CHAPITRE II


RAISONS POUR LESQUELLES LA FEMME DOIT VOTER

1re: La femme doit voter parce que la loi ne lui enlève point ce droit

«Sont électeurs tous les Français âgés de 21 ans et jouissant de leurs droits civils et politiques».

Le suffrage universel, tel est le mode de vote de la nation française. Mais existe-t-il vraiment dans toute la plénitude de sa conception et malgré la merveilleuse et généreuse idée de cette expression, n’y aurait-il pas un mirage trompeur faussant sa portée et son fonctionnement?

Et tout d’abord, comme à toute règle, nous trouvons des exceptions. Le Code, dans sa rigidité absolue, nous énumère les différentes sortes d’incapables. Ce sont:

1o Les individus condamnés soit à des peines afflictives ou infamantes, soit à des peines infamantes seulement (suit l’énumération des diverses condamnations et peines);

2o Les interdits;

3o Les faillis non réhabilités dont la faillite a été déclarée soit par les tribunaux français, soit par jugements rendus à l’étranger mais exécutés en France (modifié par la loi du 31 décembre 1904). Loi du 2 février 1852, modifiée par celle du 24 janvier 1859.

Ainsi, en dehors de cette énumération d’incapables, nous concluons, anomalie étrange, qu’un citoyen, fût-il illettré, stupide, idiot, parfait gredin ou malhonnête sans condamnation, demi-fou ou voleur réhabilité, a le droit, au nom des lois de la République française, de déposer dans l’urne son bulletin de vote.

Et la femme? Pourquoi l’assimiler à cette catégorie peu intéressante d’individus: «Est incapable toute personne que la loi prive de certains droits». Mais avons-nous un texte de loi autorisant à affirmer que les femmes sont comprises parmi les incapables? Non. Pourquoi alors établir contre elle une présomption d’incapacité?

Et ce fameux suffrage, dit légalement universel, n’est-il point alors limité? La souveraineté, dit Turgeon, ne découle pas exclusivement soit des hommes, soit des femmes, mais du peuple entier, de tous les membres de la nation, de l’ensemble des hommes et des femmes. D’un mot, elle est bisexuelle. Cela étant, la conclusion s’impose: tous souverains, tous électeurs.

L’élégante place réservée à la femme entre un failli ou un voleur! Et cela au nom de quelle loi? au nom de quel texte?

«Aujourd’hui, la femme est moins encore que le gredin, que l’enfant, que l’aliéné, car le fripon redevient citoyen à l’expiration de sa peine, le mineur est capable au jour de sa majorité, l’aliéné en recouvrant sa raison est restitué dans ses droits, tandis que la femme, quelles que soient son intelligence, sa sagesse, ses vertus, demeure toujours la condamnée, la proscrite, l’éternelle mineure, la perpétuelle déchue»[16].

Incapable! «Quand je pense, s’écrie Alexandre Dumas fils, que Jeanne d’Arc ne pourrait pas voter pour les conseillers municipaux de Domrémy, dans ce beau pays de France qu’elle aurait sauvé»[17].

La discussion est certainement sérieuse et mérite qu’on pèse la valeur des arguments pour ou contre. Il est exact qu’on ne trouve pas dans le Code un texte refusant aux femmes le droit de voter. Il est encore exact que la femme n’est point comprise dans la liste des incapables. Mais ceux qui, obstinément, s’appuyant sur ces deux constatations, sans vouloir un seul instant discuter, se bouchent les oreilles et disent: La loi n’interdit pas aux femmes de voter..., le mot citoyen signifie: personne des deux sexes..., donc la femme a le droit de voter, ces gens-là raisonnent mal ou plutôt ne raisonnent pas du tout.

Il n’y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Quiconque prend un texte au pied de la lettre, sans le comprendre ou l’approfondir, risque fort d’en altérer le sens et la portée. Voilà pourquoi il s’est établi à côté du Code, parfois barbare dans sa sécheresse brève et sa rigueur immuable, un courant parallèle qu’on appelle la jurisprudence.

Cette jurisprudence, établie non point pour corriger la Loi, mais simplement pour la rendre plus souple, plus malléable, éclaire à la lueur des textes et principalement de la raison et du bon sens les articles obscurs et sujets à discussion. Elle permet ainsi d’éviter souvent de nombreuses erreurs, car n’oublions pas que les extrêmes se touchent. Une justice extrêmement rigoureuse et toujours énergique ne serait souvent que de l’injustice.

Que dire alors de l’interprétation de ce texte à l’aide de la jurisprudence: «Sont électeurs tous les Français âgés de vingt et un ans et jouissant de leurs droits civils et politiques»!

Le législateur a-t-il voulu donner aux femmes le droit de voter? Non, certainement non. Nous avons tout d’abord pour nous les travaux préparatoires; en second lieu le simple bon sens qui nous dit: Si le législateur avait eu l’intention bien arrêtée de conférer au sexe féminin le droit d’être électeur, il aurait nettement mis dans l’article l’expression: «Française». Qui oserait soutenir que le mot Français vise les personnes des deux sexes? Pourquoi jouer ainsi sur les mots et leur accorder un sens que tout être intelligent se refuse à leur reconnaître.

Nous avons enfin un arrêt de la Cour de Cassation sur l’affaire de Mlle Barberousse qui, en 1885, invoquait l’universalité des lois électorales, prétendant que le mot «Français» englobait les deux sexes.

Cet arrêt faisant jurisprudence, nous nous faisons un plaisir de le reproduire in extenso.

La Cour de Cassation, par arrêt du 5 mars 1885, rejeta le pourvoi:

«Attendu qu’aux termes de l’article 7 du Code civil, l’exercice des droits civils est indépendant de la qualité de citoyen, laquelle confère seule l’exercice des droits politiques et ne s’acquiert que conformément à la loi constitutionnelle;

»Attendu que si les femmes jouissent des droits civils dans la mesure déterminée par la loi, suivant qu’elles sont célibataires ou mariées, aucune disposition constitutionnelle ou légale ne leur a conféré la jouissance et par suite l’exercice des droits politiques;

»Attendu que la jouissance de ces derniers droits est une condition essentielle de l’inscription sur les listes électorales;

»Attendu que la Constitution du 4 novembre 1848, en substituant le régime du suffrage universel au régime du suffrage censitaire ou restreint dont les femmes étaient exclues, n’a point étendu à d’autres qu’aux citoyens du sexe masculin, qui jusqu’alors en étaient seuls investis, le droit d’élire les représentants du pays aux diverses fonctions électives établies par les constitutions et par les lois; que cela résulte manifestement des lois du 11 mars 1849, 2 février 1852, 7 juillet 1874 et 5 avril 1884, mais plus encore de leur esprit attesté par les travaux et discussions qui les ont préparées et aussi par l’application ininterrompue et jamais contestée qui en a été faite depuis l’institution du suffrage universel, lors de la formation première ou de la révision annuelle des listes électorales;

»D’où il suit qu’en déclarant que la demoiselle L. Barberousse ne devait point être inscrite sur les listes électorales le jugement attaqué, loin de violer les dispositions de la loi invoquée par le pourvoi, en a fait juste application; rejette le pourvoi....»

L’arrêt est des plus clair: la question est nettement tranchée. Ce n’est plus un texte sec et aride qu’on applique, c’est la discussion, c’est l’interprétation, c’est la jurisprudence qui fait loi. Concluons donc: légalement la femme n’a pas droit de voter!

Pourquoi? direz-vous, peut-être, Mesdames! Le législateur serait-il infaillible! A cela nous n’osons répondre. Nous aimons mieux laisser cette douce tâche au célèbre économiste M. Giddes, devant la compétence duquel vous vous inclinerez certainement:

«C’est dans l’intérêt de l’ordre et des bonnes mœurs que tous les législateurs ont d’un commun accord refusé à la femme toute participation aux droits politiques. De tous temps, l’instinct des peuples a senti que la femme en sortant de l’ombre et de la paix du foyer pour s’exposer au grand jour et aux agitations de la place publique, perdrait quelque chose du charme qu’elle exerce et du respect dont elle est l’objet».

Mesdames les féministes, méditez longuement ces admirables lignes. Il y va de votre charme, de votre beauté, de votre cœur, de votre douceur et de votre esprit. Abandonnez ce rêve excentrique de la femme électeur. Croyez-nous, le geste ne serait point élégant et vous risqueriez fort de changer en un désert l’autel où tous vos adorateurs viennent en foule se prosterner à vos pieds!

2e: La femme doit voter parce qu’elle est l’égale de l’homme

Le sexe constitue-t-il une infériorité ou une supériorité, selon qu’il est mâle ou femelle? Non. La femme est l’égale de l’homme, c’est-à-dire qu’entre ces deux créatures il n’existe aucune différence, soit au point de vue physique, soit au point de vue intellectuel et moral. Nous n’avons qu’un être subdivisé en deux parties: l’homme et la femme. Ces deux parties sont identiques, égales, se valent, et par conclusion auront les mêmes devoirs et nécessairement les mêmes droits.

Examinons en premier lieu le côté scientifique.

La maternité n’est point, comme certains savants l’ont prétendu, une des causes primordiales de l’état d’abaissement dans lequel la femme est restée stationnaire. La maternité est une des fonctions les plus belles et les plus sacrées qui donne à la femme son auréole d’éternelle tendresse et nul ne songerait à prétendre sérieusement qu’elle constitue à son égard une cause d’infériorité. Darwin, Lombroso, le docteur Cleisz nous démontrent qu’elle n’oblige point la femme de jouer un rôle social inférieur à celui de l’homme.

Si nous examinons le côté anthropologique, nous nous heurtons à des discussions plus acharnées et plus vives. Les uns, se basant sur la grandeur de la boîte cranienne et le poids du cerveau, soutiennent que la femme est plus intelligente que l’homme. Le docteur Buchner affirme que sous le rapport du poids, le cerveau féminin l’emporte sur le cerveau masculin, par sa finesse, sa texture intime et la délicatesse de chacune de ses parties[18].

Havelock Ellis démontre que l’homme ne possède aucune supériorité relative en ce qui concerne l’ensemble du cerveau. S’il y a supériorité, elle est du côté de la femme[19].

M. Manouvrier nous fait toucher du doigt l’erreur dans laquelle sont tombés les anthropologistes qui ont voulu voir, dans les 100 grammes de substance cérébrale que possède la femme, la preuve de son infériorité[20].

Un curieux exemple de supériorité de la femme sur l’homme est donné par Elisa Faarham. Elle affirme que si le serpent s’est adressé à la première femme, c’est que celle-ci était évidemment supérieure à l’homme. De même la postcréation de la femme lui donne à penser que l’homme en a été l’ébauche.

L’anthropologie criminelle nous montre la femme moins sujette à la maladie, moins érotique, moins criminelle. Lombroso, après de nombreuses observations, conclut: «Les progrès de la civilisation tendent à l’égalité des sexes»[21].

Au point de vue intellectuel, qui soutiendra que la femme, depuis l’antiquité, n’a point produit des œuvres aussi fortes, aussi puissantes que celles des hommes; n’a-t-elle point eu des figures aussi nobles et aussi belles que les plus grandes illustrations masculines? N’ont-elles point dans leur galerie: Jeanne d’Arc, Charlotte Corday, Cécile Renault, Elisabeth d’Angleterre, Isabelle Ier, Catherine II de Russie, Berthe de Bourgogne. Voici Clémence Isaure, Marie de Gournay, Mme de la Fayette, Mme Deshoulières, Mme de Sévigné, Mme de Staël, George Sand, la marquise de Châtelet, etc., etc. (Nous ne citons pas nos contemporaines de peur de froisser leur modestie.)

La femme n’a-t-elle point eu d’illustres représentantes dans tous les arts, dans toutes les sciences?

Pourquoi donc vouloir à tout prix qu’elle soit inférieure à l’homme?

Malgré ce faisceau de preuves et de noms, nous nous abstiendrons de prendre position dans cette querelle, estimant, comme nous le démontrerons tout à l’heure, qu’il n’y a pas lieu de rechercher si la femme est égale, inférieure ou supérieure à l’homme. Pour répondre à ces attaques, nous nous contenterons de résumer simplement les réponses que l’on pourrait fournir.

Peu nous importe, malgré l’assertion des savants, de savoir si le crâne de la femme est supérieur au crâne de l’homme, ou si le cerveau féminin pèse plus que le cerveau masculin.

Peu nous importe, malgré les études approfondies de la doctoresse Madeleine Pelletier, que la comparaison de la glabelle des arcades sourcilières, des mandibules et des crêtes d’insertion, la conduisent à la conclusion que l’homme se rapproche plus du singe que la femme![22].

Cela nous rappelle la spirituelle réflexion d’une jeune fille arrêtée devant les singes du Jardin des Plantes: «Après tout, il ne leur manque que de l’argent». Peu flatteur, n’est-ce pas? Mais enfin, Madame la doctoresse Pelletier, si nous sommes des dégénérés, ayez la bonne grâce d’avouer que nous sommes des dégénérés supérieurs! Vous ne pourriez en dire autant?

Donc transporter la discussion sur le terrain scientifique pour savoir si la femme est l’égale ou l’inférieure de l’homme nous semble téméraire. Les arguments sont purement théoriques, les conclusions fantaisistes, et, de plus, il n’est nullement démontré qu’il existe un rapport entre la capacité cranienne ou le volume du cerveau et l’intelligence[23]. La question reste entière.

Il n’en est point de même de la femme au point de vue intellectuel. En toute sincérité, Mesdames, en envisageant la question de sang-froid et avec impartialité, croyez-vous qu’une comparaison puisse être faite avec l’homme? Non! Nous vous accordons et reconnaissons volontiers la présence dans votre camp de femmes d’une rare intelligence et d’un réel talent. Nous reconnaissons l’existence d’œuvres fortes et puissantes créées par votre génie. Dans toutes les branches de la science humaine, des femmes ont eu l’auréole de la célébrité, mais ne sont-ce point là des types d’exception qui tiendraient tous dans un salon? Et si nous envisageons en général, toutes les femmes depuis le commencement des siècles en posant cette question que vous doit l’humanité? nous sommes forcés de répondre: Rien ou pas grand chose. Dans vos plus brillantes manifestations, votre esprit n’a pas atteint les hauts sommets de la pensée, il est resté pour ainsi dire à mi-côte[24].

«Les femmes n’ont fait ni l’Illiade, ni l’Enéide, ni la Jérusalem délivrée, ni Phèdre, ni Tartuffe, ni Athalie, ni Polyeucte, ni le Panthéon, ni la Vénus de Médicis, ni l’Appollon du Belvédère. Elles font quelque chose de plus grand. C’est sur leurs genoux que se forme ce qu’il y a de plus excellent au monde: un homme et une femme[25]

«Toute œuvre forte de la civilisation est un fruit du génie de l’homme»[26].

Vous invoquez Jeanne d’Arc, Mesdames! Qu’aurait-elle été sans ses prétendues voix? Et puis, à la fille à soldats, à l’héroïne coureuse d’aventures, à l’immortelle française aux mœurs libres et au cœur chevaleresque, oseriez-vous aujourd’hui, comtesses et nobles dames tendre vos belles mains gantées, vous qui par pose et snobisme voulez faire vôtre une femme que vous auriez dédaignée et repoussée.

Vous nous citez des noms de grandes reines! Savez-vous pourquoi une reine gouverne mieux qu’un homme? C’est que sous une reine c’est d’ordinaire un homme qui dirige, tandis que sous un roi c’est généralement une femme[27].

Non, comme nous le disions tout à l’heure, la question est mal posée. Chercher à comparer la femme à l’homme, savoir si elle lui est égale, inférieure ou supérieure, est un faux départ, car la femme est autre que l’homme.

Oui il serait fou, d’une folie sans excuse, de parler de la supériorité d’un sexe sur l’autre, parce que l’on ne peut comparer deux êtres ayant la même origine et qui diffèrent dans tous les détails; parce que l’homme et la femme sont deux moitiés d’un tout, semblables mais non égales; parce que la femme n’est ni le sexus sequior dont parle Schopenhauer, pas plus qu’elle n’est l’homme-femme de Stuart Mill.

Et c’est heureux, car cette déformation accomplie l’humanité périrait[28].

Et si ce n’est pas l’égalité que l’on cherche, si c’est l’identité ou la suppression des différences, disons tout d’abord que cette suppression est impossible. «L’esprit d’une femme et son cœur ne sont ni l’esprit ni le cœur d’un homme»[29]. Combien on doit s’en féliciter.

Voilà pourquoi la femme étant autre que l’homme et par conséquent n’étant point son égale doit avoir seulement les droits de son sexe et non ceux des hommes! Aussi ne devons-nous point sourire à la lecture de ces phrases: «Dès que l’égalité sexuelle sera conquise, la femme au contact de la vie contractera cette dureté de cœur, apanage jusqu’ici de l’autre sexe. Frappée, elle frappera; blessée, elle blessera; spoliée, elle spoliera[30]

Oh! l’étrange et disgracieux type de femme que rêve Mme Pelletier! Quel monstre! et quelle chose plus navrante que cet être asexué! Mais vouloir enlever à la femme la seule chose qui la rende belle et bonne: sa tendresse; vouloir la lancer dans les combats pour qu’elle lutte, qu’elle frappe, et qu’elle... tombe! O! l’horrible cauchemar! Non! de l’homme et de la femme n’en faites point des âmes ennemies; ne proclamez pas le divorce des sexes, il y aurait trop de misères et trop de deuils!

3e: La femme doit voter pour défendre ses intérêts attaqués et sa liberté compromise

L’on nous dit: permettez aux femmes de voter, elles commenceront par demander une augmentation de salaire. N’est-il pas navrant de voir encore de nos jours des patrons, des directeurs de maison de commerce, assez peu scrupuleux pour obliger leurs ouvrières à un travail quotidien de douze et parfois quinze heures.

Regardons les journées d’une midinette: à 8 heures elle rentre à l’atelier jusqu’à midi. Une heure pour réparer ses forces grâce à un frugal repas n’excédant pas le plus souvent 75 centimes. De 1 heure à 7 heures 1/2 travail. Et dans les journées «à poussées», les veilles jusqu’à minuit achèvent d’épuiser ses forces affaiblies. Tout cela pour un modeste salaire de 20 à 30 sous par jour!

Que dire de ces millions de braves femmes peinant tout un jour pour gagner péniblement 1 fr. 25, 1 fr. 50? «Six millions de femmes manient à l’heure actuelle l’aiguille, la plume, l’ébauchoir, le livre d’enseignement, le scalpel, le Code, les leviers, les volants, les manettes à l’usine, la machine à écrire dans les bureaux. Songez que près de trois millions de femmes se courbent sur la terre et qu’on compte près d’un million de domestiques femmes. Refusera-t-on à ces laborieuses le droit de choisir des mandataires conscients ou conscientes de leurs intérêts?»[31].

Pourquoi nous enlever en outre le droit de disposer librement de nos salaires? La loi ne devrait-elle pas défendre le produit de notre travail contre un mari peu scrupuleux, gaspillant et dissipant au café le produit d’une semaine d’efforts. Oui les femmes ont raison de dire: puisque vous, hommes et législateurs, vous vous déclarez incapables de nous protéger contre des maris sans vergogne et sans pudeur, puisque vos lois ne défendent que les intérêts de vos semblables, donnez-nous au moins le droit de nous protéger, de conserver ce que notre travail nous donne, accordez-nous le droit de voter. Et puis que dire de cet asservissement, de cet esclavage, de cette infériorité dans lequel le mari, grâce aux liens du mariage, nous tient continuellement courbées? Notre opinion dans une discussion n’est rien, notre volonté est sans cesse annihilée, nos droits sont éternellement violés. Qui dit femme mariée dit esclave, dit servante.

Vos réclamations, mesdames, sont justes, mais peut-être entourées par instant d’une fausse sensibilité et d’un sentimentalisme excessif nuisant à leur justesse. Il faut toujours se méfier du cœur, dans les discussions; c’est un très mauvais conseiller, surtout chez vous, mesdames, et examiner une question avec impartialité quand on fait appel à ce viscère, nous paraît impossible.

Quand vous vous écriez: les salaires des femmes sont insuffisants en comparaison de leur travail, nous sommes entièrement d’accord avec vous. Il est, en effet, inadmissible que certains patrons exploitent ainsi des jeunes filles sans guide et sans soutien. Et si dans vos réclamations il est une note juste, une raison sérieuse qui milite en faveur de votre révolte, c’est bien celle-là. Mais le remède à vos maux n’est point dans le bulletin de vote.

Dites à ces femmes admirables, générales de votre armée, dites-leur vos souffrances et vos misères. Que des brochures, que des conférences dénoncent à la vindicte publique ces exploiteurs du travail féminin, les grands couturiers, les grands tailleurs, les grands patrons d’usines, les grands directeurs de salons de mode. Traquez-les, nommez-les, intéressez des hommes influents, des parlementaires actifs à vos malheurs. Soyez impitoyables dans vos attaques et fermes dans vos résolutions; et si malgré toute votre énergie le triomphe ne couronne pas vos efforts, n’hésitez pas: proclamez la grève, le seul moyen légal qui vous reste. Et tous les gens de cœur vous soutiendront.

Il ne faudrait point cependant, Mesdames, exagérer! Et quand vous parlez dans toutes les branches de l’industrie de salaires de misère, nous vous disons: casse-cou, le cœur commence à parler. Non, la femme n’est point l’éternelle exploitée, comme vous vous plaisez à le proclamer. Il n’est pas rare de trouver à Paris et dans nos grandes villes des femmes gagnant 5 et 6 francs, sans fournir pour cela un travail au-dessus de leurs forces. Les grandes administrations de l’État, Postes, Ministères, les grandes Compagnies, les entreprises privées, les exploitations agricoles, les maisons de commerce, les écoles et les lycées paient normalement, sans affamer leurs employées.

Notons que sur cinq millions et demi de femmes exerçant une profession, le nombre de femmes employées dans ces différentes branches s’élève à près de trois millions et demi, leurs salaires variant entre 5 et 8 francs, sans négliger, pour quelques-unes, le précieux avantage d’une retraite.

Ainsi donc, le but vers lequel devraient tendre tous vos efforts serait l’augmentation d’un salaire pour les femmes dont les travaux, soit de jour, soit de nuit, sont rémunérés bien au-dessous de leur valeur. Pour cela, point n’est besoin d’agiter incessamment au-dessus de vos sœurs le drapeau des revendications de vos droits politiques. Point n’est besoin de vous écrier tragiquement: Hors de l’urne, point de salut!

Non, Mesdames, ce moyen est ridicule. Concentrez plutôt tous vos efforts à vous grouper, à vous unir, à vous sentir les coudes; commencez à ne plus vous dénigrer, à ne plus vous battre entre illustres féministes; sachez savoir, vous les directrices du mouvement, faire souvent abstraction de vous-mêmes et ne point toujours ambitionner la place de généralissime ou de colonelle! Faites-vous les champions de cette noble cause: le relèvement du salaire de la femme; créez, par vos journaux, par vos revues, par vos conférences, une agitation intense; faites appel aux noms illustres et aux cœurs généreux, vous trouverez encore en France des hommes qui sauront défendre vos droits. Mais de grâce, ne perdez pas votre temps à de futiles discussions, descendez des brumes de vos rêves fous pour rentrer dans le domaine des réalités. Et si, têtues et inflexibles, vous n’aviez d’éloquence et d’énergie que pour la défense du bulletin de vote vous permettant de faire des lois en votre faveur, nous vous répondrions: «Mais enfin, les hommes peuvent bien en faire autant, et si vous aviez su vous y prendre, ce serait déjà fait.»

Il en est de même de la libre disposition de vos salaires. La preuve certaine des bons résultats obtenus par vos groupements féministes, et de la sollicitude avec laquelle sont examinées vos justes revendications, c’est la loi de 1907 donnant à la femme mariée le droit de disposer comme il lui plaît de son salaire, loi obtenue grâce au dévouement intelligent et à la persévérance sensée d’une de vos plus illustres représentantes: Mme Jane Schmall. Alors pourquoi, donc, encore une fois, perdre votre temps à trépigner comme des enfants devant les urnes en disant rageusement: «Moi je veux un bulletin de vote! na!» On rit, tout simplement, tandis que lorsque vous parlez sérieusement, on vous écoute. La voie est ouverte! à vous de savoir y pénétrer et ne pas dévier du droit chemin des justes revendications.

Arrivons enfin à cette refonte du Code civil. Que proposent les féministes le jour où elles auront le droit de voter: Obéissance au mari, supprimée. Dorénavant, dans la famille moderne, deux têtes, deux volontés, deux décisions; chacun agira à sa guise, la femme de son côté, l’homme du sien. Nous n’aurons plus alors des femmes esclaves, spoliées et enchaînées, elles seront libres, indépendantes, marchant les cheveux au vent dans le soleil de la liberté!!!

Comme théorie ce sera superbe; comme pratique ce sera piteux.

Certes nous ne dirons point, avec M. Bonaparte, que nous aurons la hardiesse, de contredire: «La nature a fait de nos femmes nos esclaves; le mari a le droit de dire à sa femme: Madame, vous ne sortirez pas, vous n’irez pas à la comédie, vous ne verrez plus telle ou telle personne, c’est-à-dire, Madame, vous m’appartiendrez corps et âme»[32].

Général, vous exagérez, et comprendre ainsi son rôle de maître de maison serait trop dégradant pour la femme... et pour l’homme!

Pas plus que la femme, l’homme ne doit commander dans un ménage. L’unité de direction que vous réclamez doit être faite de deux volontés qui s’accordent, qui s’harmonisent, de la volonté de l’époux et de l’épouse. Elle ne doit former qu’un tout qui n’atteindra sa perfection qu’après de multiples froissements et d’innombrables heurts, mais enfin qui permettra au ménage de vivre heureux! Et ne taxez pas tout de suite de bourgeois deux époux qui s’aiment, qui vivent l’un pour l’autre, et dont les décisions ne sont prises qu’après un consentement mutuel. Vous êtes faites, Mesdames, non point pour commander, mais pour conseiller; non point pour diriger, mais pour indiquer simplement la direction. Commander, être directrice de votre intérieur, le pourriez-vous avec votre sensibilité poussée jusqu’à l’exaspération, avec votre nervosité, votre exaltation et votre volonté «sautillante comme les mouches»[33]. Non, mille fois non! Et puis, soyez franches comme nous allons l’être. Dans presque tous les ménages, qui dirige, qui conduit moralement, insensiblement, et sans s’en douter la barque? Mais c’est vous, Mesdames!

Les femmes égales de l’homme! Pourquoi? Elles nous font abdiquer quand cela leur plaît: «Voyez-moi, ma fille! Etais-je assez autoritaire, jadis? Eh bien, peu à peu, j’ai plié. Mais quand à inscrire la déchéance de l’homme dans les lois de la femme! ah! non, jamais, par exemple! Ce qui est sublime dans les femmes supérieures qui nous dominent, c’est qu’elles dominent leurs maîtres»[34].

«La femme est l’inspiratrice et la reine de la société. C’est d’elle que dépend en grande partie la manière de penser des hommes»[35].

Oui, c’est vous qui grâce à votre tact, à votre finesse, à votre habileté, savez petit à petit, par ce je ne sais quoi qui nous enlace, faire de vos maîtres vos esclaves. Légalement nous vous commandons. Pratiquement nous vous obéissons.

Et toujours et sans cesse, malgré vos réclamations et vos cris, il en sera ainsi de par le monde, car aucune loi ne peut changer le cœur humain.

Les gens heureux! Ils sont foule en notre beau pays de France. «Voulez-vous connaître le secret des bons ménages? Chacun des époux reste à sa place, le mari commandant sans en avoir l’air, la femme obéissant sans en avoir conscience. Ils sont si étroitement liés qu’ils ne forment qu’un cœur et qu’une âme! Ils réalisent le mariage parfait»[36].

Oui, en France, la femme est la maîtresse de maison malgré vos déclarations, Mesdames les féministes. Vienne le jour où par un fait du hasard le plus étrange elle soit déclarée légalement l’égale de l’homme, ce jour-là il n’y aura rien de changé sous la coupole des cieux! Nous resterons toujours vos subordonnés, «car la femme est une esclave qui fait porter les chaînes à son maître».

Trêve donc de vos réclamations. N’allumez point la guerre

Où se jetant de loin un regard irrité

Les deux sexes mourront chacun de son côté[37].

Continuez à être l’aimable conseillère de l’homme, guidez-le avec votre tendresse si douce, secourez-le dans les moments d’abattement; soyez fières de votre rôle actuel dans la famille, laissez de côté ces défis que vous lancez au bon sens et souvenez-vous que beaucoup d’hommes disent avec Jules Simon: «Je repousse la domination des femmes, mais j’accepte leur influence».

4e: La femme doit voter en France parce que les femmes votent dans les autres pays

Si, à un point de vue peut-être très nouveau, le point de vue électoral féminin, nous jetons les yeux sur la carte du monde, on aperçoit l’hémisphère divisé en deux parties. D’un côté, les pays où les femmes ont les mêmes droits politiques que les hommes; de l’autre, ceux où elles se contentent d’être des épouses et des mères de famille.

Les États accordant le droit de suffrage aux femmes sont:

La République de l’Equateur depuis 1861.

Le Wyoming depuis 1869.

L’Autriche, dans la classe de la grande propriété, depuis 1873.

L’Ile de Man depuis 1881.

La Finlande depuis 1893.

La Nouvelle-Zélande et l’État de Colorado depuis 1893.

L’Utah et l’Idaho.

En Angleterre, toutes les femmes votent pour les principaux corps représentatifs locaux, qui sont:

Les conseilsscolaires.
de gardiens.
paroissiaux.
municipaux.
de comté.

Elles sont éligibles seulement dans les trois premiers. La seule liste dont les femmes soient exclues est la liste pour l’élection des membres du Parlement.

Certains auteurs affirment que les résultats ont été excellents; les élections ont toujours revêtu un caractère de calme et de modération qu’elles n’avaient jamais eu. Les femmes ont accompli ce nouveau devoir avec intérêt et conviction. Pourquoi donc une chose fonctionnant si bien dans les autres pays ne donnerait pas d’aussi bons résultats en France? Les femmes votent au-delà des mers; tout le monde a trouvé cette nouvelle institution admirable. Qu’attend-on pour l’appliquer chez nous. Ne sommes-nous pas des femmes comme les Finlandaises, les Américaines ou les Anglaises?

La solution est simple, mais elle est fausse.

Il faut essentiellement se méfier de ces compte-rendus fantaisistes des journalistes nous annonçant que 3.000 femmes ont participé au vote, tandis qu’un confrère estime à 300 les suffragettes ayant usé de leur nouveau droit politique. Tel enthousiaste féministe proclame que la nouvelle loi a été accueillie avec joie; tel autre, plus calme, annonce que cette réforme a passé complètement inaperçue. Nous sommes encore trop près des événements pour pouvoir les juger; les matériaux sérieux et les documents probants manquent pour essayer même de porter un timide jugement sur les résultats obtenus et pour juger les effets. Le mieux est d’attendre! mais un journaliste le peut-il? Nous en doutons!

Le raisonnement que vous faites, Mesdames, n’est guère ingénieux. Les femmes votent en Amérique, en Finlande, etc. Pourquoi les Françaises ne feraient-elles pas de même?

Puisque les Chinoises portent le deuil en blanc, que les négresses se mettent des anneaux dans le nez, ou que les Japonaises, pour arrondir leur dot, font un an de stage dans les bateaux de fleurs, en feriez-vous autant? Et puis, vous oubliez la chose principale, la question des mœurs, de tempérament. «Erreur en deci, vérité en deçà». Ce qui peut être raisonnable et naturel dans un pays, peut être grotesque et fou dans un autre. Que la femme du Nord, plus froide, plus calme; que l’Américaine, plus flegmatique, puissent, avec leur éternelle indifférence, exercer leur nouveau droit sans que rien dans leur vie ne soit changé, nous l’admettons. Mais vous, Françaises, vous les enthousiastes, si sensibles, si changeantes, vous extrêmes en tout, qui êtes la légèreté et l’insouciance même, capables des pires résolutions comme des actes les plus fous, comment pourriez-vous déposer un bulletin dans l’urne? Auriez-vous seulement le désir de voter, d’exercer ce droit si fragile et si mobile, que l’on fait dévier par une promesse ou par une menace, vous qui êtes à la merci d’un sourire, d’une larme, d’une parole et d’un geste!

Ah! le joli résultat, le jour où vous pourrez avec un sérieux imperturbable inscrire sur vos cartes: électrice! Quelle décadence!

Le Mercure de France publiait dans son numéro du 1er février 1904 un article de Mme Charlotte Fabrier-Rieder, sur les «Femmes et le Féminisme en Amérique». Entre autres choses plutôt tristes, cette courageuse dame disait:

«Il n’y a plus de vie de famille en Amérique, plus de femmes d’intérieur. L’homme travaille pour que la femme ait beaucoup d’argent à dépenser. L’homme est le véritable esclave de la femme. Partout elle est prépondérante, elle collabore à la vie sociale, elle accède aux fonctions administratives et publiques, impose ses droits aux professions libérales, à tel point qu’un journaliste de talent, M. Cleveland Moffett, se plaint que l’Amérique soit de tous les pays du monde celui où la femme reçoit le plus de l’homme et lui donne le moins en échange. La femme, dit-il, passe sa vie dans la fainéantise, ne raccommode jamais, fait tout aussi bon marché de ses devoirs de mère que d’épouse et de ménagère. O femmes d’Amérique, prenez quelques leçons de la vieille Europe et en particulier de la France!

»Prendre des leçons de la France, c’est un peu tard, puisque c’est elle qui est en train de s’américaniser et de se féminiser»[38].

Paul Parsy, lui, est moins catégorique:

«Français et Françaises nous admirons en Norwège la femme qui s’avance en souveraine dans la cité, mais les Norwégiens et les Norwégiennes admirent et envient la Française, femme d’intérieur, comme nous disons, souveraine de la maison et du foyer. Et peut-être cette souveraineté-ci vaut-elle cette souveraineté-là. Et peut-être aussi ces deux souverainetés sont-elles conciliables»[39].

A notre humble avis, nous croyons à l’éternelle séparation de ces souverainetés. Et si le rêve contraire se réalisait un jour, qu’au moins parmi nos sœurs françaises il en reste toujours quelques-unes qui, selon le vers délicieux de Mme Fouqueux, veulent bien accepter

Ne vouloir être rien, être rien qu’une femme.

5e: La femme doit voter parce qu’elle ferait des lois contre l’alcoolisme et de régénération sociale

S’il est une plaie hideuse qui ronge notre pays, c’est bien celle de l’alcoolisme. De tous côtés, on entend répéter cette sinistre constatation: «L’alcoolisme fait des progrès effrayants, le fléau contamine notre sang le plus pur. La France est perdue!»

De toutes parts des cris alarmants sont poussés. Des cœurs bons, des âmes généreuses, fondent des sociétés dites de tempérance ou antialcooliques, pour enrayer le mal. La Chambre, devant le péril croissant, augmente sans cesse les taxes sur les alcools et, anomalie étrange, plus l’impôt est lourd, plus le nombre des consommateurs augmente. Quel remède découvrir à ce chancre rongeur de notre vie la meilleure et de notre force nationale? Comment arrêter le débordement de ce vice effroyable qui mine, qui sape, qui brûle les énergies indomptables, transformant un homme sain et vigoureux en une loque pantelante, en un être condamné à perpétuer une race rabougrie et dégénérée?

Ce remède, les femmes nous le proposent. Ce que vous n’avez pas le courage de faire, vous autres hommes, nous, femmes, nous le ferons. Donnez nous le droit de voter, et vous verrez si du jour au lendemain nos représentantes ne demanderont pas la fermeture immédiate de ces bars, de ces cafés où l’homme, sans souci de sa dignité, gaspille et son argent et sa santé, pendant que nous, les travailleuses, les héroïques, les courageuses, peinons pour élever nos enfants, pour les nourrir et, malheureusement aussi, le plus souvent, pour permettre au mari d’assouvir sa passion verte avec notre argent honnêtement gagné.

Ah! vos cabarets, messieurs les législateurs, quels admirables soutiens d’élections, quel nid plus sûr où l’on est toujours certain de trouver la voix qui assurera le succès, et cela moyennant une pièce d’argent ou même un simple verre!

Un ivrogne? Mais pour une fine on a sa voix! Le bistro! quel gros et influent électeur! En voilà un au moins connaissant ses clients et sachant par une tournée effacer une opinion ou changer la couleur de votre drapeau.

Voilà pourquoi, messieurs, vous permettez cette effrayante multiplication de débits, de ces gouffres où meurent tous nos plus beaux rêves de jeunesse, toutes nos espérances et toutes nos illusions; de ces taudis infects où l’ouvrier vient s’empoisonner à bon marché, oubliant dans sa griserie quotidienne femme, enfants, famille, travail!

Et puis, c’est la misère, la faim, l’horreur et la peur des coups! c’est pour l’homme le suicide ou le surin, pour la femme l’hôpital ou le trottoir!

Ces enfers! messieurs, laissez-nous voter, et demain nulle trace n’existera d’eux.

Pas plus que ces lois infâmes contre la prostituée qui, le plus souvent, fille du peuple, bonne, commise ou trottin, a été jetée sur le pavé des villes par un homme sans scrupule qui lâchement l’a abandonnée. Pas plus que ces règlements de police soi-disant des mœurs, qui traquent la fille publique comme une bête, qui l’enserrent dans leurs filets, qui l’étouffent dans leurs mailles pour la lancer dans la rue encore plus farouche, plus excitée, plus criminelle!

La belle apostrophe, mesdames! et quel beau rêve!

Reconnaissez tout d’abord avec nous qu’il existe de par le monde bon nombre de ménages heureux, dans toutes les classes de la société, ainsi que des hommes non alcooliques constituant même une imposante majorité.

Reste donc une minorité, élevée, il est vrai, d’hommes pour lesquels le café est tout, et qui sont par conséquent des alcooliques invétérés.

Sans crainte de trouver un démenti, nous pouvons affirmer que la moitié de cette minorité d’alcooliques est composée d’ivrognes de naissance ou de tempérament, c’est-à-dire que malgré toutes les lois, toutes les sociétés et toutes les défenses, ils continueront à boire... parce qu’ils ont toujours bu. Un joueur invétéré cesse le jour où il n’a plus d’argent, un fumeur quand il n’a plus de souffle, un alcoolique quand il est mort. A ces indéracinables auxquels vous ne pouvez rien opposer, ni le sentiment de leur bassesse, ni le respect de la famille, ni l’amour des enfants, ni les devoirs d’époux, le seul moyen raisonnable est de les laisser finir lamentablement leur vie de brute éternelle.

Mais, dites-vous, nous fermerons les cafés! Croyez-vous qu’ils ne seront point forcés d’abandonner leurs tristes habitudes?

Non! raisonnablement, Mesdames, croyez-vous qu’à l’heure actuelle il soit moralement possible de supprimer en France «une habitude», une nécessité, qui est dans les mœurs, et qu’on appelle le café?

Ou de deux choses l’une! ou il faut les supprimer tous sans exception, ou il ne faut en fermer aucun.

Si vous n’en supprimez que la moitié, par exemple, vous n’éteindrez pas le vice, vous l’aviverez, en canalisant tout simplement les ivrognes vers les bars ouverts, et n’en resterait-il qu’un tous les alcooliques s’y donneraient rendez-vous!

Quant à les supprimer tous, n’y comptez pas; vous auriez contre vous la majorité formidable des gens raisonnables qui vont au café pour leur bon plaisir, pour passer un instant, y voir des amis; l’ouvrier pour y faire sa partie ou sa causette; en un mot tous ceux pour qui le café est une distraction, un second chez soi, un complément de la vie.

Quant à la deuxième catégorie, nous les appellerons les apprentis alcooliques; ce sont tous ces ouvriers, dignes d’intérêt, se laissant petit à petit entraîner vers les bars et se faisant à la longue une gloire de savoir savamment «étrangler un perroquet ou étouffer un petit verre».

Que faire pour préserver ces hommes? La question est difficile pratiquement. Les solutions des problèmes sociaux sont trop complexes pour pouvoir dire catégoriquement: Il faut faire telle ou telle chose.

Fermer tous les cafés! le pourriez-vous? vous n’oseriez pas le faire.

Leur montrer par des conférences, des brochures, des avertissements, le gouffre vers lequel ils se précipitent! Ils n’y assisteront pas; ils ne vous écouteront pas.

Les enrôler dans une société antialcoolique? Ils en riront! en auront honte.

Un remède contre l’alcoolisme pour le supprimer? C’est chimère! il n’existera jamais. Mais alors essayons de l’amoindrir.

Commençons par donner à nos enfants une éducation non scientifique, mais pratique; sans trêve ni repos, montrons-leur tous les dangers de ce mal affreux; à nos petits soldats apprenons chaque jour, au lieu d’une stupide théorie militaire, les conséquences de ce vice effroyable; enfin que nos législateurs, avec une indomptable énergie, votent des lois plus sévères et plus rudes et surtout fassent impitoyablement la guerre à ces alcools frelatés, permettant de donner le verre à 10 centimes! Quand on songe que les droits par hecto sont de 220 francs.

Voilà le point faible de l’alcoolisme. Supprimez les mauvais alcools, traquez les eaux-de-vie bon marché, empêchez tous les vulgaires bistros de servir pour deux ou trois sous un soi-disant apéritif ou liqueur qui n’est autre chose que du poison; si l’impôt sur l’alcool, existant actuellement, ne suffit pas à enrayer le vice, eh! bien augmentez-le toujours[40]. Mais en même temps resserrez les mailles du filet qui enlacera les débitants et les cafés d’ouvriers, et si quelqu’un trouvait, par hasard, cette mesure antidémocratique, nous répondrions que de l’antidémocratie on n’en a cure, pourvu que le sang du peuple français soit fort et pur.

Et, maintenant, ne répétez pas cette énorme sottise que les législateurs conservent les cafés et les bars pour leur permettre d’être réélus; non, ne croyez point, Mesdames, que des hommes politiques, qui pour être politiques n’en sont pas moins cependant des gens honnêtes et respectables, s’abaissent à ce point.

C’est peu connaître l’esprit français que de prêter un seul instant de semblables intentions à nos représentants.

N’écoutez point en cela les voix réactionnaires vous chantant l’éternel couplet de la pourriture, de la dégradation des mœurs parlementaires. La République aurait-elle donc le triste apanage d’être un régime de honte et de boue? Et ne pourrait-on pas sans peine démontrer que les empires et les royautés n’ont été qu’une longue théorie de sang et qu’un amas de ruines.

Mettons les choses au point et disons qu’en ce siècle de lutte pour la vie les actes les plus simples revêtent toujours un caractère d’égoïsme bien caractérisé. Si le candidat parcourt les cafés, accusez les mœurs de notre siècle, voulant que ce soit là que le député fasse sa conférence, voit ses électeurs, leur cause, leur développe ses idées! De là à soutenir l’alcoolisme, il y a loin, très loin!

Quant aux diatribes contre les règlements des prostituées, je vous dis: Attention! fausse sensibilité. Qu’il y ait des hommes lâches et sans cœur abandonnant de pauvres filles sur le trottoir, il y en a, et la seule vengeance contre leur lâcheté, c’est de les dénoncer à la vindicte publique. Mais quant aux autres:

«Les femmes qui vivent de la prostitution, eh bien! ce sont tout simplement celles qui trouvent ce moyen d’existence moins pénible que le travail. Elles bénissent, dans leur for intérieur, la nature, cette bonne mère, qui les a fait naître d’un sexe où l’on gagne sa vie et où même parfois l’on s’amasse des rentes sans se donner du mal. Cela leur coûte si peu et cela leur fait tant de profit. La preuve en est que lorsque des âmes charitables tirent ces marchandes de sourires de la fange et cherchent à les réhabiliter par le travail, à la première occasion, elles retombent.

»Tout ce que la Société peut faire à cet égard, c’est d’exercer une surveillance rigoureuse sur l’infâme métier qu’on appelle la traite des blanches»[41].

Et nous ajoutons: d’essayer de rendre plus humains les règlements de la police des mœurs.

Laissez donc de côté, Mesdames, ces drapeaux que vous déployez à toutes occasions: Le drapeau de l’alcoolisme et de la régénération sociale! Un humoriste, nous ne savons plus lequel, a dit que c’étaient des bateaux! Nous avouons partager son opinion.

Vous avez de si beaux sujets pour réclamer, où tout votre cœur et toute votre sensiblerie pourront se donner libre cours; mais de grâce ne continuez plus à vous poser comme les rénovatrices des mœurs et de la morale.

Vous n’auriez aucun succès..., car rien n’est plus fastidieux qu’une femme savante, politique, économiste, éloquente et féministe..., même jolie!

6e: La femme doit voter parce qu’elle vote déjà pour les Tribunaux de commerce.

Prenons une femme directrice d’un magasin, d’un commerce, d’une entreprise. Avec régularité et sérieux, elle dirige tout, sait faire face à toutes les difficultés; la maison prospère et s’agrandit, menée par une tête intelligente et une volonté ferme. Il lui manque cependant quelque chose, c’est d’être l’égale de l’homme devant les tribunaux de commerce dont elle relève directement. Pourquoi n’aurait-elle pas, elle la femme honnête et travailleuse, les mêmes droits que son voisin, commerçant, déjà failli, mais réhabilité. En portant un procès devant des juges qu’elle n’avait pas choisis ne pouvait-elle avoir une cause de suspicion légitime et même les juges pourraient-ils rendre un jugement en leur âme et conscience sans être taxés de partialité.

La loi du 23 janvier 1898 a comblé cette lacune; désormais les femmes participent aux élections des Tribunaux de commerce, des membres de la Chambre de commerce et des Chambres consultatives.

Une loi du 15 novembre 1908 rend les femmes éligibles aux Conseils de prud’hommes.

Les résultats ont été excellents. La femme est dorénavant l’égale de l’homme, et cela sans entraîner une révolution, un bouleversement des mœurs. Le public ne s’est même point douté de ce changement qui a donné toute satisfaction. Pourquoi donc alors ne pas accentuer le mouvement et étendre petit à petit les droits électoraux féminins: droit de vote pour les élections municipales, puis d’arrondissements, conseillers généraux, etc., etc.

N’exagérons rien. Si la réforme est passée inaperçue, c’est que les élections des tribunaux de commerce sont celles où les hommes se dérangent le moins pour voter. Il n’est pas rare de voir plusieurs tours de scrutin afin de réunir le nombre de suffrages exigés par la loi. Et du jour où les femmes ont été admises à l’insigne honneur de venir déposer un bulletin de vote dans l’urne de Mercure le résultat n’a pas changé, l’éternelle indifférence a subsisté.

Ecoutons M. Turgeon, un féministe convaincu cependant:

«C’eût été tout profit pour la magistrature consulaire si l’admission des femmes au scrutin avait réveillé le zèle endormi des commerçants. Cet espoir a été déçu. L’expérience toute fraîche de la nouvelle loi a montré que les femmes préfèrent autant que les hommes la maison de famille à la salle de vote. D’abord les commerçantes ont mis bien peu d’empressement à se faire inscrire sur les listes; puis, au jour du scrutin, l’abstention a été générale. Même à Paris, il n’est guère que les dames de la Halle qui aient pris à cœur de déposer leurs bulletins dans l’urne; ce qui prouve qu’en dehors de quelques personnalités bruyantes pour lesquelles le féminisme est une profession ou une distraction, les Françaises qui sont simplement femmes se soucient médiocrement des revendications, même légitimes, autour desquelles on mène si grand tapage»[42].

Quant à la marche insensible du passage d’un vote à l’autre, c’est tout simplement un leurre. Ce dosage savamment indiqué entraînerait de grosses perturbations dues surtout aux ambitions des différents partis politiques. Chacun d’eux voudrait s’accaparer les voix féminines, et cela ne se ferait pas sans un bouleversement complet des mœurs. Nous assistons déjà à un curieux mouvement féministe dans les partis les plus rétrogrades comme les plus avancés, mouvement à l’heure actuelle insensible, mais qui se ferait profondément sentir le jour où le sexe féminin pourrait voter.

Chaque opinion, royaliste, bonapartiste, radicale, socialiste, anarchiste a son revers de médaille féministe. Ces messieurs prennent ainsi position dans la nouvelle bataille. Chaque camp arbore le drapeau des revendications féministes.

Et du jour où l’égalité politique sera proclamée, nous assisterons alors à cette énorme ruée de tous les partis vers les voix féminines. Nous verrons l’assaut des votes du sexe faible mené par les fort-ténors de la droite, les leaders du centre et les pétroleurs de la gauche! Adieu alors retenue, galanterie, tendresse, respect, amour, famille!

La femme deviendra une voix qu’on accapare, qu’on achète, ou qu’on vole! Girouette, ou article de bazar! Navrante réalité!

Et dans quelques années, lasses, fatiguées, annihilées par ces luttes incessantes pour lesquelles vous n’êtes pas faites, vous vous cloîtrerez dans l’immuable abstention, organisant très originalement la grève des suffragettes, vous les tristes désenchantées!

Le poids d’un tel fardeau sur de frêles épaules

Pourrait bien les faire ployer,

Mesdames, croyez-moi, ne changeons pas les rôles,

Restez les anges du foyer[43].

7e: La femme doit voter parce qu’elle paie l’impôt

L’objection est des plus naïves et des plus enfantines: «Si vous acceptez notre argent, si vous nous obligez à payer l’impôt, donnez nous au moins le droit de le voter, le droit d’élire des représentants qui seront nos porte-paroles».

On ne voit pas très bien, nous osons l’avouer, la relation qui existe entre le droit de voter et le paiement de l’impôt! Voyons! Est-ce parce qu’on paie l’impôt qu’on a le droit de voter ou bien est-ce parce qu’on vote qu’on paie l’impôt? Alors les incapables énumérés par la loi, les abstentionnistes, les militaires, etc., ne devraient pas être taxés par le fisc! L’impôt n’a point comme corollaire le droit au vote.

Et puis, une raison plus sérieuse milite en notre faveur. Du caractère légal de l’impôt découle un autre raisonnement. L’impôt, de nos jours, est réel et non personnel[44], c’est-à-dire dû non par la personne, non par un homme ou une femme, mais bien par la fortune. Ce n’est plus Monsieur X. ou Madame Y. qui sont taxés, mais directement leurs richesses!

N’essayez donc point de vous prévaloir, Mesdames, de ce fameux droit illusoire: «Nous payons, donc nous voterons». Si, dans votre arsenal féministe, vous ne possédez que de semblables arguments, la déroute sera complète avant peu dans votre camp. Et cela à cause de cette légèreté innée, de cette sensibilité naturelle qui vous font dévier du droit chemin, ou qui faussent en vous les raisonnements les plus simples. Une idée surgit, elle vous semble excellente! Vous la soutenez, vous la défendez, sans même parfois vous demander quelle en est exactement la valeur. Vous vous grisez de mots et de phrases, étourdies par le vide de vos conceptions.

Il est temps, Mesdames, de vous rappeler à votre rôle: «Un chat, un oiseau, au meilleur cas une nourrice[45]».