XV
LES VACANCES
Assis par terre, les jambes croisées à l'orientale, je jouis de mon congé, en admirant le paysage qui se déroule au loin dans la plaine.
Mon regard plane sur cette immensité, et mon imagination, libre de toute entrave, prend son essor vers les cieux infinis.
C'est beau et grand, la liberté! Laissé à lui-même, malgré ses plus beaux projets et ses plus sérieuses résolutions, il devient bientôt apathique.
Il lui faut le stimulant d'un règlement, d'une ambition quelconque, pour le forcer à sortir, en grommelant, de sa léthargie paresseuse.
La liberté, mot mille fois rabâché, à propos duquel je rabâche ici de vieilles choses, s'empare de son élève, lui ouvre des horizons sans fin, l'assomme de bonheur, de satisfaction, d'ennui, et le livre bientôt, éreinté et dégoûté, à un règlement qui en fait un homme.
Car sans ligne de conduite, sans but, avec trop de liberté enfin, jamais d'homme.
Ces pensées m'empoignent pendant mes chères vacances, et, reportant mes regards vers la terre, l'oeil vague et réfléchi, je fais une étude de botanique morale sur la touffe d'alfa qui pousse à mes pieds.
L'attache qui la lie au sol fait sa force. Arrachée, elle roulerait au gré des vents, et, jaune et flétrie, elle irait bientôt mourir sur quelque fumier inconnu. Aussi, comme elle semble vouloir être libre!
Violemment secouée par la brise, elle lance des pointes dans toutes les directions.
Les fines extrémités de ses tiges dansent sur leurs bases flexibles, et menacent continuellement un ennemi invisible.
Étonnante ivresse que la danse de l'alfa!
Serpent nourri de vent, elle se livre à ses caprices, et taille dans les airs les plus fantastiques évolutions.
Quelle traîtresse, cependant! Derrière cet air léger et insouciant, se cache une noire méchanceté, à laquelle un Bou-Amema quelconque se charge souvent de donner raison.
Son voisinage offre de si meurtrières cachettes!
Inutile de rappeler ici les crimes dont elle fut témoin. Nombre de malheureux soldats, en faction la nuit aux avant-postes, lui doivent la mort.
Morne, silencieux, le factionnaire fouille au loin l'horizon d'un oeil anxieux… Soudain, un éclair brille, un coup de feu éclate, le soldat tombe, un maraudeur s'enfuit.
Un bouquet d'alfa avait caché l'assassin.
Oh! défions-nous de cette plante! Ses parages sont pleins de drames.
A tel point, que le chapitre suivant, construit pendant mes vacances fera connaître un lugubre épisode, dont le théâtre était une plante d'alfa.
Cette histoire est de celles qui laissent de profondes traces dans l'imagination des lecteurs.
Je quitte cependant, avec un profond regret, ce chapitre XV, imbibé des plus saines idées philosophiques.
Il tendra à démontrer à nos pairs que je suis très-fort en vacances.
Allons, c'est fait, avalons bravement le chapitre suivant. Une fois lancé, marchons courageusement jusqu'au bout. Les dieux nous en sauront gré.