CHAPITRE PREMIER


LA PLACE DE LA FEMME DANS LA SOCIÉTÉ
A TRAVERS LES AGES
QUELQUES APPRÉCIATIONS

Il est en ce moment-ci un être qui ne cesse de gémir et de se lamenter sur son sort. Nous avons nommé la femme. Et parmi ses lamentations, il en est une qui par sa persistance et son opiniâtreté a su attirer l’attention sur le sexe féminin; c’est la complainte du suffrage.

Ces dames veulent à tout prix avoir le droit et l’honneur de déposer elles-mêmes dans l’urne un bulletin de vote.

Avant d’accéder à leur désir et de satisfaire leur amour-propre chatouilleux, examinons la place occupée par la femme à travers les âges et comment elle fut appréciée.

La femme, c’est ce grand point d’interrogation éternellement suspendu sur nos têtes, c’est un cœur derrière lequel il se passe toujours quelque chose, et depuis que le monde est monde, un seul jour ne s’est levé sans que dans l’univers un homme de bon sens ne se soit demandé quelle était cette étrange petite créature! Depuis sa création, les hommes sont là, attendant vainement celui qui leur dira la clef de cette énigme parfois si amusante et si douce, parfois si cruelle et si terrible, mais néanmoins toujours troublante! Qui dira ce qu’elle a engendré de beauté, de force et de vie, mais par contre ce qu’elle a fait naître de tristesses, d’amertumes et de douleurs.

Dans les civilisations antiques, la femme nous apparaît comme étant l’esclave de l’homme. Les Grecs l’enfermèrent jalousement, ne lui donnant aucune éducation et la considérant comme un simple objet de luxe.

Rome fit d’elle une perpétuelle déchue, et malgré la gloire qui rejaillit sur la femme avec les noms d’Aggrypine, de Lucrèce et de Cornélie, la conserva dans un état d’abaissement constant.

Le catholicisme, dans sa toute bonté compatissante, releva le front de l’éternelle serve, mais ne changea guère au point de vue social et moral la domination de l’homme sur elle. Avec le Moyen-âge, la femme fut idéalisée; elle devint la Grande Inspiratrice, le stimulant et le but de toute activité. «Plus que Poète, elle est la Poésie», comme le dit Lamartine. La Renaissance commence à diminuer la femme comme être moral. Sous la Révolution, elle relève la tête, et Victor Hugo s’écrie plus tard: «Le XIXe siècle a proclamé les droits de l’homme, le XXe siècle proclamera ceux de la femme».

Parmi les appréciations portées sur elle, il en est quelques-unes qui par leur piquant, leur humour et surtout leur cruelle vérité méritent d’être citées:

«Souveraine peste, s’écrie Jean Crysostome, c’est par toi que le diable a triomphé de notre premier père»[6].

«J’ai trouvé la femme plus amère que la mort, elle est semblable au filet des chasseurs»[7].

Saint Thomas, très irrévérencieusement, la baptise: «Être accidentel et manqué».

Les lois de Manou, dans leur éternelle sagesse et leur naïveté poétique, nous la représentent comme une esclave: «Une femme ne doit jamais se gouverner à sa guise»[8].

«Il faut se défier d’elle, parce que la nature du sexe féminin est de chercher ici-bas à corrompre les hommes»[9].

«La femme peut en ce monde écarter du droit chemin non seulement l’insensé mais aussi l’homme pourvu d’expérience»[10].

Tel compare la voix de la femme au sifflement du serpent et leur langue au dard du scorpion!

Saint Paul nous dit: «Le mari est le chef de la femme.»

L’antiquité fut sans pitié pour elle. Tertullien ne désirait qu’une chose, «que la femme cachât son visage, toujours et partout.» «Femme, tu es la porte du diable; c’est toi qui as persuadé celui que le diable n’osait attaquer en face; c’est à cause de toi que le Fils de Dieu a dû mourir. Tu devrais t’en aller en haillons et en deuil, offrant aux regards des yeux pleins de larmes de repentir pour faire oublier que tu as perdu le genre humain»[11].

Saint Antoine l’appelait «le Diable en personne»; saint Bonaventure «un scorpion toujours prêt à piquer»; saint Jean de Damas «un affreux ténia qui a son siège dans le cœur de l’homme.»

Les expressions les plus cruelles lui étaient destinées: «Fille de mensonge, porte de l’enfer, vase d’impureté, larve du démon.»

Le Koran, dans ses versets enthousiastes, est parfois très dur pour elle: «Attribuera-t-on à Dieu comme enfant un être qui grandit dans les ornements et les parures et qui est toujours prêt à se disputer sans raison»[12].

Aux yeux des Chinois, «la femme n’est qu’une machine à faire des enfants. Quand elle est détraquée, on lui en adjoint une deuxième, une troisième, suivant la fortune du mari»[13].

Montaigne plaisamment se moque d’elles: «De bonnes, il n’en est point à la douzaine»[14].

Molière immortalise leurs défauts dans les Précieuses ridicules et les Femmes savantes. Les philosophes du XVIIIe siècle, Rousseau, Montesquieu, etc., la considèrent simplement comme un instrument de plaisir.

Mme de Sévigné, cependant délicieuse dans ses Lettres, se compare à une bête de compagnie; Schopenhauer n’hésite pas à écrire: «C’est un animal qu’il faut battre, bien nourrir et enfermer»; tandis qu’Alexandre Dumas, enveloppant son opinion sévère dans une phrase poétique, nous dit: «La femme est la seule œuvre inachevée que Dieu ait permis à l’homme de reprendre et de finir. C’est un ange de rebus»[15]. Milton l’appelle: «Un beau défaut de la nature».

Enfin, de nos jours, une Allemande au talent indiscutable, Mme Boelhau, avait l’audace et la superbe franchise de répondre: «La femme est une demi-Bête».

Voilà donc, très brièvement résumées, les opinions que l’on a eues sur les femmes. Certes, la question n’est point résolue et ce tableau aux larges coups de crayon, à l’emporte-pièce, ne nous donne point la solution de cet éternel problème: qui est-elle? Il permet cependant, malgré son pessimisme poussé à outrance, de se faire une idée de ce petit être qui gémit et qui pleure en demandant aujourd’hui sa part de gâteau politique et social. Que conclure? Le mieux serait, semble-t-il, de s’abstenir. Certes, il existe de par les livres enthousiastes et profondément féministes, des expressions et des chapitres nous représentant la femme comme un être supérieur et d’essence divine. Nous ne prendrons point parti dans ces comparaisons, notre but ayant été simplement d’esquisser un léger portrait de notre compagne. Et si maintenant, Mesdames, vous trouviez ridicules et malsonnantes ces appréciations par trop réalistes, mais cependant justes dans leur délicieuse concision, pour essayer d’atténuer votre douleur et calmer votre dépit, disons avec le grand Proudhon: «Non, toutes ces imprécations ne sont qu’un hommage désespéré à votre éternelle beauté.»