XIV
LES GUÊTRES
Mais là, vrai, les deux mains sur la conscience, il est très-difficile de raconter les guêtres.
L'inspiration manque. On a beau se palper, se sonder, se percer à jour, on reste à sec en face de ces humbles chaperons de nos jambes militaires: absolument zéro.
Elles possèdent bien chacune quatorze boutons qui accidentent leur blanche monotonie, mais il est si facile d'être inspiré par autre chose!
Et encore, leur utilité en route n'est certainement contestée par personne, et je suis le premier à leur rendre justice.
Il est vrai aussi de croire qu'à trois heures du matin, par un temps froid et humide, quelques difficultés se présentent bien pour chausser les guêtres, au moment d'un départ précipité.
Et puis, à l'alerte, le soldat pourrait être plus prompt à courir aux armes, si la guêtre n'existait pas.
Oui, tout cela est réel, mais peu poétique. Et je soupçonne ces graves pensées d'être froides et peu faites pour exalter l'imagination.
Cependant, aucune comparaison ne peut être posée entre les guêtres de toile et les guêtres de cuir.
Celles-ci, avec leurs nombreux trous, dans lesquels passe un long cordon sont grandement supérieures à celles-là, au point de vue de l'embêtement. Pas de contestations admissibles sur ce point.
Ces deux types de guêtres sont réglementaires. Viennent ensuite les genres fantaisistes.
J'en néglige ici l'énumération entière, et je me contente de citer la guêtre de drap, solide et chaude. Le soldat élégant seul patronne celle-ci, avec laquelle je ferme le ban.
J'ai peut-être eu tort de parler ici de ces infimes accessoires de guerre.
J'avoue franchement qu'il m'aurait été facile de les laisser dans l'ombre. Cela aurait-il été noble cependant?
Et après, vous, loyal lecteur, ne m'auriez-vous pas lancé à la face l'accusation de partialité et de manque de bonne foi, dans mon rôle d'écrivain et de voyageur, passionné du vrai?
Et vous auriez eu raison, car je dois à mes descendants la vérité toute entière, et voilà pourquoi j'enregistre mes guêtres au sud trois quarts ouest. Ce point est marqué par la boussole que j'ai sous les yeux.
Je profite de cela pour assurer la position de mon sabre.
Il est bien accroché dans la direction que j'ai eu l'honneur de soutenir au chapitre X. J'avais dit juste alors. Je ne reviendrai plus sur ce sujet. L'incident est clos.
Cejourd'hui est le quinzième de mon voyage circulaire, et, comme demain est le sabbat, je me donne des vacances d'une semaine.
Tout le monde prends des vacances dans ce siècle de progrès: députés, sénateurs, secrétaires d'État, garçons de café, journalistes et fumiste,—ceux-ci bien peu.—Comme je suis de tout le monde, je me donne congé et je cours à mes vacances, que ne seront pas stériles, je vous le promets.
Les chapitres suivants le prouveront.