XXVII
UNE COLONNE CAMPÉE
On donne quelques jours de repos à la colonne.
Notre camp est installé à une centaine de mètres de l'ancienne redoute construite à Aïn-ben-Khélil, en 1852. Il a la forme d'un rectangle, dont les faces sont couvertes par l'infanterie.
Deux bataillons, une section d'artillerie, un escadron de cavalerie et les services administratifs nécessaires composent l'effectif.
Les avant-postes comprennent une escouade par compagnie. En cas d'alerte, la section seule à laquelle appartient l'avant-garde prend les armes. Les autres restent au camp et dorment, s'ils le peuvent.
Sur le front de chaque compagnie, on a creusé un grand trou circulaire, au fond duquel on allume des feux. Un rempart de sable protège les causeurs des intempéries du climat, qui est très-froid par une nuit d'hiver. Les parois de l'excavation sont garnies d'une banquette aménagée pour servir de sièges aux hommes, qui se chauffent avant de se retirer sous la tente.
Ces feux de bivouac sont le rendez-vous des blagueurs et des loustics.
Les chanteurs y donnent quelquefois de brillants concerts. Les Suisses et les Allemands excellent dans ce genre d'occupations. Ils forment des choeurs très-harmonieux.
Les échos des montagnes du Sud-Oranais eurent souvent l'occasion de répéter les chants belliqueux des troupes hétérogènes qui composent la légion étrangère.
Par une nuit bien sombre, lorsque les feux de bivouac fouettent le vide noir et estompent leur lumière sur les faces brunies, le spectacle de ces rassemblements tient de la fantasmagorie.
Les costumes sont variés; quelques chasseurs d'Afrique se mêlent aux zouaves et aux légionnaires. Par ci par là, un artilleur jette sur l'ensemble la note sombre de son uniforme sévère.
Les causeries roulent sur les marches précédentes et sur les entreprises probables de l'avenir. Les chefs sont ensuite passés au crible de la critique plus ou moins éclairée du troupier.
Parfois un grand silence se fait, et tous les yeux sont fixement pointés sur la lueur capricieuse des feux. Les pipes fument avec ardeur, et chacun réfléchit au bonheur de ce monde.
Puis l'heure avance.
Quelques-uns se retirent discrètement.
Enfin, lassés, énervés, les retardataires se décident à se fourrer sous la tente.
Le lendemain, ça recommence.
Des jours, des semaines, des mois entiers, il en est ainsi.
Et quand l'ordre annonce un départ, tous respirent. Car on se fatigue plutôt du repos que des marches. Celles-ci éreintent le soldat, mais chassent l'ennui; tandis que le repos donne prise à la réflexion, de là souvenirs cuisants, idées sombres, désoeuvrement, apathie.
La nature se donne quelquefois le plaisir d'émoustiller une colonne campée. Elle agit sous forme de vent ou de pluie.
Les tempêtes de vent déracinent les tentes, et en sèment le contenu aux quatre points cardinaux. La pluie écrase ces mêmes tentes et amène des résultats identiques, sous une autre forme.
L'an passé, mon bataillon se rendait de Géryville à Mascara. Nous avions un jour de repos à Saïda, petite ville qui se trouve à trois étapes au sud de Mascara.
J'employai cette journée à assommer des poupées.
Voilà un amusement assez bizarre! dira-t-on. Ma foi, oui, j'en conviens.
Mais, étant sanguinaire par tempérament,—j'ai peut-être dit le contraire plus haut,—et n'ayant rien à détruire, dans les conditions déplorables de paix où nous vivions alors, j'éteignais ma rage sur d'innocents jouets.
L'établissement qui offrait ces divertissements mérite l'attention.
C'était un pot-pourri varié.
L'ensemble se présentait sous la forme confuse d'une agglomération de tentes, vieilles, sales déguenillés, quelques petites rues étroites permettaient la circulation dans cette ville de saltimbanques, de charlatans, de marchands forains.
Je m'approche.
Au nord, une attrayante lucarne lance deux jets de flammes qu'il s'agit d'éteindre avec un fusil à capsule.
J'y essaye mon adresse, mais je remporte une veste superbe, d'autant plus que les fusils tout amorcés m'étaient présentés par une dame borgne, aux plantureux appas.
Honteux de mon insuccès comme éteignoir, j'essaye les pipes.
Je prends un flaubert et je me venge sur les gambiers, qui volent en éclats au choc de ma balle bien dirigée.
Satisfait, je respire largement, et, le front haut, je me lance sur la roue de la fortune.
Le mécanisme de cette construction est assez simple: un rond de planche, à surface accidentée de petits trous concaves, rouges et noirs, sur lesquels se loge une boule.
A l'extérieur, une espèce de catapulte à poignée que l'on attire fortement à soi, et à ouvrir ensuite brusquement la main. La boule, placée devant le bélier, en reçoit un choc violent et roule dans l'arène avec fracas.
C'est le moment de s'émouvoir.
L'attention s'avive, le mouvement se corse et l'émotion arrive à son comble quand, frémissante, la capricieuse bille, effleurant légèrement les trous noirs qui perdent, pour paraître vouloir se loger dans un rouge, et coquine, par une dernière oscillation, va mourir au fond d'un trou noir, au grand désespoir du malheureux joueur.
Je tente donc le sort à la roue de fortune.
Un grand jeune homme, malpropre et très-avenant, surveille l'opération.
Je me prépare vivement à l'attaque, et lance le catapulte en action.
Cric! crac!… Quelle course, mes amis, quelle course! La boule est affolée.
Une violente anxiété m'étreint l'âme, et j'attends les événements.
Enfin, je crois rêver quand le malpropre jeune homme m'annonce, d'une voix sourde, que j'ai gagné pour quatre sous de pralines.
Je savourais encore les délicieuses sensations de mon succès, quand, vlin! vlan!… un tapage de tous les diable me fait jeter les yeux dans le fond de l'établissement.
Un train de chemin de fer s'y promenait bruyamment. Ce train, bélier à ressort, frappait une bille qui tourbillonnait dans une arène semblable à celle décrite plus haut.
On ne gagnait rien à manger à métier-là.
D'ailleurs, l'enseigne suivante, inscrite en majuscules sur la façade de la gare du train: Ici, on ne gagne pas de sucre d'orge, prouve ce que j'avance.
Je dédaignai cet amusement sans résultat, et je me dirigeai vers le sud.
Le massacre des innocents fut ce qui frappa mes regards.
Arrêtons-nous ici. C'est le clou de la situation.
Trois rangées de bonshommes, costumés avec fantaisie, regardent crânement le spectateur. Tout le monde y est mis en scène.
Bismarck coudoie Polichinelle, qui fraternise avec le gendarme. Cartouche et Mandrin causent tranquillement avec la maréchaussée. Moltke donne la main à Gambetta. Baudry-d'Asson embrasse le colonel Riu. Le Czar presse le Sultan sur son coeur. Jules Ferry fait une risette engageante à Rochefort. Celui-ci, l'oeil amical, guigne tendrement Paul de Cassagnac, qui fait des mamours à Jérôme. Le petit Victor se soumet à son papa qui lui signe son abdication. La reine Victoria danse une gigue effrénée avec le Mahdi, au son d'un harmonieux violon tenu par Gordon, etc., etc.
Concert touchant, qu'il s'agit de troubler avec des pelotes de guenilles.
Tous ces personnages, pris au centre de gravité par une charnière, s'étendent sur le dos quand ils sont touchés.
Je m'en donne à coeur joie. J'en abats, j'en abats… à un point tel que la petite patronne,—qu'elle est donc belle, la petite patronne!—m'offre dix cornets de pralines pour cesser le massacre.
J'accepte.
Ma tâche est remplie, et de m'écrier, comme un antique grand'homme: «Je n'ai pas perdu ma journée!»
Sur ce, je vais me coucher.
Je dormais comme le juste du Seigneur, quand brusquement je fus éveillé par un petit déluge qui, sous l'aspect d'un torrent fluet, venait avec fracas s'engouffrer dans mon oreille hospitalière.
Aïe! quelque peu interdit, je lève la tête, et j'embrasse d'un oeil d'aigle la grandeur de la situation.
Une pluie serrée nous rendait visite. Elle était en train d'inonder notre camp. Pas un souffle dans l'air. Seul, le bruit monotone et continu d'une de ces pluies que vous savez.
Peu à peu, tout le monde est saisi de la réalité.
Chacun se livre à l'occupation nécessaire d'empêcher sa tente de s'en aller.
En Algérie, le troupier porte sur son sac une partie de la tente qui doit l'abriter. Moins de quatre hommes ne peuvent camper seuls. Avec les toiles vont les trois piquets, le support des cordeaux nécessaires.
A l'arrivée sur le terrain de campement, les hommes se groupent par quatre, mais plus souvent par six, et montent leur tente. Boutonner les toiles ensemble et ficher le tout au sol, au moyen de piquets et de cordeaux, c'est le travail d'un instant.
Ceci fait, l'un se procure la paille de couchage; l'autre cherche le bois pour la cuisine. Celui-ci fait un petit fossé qui facilite l'écoulement des eaux autour de la tente; celui-là place les couvertures et les effets.
Enfin, tous vaquent à la besogne générale, et en quelques minutes l'installation est terminée.
Quand le temps n'est pas au grain, on oublie quelquefois de faire le petit fossé. C'était arrivé dans notre camp de Saïda.
Ma tente était dressée pour les six sous-officiers de la compagnie. L'occupation à laquelle nous fûmes tous forcés de nous livrer demande de l'attention.
L'un des sergents, grognant avec énergie, tirait ferme le bas de la toile, tandis qu'un autre, agenouillé dans la boue, serrait sur sa poitrine le support que courbait la tension des toiles. Un troisième plaignait sa tunique maculée de boue et la tenait à bras tendus.
Mon fourrier pleurait sur sa comptabilité casée dans une petite caisse où l'eau s'infiltrait comme dans un panier.
Mon ordonnance, crachant avec fureur des jurons à faire frémir tous les cochers de l'univers connu, maudissait les colons, la pluie, l'Afrique, l'Algérie, Saïda et le reste: il ne réussissait qu'à se mouiller davantage.
Quant à moi, stoïquement assis à la mode arabe, et tenant un support entre mes jambes croisées, je méprisais l'eau qui m'envahissait peu à peu.
Les yeux fermés, je m'abandonne aux plus capricieux écarts de mon imagination.
Je suis à Montréal, dans une chambre bien chaude.
J'ai les pieds juchés sur la cheminée. Un bon cigare brûle entre mes lèvres.
Un mien tendre héritier saute gaiement sur les genoux de ma gentille petite femme, qui me caresse de l'oeil.
Le chat de circonstance, roulé sur un tabouret, ronronne paresseusement. Le non moins inévitable chien de tout intérieur qui se respecte repose son museau endormi sur ses pattes de devant, grandes allongées.
Une douce lumière éclaire le tout.
Au dehors, il fait un froid canadien. Une majestueuse tempête de neige sévit dans toute sa splendeur. Des violentes rafales frappent les vitres avec des sifflements aigus.
Les trottoirs, encombrés de glace et de givre, sont impraticables. Parfois un grincement strident annonce le pénible passage d'un véhicule quelconque.
De rares passants, renfrognés dans d'immenses collets de paletot, se frayent un difficile chemin à travers l'amoncellement des neiges.
Soudain un cri perçant traverse l'épaisse atmosphère gelée. C'est un petit vendeur de journaux annonçant aux populations enthousiastes le dernier fascicule des fameuses Expéditions autour de ma tente.
Le bonheur m'étouffe. Que je suis donc content de vivre et de voir clair!…
Insensiblement, cependant, le chien et le chat se sont retirés de la scène… Ma femme elle-même a disparu dans une pénombre mystique… Tiens, tiens, tiens!
Et mon héritier qui se sauve en me tendant les bras. L'âtre est devenu noir, la chambre, froide. Les carreaux se sont brisés, et la rafale, entrant avec violence me ramène vite au sentiment des choses.
Aie, aie! quel contraste!
L'eau monte, monte, et considérablement. Et cette ascension, dont l'effet immédiat est de refroidir sensiblement la partie inférieure de mon individu, ne me laisse bientôt aucun doute sur la réalité des événements.
Ma vision a décidément disparu, mais le camp de Saïda me reste dans toute sa fraîcheur.
La pluie avait détrempé le sol à fond. Les piquets, n'y tenant plus, s'arrachaient sous la tension des toiles. Les tentes s'abattaient lourdement sur leurs occupants.
La scène change alors, et devient bouffonne.
Le premier ennui essuyé, le troupier sait toujours y faire succéder la gaieté.
Quelques-uns ont réussi à allumer des bougies, qu'ils protègent contre la pluie par tous les moyens connus.
On rit, on chante.
Ceux-ci jurent, ceux-là ramassent les effets. Enfin, chacun se livre à un travail quelconque, qui fait de l'ensemble un tableau vraiment féerique. On dirait une bande de sorciers, éclairés de feux fantastiques, dansant dans la nuit une sarabande diabolique.
Trêve à tout cela. Il faut faire le café; car, sans le café, impossible de marcher. Ce breuvage, comme nous l'avons déjà vu, est la seule nourriture que prend le matin, avant le départ, le soldat en route.
Allumer du feu? Inutile d'y songer.
Entrer chez l'habitant? Ah bien oui! c'est bon quand on est une dizaine, et nous sommes six cents.
On propose ceci, on propose cela; mais rien n'aboutit. Et l'heure du départ arrive avec le jour, sans qu'aucune décision pratique n'ait été prise.
Oh! si l'on avait été en plaine, les choses se seraient bien passées autrement.
Quelque forte que soit la pluie, on trouve toujours moyen d'allumer du feu. Les hommes prennent du thym et le font sécher, sous leurs habits, par la chaleur de leur corps.
Abritant ensuite ce combustible avec une toile de tente ou une capote, ils y mettent le feu, et réussissent ainsi à faire la soupe ou le café.
Mais nous sommes en lieux habités. Aucune plante de la sorte n'existe aux environs. Et le bois ne sèche pas aussi vite que le thym.
Enfin, il fallut renoncer à boire le café ce jour-là.
A cinq heures, nous nous mettions péniblement en route.
Nous marchions, nous marchions, nous marchions sans cesse. Pas une parole, pas une chanson n'égayait le trajet.
Un cuisinier, loustic de ma compagnie, avait réussi,—je ne sais et je n'ai jamais su comment,—à faire du café. Se faufilant dans les rangs, sa marmite au bras, il servait aux camarades de ce breuvage, nectar mille fois délicieux.
En ayant reçu un quart, je fus un peu ravigoté… Et la pluie tombait, tombait, et superlativement.
Des ruisseaux, prenant source sur les képis, coulaient le long des habits. Chaque homme ressemblait à un arrosoir ambulant.
Quel contraste entre cette promenade mouillée et celle que je faisais sur cette même route quelques années avant: j'étais pékin, alors. Je voyageais en diligence, et j'avais pour compagne une houri avec tous les yeux noirs possibles.
J'ai une démangeaison terrible de raconter cette aventure, mais je me retiens.
Le calendrier marquait alors 18.., et nous sommes en 18… Puis-je l'oublier, grand Dieu, en voyant ce que m'entoure!
Enfin, nous voilà à l'étape.
Le camp délimité, pas un homme ne bouge. Tous s'entre-regargent d'un air hébété.
A nos pieds, de la boue jusqu'aux chevilles. Au-dessus de nos têtes, des nuages et une pluie… toujours surabondante.
Impossible de défaire les courroies du sac, un engourdissement complet ayant saisi les articulations. Un quart d'heure se passe avant de pouvoir se déboucler.
Ceci fait, autre difficulté. On ne peut déboutonner les guêtres. Une roideur énergique tient ferme la colonne vertébrale, qui refuse de fonctionner. Et… Aïe! oh! la la!… effort inutile, pas moyen de se baisser.
Le linge entièrement mouillé. Rien de sec.
Un frisson, prenant naissance à l'endroit du dos que cachait le sac, donne à tous de violentes secousses, où la fièvre a sa part.
Quelques-uns commencent à courir en tous sens. Bientôt une multitude de malheureux piétinant dans la boue avec rage, imitent les premiers.
Joli spectacle, et bonheur parfait!
Une demi-heure s'écoule avec ces exercices, aussi monotones que réjouissants. Un peu de souplesse revient aux membres paralysés. L'épine dorsale se soumet, et l'on déboutonne les guêtres. Le sang circule.
Les nuages deviennent bons garçons, et s'en vont peu à peu. Un lointain soleil risque un rayon discret, bientôt suivi de plusieurs autres.
Les habitants sortent des maisons. Ils nous apportent, qui du vin chaud, qui du lait, etc.
On trouve du bois sec. On allume du feu. On fait le café, que l'on boit bien chaud; quel soulagement!
On monte les tentes, on fait sécher les habits. On renaît à la gaieté. On chante. On s'ennuie. On se fourre sous la tente, et l'on fait la sieste…
Notre camp d'Aïn-ben-Khélil fut aussi souvent assailli par de violentes pluies; mais elle n'y causèrent pas tant d'embêtement qu'à Saïda, car le matin ne nous ordonnait pas de partir.
La pluie est toujours supportable quand un camp est stationnaire. On n'a qu'à rester sous la tente, où l'on se moque des éléments.
Cependant le vent est quelquefois terrible, car il fait voyager les tentes dans la plaine. Et cela m'amène aucune satisfaction.
Dès les premier jours de notre installation à Aïn-ben-Khélil, les aquilons des gorges voisines vinrent furieusement souffler sur nos logis.
On avait donné à chaque compagnie une grande tente conique pour le bureau du sergent-major. La comptabilité de la compagnie y était installée. J'y passais des jours entiers à mettre un peu d'ordre dans nos paperasses, que les marches nous avaient forcés de négliger.
Le fourrier et moi logions dans une petite tente, à trois pas de là.
Un soir, après avoir soigneusement bouclé notre bureau, nous nous étions couchés avec l'intention bien évidente de dormir. Un reste remarquable de fatigue nous y engageait.
Ayant brûlé la pipe traditionnelle, je me mis en devoir de suivre l'exemple de mon compagnon, qui ronflait déjà.
Je dormais depuis plusieurs heures quand un certain bruit, d'abord impossible à définir, mais qui bientôt se traduisit par des coups mats et saccadés, me fit bondir sur ma litière de paille.
C'était mon ordonnance qui enfonçait les piquets de notre tente à grand renfort de maillet.
Le vent soufflait en tempête.
Je me précipitai dehors, et, hélas! un côté de notre tente-bureau m'apparut battant les airs, l'autre menaçant de suivre son exemple.
De nombreux papiers voltigeaient dans toutes les directions. Certaines taches indécises, fuyant comme l'éclair et accompagnées de froissements bruyants, m'annonçaient, à chaque instant, que ma comptabilité me quittait en détail.
J'eus au coeur une immense douleur. Quoi! mes chères paperasses, jadis peut-être trop fidèles, se sauver ainsi! Pouah! quelle ingratitude!
Mon fourrier ne prend pas le temps de s'attendrir. Il est bien plus pratique. Il charge en tous sens comme un enragé. Tantôt, s'abattant avec la rapidité de la foudre, il saisit avidement une feuille de prêt en fuite; tantôt, bondissant comme un tigre, il accroche au vol un ingrat bon de vivres.
Son exemple est contagieux.
Mon ordonnance capture aussi plusieurs bulletins de versements fugitifs.
Moi-même électrisé enfin par leurs gestes, je happe au passage quelques bons d'habillement.
Mes situations journalières se font surtout remarquer par leur empressement à quitter ma tente. Certainement qu'elles se sauvent plus vite, et en plus grand nombre, que mes bons de campement. Ceux-ci cependant et les extraits de masse rivalisent de zèle à courir, mais ils ne sont pas à comparer avec mes situations journalières.
Rien ne peut exprimer la rapidité de celles-ci. Le lendemain, les hommes m'en rapportèrent une douzaine. Ils les avait trouvées, tristement accrochées à des buissons, à un ou deux kilomètres du camp.
Parmi mes fidèles, je cite mes livres. Ils restèrent attachés au bureau.
J'ai pu croire cependant, par le frétillement impatient de leurs feuillets, qu'ils avaient aussi été tentés d'aller faire l'école buissonnière. Mais, malgré le grand vent, leur poids a dû être un sérieux obstacle à leur déplacement.
Ils jugèrent donc à propos de rester fidèles au poste. Quoi qu'il en soit, je leur donne un bon point.
Mon ordonnance jurait par séries successives et graduées, et tiraillait violemment les pans de la tente. Aussitôt une corde fixée au sol, aussitôt il courait à une autre; mais celle-là s'envolait avant que celle-ci eût été attachée.
De là, grincements de dents et nouveaux efforts de sa part.
Mon fourrier, ayant réussi à saisir quantité de fuyards, s'était couché à plat ventre, tenant sous lui ses captifs. Dans cette intéressante position, il attendait que notre bureau fût de nouveau sur pieds.
Après maints efforts, souvent renouvelés sans succès, nos fichons enfin notre grande tente au sol. Et l'on essaye ensuite de réparer les dégâts.
Une quantité innombrable de papiers manquaient à l'appel.
Ayant, à la lueur d'une bougie agitée, classé ce qui restait, j'attendis le jour.
De toutes parts nous arrivaient des papiers, des cris, des chaussettes russes, des jurons, des képis, des furieux courant à fond de train. Au jour, les environs du camp nous apparaissent pittoresquement parés d'une variété d'ornements: caleçons, bonnets de nuit, chemises, tentes entières.
On se met courageusement à la besogne.
A midi, le vent ayant cessé, les pertes étaient presque toutes réparées, et les fuyards rentrés au bercail.
J'en excepte cependant une page récalcitrante de mon carnet de tir, qui ne me revint que trois jours après. Un troupier l'avait trouvée soigneusement cachée dans un ravin, à trois kilomètres du camp.
Les gens paisibles, tranquillement assis sur le légendaire rond de cuir, croiront peut-être que ces événements de pluie et de vent causent de véritables malheurs au guerrier campé.
Qu'ils se détrompent! La tempête est souvent pour lui un agréable passe-temps. Mieux vaut-elle qu'une monotonie accablante.
Le plus grand ennemi, c'est l'ennui.
Rien de plus puissant que ce sinistre compagnon. Quant ce monstre-là étreint franchement un mortel peu d'espoir d'en échapper.
Il faut toute l'énergie d'une grande âme pour se débarrasser des griffes de l'abrutissant démon.
J'ai été, comme le commun des mortels, souvent aux prises avec le spleen. Eh bien! là, vrai, je désespérais de mes facultés. Je désirais, avec toute l'ardeur de mon âme immortelle, être victime d'une peine, d'un malheur, d'une maladie quelconque.
Quel bonheur si j'avais pu avoir une grave blessure qui m'aurait bien fait souffrir! Enfoncé le spleen! Enfoncé les plates journées! Une bonne et sérieuse souffrance à dorloter, à choyer, voilà de l'occupation! voilà qui chasse les miasmes abrutissants des longs jours inoccupés!
Je me serais écrié, après Descartes, avec une petite variante cependant:
«Je souffre, donc je vis.»
Ah! ouais! jamais mes voeux ne furent exaucés. Pas la plus petite égratignure. Rien à déplorer.
Alors, soudain, je me rappelle que le monde est plein de lecteurs à assommer, et de courir à mes plumes, et de verser des flots d'encre.
Voilà comment furent engendrées les célèbres Expéditions autour de ma tente.
Et, ma foi, tant pis!