QUATRIÈME PARTIE


OPINIONS DE PERSONNALITÉS POLITIQUES ET LITTÉRAIRES SUR LE SUFFRAGE DES FEMMES

Nous avons essayé de grouper très impartialement les opinions de quelques personnalités politiques et littéraires sur le suffrage des femmes.

Nous nous plaisons cependant à constater l’absence presque complète de partisans résolus et convaincus. La plupart n’ont pas osé répondre; certains, et ils sont nombreux, ne disent ni oui ni non, enveloppent leur pensée dans un tour de phrase mystérieux, reprenant d’une main ce qu’ils accordent de l’autre: bref pour ne point se donner l’air de vieux rétrogrades, biaisent, essayent de gagner du terrain avec tellement de restrictions et de doutes qu’ils précisent mieux encore leurs opinions.

Et c’est pour nous une des constatations des plus agréables à la fin de ce travail, après avoir parcouru les principaux ouvrages des grands féministes hommes, d’avoir l’impression très nette et très franche du sentiment de gêne éprouvé par ces écrivains à se déclarer partisans convaincus des revendications du sexe faible.

Nous n’en voulons pour preuve (au milieu de nombreuses) que l’assertion de deux féministes acharnés, MM. Prévost et Jadin.

M. Marcel Prévost, après avoir exalté dans tous ses ouvrages la nouvelle femme, l’Eve libre, fait dire à une de ces vierges fortes (Léa, p. 154):

«Une voix intérieure m’a toujours dit: «Rien n’est meilleur que d’avoir une famille, un mari qui travaille avec vous, beaucoup d’enfants qu’on soigne et qu’on élève».

Plus loin:

«Cet attachement fétichiste de l’épouse à l’époux sera longtemps la loi des meilleures entre les femmes.»

Enfin, étrange constatation, dans les lettres à Françoise:—«Vous, Françoise, je crois vous définir assez justement en disant que vous êtes antiféministe pour vous-même et volontiers féministe pour les autres.»

On ne peut être plus franchement ironique.

Quant à M. Jadin, professeur à l’École de Pharmacie de Montpellier, homme aimable et distingué, unissant à ses dons d’agréable conférencier une érudition complète sur la question du féminisme, après avoir louangé dans un discours d’ouverture des Facultés la femme savante et doctoresse, ne put s’empêcher de nous dire:

«Loin de moi d’exalter la femme intellectuelle aux dépens de la femme d’intérieur. Plus que tout autre, peut-être, je considère que les rôles sacrés d’épouse et de mère auxquels sa nature la destine suffisent à remplir glorieusement une carrière, que les qualités mêmes de nos compagnes, leur grâce, leur joliesse, leur délicatesse, leur sensibilité, les consacrent gardiennes d’ornements du foyer domestique!»[78].

Nous excusons volontiers M. Jadin, féministe convaincu, de son hymne en l’honneur de la femme sensée et raisonnable. Cela ne nous surprend pas outre mesure. Les hommes d’esprit savent toujours reconnaître leur erreur, et M. Jadin est un de ceux-là!

Quant à nous, si ces Dames trouvaient ridicule notre aversion contre leurs réclamations et leurs revendications, nous répondrions tout simplement: Il faut toujours avoir le courage de ses opinions... et de ses ridicules!

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Voici maintenant l’opinion de quelques personnalités sur le suffrage des femmes:

De la Revue Socialiste, 1906:

Je suis convaincu qu’il en résulterait non seulement pour la femme une libération rapide des lois et des usages qui économiquement et civilement l’infériorisent à l’homme, mais aussi pour tout le prolétariat une prompte croissance de force et de liberté morale et sociale. Ce serait un pas de plus dans la voie du progrès démocratique et humain!

Edouard Vaillant, député.

C’est incontestablement le seul moyen pour que le suffrage mérite d’être appelé universel! C’est aussi celui d’être d’accord avec la justice et le bon sens, car il est aussi injuste de refuser à la femme, parce que femme, tout ce qu’on accorde à l’homme. De là des mésintelligences fort explicables!

Jean Allemane, député.

Par le fait même de son affranchissement politique, la femme sortirait de l’ombre des églises pour venir en plein soleil de la place publique.

Emile Vandervelde, député à la Chambre belge.

Notre parti s’est prononcé avec enthousiasme pour l’affranchissement politique des femmes. Il est difficile pour moi de comprendre que cette revendication ne soit pas acceptée par tous les socialistes.

Keir Hardie, membre du Parlement britannique.

Je pense que le droit de vote pour la femme est indéniable au point de vue moral, social et politique.

Enrico Ferri, de la Chambre italienne.

A mon avis, la question du suffrage des femmes n’est pas de première importance pour le socialisme et la classe ouvrière. C’est une question de justice plutôt que d’intérêt pratique pour le mouvement d’émancipation, la plupart des femmes se montrant très indifférentes à ce sujet, même celles de la classe ouvrière.

Edouard Bernstein, membre du Parlement allemand.

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A quoi sert-il de révolutionner le Code civil au profit des femmes et de leur donner des droits si, pour conserver ces droits, elles ne sont pas armées du bulletin de vote, si le suffrage politique ne leur est pas donné. En parlant de la sorte, je vais peut-être froisser, dans le féminisme même, les sentiments de quelques êtres timorés qui nous accusent de compromettre notre thèse en demandant le suffrage politique pour les femmes. Eh bien! que les femmes me permettent de leur dire que toutes les lois que nous pourrons proposer seront vaines si pour accroître et défendre ces lois elles ne sont pas armées du bulletin de vote. Vous obtiendrez de la générosité des hommes, de leur esprit de justice ou quelquefois de leur amour du paradoxe, quelques réformes partielles, quelques menues modifications du Code civil ou de Commerce, mais jamais vous ne recevrez le bienfait total de l’émancipation. Au nom d’une expérience politique et parlementaire assez longue, laissez-moi vous dire que les législateurs font les lois pour ceux qui font les législateurs. Tant qu’un suffrage féminin ne viendra pas se joindre au suffrage masculin, tant que se complétant l’un l’autre ils n’auront pas restitué à la société l’harmonie et l’équilibre, la société ira de tourments en tourments et d’abîmes en abîmes.

M. Viviani, Ministre du Travail.

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Des Annales politiques et littéraires:

Je crois que le suffrage universel serait moins mauvais pendant quelque temps si les femmes votaient, mais d’autre part le suffrage universel me paraît idiot! Alors!

Jules Lemaitre, de l’Académie Française.

J’ai dit bien des fois que je suis partisan du suffrage politique des femmes et de leur éligibilité, voulant l’absolue égalité des droits des deux sexes. Je suis même partisan du vote des enfants (le père votant pour les garçons et la mère pour les filles!) ce qui donnerait aux pères et mères la prépondérance sociale qu’ils doivent avoir. Je crois que pour tout pays, le vote serait moralisateur et conservateur, les femmes étant à les considérer d’ensemble un peu moins sensuelles, beaucoup moins cruelles et infiniment moins alcooliques que les hommes.

Emile Faguet, de l’Académie Française.

En vérité, pourquoi ne voterait-elle pas puisque si elle ne vote point elle fait voter ceux qui votent? Vous verrez que les suffragettes, ces midinettes du vote, auront raison tôt ou tard du préjugé. Elles sont l’avant-garde du féminisme et leurs promenades boulevardières, d’abord raillées, finiront quelque jour par le vote de leur droit au vote. Ce n’est pas demain! Et qui sait? Demain vient vite et la France nouvelle, celle qui date de 20 ans seulement, est déjà assez différente de l’ancienne pour qu’on s’attende à bien des transformations encore.

Jules Claretie, de l’Académie Française.

Je ne saurais vous cacher que je suis résolument opposé au vote des femmes. Je craindrais qu’elles ne se jetassent dans les luttes politiques avec une ardeur qui augmenterait encore les divisions de la France, et nous sommes assez divisés comme cela.

Comte d’Haussonville, de l’Académie Française.

Je veux bien que les femmes votent et je crois qu’elles voteront dès qu’elles s’aviseront de le désirer; mais je n’y vois pas d’utilité générale, puisqu’elles n’ont indiqué jusqu’ici aucune vue politique propre. Faut-il être franc? Dans la minute présente, les femmes qui veulent voter me semblent des agitées. Leur véritable activité se satisfait de cent autres manières. Cependant si elles tiennent à voter, si elles se croient humiliées de n’être pas électrices, il n’y a pas d’objection sérieuse à leur opposer et quand elles auront conquis leur bulletin de vote, elles l’auront mérité tout aussi bien que les hommes.

Maurice Barrès, de l’Académie Française.

Ce sont de bien grosses questions et c’est seulement par des points d’interrogation que je me permettrai d’y répondre!

Est-il logique, est-il juste qu’une femme devenue chef de famille par le fait de son veuvage ne soit jamais appelée à dire un mot quelconque dans les grands débats qui intéressent la destinée de sa propre famille, aussi bien que la destinée des familles voisines, politiquement représentées par le vote du père?

Est-il logique, est-il juste que les travailleuses organisées en syndicat n’aient aucun moyen direct d’assurer la répercussion de leur volonté dans les assemblées politiques et que l’émancipation économique ainsi assurée à la femme n’ait aucune sanction dans le domaine politique?

Lucie-Félix-Faure-Goyan.

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Du Gil-Blas:

Tant que notre pays sera régi par le suffrage universel, je serai résolument pour le vote et l’éligibilité des femmes. Et pourquoi? parce que je les mets au défi de gouverner plus mal et de choisir des représentants qui fassent plus mal les affaires de la France.

Louis d’Hurcourt.

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De l’Eclair, de Paris:

J’en suis partisan, parce qu’elles sont, elles et leurs enfants, entraînées par les destinées de leur pays et qu’elles doivent, par conséquent, avoir le droit d’y participer et d’y veiller; parce que l’unité sociale, la famille, a pour directeurs naturels le père et la mère et que cette dernière y assume autant de responsabilité que son mari; parce que la femme a un sens pratique et une universelle bonté qui doivent avoir les moyens de se faire entendre et au besoin accepter.

Docteur Armand Gautier, De l’Institut, membre de l’Académie de Médecine.

A voir l’usage que les hommes font du bulletin de vote, il n’y a pas de risque de tomber dans le pire en courant l’aventure d’une réforme équitable.

Andrieux, ancien député, ancien préfet de police.

Il m’est très difficile de me prononcer au pied levé et sans étude spéciale de la question sur un aussi grave et délicat problème. Tout ce que je puis vous dire, je ne suis pas opposé à la nouvelle réforme, pourvu qu’il s’agisse du droit de vote seulement et non pas de l’éligibilité. Encore une fois, il ne s’agit ici que d’une impression hâtive et non pas d’un parti sérieusement étudié.

Marquis de Ségur.

Je suis avec vous, du moins partiellement. Seulement je suis d’avis de procéder par étapes. Je voudrais d’abord accorder aux femmes le vote, l’électorat puis l’éligibilité municipale. Si l’expérience, comme je crois, réussissait, je serais disposé à permettre aux femmes de prendre part aux élections cantonales. Mais je m’arrêterais là. L’électorat politique me paraît inséparable des charges militaires, jusqu’ici du moins.

Jacques Bardoux, Professeur à l’Ecole des Sciences politiques.

Je voudrais conférer à la mère de famille (comme au père de famille) la pluralité du vote comme une récompense et un honneur dans ce pays que mine une natalité volontairement décroissante, mais aussi comme un attribut justifié par plus d’expérience acquise et d’intérêts dans la vie.

Eugène Rostand.

Je suis en principe partisan du suffrage des femmes à condition qu’elles soient veuves ou célibataires âgées de 25 ans.

Par contre, je ne suis pas d’avis qu’elle soit éligible, si ce n’est aux fonctions d’assistance, municipales ou éducatives.

C. Bonnet-Maury, Professeur à la Faculté libre de Théologie protestante.

Je suis partisan du suffrage des femmes. Nous pourrions commencer par l’introduire à certaines conditions dans les élections municipales.

Paul Deschanel.

Je désire obtenir pour la femme l’égalité des droits politiques. Néanmoins je considère qu’une pareille réforme ne peut s’accomplir que par étapes.

Goirand.

Je crois que, dans un avenir plus ou moins rapproché, les femmes deviendront électeurs et éligibles et je suis même convaincu qu’elles élimineront les hommes de la politique. Elles y apporteront plus de finesse mais elles la compliqueront. En Finlande et en Australie, leur intervention n’a pas été heureuse.

Yves Guyot.

Le bulletin de vote pour les femmes, ça sera comme pour les hommes, l’acceptation de l’oppression politique et de l’exploitation économique par la grande masse, pour le plus grand profit de ceux qui exercent le pouvoir et qui détiennent la richesse sociale.

Jean Grave.

Il y a déjà tant d’incompétences qui s’occupent de politique que je ne verrais pas sans inquiétude les femmes se jeter dans la mêlée des partis. Dans les pays catholiques, le vote de la plupart des femmes serait celui de leurs confesseurs, qui recevraient eux-mêmes le mot d’ordre de Rome. Au lieu de contribuer au progrès, il amènerait je crois un recul. Attendons, la question me semble prématurée.

Alfred Fouillée, membre de l’Institut.

La presque unanimité des électeurs de Roquefixade m’a fait maire de cette commune, quoique me sachant aussi matérialiste que patriote et républicain.

Or, si les femmes votaient, non seulement je n’aurais pas le suffrage de la plupart d’entre elles, mais elles détourneraient de moi un assez grand nombre de mes électeurs actuels.

E. Darnaud, maire de Roquefixade (Ariège).

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Du Nouveau Siècle:

Si la femme était directement intéressée dans nos luttes, elle y perdrait l’influence bienfaisante qu’elle tient de ses rôles d’épouse et de mère, sur les destinées de la Patrie qui n’est plus que le prolongement naturel de la famille.

Au moment où sous les attaques incessantes contre l’idée de la «Patrie» on sent poindre de tous côtés des sentiments de découragement et comme des symptômes de résignation à une sorte de dégénérescence nationale, la femme, dans ses deux grands rôles, avec son sens plus affiné de nos traditions, m’apparaît comme la seule capable de réveiller en ce pays la vision rédemptrice de son idéal et de ses destinées momentanément obscurcies par nos luttes politiques.

Elle n’y arrivera que si elle s’en tient soigneusement à l’écart.

Amiral Bienaimé, député de Paris.

J’aurais été satisfait de voir dans la Chambre des femmes députés... Tout cela parce que la femme a autant—si ce n’est plus—de droits à défendre que l’homme. Comme celui-ci, du reste, elle a à combattre l’exploitation capitaliste et elle a tout à attendre de la venue d’une société socialiste. En plus, comme mère, la femme devrait pouvoir influer sur les destinées sociales et matérielles.

Compère-Morel, député du Gard.

Le suffrage universel n’est qu’une fiction tant que les femmes en seront exclues; le mot de féminisme me paraît impropre. C’est la question de l’égalité et de l’équité dans le civisme qui est posée. La femme est citoyen devant la loi commerciale, devant la loi pénale; elle ne l’est pas devant l’urne électorale, c’est la contradiction constitutionnelle, l’injustice sociale.

Millevoye, député de Paris.

Puisque les femmes sont admises avec nos pères et nos fils dans les grandes écoles de l’Etat, puisqu’elles peuvent être commerçantes, médecins, avocats, puisqu’elles partagent les travaux de certains fonctionnaires, puisque les voilà maintenant reconnues aptes à être des juges-prud’hommes; je ne vois pas ce qui les empêcherait d’occuper des sièges à la Chambre des députés, au Sénat, dans les Conseils généraux et dans les Conseils municipaux où elles apporteraient un charme et une séduction qui manquent à la plupart des hommes politiques.

Georges Berry, député de Paris.

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Voici enfin quelques opinions inédites dont nous remercions sincèrement les auteurs:

Si les femmes doivent voter, monsieur? Certainement.

Max et Alex Fischer.

P. S.—Nous ne parlons bien entendu que de celles qui ont de la moustache.

Les femmes doivent voter: Parce qu’elles ont voix au chapitre. Parce qu’elles feront prévaloir des lois de préservation de l’espèce. Parce qu’elles feront passer le sentiment en ce qu’il a de plus noble avant les considérations de cuisine politique.

Paul Marguerite.

Je n’ai point d’idées neuves sur ce sujet.

Charles Gide.

Mon cher ami,

Les femmes sont faites pour surveiller le ménage et faire des enfants.

Lasies, député.

Je vous paraîtrai peut-être un vil réactionnaire, mais je partage entièrement son opinion.

Emmanuel Brousse, député.

Monsieur,

Je ne suis pas du tout partisan du vote des femmes. Ce serait une raison de plus pour elles de sortir de leur rôle, ce qui leur arrive déjà trop souvent, depuis quelque temps. Et puis, elles ont déjà bien trop de moyens d’action sur nous et bien trop de façons de se mêler de nos affaires sans y ajouter ce nouveau prétexte.

Je ne prétends pas qu’elles voteraient plus mal que nous. Ce serait difficile, d’ailleurs. Mais elles y mettraient encore plus de passion.

Et puis, comme on dit de notre côté en cas d’aventure: Cherchez la femme; on dirait de leur côté: Cherchez l’homme. Car finalement il n’y a que ça au fond de la plupart des actions humaines.

Y mêler encore la politique me paraît superflu.

Mes sentiments les plus distingués.

Michel Provins.