XXIX

ENLÈVEMENT FRAUDULEUX

Mon ami Z… était amoureux, et,—ce qui est plus grave,—au point de vouloir se marier.

Juvénal du moment, je lui répétais: Quoi! mon bon, tu veux te marier? Et il y a tant de maisons qui ont cinq étages, tant de fenêtres béantes ouvertes, tant de cordes inoccupées! Et des ponts, des revolvers, des poisons!

Mais que peut obtenir le sain raisonnement sur un homme pincé par le dieu de la jeunesse? Tous mes conseils tombaient dans l'eau, ou plutôt ne faisaient qu'aggraver le mal.

Se marier paraît être assez facile à quiconque n'attache qu'une superficielle importance aux choses pratiques de la vie.

Mais dans le mariage entrent plusieurs facteurs. D'abord il faut un homme et une femme. L'expérience des siècles nous enseigne qu'aucun mariage n'a pu réussir sans ces deux données.

L'homme qui veut se marier possède bien le premier facteur, mais il lui faut trouver le second. On y arrive assez souvent, et là ensuite commencent les vrais ennuis.

N'allons pas croire que ces ennuis proviennent de la valeur intrinsèque des futurs. Fi donc! il proviennent des convenances. Et les convenances?…

Un jeune homme a une position, et il aspire à l'hymen. Il adresse une circulaire au ban et l'arrière-ban de ses parents, amis, connaissance. Il a de beaux appointements, il appartient à une bonne famille, il jouit de tant de milliers de francs de rente. De l'âge, du physique, des qualités morales du postulant, rien. Les rentes, la position, les appointements suffisent amplement à une jeune fille élevée dans une saine morale.

Enfin on trouve la fiancée. Elle convient sous tous les rapports: elle a une belle dot.

On ménage une entrevue. Gracieusetés extérieures sur toute la ligne, grimaces intimes des deux futurs. Ça ne fait rien. On s'aime par convention, on s'adore à 25,000 francs par an, et l'on ira devant M. le maire, d'autant plus tôt que les revenus des candidats sont plus gros. Si l'on allait manquer cette bonne affaire!

Quatre-vingt-dix-neuf mariages sur cent se font de cette manière.

Ce qui m'étonne, c'est que beaucoup de ces unions sont malheureuses. A voir les soins qui accompagnent les pourparlers, j'aurais cru le contraire, mais je me trompe en ceci comme en bien d'autres choses.

Il faut voir les bonnes amies, rongées de jalousie, raconter avec force commentaires le succès d'une jeune mariée. Peu jolie, presque pas de dot, elle a intrigué pour avoir M. X…, qui a 100,000 francs de rente.

Pendant que les bonnes âmes sèchent sur pattes, la pauvrette se meurt d'ennui et cache ses larmes à son riche époux.

Que le monde est donc beau! Pauvre Pangloss! que tu serais heureux si tu vivais au dix-neuvième siècle! Tu chercherais peut-être ton Candide comme Diogène son homme. Mais c'est égal, tu aurais lieu d'être satisfait. Je vois ici ta vieille bouche édentée crier, avec une suave satisfaction: Plus ça change, moins ça change: donc, tout est pour le mieux, C. Q. F. D.

Quatre-vingt-dix-neuf mariages sur cent se font dans d'aussi bonnes conditions, oui, mais le centième?

Celui-là se fait par amour.

Un garçon voit une jeune fille, l'apprécie, l'aime, cherche à l'épouser. La fiancée répond aux sentiments de son amant. Les parents, bonnes et braves gens, facilitent leur union.

Tout ça, c'est incroyable, et d'un rococo! Mais que voulez-vous, on ne peut être parfait. Notre aimable siècle des inventions, des arts, des sciences, doit bien avoir aussi quelques taches. Oui, malgré les efforts de la vraie morale, des doctrines pratiques et intelligentes, il se trouve encore de nos jours des gens assez naïfs pour se marier par amour.

C'est moi qui plains ces pauvres diables. Mais d'où sortent-ils donc? Qui les a élevés? Où vivent-ils Demandons cela à qui le sait; moi, je l'ignore.

Mon ami appartenait à cette dernière catégorie. Il aimais sa future, et celle-ci le lui rendait bien. Mais la maman de la jeune fille connaissait la valeur des gros sous, justement ce qui manquait à Z…

De là, oppositions, tracasseries, entraves de toutes sortes qui centuplaient les désirs des jeunes gens. Finalement, défense formelle de se voir. Pleurs, soupirs, rien n'y faisait, la matrone était inflexible.

Mon ami, garçon de moyens, savait se tirer d'un mauvais pas, mais il lui fallait un tiers.

A cette époque, j'étudiais le métier difficile de vendre des paletots. Mes travaux prenaient fin le soir, à six heures. Je fumais tranquillement la pipe des réflexions, quand Z… l'oeil à l'orage, les cheveux en coup de vent, s'écroule, comme une avalanche, dans mon modeste logement.

—Ah! mon pauvre vieux, toi seul peux me rappeler à la vie.

—Fichtre! ça me flatte, mais tu ne me parais pas trop malade.

Le sort m'est fatal. Si mon état se continue, je me fais sauter la cervelle.

—Veux-tu que je t'ausculte? Sont-ce les poumons qui gémissent ou la moelle épinière que déménage?

—Allons! allons! pas de blagues, j'aime à la folie et je suis aimé; mais une mère cruelle s'oppose à mes voeux. Ah! je me meurs.

—Diable! ceci est tragique et très-grave. Il me semble difficile de te guérir. Si je pouvais aimer à ta place, hein?

—Assez. Tu parles bien l'anglais. Ta binette a une certaine allure américaine. Tu vas te faire passer pour un citoyen de la grande République, et tu iras comme tel chercher ma fiancée.

—Ah! ça, je le veux, mais comment?

—Habille toi sur ton trente et un.

—Très-bien.

—Mets tes chaussures à talons plats et à becs de canard.

—Parfait.

Prends un chapeau de feutre mou et gris, mais gris, tu entends.

—Compris

—Tu portes moustaches et barbe au menton. Rase tes moustaches, et tu sera un Yankee tschock.

—Aie! ça, ça m'ennuie. Pour toi cependant, je mettrais ma main au feu; ça serait dur, mais enfin… Après?

—Ma fiancée parle l'anglais comme un cockney,—sa mère n'en sait pas un mot.—Elle est avertie de ta venue. Tu dois te présenter, sous le nom de Scudder, à neuf heures ce soir, dans la rue Amherst, pour la conduire à une surprise party. La mère est au courant de la chose, sa fille l'a préparée. Vous sortirez tous deux, je vous guetterai et je pourrai une fois encore, avant de mourir, embrasser ma chère Philomène. Donc, en route, et souviens-toi que tu tiens ma vie entre tes mains.

—Compte sur mon amitié.

Cette expédition me plaisait assez. Depuis longtemps je vivais dans un marasme malséant. Rien à faire. Puis, ne s'agissait-il pas de flouer une marâtre, qui s'opposait aux amours pures et honnêtes de deux aspirants à l'hymen?

A l'heure fixée, j'arrive à la maison de Philomène, l'air suffisamment
Yankee.

On m'introduit. Je fais une question en anglais, la domestique reste tout baba. On me fait entrer au salon, et Philomène, que ne n'avais jamais vue, entre et me dit tout de suite: «Je suis celle que vous venez chercher.»

Elle était tellement belle que je faillis perdre mon sang-froid britannique.

Elle me présente à sa maman, qui se courbe en angle droit. J'en fais autant et me redresse, comme un ressort qui reprend sa roideur primitive.

—C'est étonnant, dit la bonne femme, comme monsieur a l'air Canadien.
On ne dirait pas du tout qu'il est Américain.

Je riais dans mon ventre, mais ma figure était sombre et inconsciente.

Z…, accompagné d'un camarade, avait eu la curiosité de me suivre de loin, pour voir comment je m'acquitterais de mon ambassade.

C'était en été. La croisée était ouverte, les volets fermés. Et l'appartement, au rez-de-chaussée, permettait aux deux amis de se rendre compte des événements de l'intérieur.

Rieurs constitutionnels tous deux, ils étouffaient dans leur mouchoirs les bouffées bienfaisantes occasionnées par ma face rasée aux lèvres. A la remarque de la maman sur ma parfaite ressemblance avec tous les Canadiens du Pays, ils n'y tiennent plus. Z… roule dans le fossé de la rue, se fourrant un mouchoir dans la bouche, s'enfonçant les côtes. L'autre, faisant un saut de carpe, s'affaisse comme un paquet, dans des étouffements épileptiques.

La dame, entendant quelque bruit, ouvre brusquement les volets. Puis ne laissant rien paraître sur sa figure, elle ferme tout.

—Ah! ces gamins! fait-elle.

Toujours impassible, je prévoyais le moment où l'on me flanquerait à la porte, ne doutant plus que l'on ne fût au courant de l'affaire.

Je soutiens mon rôle jusqu'au bout cependant, et, quelques minutes après, je sortais, grave comme un diplomate, Philomène au bras.

J'envoyais Z… à tous les diables; mais devant le succès de mon entreprise, je commençais à croire qu'il n'y avait rien de cassé.

Ah! ouais! la vieille était rusée. Elle avait parfaitement bien entendu les rires des deux camarades, et, comprenant l'affaire, elle voulait voir la fin de l'aventure.

A peine étions-nous sortis, qu'elle se met à nous suivre.

Trois ou quatre cents pas plus loin, je livre Philomène à Z…, à qui je fais de violents reproches sur sa curiosité. Il m'assure qu'il n'a pas été vu.

Reprenant tous courage, nous nous dirigeons vers la demeure d'une amie commune. La soirée fut splendide d'entrain. Musique, danse, chant, rien n'y manqua. Et sur le tard, à l'heure convenable pour la fin d'une surprise party, nous reprenions allègrement le chemin de la rue Amherst.

Je dépose Philomène chez elle, et, rejoignant Z…, nous nous livrons tous deux au bonheur divin de nos succès. Mon ami sautait, gambadait. Je l'imitais, avec moins d'entrain pourtant car je regrettais mes moustaches.

Enfin, chacun entre chez soi pour se livrer à un sommeil bien acquis.

La journée du lendemain se passe tranquille pour moi; mais, le soir, je vois arriver Z…, la tête entre les jambes. Il faisait un nez long comme ça…………….

—Oh! mon cher, tout est perdu.

—Encore!

—Imagine-toi que la mère de Philomène a tout compris, tout vu.

—Ah! diable!

—Elle nous a entendus rire.

—Je te le disais bien.

—Et puis elle nous a suivis, et, passant la soirée à la porte de la maison où nous étions, elle s'est amplement repue de nos accès de gaieté.

—Ça se corse.

—Ce matin, elle tombe chez moi, et me fait une scène épouvantable.

—Ça devient épique.

—Elle me qualifie de toutes sortes de noms malsonnants.

—Tu les mérites.

—Mais ce n'est pas tout.

—Continue.

—C'est toi, mon pauvre vieux, qui fus salé.

—Parbleu.

—Comment, monsieur, criait-elle, avec une sainte colère, vous m'envoyez un homme qui a l'air respectable, à qui l'on donnerait le bon Dieu sans confession, une sainte nitouche enfin!

—Ça, c'est très-flatteur pour moi, merci.

—Il se fait passer pour un Américain, continuait-elle. C'est une vraie fraude, ça, monsieur, oui, une vraie fraude, et j'en verrai la fin.

—Me voilà propre. Comment faire?

—Je viens exprès pour réfléchir, avec toi, aux moyens de te tirer de là.

—Réfléchissons…

Nous faisons deux mines longues à perte de vue.

Mon parti est vite pris.

—Laisse cette bonne dame agir comme elle l'entendra; après tout, ça m'est indifférent.

Mon ami se range à mon opinion, et nous sortons prendre le verre de l'amitié.

Jamais plus je n'entendis parler de cette affaire.

Et ces deux intéressants jeunes gens se marièrent peut-être?

Hélas! je m'arrête ici, car je pourrais rendre sombre un chapitre que j'ai voulu faire gai.