XIII

LE QUART

Oui, je trouve mon quart, placé comme par hasard, près de l'endroit où fut déposée ma gamelle.

Il serait illogique de croire qu'il pourrait en être autrement. Le quart marche avec la gamelle. L'un ne peut aller sans l'autre.

Il est nécessaire d'utiliser le quart. On peut aussi boire au petit goulot du bidon, mais quelle imprudence!

Les Rédirs sont habités par des quantités de parasites, qui, entrant dans le bidon, ne se gênent pas ensuite pour entrer dans la bouche.

Le quart équilibre la situation et permet d'étrangler les animaux aquatiques en question.

Visibles à l'oeil nu, ils nagent gaiement dans le quart, et l'on met fin à leur existence avec un peu d'énergie.

Quelques-uns emploient le couvre-nuque pour filtrer l'eau, mais ce sont des sybarites. Le plus grand nombre, mourant de soif, négligent toute prudence et boivent à grands traits partout où faire se peut.

De graves accidents, dus à l'absence de quart, arrivent quelquefois.

Je sais une histoire à ce propos.

Un jour de soif terrible, un troupier s'avise de se coucher au bord d'un marais, et d'en boire ainsi l'eau stagnante.

Il se relève radieux, mais le malheureux ignorait que ses amygdales portaient un intrus.

Une sangsue microscopique s'y était installée et prenait taille à cet endroit.

Le troupier avait bien senti quelque chose d'anormal en buvant, mais, attribuant cela au goût de l'eau, il n'y pensa plus.

Peu de jours après, sa salive se tachetant de sang, il fut ému.

Puis vint un chatouillement étrange qui lui caressait la gorge, et il fut de plus en plus ému.

Enfin, n'y tenant plus, il alla trouver le major, qui, lui ôtant tranquillement une sangsue de fort belle venue, lui dit d'aller cracher en paix.

Depuis ce moment, ce gaillard-là a un culte particulier pour son quart.
Il ne boit jamais hors de lui.

Morale: Buvons toujours dans un quart, et non comme les guerriers de
Gédéon.

A l'encontre des pipes, les quarts dont plus appréciés dans leur jeune âge que dans leur vieillesse.

Ils sont plus propres d'abord, chose essentielle, et, n'étant pas bosselés, ils contiennent plus de vin hygiénique.

Personne n'ignore qu'un quart portant une bosse à saillie intérieure perd de sa puissance. Cette question, peu encouragée par un jeune soldant manquant d'expérience, acquiert une véritable valeur chez le vieux troupier, qui ne veut pas perdre une seule goutte de sa ration.

Je reviens donc à ma première assertion et je recommande les quarts vierges.

Les qualités du mien pourraient être discutées, et je n'ose lui attribuer plus que son dû réel. Il appartient à la bonne moyenne et ne loge pas bien loin de l'ouverture de ma tente.

Laissons, chers lecteurs, ce gobelet militaire recevoir la douce chaleur du soleil qui le chauffe, et continuons notre voyage.

Vers le sud, nous rencontrons nos guêtres. Elles vont faire le sujet d'un chapitre palpitant. Allons-y.