenté l’édifice de notre sainte Église. Il m’apprend, cet exemple, que le véritable rôle d’un évêque et d’un prêtre de Dieu consiste à détourner l’esprit des rois de la barbarie et de la cruauté, pour le porter à la mansuétude, à la clémence, à la miséricorde. Vous donc, qui m’accusez d’oublier mon titre de prélat, sachez, monseigneur, que je puis, à plus juste titre, rétorquer cette accusation contre vous. Nous sommes deux ici, d’opinion contraire. Eh bien! l’un remplit le devoir d’un prélat: c’est moi; l’autre fait le métier d’un bourreau: c’est vous![125]»
En présence d’une intervention aussi chaleureuse, le roi, vivement ému, ne put se dispenser de faire grâce. Toutefois, les pièces du procès de Dolet prouvent que, dans cette occasion, le parlement résista longtemps aux ordres formels de ce prince. En effet, les lettres de rémission sont du mois de juin 1543. Mais on prétendit que l’impétrant n’était pas en règle, relativement à l’affaire de Compaing, et qu’il avait faussement annoncé l’entérinement des lettres, du mois de février 1536, portant rémission de cet homicide. Il obtint alors du roi, le 1er août 1543, des lettres ampliatives qu’il croyait de nature à lever tout obstacle; mais il eut beau faire, le parlement ne se rendit pas encore. Bref, il fallut une seconde fois l’injonction expresse de François Ier, et de nouvelles lettres, en date du 21 septembre, pour que l’élargissement fût définitivement ordonné. Encore n’eut-il lieu que le 13 octobre suivant.
Estienne échappa donc, par un miracle de plus, aux bêtes féroces du prétoire.
N’importe: à défaut de l’auteur, et en attendant qu’on pût le reprendre, on se vengea sur les livres. Par un arrêt[126] du parlement de Paris, en date du 14 février 1543, les treize ouvrages dont je vais donner la liste, presque tous imprimés par Dolet, et quelques-uns composés par lui, furent «condamnez à estre bruslez, mis et convertis ensemble en cendres, comme contenant damnable, pernicieuse et hereticque doctrine.» C’étaient:
- «Les Gestes du Roy;
- «Epigrammes de Dolet;
- «Cato crispian (chrétien);
- «L’Exhortation à la lecture de la saincte Escripture;
- «La Fontaine de vie[127];
- «Les cinquante-deux Dimanches, composez par Fabre Stapulense (Lefèvre d’Estaples);
- «Les Heures de la compaignie des Penitentz (Lyon, Dolet, 1542, in-16);
- «Le Chevalier chrestien[128];
- «La Manière de se confesser d’Erasme[129];
- «Le Sommaire du vieil et du nouveau Testament, imprimé par ledict Dolet en françoys (vers 1542);
- «Les Œuvres de Mélanchthon;
- «Une Bible de Genève;
- «Calvinus, intitulé: Institution de la religion chrestienne, par Calvin.»
La souveraine Court, dis-je, condamna ces différents livres «à estre brûlez, au parvis de l’eglise Notre-Dame de Paris, au son de la grosse cloche d’ycelle eglise»; le tout, bien entendu, «à l’edification du peuple et à l’augmentation de la foy chrestienne et catholicque[130]!»
Ridiculam stultorum nationem! pour parler comme notre martyr lui-même; ridicule nation d’insensés! stupide ramas de fanatiques! Vous espériez donc brûler, en même temps que ces quelques livres, la pensée, l’incombustible pensée qu’ils renfermaient? vous espériez donc anéantir, en même temps que l’encre et le papier, le dieu caché sous ces matérielles espèces?... Oh! pauvres gens! que vous me faites pitié!... Cette pensée que vous prétendiez asservir, Spartacus victorieux, elle a brisé vos entraves; cette pensée que vous prétendiez rendre muette, parole irrésistible, elle a crevé vos bâillons; cette pensée, enfin, que vous prétendiez étouffer dans l’oubli, Christ éternel, sublime Rédempteur du genre humain, du milieu de son sépulcre factice elle s’est élancée vers l’avenir, terrassant à force de splendeur les soldats de Caïphe et de Pilate!... Et maintenant, elle plane, triomphante, sur vos tombes à jamais inconnues... Des livres d’Estienne le martyr, elle a passé dans la conscience des peuples; de l’âme d’Estienne le martyr, elle a passé dans l’âme de Voltaire. En un mot, elle a fait le dix-huitième siècle, elle a fait la Révolution française; Esprit-Saint des temps modernes, elle a changé, renouvelé la face du vieux monde, RENOVAVIT FACIEM TERRÆ!...
[114] Procès d’Estienne Dolet, p. 7.
[115] V. Fontanon, t. IV, p. 467, et le Rec. gén. des anc. lois franç., t. XII, p. 763.
[118] V. le Ducatiana, t. I, p. 178.
[119] Procès, p. 11.
[120] Procès, p. 15.
[121] Procès, p. 5.
[122] V. le Rec. gén. des anc. lois franç., t. XII, p. 503, et t. XIII, p. 173.
[123] A l’exception de Joly, dans son Supplément au Dictionnaire de Bayle.
[124] Procès, p. 14.
[125] J’emprunte ces curieux détails à la p. 62 de la Vie de Pierre du Chastel, écrite en latin par Pierre Galland, professeur de grec et d’éloquence au Collége Royal (Collége de France). Cet ouvrage a été publié, pour la première fois, par Etienne Baluze, en 1674, in-8o.
[126] Rapporté tout au long dans le recueil qui a pour titre: Collectio judiciorum de novis erroribus, in-fol., t. II, 1re part., p. 133 et 134.
[127] Ouvrage imprimé vers 1542. Du Verdier en cite une édition de Lyon, Jacques Berjon, 1549, in-16.
[128] Version française, attribuée à Dolet, de l’Enchiridion militis christiani, d’Erasme.
[129] Traduction également attribuée à Dolet.
[130] Procès, p. 31.