XXVIII
MES PRISONS
Silvio Pellico eut huit ans de Spielberg pour son Conciliateur; Paul-Louis Courier, deux mois de Sainte-Pélagie pour son Simple Discours. Je ne dirais rien de Béranger, qui fut longtemps à l'ombre pour ses chansons, ni du Masque de Fer, prisonnier et mort pour cause de naissance, si Mirabeau n'avait aussi dû à ses dettes quelques années de tranquillité à l'île de Ré.
De même Louis-Napoléon, pendant six ans, ne s'amusa guère, paraît-il au fort de Ham. Et puis Latude, ce pauvre vieux!
Oui, tout cela, c'est bien triste; cependant ces gens-là avaient le droit d'être en prison; et moi, j'y fus mis pour… un vrai crime.
C'est pénible à avouer, allez! mais enfin, j'ai subi quinze jours de prison pour avoir bu un café en ville. Un tel forfait peut paraître effrayant. On me sait homme de bien, bon militaire, et l'on hésitera avant de me croire coupable d'une telle infamie.
Hélas! il n'y a pas à dire, il faut ajouter foi à ce que j'avoue. J'ai réellement commis l'attentat, et là-dessus écoutons mon récit, en essayant de contenir notre indignation.
Avant d'être soldat, j'habitais Paris. Je ne m'y ennuyais pas du tout, car j'étais sans le sou depuis longtemps.
Rien comme un gousset plat pour chasser l'ennui. Le moyen de cultiver le spleen un brin, quand on se pioche l'imagination pour trouver à dîner!
Toujours est-il que j'étais à Paris.
J'y avais de bons amis, dont deux, à mon départ m'accompagnèrent à la gare de Lyon. La séparation fut triste, comme on s'en doute bien.
J'ai juré une reconnaissance éternelle à ces deux amis, et, ô miracle! je ne les ai pas encore oubliés.
Puis le train m'emporta vers Marseille.
Le trajet ne fut pas gai, mes pensées me rendant sombre comme un cyprès.
J'abandonnais tout, et à mon âge, impossible de revenir en arrière.
Finies les escapades d'autrefois. Devenu sérieux, il me fallait, coûte
que coûte, percer ma voie dans une nouvelle carrière.
Arrivé à Marseille, on me relégua au fort Saint-Jean.
Cette place est d'un aspect assez riant, vue de dehors, mais l'opinion s'altère une fois à l'intérieur. Corvées de balayage, corvées de ci, corvées de ça; enfin, ça manque d'amusements.
Pendant un moment de répit, je regarde classiquement la mer.
Au loin, à gauche, le château d'If, comme un point à l'horizon; à droite, un long filet noir, s'avançant dans les flots, indique la limite de la Joliette. Plus loin, bien loin, quelques vaisseaux microscopiques, comme autant de taches grises sur le ciel bleu.
A mes pieds, le tapage ordinaire de tout port maritime.
Ici, un voilier vide sur les quais son chargement de houille; là, un autre vomit sa cargaison de tonneaux de sucre. A côté, un grand vapeur fume de tous ses pores, et s'apprête à lever l'ancre; plus près, un paquebot venant de Chine tâtonne et cherche à accoster.
De nombreux bateaux de pêche étalent, sur leurs ponts gluants, les produits variés de la Méditerranée. Des balancelles espagnoles ou italiennes, fourrées partout, regorgent d'oranges et de mandarines.
Au second plan, une perspective de mâts et de vergues cingle les flots, comme autant de hachures entrecroisées.
Partout circulent un grand nombre d'embarcations légères, montées par des équipages multicolores. Les unes chargées de fruits, offrent leur marchandise dans toutes les langues du monde, avec ce son de voix particulier aux gens de lamer; les autres, maniées par des pêcheurs, reviennent à la hâte, avec leurs prises: la pieuvre montre son corps noir, à travers un fouillis coquillages, entremêlés de langoustes et de homards.
Étendus sur les sièges rembourrés des chaloupes luxueuses, quelques promeneurs, touristes américains ou anglais pour la plupart, regardent le tout d'un air indifférent.
Lentement, le jour baisse.
Le grand navire est parti et disparaît du côté de la haute mer. Le paquebot de Chine a débarqué ses passagers, qui s'éloignent d'un air affairé. Les pêcheurs, attardés, se sauvent, en trottinant, un panier de poisson sur la tête. Les marchands cessent peu à peu leurs cris, et tout commence à prendre cette teinte indécise, qui n'est ni le jour ni la nuit.
Mon regard, vague de réflexions, plane sur cette vie intense qui se meurt.
Ma pensée est au pays. Je revois les miens et me rappelle les scènes du départ: un ami, me serrant la main, détourne le tête pour me cacher son émotion; un frère qui m'accompagne silencieusement à la gare, ma mère… une soeur…
—Que faites vous là? me crie une voix, vous manquez à l'appel. Allons! entrez manger votre soupe.
Cet ordre me ramène vite au devoir. J'entre et je mange ma première soupe. Quelques haricots, flottants, sans entraves, dans un maigre bouillon, deux tiges d'oignon, une demi-feuille de chou vert, une petite pomme de terre, un microscopique morceau de viande, quatre tranches et demie de pain: tout cela, c'était ma soupe.
J'y allai hardiment, et le soir je dormais sur un banc dans la cour du quartier.
Ces débuts militaires, pour un brave capitaine du 65e bataillon de carabiniers du Mont-Royal, ex-sous-officier d'état-major dans le bataillon provisoire de la Rivière-Rouge, ex-caporal dans l'armée de la grande République, ex…, n'étaient presque pas empreints de succès.
Mais le courage, la volonté… Nous nous embarquâmes le troisième jour.
Le détachement était en quatrième classe.
Un matelot me vendit le privilège de coucher dans son hamac noir et crasseux. J'étais tout près des machines, ce qui, cependant, valait mieux que de rester sur le pont, au grand air, pendant trois jours.
La suie me barbouillait le visage, le bruit m'empêchait de dormir, mais je n'étais pas trop malheureux, allons!
Le matin, quand je montais sur la dunette, je ne me réjouissais pas de ma face noire, et une migraine aiguë me donnait une certaine préoccupation.
Nous accostons à Oran.
Un caporal russe me reçoit au quai, un caporal italien m'installe au fort.
J'y reste quatre jours, puis nous voilà en route. Quatre étapes, nous toucherons au port.
Marcher militairement équipé est très-fatigant, mais en pékin, cela dépasse l'imagination. Les chaussures sont serrées généralement, et les pieds, les pieds, le soir, à l'étape!
Nous entrons à Bel-Abbès.
A l'arrivée au quartier, un reste d'élégance de costume, faisant tache sur l'ensemble du groupe des conscrits, attire l'attention sur ma personne.
Apprenant qui j'étais, on m'invite à dîner. Les sous-officiers faisaient l'honneur de la fête. Arès le repas, on propose d'aller prendre le café en ville.
Attention, ici, les événements se précipitent, et bientôt nous verrons la conséquence d'un proposition aussi hardie.
Tous consentent à sortir, mais que faire de l'invité? Je n'étais pas habillé, c'est-à-dire que j'avais encore mon costume bourgeois.—Et défense était de quitter la caserne sans être en tenue.
Un sergent tranche la question et on m'affuble des effets de son ordonnance.
Je passe intact sous les Fourches Caudines en piou-piou, et j'avais trois heures de liberté devant moi.
Mes malles à l'hôtel me permettent de me vêtir avec la plus exquise recherche, et le soir, après avoir bu le fatal café, je faisais mon apparition en pschutteux vlan.
A peine étais-je au lit, que le sergent de semaine, gonflant sa voix au diapason du ton de service, lance mon nom aux échos endormis de la chambrée.
Saperlipopette! Comme j'avais peur!
Je ne reconnaissais plus ma voix, quand je lâchai le sacramentel: Présent!
—L'adjudant vous demande, me dit cet excellent guerrier.
Cré nom d'un chien! me voilà pincé!
Je m'habille avec soin et j'arrive, tremblant, devant le redoutable fonctionnaire.
L'adjudant est la terreur du quartier. Il y gouverne en souverain, et malheur aux fauteurs de la discipline.
Il m'interroge sur ma sortie, j'avoue mon crime et il me fourre à la salle de police.
Tous savent ou ne savent pas ce que peut bien être une salle de police.
Il y a des variantes, mais voici la moyenne:
Une grande chambre, percée de petites lucarnes masquées. Une lumière sombre y règne le jour; la plus parfaite obscurité, la nuit.
Comme ameublement, sur toute la longueur, un simple lit de camp, séjour incontesté et incontestable de millions de punaises. Jour et nuit, ces intéressantes petites bêtes enseignent aux pénitents l'étude de la patience et l'emploi des dix doigts dans l'art de se gratter.
Dans un coin, pour les nécessités urgentes, se dresse un tambour, d'où s'exhalent d'âcre parfums.
Une cruche d'eau, des rats, un balai, des cafards, des puces complètent l'ameublement.
Une quinzaine d'hommes grouillent constamment dans ce séjour de pénitence.
En entrant, un choc violent me coupe net le sifflet. Ça ne sentait pas bon du tout. Insensiblement, les voies respiratoires se soumettent, et je m'habitue à cet oxygène extravagant.
Tâtonnant, je parviens à me loger dans un coin, non sans avoir, au préalable, soulevé quantités de jurons expressifs.
On voulut voir le nouveau camarade. Un curieux allume une bougie, et… Péché! Miséricorde! Quel orage! Quelle tempête! Jamais je n'avais été à pareille noce!
Gibus! Tuyau! Bolivar! Chapeau! Canne! Enlevez-le!… Des faces narquoises s'épanouissent dans un rire effrayant, des crampes envahissent les ventres, des suffocations précipitées tordent les flancs. Je suais comme un arrosoir.
Je me regarde.
Ma dextre, gantée proprement, tenait le stick pschutteux, ma redingote, irréprochable, était correctement croisée sur ma poitrine. Droit et rigide dans un coin, un chapeau haute forme élégamment assis sur le sinciput, je devais faire une de ces têtes…
J'étais victime de l'émotion qui m'avait bêtement empêché de laisser dans la chambre tout cet attirail élégant, probablement plus convenable sur le boulevard que dans une salle de police.
Je sentais une sourde colère s'emparer de moi. Tas de morveux! va! si je daignais seulement faire jouer mes biceps, la scène changerait.
Mais j'eus la bonne idée de réfléchir,—la réflexion, c'est mon fort,—et je me mis à rire aux éclats, avec un entrain tel que c'en était un bouquet de fleurs.
On fut interdit, j'explique ma situation, on a pitié de moi et l'on me fait une place sur le lit de camp.
Mais là, sans blagues, ma position me paraissait alors pleine d'intérêt. Quoi, ma bonne volonté? méconnue. Mon ardent patriotisme? vain mot. Me fourrer aussi carrément en prison… Je tenais une légère attaque de découragement.
Il est assez facile, et même du meilleur ton, de rire de tout, mais je défie qui que ce soit d'avoir une gaieté folle dans une situation pareille. Ames sensibles! Appréciez ma première nuit de salle de police!
Il me restait l'espoir d'être libéré le lendemain. Car enfin, je ne suis pas coupable. J'ai enfreint la consigne, il est vrai, mais à l'instigation de sous-officiers. Si quelqu'un doit subir un châtiment pour cette faute, ce sont, sans contredit, ceux qui entraînèrent le conscrit. Au lieu de me guider dans la bonne voie, les sergents avaient fraudé le règlement en m'habillant pour me faire sortir en contrebande. Tant pis pour les sous-officiers s'ils agirent avec légèreté. Mon péché ne provient que de mon ignorante des choses, dont la connaissance aurait dû m'être communiquée par ceux qui me forcèrent à enfreindre les ordres. Incontestablement le droit est pour moi.
Tel est mon raisonnement, sous les verrous. Fort de la justice de ma cause, j'essaye de dormir. Des cauchemars me troublent toute la nuit, les punaises font merveille, et le jour me rend l'espoir d'être élargi.
Une clef grince dans la serrure. Enfin! je serai libre! Le caporal de garde entre, sourit avec amabilité, et me montrant trois fois ses cinq doigts, m'apprend que j'avais quinze jours de prison.
Boum! Ça y était!…Ça t'apprendra, misérable bourgeois, pékin brumeux, boudiné juteux, à aller prendre le café en ville avec tes supérieurs!…
Ce mot de prison me tintait aux oreilles comme un glas funèbre. C'est certain, allez! que je n'avais pas envie de rire.
On me conduisit à la prison. Je montais d'un grade.
Ma nouvelle résidence ressemblait à l'autre: c'était son sosie.
Comme dernier arrivé, j'avais la plus mauvaise place.
L'heure des corvées arrive. Un peu remis, je fais contre fortune bon coeur, et je débute, dans l'expiation de mon crime, en faisant fonction de cheval, au tombereau chargé de balayures du quartier.
J'y allais, sans conviction, mais j'obtins d'assez grands succès cependant. Mon gibus surtout causait une douce désopilation aux guerriers spectateurs.
Enfin, je pris goût à mon travail, et peu à peu je passai maître dans l'art de tirer au brancard.
L'adjudant, émerveillé, me promut balayeur.
Là, mes vraies aptitudes se révélèrent. Je n'étais pas balayeur, j'étais épatant. J'excellais dans le choix des balais, et je leur donnais toujours une tournure soignée. La poussière et les feuilles se rangeaient délicatement, sans s'envoler, devant les poussées discrètes de mon arme. Quand je portais mon balai sur l'épaule droite, la figure épanouie du troupier admirateur me chatouillait vraiment.
Enfin, j'obtins un succès tel que l'adjudant me prononça digne de la pelle.
Ainsi, après huit jours de détention, j'obtenais ma troisième promotion. Chose inouïe dans les annales de la prison. Bien plus, ce même adjudant me promit le grade de chef d'atelier, si ma conduite se soutenait dans une aussi brillante persévérance.
Très-vaniteux par tempérament, je me livrais au plaisir du succès acquis, au point d'oublier ma soupe.
Bien des hommes, se croyant trempés à froid, succombent cependant sous le poids de la fortune!
Après la sieste, je me précipite sur les pelles et, m'emparant de l'insigne de mes nouvelles fonctions, je fais un violent effort sur moi-même et je rattrape mon sang-froid.
Comme à tout bonheur se mêle un peu d'amertume, le nouveau travail que l'on me confia faillit à tout jamais me détacher de la pelle. Heureusement que l'épreuve ne fut pas renouvelée.
L'histoire est simple.
Dans un coin du quartier, isolé de tout, s'élève un petit édifice, très-coquet à l'extérieur, mais l'expérience m'a prouvé qu'il ne se soutient pas à l'intérieur.
Je ne veux pas le désigner autrement, quoique les Anglais n'hésitent pas à l'appeler chez eux: water closets.
Deux heures de ma vie, qui est pourtant une chose bien courte, furent gaspillées, que dis-je? furent empoisonnées par l'intérieur de ce petit édifice coquet.
Il faut bien tout détailler, quand on se mêle de parler de ses prisons.
Témoin Linguet, qui dit de croustillantes histoires sur la Bastille.
Patience cependant, car j'arrive à l'apogée de mon incarcération avec une dernière peinture de nos moeurs d'internés.
Dix grands fourneaux cuisent les aliments d'un bataillon. A heure fixe, les cuisiniers retirent la viande des marmites et la partagent en parts égales.
Les prisonniers, au courant des choses, accourent à la distribution. Chacun reçoit en cachette son os à ronger. On place un factionnaire qui avertit les dîneurs de l'approche d'une autorité quelconque.
J'avoue, à ma honte, que cette occupation m'avait toujours déplu, quand j'étais simple balayeur. Mais la pelle me donna du nerf, et rougissant un peu, je crois, je priai un cuisinier de me donner ma part. Ce brave garçon fut stupéfié. Je l'ai toujours soupçonné de m'avoir pris pour un spécialiste, à qui la faim était inconnue. Il ne savait pas, sans doute, la cause de mon sommeil dans le tombereau de Chicago.
Je reçus un énorme gigot. La glace était rompue, et, chaque jour depuis, je grugeais un bon morceau, à neuf heures et demie précises.
Ces délices de Capoue me firent un peu négliger la pelle, et la fin de ma détention arriva sans que j'eusse l'honneur de passer chef d'atelier. J'en fus peiné, mais cet ennui était tempéré par le plaisir de respirer l'air libre.
O jeunesse aventureuse, qui songez aux guerres, à la gloire, aux grades, méfiez-nous des prisons! Je vous jure ici, à la fin de cette peinture navrante, qu'il fait meilleur dehors!