Une erreur

Avant d’exposer les raisons pour lesquelles la femme, d’après nous, ne doit point se mêler aux luttes politiques, nous voulons examiner une objection à l’encontre du vote féminin, constituant, à notre avis, une imposante erreur.

Les femmes, disent certains auteurs, ne font pas de service militaire; elles doivent donc être dépourvues de tous droits politiques. L’argument est détestable! Et la seule chose qui étonne c’est de le voir si souvent répété. Comment, s’écrient ces antiféministes aveugles, vous voudriez voter et vous ne payez pas à la patrie l’impôt le plus lourd, le plus dur, l’impôt du sang! Qui a fait la France belle et puissante? Nos soldats! Qui permet à la République de se faire aimer et respecter? Notre armée! Tandis que vous, Mesdames, vos champs de bataille sont le théâtre, le turf et les boulevards; votre idéal une toilette splendide et vous ne savez mourir que pour l’amour!

Nous le répétons, l’argument est complètement dépourvu de bon sens. Comment est-il venu à l’esprit d’un homme intelligent de dire: «Vous ne voterez pas, car vous ne serez jamais soldat!» Comme si par son sexe et ses conséquences la femme avait été créée pour supporter la fatigue des casernes, faire l’exercice, le pas gymnastique, les grandes manœuvres et, au jour des sombres guerres, courir sus à l’ennemi!

Comment peut-on faire un grief à la femme de ne pas mettre sac au dos, de ne pas avoir des galons de caporal ou d’être un officier de réserve. Reprocher cela à la femme, c’est comme si l’on disait à l’homme: «A partir d’aujourd’hui, vous ne voterez plus parce que vous ne savez pas faire la cuisine, coudre, nettoyer les casseroles, faire le lit, torcher les bambins, parce que vous ne portez pas de chichis ou des dentelles!!! parce qu’enfin vous n’êtes pas femme!!!»

Ce serait aussi ridicule.

En un mot, on dit aux femmes: «Vous ne voterez pas parce que vous n’êtes pas des hommes.»

Combien l’on doit s’en réjouir!

Et croyez-vous alors que l’impôt du sang ne soit point compensé par cette lourde charge: la maternité? Mais ces générations de héros, de gloires illustres, de triomphateurs! Cette France belle, puissante, éternellement jeune, qui l’a faite? sinon vous les femmes, sinon vous les mères! Vous dont le droit serait de vous lever toutes pour demander à ces grands mangeurs d’hommes, tels que les Napoléons, où sont nos fils? Et ce geste, vous ne l’esquissez même pas, courbant vos fronts voilés de deuil devant la réponse: Patrie!

Comprend-on maintenant ce mot de Michelet: «Qui paie l’impôt du sang? La mère!»

L’impôt du sang! Nous le payons dans la personne de ceux qui nous sont les plus chers, fils, frères, époux et amis. Si nous sommes dispensées du service militaire, nous sommes condamnées en revanche à toutes les douleurs de l’enfantement. Si nous ne faisons pas la guerre, nous faisons des soldats[46].

Créer les futurs soldats au prix de mille souffrances, au péril de sa vie; passer un tiers de son existence à préparer des citoyens, tout cela n’équivaut pas à deux ans de régiment? Ne dites point à la femme des choses qui la blessent dans ses attributions les plus douloureuses mais les plus idéalement belles: la maternité. A ces exaltées luttant pour leurs droits et leurs intérêts soi-disant méconnus, à ces éternelles blessées, n’opposez point des raisons aussi vaines et aussi sottes. Car parfois leur réponse: «Nous serons puisque vous le voulez, soldats», est aussi ridicule, aussi dépourvue de bons sens que l’objection.

Non, Mesdames, votre place n’est point à la caserne, pas plus du reste qu’à la mairie ou à la Chambre des députés.

«Militaires, elles ne connaîtront jamais l’odeur de la poudre et le sifflement des balles, car elles sont femmes et comme femmes elles doivent avoir horreur du sang versé. C’est alors qu’on les verrait toutes ces belliqueuses dépouiller un costume qui ne leur siérait plus et il n’y en aurait pas une qui ne préférât aux attributs dont elles s’étaient imprudemment parées le seul insigne qui convienne à une femme, quand le canon tonne et le sang coule: le brassard consolateur de la Croix-Rouge. C’est aux hommes qu’il faut laisser l’uniforme et c’est à eux seuls que demeure le droit de le porter, parce qu’il n’est pas sur eux l’indice d’un goût mais qu’il est l’indice d’un devoir»[47].

Ne répétons donc point avec le gros public envisageant la discussion sous un angle étrangement étroit: Vous ne payez pas votre dette à la patrie; nous vous refusons le droit de vote.

N’exaspérez pas les femmes! elles auraient raison de s’insurger et de se révolter devant des raisonnements si peu chevaleresques et si peu probants.

Car pour une fois nous serions capable de devenir féministe!

1re: La femme ne doit pas voter à cause de la famille

Jules Simon, de l’Académie Française, écrivait: «La famille a un vote, si elle en avait deux elle périrait». Et Jules Simon était loin d’être un sot.

Que l’on ne nous accuse point de sentiments arriérés et vieux jeu, que l’on ne nous traite point de rétrograde ou de bourgeois! Nous avons une trop haute idée de la famille pour que nous ne disions le profond bouleversement qui serait occasionné par cette nouvelle réforme: le vote des femmes!

Nous entendons déjà les mille et une réponses faites à cette objection! La femme électrice! Et après! Croyez-vous que dans un ménage il n’y ait pas de nos jours des sujets plus importants de discussion et qui n’entraînent pas pour cela la faillite de la famille?

Attribuez-vous à un simple bulletin de vote le pouvoir anormal d’introduire sous le toit familial la discorde? Les enfants! mais aucun changement ne sera apporté dans leur éducation ou dans les soins à leur donner! Quant à l’amour des deux époux, il ne sera point diminué par le nouveau régime: égalité des droits sans distinction de sexe!

Dès le moment où les femmes voteront, elles auront conscience de leurs devoirs. Sollicitées de donner leurs voix, elles se demanderont pourquoi. Dès cet instant, il s’échangera entre l’homme et la femme des inspirations qui loin de nuire à leurs rapports réciproques ne feront au contraire que de les améliorer dans une large mesure. La femme, moins instruite, aura recours à l’homme qui le sera davantage. Il s’en suivra un échange d’idées, de conseils, un état de choses enfin comme il n’en aura existé que dans les cas très rares[48].

Les grands-prêtres du féminisme ont beau jeu pour idéaliser en phrases ronflantes et illuminées le sanctuaire d’amour que sera le ménage moderne; la femme, enfin, libérée de son rôle honteux de bonne légale à tout faire; l’homme n’ayant plus une compagne, mais une semblable, un homme-femme!

Nous avouons ne point partager ce vibrant enthousiasme. S’il existe déjà dans la famille de nombreux sujets à discussion, on ne voit guère le besoin d’en introduire de nouveaux.

Quand on aborde la question suivante, qui est en somme le nœud de tout raisonnement: «Le vote de la femme détruira-t-il la famille?» les uns haussent les épaules, en souriant, sans répondre; ce sont nos grands intellectuels et intellectuelles, démolisseurs des préjugés bourgeois et créateurs des grands systèmes sociaux! Ce sont les fortes têtes de la société, ayant l’intime conviction d’être des gens d’essence supérieure! Beati pauperes spiritu!

D’autres, plus sérieux, discutent, approfondissent, travaillent la question, ne se contentant pas de phrases prophétiques ou d’affirmations embrumées! Ils se disent: «Supposons du jour au lendemain l’égalité politique proclamée. Prenons un ménage type où le mari aura des idées avancées, la femme peut-être pas bien définies, comme presque toutes les idées des femmes, mais enfin plutôt rétrogrades ou conservatrices. Jusqu’ici aucune ombre n’était venue assombrir la joie et le bonheur de cet heureux ménage; les enfants étaient très bien élevés, les relations entre les différents membres de la famille étaient sympathiques, on était heureux!

Mais le jour des élections approche, une fièvre intense gagne tous les cerveaux; des amies viennent causer à Madame; on l’entraîne dans des réunions; dans des conférences où luttent, acharnés, onguibus et rostro, les deux candidats. Timidement, le mari fait observer à sa femme qu’il serait peut-être plus convenable, il n’ose dire nécessaire, que son vote soit conforme au sien, et cela eu égard à sa position, à ses relations, à son avancement. La femme, par amour-propre ou par conviction, répond catégoriquement que son opinion est arrêtée et que le choix de son candidat est déjà fait.

Le mari émet quelques observations; le ton de la discussion s’élève; les pointes et les répliques de la femme achèvent de mettre le feu aux poudres; si les parents, les frères, les sœurs s’en mêlent, le ménage devient alors un véritable enfer et cela simplement parce que Madame veut voter pour un royaliste et Monsieur pour un républicain.»

Que dire des querelles qui éclateront dans un ménage ouvrier ou dans une famille de paysans! La lutte sera là encore plus âpre, plus serrée, plus cruelle!

Qui pourra se figurer les innombrables discussions et les froissements inévitables qui existeront entre les amis, les parents et toute la lignée d’étrangers mise en communion d’idée par le mariage!

Ce sera charmant et le nouveau régime aura des conséquences magnifiques!

Et cette description, nullement exagérée, pourra s’appliquer du jour au lendemain à des milliers de ménages! Cela malgré toutes les dénégations des féministes.

Du jour où vous permettrez à la femme de voter, elle commencera par s’immiscer dans les réunions politiques, à parler, à discuter, et avec son caractère enflammé et extrême, s’enthousiasmant pour un rien, elle sacrifiera son intérieur et sa tranquillité à la défense d’une opinion. Cela, parce que de nos jours quand la politique vous enserre dans ses tentacules redoutables, elle vous absorbe, vous étreint, vous broie; parce qu’en politique toute tendresse, tout amour, toute sympathie s’évanouissent; parce qu’en politique on oublie tout, famille, enfants, situation, vous surtout, femmes, les exagérées éternelles, capables des résolutions les plus folles comme des actes les plus extravagants; parce qu’en un mot, on change de sexe, on n’est plus un homme ou une femme: on est politique.

Et nous assisterons alors à cette chose lamentable, la décrépitude de la famille française; nous verrons des intérieurs autrefois si calmes et si heureux changés en salles de conférence où devant des enfants pleurant et apeurés par les cris, un homme et une femme, un père et une mère, discuteront les mérites de leurs candidats, avec des gestes fous et des expressions malsonnantes. Nous assisterons à cette destruction lente mais sûre de la tendresse maternelle.

Quant aux enfants, abandonnés, livrés à eux-mêmes, élevés dans la liberté, l’émancipation et la libre-pensée, entre une tirade radicale et un discours royaliste, tirés d’un côté, tiraillés de l’autre, ils seront les spectateurs impuissants de ces luttes ridicules, jusqu’au jour où blasés et cyniques ils considéreront d’un œil froid et terne leur mère comme une folle et leur père comme un détraqué.

Oh! les grands rêves révolutionnaires, les grands mots d’égalité sexuelle, de liberté, d’émancipation, de rénovation sociale. Oh! modernes entrepreneurs de changement des mœurs! quelle triste figure serait la vôtre devant l’application réelle du programme de vos futures constructions! Quelle inquiétante responsabilité pèserait sur vos frêles épaules, le jour où l’on vous dirait: ouvrez vos chantiers! combien d’ouvriers ou d’ouvrières auriez-vous? Peu, très peu, car le bon peuple français se contenterait de regarder par-dessus les palissades la cité future que vos folles conceptions tentent d’élever!

Non, de grâce, ne touchez point à cette chose sacrée: la famille. Croyez, malgré tout votre scepticisme, qui pour la plupart d’entre vous n’est que de la pose ou du snobisme, que le vote des femmes aurait dans la majorité des foyers des conséquences désastreuses.

On ne peut émettre une opinion d’avenir, nous l’avouons, mais regardez simplement de nos jours dans les villes et les villages l’action des femmes. A la campagne surtout elle est énorme, car là on ne vote plus pour une opinion, on vote pour un tel ou tel autre. Les élections se font pour un nom contre un nom. Et les femmes se lancent dans la lutte, féroces, exaltées, entraînantes, poussant aux dernières folies! Que sera-ce le jour où elles pourront manier l’arme dont elles ne peuvent aujourd’hui que frôler le manche? Ce sera la débâcle de la famille, le renversement de la femme de son piédestal de gloire et de bonté.

Et maintenant, mesdames, vous les sensées, vous les normales, opposez toute votre énergie, toute votre force, à ces démolisseurs de tendresse et de bonheur. Rappelez à ces échevelées la phrase de Jules Simon: «La femme doit régner dans l’intérieur de sa maison, mais elle ne doit régner que là», et si prétentieuses et arrogantes, certaines mercantilistes du féminisme, avec des gestes tragiques et une face convulsée, s’écriaient: «mes sœurs, révoltons-nous; la famille vivra plus belle et plus puissante après notre émancipation», faites-leur la réponse ronde et franche que l’épouse de Jérôme Paturot lançait dans un club de femmes en 1848:

«Comment, ce n’est pas assez que les hommes aient la cervelle sens dessus dessous, il faut encore que les femmes s’en mêlent? On vous parle de vos droits. Vous avez celui de tenir en ordre votre maison, de raccommoder les chausses de votre mari, d’élever vos enfants, de commander aux bonnes et de veiller à ce que le dîner soit cuit à point? Et qu’aurez-vous gagné en venant ici? Que la maison ira à vau-l’eau, que tous les enfants seront mal tenus, les nippes en mauvais état et les bonnes maîtresses chez vous!!»

Oh! diront, mesdames les féministes, quel idéal trivial et banal! et surtout, en «quels termes grossiers ces choses-là sont dites.»

Mon Dieu! mesdames, nous avouons humblement préférer ce style sans gêne, délicieux dans sa rondeur bonhomme, à vos phrases prétentieuses et économico-sociales, dignes tout au plus de figurer dans le Parc aux Huîtres de Fantasio.

Quant à l’idéal de l’épouse de Jérôme Paturot, pour si terre à terre et si peu élevé qu’il soit, il a sur le vôtre, révolutionnaire et pédant, l’avantage d’être censé.

Et cela, croyez-nous, n’est point à dédaigner.

2e: La femme ne doit point voter parce qu’elle demanderait l’éligibilité.

Les femmes sont comme les enfants. Accordez-leur un petit bout de liberté, elles en demandent le lendemain un gros morceau! Et dire qu’il est inutile de leur donner le droit de vote parce qu’elles demanderaient tout de suite celui d’être éligibles, me paraît tout naturel! Dès qu’elles seront électrices, elles voudront être élues!

Quelques-unes même mettent la charrue avant les bœufs! Mesdames Marguerite Durand, Hubertine Auclert, etc., etc., se présentent dans divers arrondissements de Paris. «Leur ouvrirez-vous débonnairement les mairies, les conseils généraux, le Parlement, toutes les fonctions officielles du gouvernement?[49]

Mais certainement, répondent ces dames! A quoi nous servirait l’usage du bulletin de vote s’il nous était impossible de faire triompher nos candidates? Et puis, croyez-vous que certaines femmes n’auraient pas autant de talent pour discuter une loi, faire une interpellation, etc., que la plupart des députés? Mais pour être conseiller municipal, maire, député, sénateur ou ministre, point n’est nécessaire d’être un aigle ou un génie? Et pour faire le travail que ces messieurs font, une dame en est aussi bien capable.

Nous ne discuterons point, mesdames, la comparaison et l’appréciation que vous portez sur le travail d’un député ou d’un sénateur. Nous dirons simplement que ce travail parfois énorme, mais toujours sérieux et à la longue ennuyeux, n’est point fait pour vous, à cause de votre tempérament. Il vous serait impossible de dresser des actes de l’état-civil, de faire des discours, de discuter des rapports, de répondre à tous les solliciteurs, de faire, en un mot, un travail de tous les instants, continu, sans trêve ni relâche, car vous êtes des femmes et qui dit femme, dit légèreté, étourderie, inconstance!

Que diriez-vous d’un conseil municipal composé de femmes! D’un maire-femme! D’un député-femme! D’un sénateur-femme (ceci est plus douteux; une femme étant en principe toujours jeune éprouverait quelque difficulté à découvrir son âge en s’asseyant dans l’auguste assemblée des pères conscrits!)

Mais, nous répondent les féministes, ce ne serait pas si ridicule! Dans les conseils elles apporteraient l’appui de leur tendresse, de leur impartialité; à la Chambre elles sauraient être indépendantes, donneraient leurs avis compétents sur les questions d’intérêt pratique ou d’économie!

Et puis enfin, n’avons-nous pas déjà la femme avocate, la femme docteur, la femme-écrivain, pourquoi n’aurions-nous pas la femme-maire ou la femme-député?

Le raisonnement est ingénieux, mais il est faux! Il ne s’ensuit pas de ce que nous avons déjà des femmes avocates ou médecins que nous soyons obligés de subir des femmes politiques. Ce serait une corde de plus à leur arc pour se rendre encore plus ridicules!

Les avocates! La plaie des tribunaux! l’épouvantail des confrères et des prévenus, la bête noire des juges!

Valère Maxime nous dit que de son époque, déjà, on comparaît les clameurs d’une femme avocate à des aboiements! Et ajoutant qu’elle était née en 48 avant Jésus-Christ, il dit: «Lorsqu’il s’agit d’un pareil monstre, l’histoire doit plutôt enregistrer la mémoire de sa destruction que la date de sa naissance»[50].

La doctoresse! Qui nous dira l’aversion qu’elle inspire à tous les médecins. La plus grande découverte du siècle, nous disait un docteur célèbre de Montpellier, serait de découvrir le microbe des étudiantes en médecine!!

L’écrivain! Elles sont trois mille en France, nous annonce tristement le Figaro! Et sur ce nombre, combien d’inconnues! combien d’ignorées. C’est la lente submersion de la littérature sous la production énorme: «de ces vaches écrivassières aux mamelles gonflées d’encre», comme les appelle irrévérencieusement Nietzsche.

«Lorsque dans une société, dans une littérature l’élément féminin domine, ou seulement domine l’élément masculin, il y a arrêt dans cette société et cette littérature est bientôt décadente. L’élément féminin produit une rétrogradation humaine»[51].

Après cela vous voulez nous donner la femme maire ou la femme député! Non, Mesdames; sans parler des nombreux et énervants conflits de tous ordres que vos candidatures susciteraient, il est une question plus sérieuse qui doit vous faire renoncer à ceindre l’écharpe tricolore! C’est votre légèreté.

Une femme, disait Lamartine, est incapable de suivre un raisonnement plus d’un quart d’heure! Vous entendriez-vous à réviser des comptes, à compulser des dossiers! Croyez-vous sincèrement à l’autorité morale d’une fonction publique exercée par une femme? Ne trouveriez-vous pas dégradant de vous voir dans les luttes politiques d’où est bannie toute galanterie, huées, insultées, vilipendées et traînées dans la boue?

Auriez-vous le courage le jour où l’ordre serait troublé de le rétablir! Seriez-vous assez sérieuses et assez calmes pour prendre aux heures du danger des décisions énergiques et sûres? Non, car votre légèreté, votre nervosité compromettraient en vous la voix de la raison et du bon sens! Et puis nous autres, les hommes, que ferions-nous? La cuisine, le travail de la maison, l’éducation des enfants, pendant que vous approfondiriez les comptes des mairies ou que vous prépareriez un rapport sur la marine ou sur les Beaux-Arts. Vous seriez la grande armée des femmes politiques dont nous ne serions que les serre-files! Non, Mesdames, ayez le bon esprit de reconnaître que les rôles de chacun ne peuvent s’intervertir.

On ne change point les décisions de la nature. Restez ces êtres charmants et doux, tendres et bons, embellissez un foyer par votre tendresse et souvenez-vous que malgré toute votre beauté, toute votre grâce, vous feriez toujours à la mairie ou à la Chambre des députés piètre figure! Vous n’y auriez aucun succès! Ecoutez du reste M. Claude Mill, un de nos chroniqueurs les plus spirituels:

«Tout de même est-ce que vraiment les femmes ont besoin d’entrer au Parlement pour que nous les appréciions davantage? Elles étaient charmantes avant de représenter le peuple; elles le seront évidemment après: mais elles ne le seront pas davantage. Tremblons donc qu’obligées d’assister aux doubles séances, contraintes d’arriver à neuf heures, de déjeuner à la hâte en étudiant des rapports et de s’en revenir dès le dessert pris, pour discuter de la décadence des haras, tremblons qu’elles ne donnent plus le même temps—oh le bon temps—à l’étude de l’ondulation et à la science du chichi. On me dira que les femmes sont essentiellement pratiques, qu’elles n’iront pas comme les hommes perdre six mois à discuter un budget assommant sous le couvert de réformes que la démocratie n’attend pas. Les femmes savent au moins le prix du beurre et encore plus la valeur du pain que l’on met dessous et ce n’est pas elles qui nous parleront cinq heures d’horloge de la politique du gouvernement en Cochinchine pour aboutir à l’ordre du jour pur et simple.

»Je veux bien croire aussi que le jour où la femme sera admise à délibérer et à voter, la Chambre deviendra un séjour charmant. Les complots sentiront un peu la verveine et la poudre de riz. On fera ou on défera un ministère pour un regard ou pour un baiser. Si la corruption continue à planer sur les assemblées politiques, elle se prodiguera sous la forme gracieuse de l’amour. Et le pot de crême remplacera le pot-de-vin!

»C’est entendu mais au fond tout cela est-il bien sérieux?

»Tout d’abord, impossible d’ouvrir la moindre session, malgré le proverbe qui veut qu’une session soit ouverte ou fermée?

»Quelle est la coquette, en effet, qui consentira jamais à être présidente d’âge? Et que de potins! La médisance ira bon train. On dira l’Aube a ses vapeurs. La Manche fait la tête car le Doubs parle bas à l’Eure! Et l’Isère est-elle mal fagotée. La séance sera-t-elle houleuse? Le président rappellera-t-il ces dames à l’ordre? Quel incident s’il se permet de déclarer qu’elles manquent de formes?

»Non, non. Mesdames! Croyez-moi, abstenez-vous. L’abstention est toujours chose facile, trop facile. Demandez aux hommes, ils en savent quelque chose. Et voulez-vous un bon conseil? En fait de loi, contentez-vous de faire à vos maris celles que nos mères faisaient à nos pères, c’est la plus douce et la meilleure».

Et personnellement nous ajoutons, c’est la seule que nous supportions de vous avec joie et bonheur!

3e: La femme ne doit point voter parce que cette nouvelle conception n’est point dans nos mœurs.

Depuis quelques années, des voix de femmes se sont mêlées aux justes revendications d’une démocratie jusqu’ici ignorée, les unes graves et pondérées, d’autres révolutionnaires et exaltées. Certaines militantes, comme Mmes Maugeret et Chenu, ont pris la direction du féminisme chrétien; mais, comme leur patron saint Jean-Baptiste, elles prêchèrent dans le désert. Quelques-unes, le bonnet rouge sur l’oreille et les deux mains sur les hanches, comme Mme Pognon ou la doctoresse Pelletier, se firent les propagandistes d’un féminisme rouge. Et de l’extrême-gauche à l’extrême-droite de la politique, l’arc-en-ciel féministe a resplendi.

Les Congrès de 1889, 1891, 1903 et 1904 commencèrent à mettre mieux en relief les revendications du sexe faible. Avec la naissance de la 3e République coïncide la création de nombreuses associations, l’Union universelle des femmes (Mme Cheliga-Lévy), l’Avant-Courrière (Mme Schmall), la Ligue française pour le droit des femmes (Mme Pognon), l’Egalité (Mme Vincent), etc., etc.

De nombreux périodiques ou revues viennent soutenir l’ardeur des combattantes et stimuler le zèle des néophytes: La Fronde, Le Droit des Femmes, La Femme, L’Avant-Courrière, Le Pain, Le Journal des Femmes, La Femme Socialiste, La Revue Féministe, L’Harmonie Sociale, La Ligue, etc., etc.

En littérature, MM. Hervieu, Turgeon, Marguerite, Brieux, Donnay, Beaubourg, Prévost, Bourget, Jules Bois exaltent le rôle futur de la femme libre et affranchie et idéalisent sa mission de demain.

Des hommes politiques, comme MM. Vaillant, Allemane, Viviani, Sembat, d’Estournelles de Constant, etc., se font les porte-paroles éloquents des revendications du sexe faible. Bref, la vague féministe monte, monte sans cesse.

«Une évidence domine, c’est que le but se rapproche, c’est que la voix longtemps étouffée, la voix innombrable des femmes retentit plus distincte et qu’on peut prévoir désormais sans erreur l’époque où elle apportera dans nos assemblées le poids de son ingéniosité, de sa prévoyance, de sa pitié, un sûr et ardent levier pour le travail et pour la paix»[52].

Ça sonne bien, c’est joli, c’est bien écrit! Mais voilà, grattez un peu... il n’y a rien dessous. M. Victor Marguerite est simplement un merveilleux écrivain.

On serait tenté de croire après cette revue rapide des forces féministes à l’existence d’un courant profond, modifiant nos mœurs et orientant l’opinion vers cette nouvelle perspective: les femmes électrices. A prendre au pied de la lettre les articles enthousiastes des devins féministes, il semble que la masse du peuple français soit prête à ce changement, et qu’il suffirait d’un simple coup de pouce donné à l’évolution de la société pour faire des femmes nos égales. Un petit tour de manivelle et crac, sans à-coups, sans oscillations ni secousses, insensiblement, glissante et souple, la réforme s’adapterait, inaperçue. Tous Français, tous électeurs.

La réalité serait plus mouvementée. Ce serait une profonde erreur et un leurre dangereux de supposer à l’heure actuelle les mœurs françaises suffisamment préparées à l’acceptation d’une semblable réforme.

Non, malgré toutes les affirmations, notre esprit n’est point encore accoutumé à considérer comme une chose sérieuse et réalisable le suffrage des femmes: La réforme n’est pas mûre, elle est verte, horriblement verte.

Et les années se succéderont longtemps encore avant que cette chimère ait pu prendre consistance, avant que cette idée fausse et anormale soit acceptée par des cerveaux équilibrés et raisonnables.

Cela parce que dans notre terre de France, où le bon sens est encore le meilleur juge, il existe des hommes sincères et sérieux, ne craignant point d’élever leurs voix autorisées pour proclamer folie ce rêve de quelques exaltées.

Cela, parce que la majorité des femmes se désintéresse complètement de cette réforme que l’on ne prend pas au sérieux; femmes du peuple ignorant et ne soupçonnant même pas la portée des revendications; bourgeoises effrayées dans leur simple jugeotte par ces grands mots: égalité des sexes; aristocrates dédaignant, pour une fois avec juste raison, ces luttes du sexe faible, bonnes tout au plus pour des institutrices.

Enfin parce que toute l’énorme majorité des Français et des Françaises intelligents, normaux et doués d’un solide bon sens ne peuvent accepter cette conception nouvelle du rôle de la femme, se mêlant aux luttes politiques et descendant dans la rue!

«Ce que nous voulons supprimer, ce n’est pas le sexe féminin, mais la servitude féminine, servitude que perpétuent la coquetterie, la retenue, la pudeur exagérée, les mièvreries de l’esprit et du langage. La femme sera un individu avant que d’être un sexe»[53].

Le délicieux type de femme; désormais libre, sans frein, sans moralité, sans coquetterie, sans amabilité, sans tendresse!

Mme la doctoresse Pelletier n’est pas heureuse, constatons-le dans ce nouveau portrait de l’Eve future! Un ours! pas même léché!

A la lecture de cet idéal, nos pères auraient dit tout simplement: «Les monstres, elles méritent d’être fouettées». Mais si efficace qu’il puisse être, ce vieux traitement répugnerait à la douceur de nos âmes. Nous avons fait nôtre le joli proverbe indou: Ne frappez pas une femme, même avec une fleur! et puis les chères créatures n’aiment plus à être battues. Mon docteur avait raison. «Mieux vaut de toute façon les asperger que les meurtrir. L’hydrothérapie a du bon»[54].

La mesure serait plus douce mais ne produirait pas de bons résultats.

Entre nous, mesdames, ne soyez pas si entêtées; convenez qu’à l’heure actuelle nous ne sommes pas prêts pour cette réforme. Avouez-le! vous avez contre vous tout un peuple et vos faibles forces viendront se heurter longtemps encore contre le rempart du bon sens dont les bases sont en France très solides.

Je n’en veux pour preuve qu’une confession d’un immortel féministe, le provocateur des grands suicides moraux de notre époque et grand directeur des consciences de nos demi-vierges, nous avons nommé Marcel Prévost.

«Le suffrage des femmes est parmi les problèmes politiques et sociaux de l’heure présente un de ceux qui agitent le moins l’opinion française. On peut s’en étonner à une époque où les revendications féministes ne sont nullement inactives ni négligeables. Les conquêtes de la femme contemporaine dans le domaine de l’égalité sociale sont tellement importantes depuis une vingtaine d’années qu’elles dépassent les prévisions les plus optimistes. Mais dans le sens de l’égalité politique, le changement fut quasi nul. La raison de cette immobilité, c’est que les femmes se sont franchement désintéressées jusqu’ici de leurs droits politiques»[55].

«La majorité des femmes n’est féministe à peu près dans aucun pays du monde, 120 ans après la Révolution française. Et parmi les revendications féministes, celle à laquelle les femmes tiennent peut-être le moins, c’est le droit de suffrage législatif ou même municipal»[56].

Nous avions raison de vous dire, mesdames: l’idée n’est point encore dans nos mœurs, la réforme n’est pas mûre, elle est verte, horriblement verte et bonne tout au plus pour des... détraquées.

4e: La femme ne doit point voter car elle n’a pas reçu l’éducation civique et politique

Supposons que du jour au lendemain, on accorde aux femmes le droit de voter: Qu’arriverait-il? Tout simplement que la majorité des femmes (et nous ne parlons que de celles ayant reçu une éducation) éprouveraient quelque difficulté à se servir de cette nouvelle attribution, car cette intelligence, malgré toute la science (?) inculquée pendant des années par de savantes (?) maîtresses, n’aura pas reçu (heureusement) une éducation politique suffisante. Ah! disent les féministes, qu’à cela ne tienne, changeons les programmes et préparons les générations féminines à leur rôle futur.

Non, Mesdames, ne faites point cette suprême bêtise! Examinons en effet l’éducation de la femme moderne? Nous nous poserons certainement cette question: où sont les fous? Chez les hommes qui élaborent de semblables programmes, ou chez les jeunes filles qui les apprennent!

On rit en pensant à ce que doit savoir une femme pour son certificat primaire, on tremble quand on jette un coup d’œil sur le certificat supérieur, on frémit à la lecture d’un programme d’école normale!

Quant au reste, cela dépasse l’imagination humaine!

Non seulement l’éducation pratique et intelligente est abandonnée, mais encore, chose plus grave, elle est condamnée. Lire tout, apprendre tout, mais ne savoir rien, tel est le grand critérium de l’instruction féministe moderne.

«Il n’est pas rare de voir les jeunes filles faire dans une même journée le commentaire d’une églogue de Virgile, l’analyse du système de Kant, l’exposé des transformations du substantif de la langue d’oil et le tableau du régime parlementaire des Anglais au XVIIIe siècle ou expliquer le rôle du système nerveux périphérique, la formation des carbures d’hydrogène et reliqua»[57].

C’est cela! l’instruction à haute tension, la concentration dans un cerveau féminin des choses les plus abstraites et les moins utiles! On fait de nos jeunes filles d’aujourd’hui des intellectuelles, des doctoresses, des brevetées, des agrégées, c’est-à-dire des pédantes, des prétentieuses, mais hélas on n’en fait pas des femmes!

Et si maintenant pour obtenir malgré tout votre fameux suffrage vous joignez, Mesdames, à cette éducation savante, une éducation politique; si à la théorie du système de Kant ou du tronc de cône vous joignez les théories royalistes, impérialistes, républicaines ou socialistes; si désormais une femme doit apprendre l’exposé radical ou la doctrine communiste, le résultat sera admirable!

A la jeune fille pédante «qui n’a du dédain que pour les bourgeoises préparant des conserves ou surveillant la blanchisseuse»[58], ajoutez un troisième sexe, la femme politique, nous aurons alors un être hideux, difforme, composé de pédantisme, de laideur, de prétention, de science et de politique, qui ne sera même plus, selon l’expression vulgaire, bonne à prendre avec des pincettes!

Quelques féministes désireraient pour arriver à ce résultat un autre système. Ce serait la promiscuité de chaque jour des femmes avec les hommes:

«La politique, le café, le cabaret, en mettant les hommes en contact, leur font apprendre à s’apprécier et à se maîtriser. Mais pour les femmes, actuellement écartées de la politique, il n’y a point de contact civilisateur et l’habitude de n’avoir en vue que soi même fatalement restreint leur sens moral»[59].

Ainsi donc, pour compléter l’éducation de la femme, Mme Hubertine Auclert nous propose comme contact civilisateur la politique, le cabaret et le café. Pour notre part, nous croyons que si une pareille éducation devait leur être donnée dans de semblables milieux, il faudrait désespérer de les voir s’apprécier et se maîtriser; et il serait à craindre de constater, le jour où elles prendront ce fameux contact civilisateur, la ruine de la famille et une recrudescence formidable d’aliénées.

Non, jeunes filles, restez simplement les petites intelligences vives et alertes, ayant des aperçus rapides sur certaines branches de la science, connaissant très bien notre littérature, écrivant un français impeccable, sachant apprécier à sa juste valeur une œuvre d’art; joignez à cela une éducation artistique, soyez des femmes agréables, distinguées sans être pédantes, instruites sans être précieuses.

Ce n’est point certes que nous soyons partisans du type classique et ennuyeux de la femme de 1830 ou de la reproduction de cette espèce inférieure de jeune fille appelée oie blanche! Mais de grâce, ne brisez point brutalement cette auréole de tendresse et d’amour qui font la femme douce et aimante. Laissez pour les hommes les discussions théoriques, les analyses profondes et surtout cette fameuse éducation civique ou politique dont vous espérez merveille et qui ne fera que creuser plus profondément le fossé qui vous sépare de la raison et du bon sens.

Ne soyez point, Mesdames les féministes, celles qui font toujours semblant de croire à la vérité et à la beauté des doctrines que vous préconisez car, parfois, dans la hardiesse et la nouveauté de vos idées, vous confinez au ridicule et n’oubliez pas qu’en France le ridicule tue toujours!

5e: La femme ne doit point voter à cause du danger confessionnel

Ce chapitre, qu’on pourrait intituler: de l’hypnotisme, est un de ceux qui a réuni le plus grand nombre d’adversaires et de partisans.

Cette délicate question de l’influence du confesseur sur l’âme de sa pénitente est si complexe et surtout soumise à tellement de variations, à cause du tempérament et du milieu, qu’il est matériellement impossible d’apporter des faits individuels permettant de faire une preuve éclatante dans l’un ou l’autre sens.

Comment, disent certaines âmes charitables et naïves, pouvez-vous supposer à un homme de religion le pouvoir pour ainsi dire surhumain de guider les décisions des femmes, de diriger leurs actes, en un mot de leur imposer sa façon de penser et d’agir. Mais de nos jours, avec la liberté effrayante des mœurs, avec notre laisser aller, notre indifférence et notre scepticisme, l’armée des illustres pécheresses rachetant leurs fautes par de douces pénitences et suivant exactement les conseils intéressés de leur confesseur n’existe plus.

La femme d’aujourd’hui est trop légère, trop insouciante, et surtout trop avisée pour prêter une oreille attentive aux remontrances d’un jeune abbé poudré, ou d’un vieux vicaire illuminé et bedonnant! Par tradition, par habitude, par respect humain, elle lui débitera l’éternel monologue de ses péchés mignons, bouclera aussi vite que possible la douce pénitence et, plus légère qu’un oiseau, volera vers d’autres dangers, vers d’autres chutes, ayant au cœur la douce espérance d’être pardonnée et de re-recommencer.

Le confessionnal n’est plus aujourd’hui le point où mystérieusement se réunissaient les fils qui guidaient les volontés des femmes; l’indifférence et la raison ont brisé la trame de cette toile immense, enserrant les âmes et les énergies féminines!

C’est mal comprendre la profonde influence qu’a toujours exercée sur la volonté faible et molle de nos compagnes le caractère religieux d’un confesseur. Depuis la juste loi de la Séparation, l’Eglise vit en marge de la République, dissimulée mais non vaincue, rabaissée mais non soumise. De n’avoir pas voulu se courber à l’instar des autres dogmes sous le joug de la loi, d’avoir été forcée de se soumettre, elle a gardé l’éternelle rancœur des vaincus et l’espoir de relever un jour la tête.

Voilà pourquoi, malgré tout, sans chocs, sans heurts ses ministres ont redoublé d’influence et de zèle! Sachant que la majorité des femmes a reçu une éducation religieuse laissant en elles une trace indélébile, ils savent réveiller au moment opportun les sentiments qui s’endormaient dans la fièvre de notre siècle! Ils continuent à guider les âmes et à avoir main mise sur leur volonté.

Dans les villes où la femme est absorbée par les exigences mondaines ou la lutte pour la vie, leur tâche est peut-être plus difficile; dans les villages où les lumières du ciel brillent encore dans l’âme naïve et douce des paysannes, leur travail est simplifié. Et, comme dans le passé, ils continuent à exercer une pression d’autant plus dangereuse qu’elle est cachée, d’autant plus à craindre qu’ils font miroiter l’éclat des palmes du martyre et la beauté d’une grande revanche, jusqu’au jour où étant les directeurs de toutes ces âmes, ils déclareront ouvertement la guerre à la République.

Que l’on ne nous dise point que ce sont là paroles légères ou pronostics pessimistes. Ce que nous voulons montrer, c’est la timidité, la faiblesse, la molle énergie d’une femme. C’est la facilité avec laquelle on capte sa volonté. C’est l’attrait mystérieux qu’exerce sur toute âme religieuse, même superficiellement, la parole douce et chrétienne, psalmodiée dans un confessionnal ombré avec des gestes bénisseurs et caressants.

C’est la facilité avec laquelle, sous prétexte de religion, le confesseur peut dévier d’un sujet à l’autre, peut inspirer et imposer sa façon de voir, peut en un mot se substituer à la volonté de sa pénitente.

Et voilà pourquoi le jour où dans sa bonté magnanime la République accordera aux femmes le droit de vote, ce jour-là des millions de bulletins tomberont en avalanche sur elle; ce jour-là elle sera submergée par les flots des opinions réactionnaires des femmes, qui ne seront autres que les opinions de l’Eglise!

Raisonnement faux, dit-on, puisque la plupart des féministes sont révolutionnaires et libre-penseuses! Mais quelle différence faites-vous donc d’abord entre un révolutionnaire et un réactionnaire ou un anti-républicain?

Il n’y en a pas! tous deux veulent renverser le régime existant, les uns par le raisonnement et le coup d’Etat, les autres par la torche et le pétrole! Tous deux rêvent à l’aube du grand soir, pour les premiers elle est blanche; rouge pour les seconds!

Et puis croyez-vous que les féministes socialistes iraient maladroitement se séparer du concours des catholiques? Leurs forces sont déjà bien petites; qu’adviendrait-il si elles les divisaient? Oui, nous avons l’intime conviction que le vote des femmes serait défavorable à la République et cela parce que de nos jours encore la volonté de la femme n’est point libre, elle est soumise à celle de son confesseur. Ceci n’est point une opinion; c’est la constatation de chaque jour, c’est un fait habituel! et nous croyons toujours à l’éloquence des faits plus qu’à celle des discussions.

De là, cependant, à faire retentir la trompette anticléricale et sonner à tous les échos le ralliement de la libre-pensée, nous paraîtrait un moyen essentiellement faux et maladroit. N’essayons point de jouer le rôle insipide de la mouche du coche, comme par exemple Mme Nelly-Roussel:

«Tant que nos soi-disant libres-penseurs, dit-elle, se montreront aussi misogynes que l’Eglise, tant qu’ils n’ouvriront à la femme qu’une petite porte dérobée en lui recommandant d’être bien sage et de s’asseoir humblement à l’écart, qu’ils ne lui feront pas partout sa large place, nous pourrons craindre que nos tentatives de laïcisation complète demeurent vaines et infructueuses! Mais qu’espérez vous, ô anticléricaux! Chasser vos compagnes des églises sans leur donner d’autres asiles! Les enlever à ce qui les console sans faire en sorte qu’elles n’aient plus besoin de chercher les consolations! Et dans leur âme où la résignation chrétienne endort la dignité humaine, tuer cette résignation sans réveiller la dignité qui défend de courber la tête sous aucun joug moral ou social? Sachez-le bien, vous rêvez l’impossible!»[60].

Sauf votre respect, Madame Nelly-Roussel, empruntant pour un instant un vocabulaire populaire: C’est du battage! Voyez-vous, les phrases, les grandes idées, les systèmes modernes sociaux, la refonte de la morale, «l’Eglise remplacée par la dignité qui défend de courber la tête», tout cela c’est un brillant galimatias, un merveilleux assemblage de mots qui ne veulent pas dire grand chose et qui, une fois réunis, veulent dire encore moins.

Laissez de côté, Madame, ces grandiloquentes théories de la porte dérobée et du joug moral ou social! Vos sœurs, pas plus que vos frères, du reste, ne pourraient vous comprendre! Pour combattre et ruiner à jamais dans l’âme de nos femmes l’influence d’un confesseur, point n’est besoin de ce bréviaire insensé de libre-penseuse ou de ce manuel nébuleux de parfaite laïque!

Non! que le mari soit désormais le confident de son épouse, qu’il l’entoure d’une affection franche et sincère, qu’il soit pour elle un guide, un soutien; qu’à tous les instants il se penche vers son cœur pour connaître ses souffrances et ses désirs, que son rôle ne se borne point à celui du mari légal, qu’il soit aussi le confesseur paternel et aimant, et désormais disparaîtra cette influence néfaste du prêtre qui fausse les volontés et qui pourrait détourner à son profit le suffrage des femmes!

Mais plus de ces harangues philosophiquement ennuyeuses, Madame Nelly-Roussel! Ralliez-vous à notre système! C’est le meilleur, parce que le plus simple et le plus naturel!

6e: La femme ne doit point voter parce qu’elle est femme

Cela semble un paradoxe, une vérité de la Palisse; et cependant nulle raison, à notre humble avis, n’est meilleure. De l’arsenal des raisons, restreintes à volonté, militant en faveur de notre opinion, aucune ne nous semble posséder plus de force, plus de bon sens, plus de naturel et plus de vigueur.

La femme ne doit point voter parce qu’elle est femme.

Certes, il est assez téméraire de vouloir donner une explication de la femme. Nous comptons, du reste, sur l’indulgence des critiques, pour la seule et bonne raison que pas plus que nous ils n’arriveront à donner la résolution de ce problème.

Impressionnable, est un de ses graves défauts. Son organisme délicat la prédispose, en effet, plus que l’homme aux émotions. Un rien la trouble, l’ébranle jusqu’aux larmes. La moindre impression laisse en elle une trace profonde; une parole qui l’aura choquée, froissée, restera gravée dans son esprit pour toujours. Il faut peu de chose pour la rendre heureuse et une robe qui lui va mal la rend inquiète, agitée, irascible. Le moindre petit détail qui cloche dans sa silhouette la met dans des états de nervosité étranges; un malheur profond la laisse calme, froide et résignée.

A côté de ces mièvreries qui constituent cependant une ambiance nerveuse plus grande qu’elle ne paraît, il faut placer encore toutes les secousses plus fortes auxquelles elle est en butte: maladies, désillusions, misères, auxquelles son cœur généreux compatit toujours; chagrins intimes qu’elle garde jalousement par fierté et font d’elle l’éternelle blessée. Elle est en vibration continuelle et son âme et son esprit sont sans cesse agités par le souffle de la douleur et de la joie.

Et c’est à ce petit être ballotté, à la merci d’un sourire ou d’une larme, que vous voulez donner un droit—celui de voter—droit exigeant peut-être plus que tout autre le calme et la réflexion! Oh! direz-vous, êtes-vous sûr que les hommes réfléchissent avant de donner leurs voix à un candidat? Soit! faisons des concessions et reconnaissons que bon nombre d’électeurs votent sans se douter du droit sacré dont ils font usage; mais enfin, qu’on le veuille ou non, il existe encore bon nombre de Français qui en leur âme et conscience déposent, sans être impressionnés par les discours tapageurs ou circonvenus par les promesses, leur bulletin dans l’urne.

Prenons, au contraire, la femme avec son extrême impressionnabilité, mêlons-la aux luttes politiques, jetons-la dans des réunions, des manifestations; pendant des semaines bourrons-la de professions de foi, de proclamations, de déclarations, enflammons-la par de violentes polémiques, et nous aurons le jour du vote devant nous une malheureuse désemparée, brisée par les émotions, ne sachant plus à quel candidat se vouer, ne comprenant plus ce qu’on exige d’elle; nous n’aurons qu’une petite barque roulant, tanguant sur la mer immense de la politique.

Oh! combien triste et pitoyable ce sera!

On comprend qu’avec un tel goût pour les émotions fortes, elle soit inévitablement sentimentale. Cœur et nerfs, ainsi pourrait-on la symboliser.

Elle subit continuellement cette double impulsion. Son cœur est toujours plein de tendresse et de dévouement qu’elle répand sans compter. Aimer, être aimée, se dévouer toute, se donner corps et âme, voilà la véritable aspiration de la femme.

Certains féministes jugent parfois ce but dégradant, humiliant, parce qu’il fait d’elle une esclave, et leurs théories sont vaines, car aucun raisonnement n’empêchera la femme d’aimer et d’être une esclave à laquelle nous obéissions.

Sa seule tâche ici-bas se nomme amour. Et qu’on le baptise comme l’on voudra, sentimentalisme, romantisme, passion, tendresse, tout cela n’est qu’une forme de l’amour qui remplit la vie de la femme. Irez-vous rabaisser cet idéal, en faisant d’elle notre égale, du moins en théorie.

Mais la femme, créature d’amour, n’est point faite pour ces grandes théories modernes de l’émancipation sociale. Son cœur tout rempli de tendresse ne peut comprendre ces aspirations illégitimes de liberté, ces aspirations mal fondées d’égalité dans la question politique. Éloignez d’elle toutes ces complications, ne la sortez point de son cadre de beauté et d’amour, car le jour où elle viendra se mêler à nos luttes, le jour où elle sera élue maire ou député, ce jour-là sera pour elle l’ouverture d’une ère de rabaissement et de déchéance. Elle ne sera qu’une pâle imitation de l’homme! Trahie par son cœur, et voulant mettre la tendresse là où la raison, le droit et l’énergie doivent seuls régner, elle sera renversée, piétinée, elle deviendra la victime de l’amour!

Sentimentales, que deviendront leurs décisions! A quel parti s’arrêteront-elles! Comment pourront-elles porter un jugement droit et définitif? La passion, le sentiment fausseront toujours leurs idées:

«Le sentiment peut tout faire rentrer dans l’esprit d’une femme»[61].

«L’homme est poussé par la passion, la femme par les passions; celui-là par un grand courant, celle-ci par des vents changeants»[62].

Voilà pourquoi jamais leur tempérament de grandes amoureuses ne pourra s’adapter à celui de politique et de tous ses corollaires, y compris surtout celui de voter.

La femme est de plus trop légère et trop inconstante. Aucune suite ne se trouve dans ces décisions. Incapable de prendre par elle-même une résolution, elle dispense son énergie entre de nombreuses idées auxquelles, du reste, elle ne s’arrête particulièrement jamais. Et si par hasard elle parvient à prendre une résolution ferme et énergique, elle est absolument incapable d’en attendre le résultat?

«Vous causez avec une femme de sujets graves, tout de suite vous vous apercevez que vous n’êtes ni compris, ni suivi. Sans cesse votre interlocutrice vous échappe, se jette à côté, s’arrête à des détails, se noie dans des lieux communs et sautille d’une idée à l’autre. C’est que la femme n’est pas un cerveau, elle n’est qu’un sexe»[63].

Ah! qui nous dira l’insouciance de cette petite âme d’oiseau, la légèreté de cet esprit «sautillant comme les mouches»[64], qui touche à tout, goûte à tout, veut tout voir, tout entendre, tout connaître, tout savoir sans rien approfondir. C’est que la femme ne peut matériellement réfléchir plus de cinq minutes; sa devise est frivolité. «La femme ébauche tout, n’achève rien»[65].

«Ma femme est charmante, provocante, seulement elle ne laisse rien dans la main. Elle ressemble à ces verres de champagne, où tout est en mousse. Quand on a fini par trouver le fond, c’est bon tout de même, mais il y en a trop peu!»[66].

Rapprochons cette délicieuse réflexion de Guy de Maupassant d’une déclaration fine et jolie qu’Henri Lavedan met dans la bouche d’une de ses héroïnes:

«Des joujous animés, des êtres indécis et bizarres à caprices, à vapeurs, à nerfs, voilà ce que nous sommes. Il y a des moments où nous ne comprenons rien à nous-mêmes. Nous avons des cervelles de petit lait, nous ne réfléchissons pas plus qu’une bête à Bon Dieu. Moi, je me fais l’effet de ne peser rien, d’être un duvet; moins qu’une chandelle... tu sais, cette fleur des champs sur laquelle on souffle et puis qui s’est envolée»[67].

Et maintenant pourrez-vous, Mesdames et Messieurs les féministes, être convaincus que la femme aura assez de bon sens et de raison pour user du bulletin de vote que, malgré elle, vous voulez lui offrir.

Vous voulez faire de ce petit être mignon qui ne songe qu’à s’habiller comme un champignon ou comme un parapluie, l’égale de l’homme; vous voulez accorder des droits nouveaux à cette Eve si mobile d’âme et d’esprit, qui ne s’arrête à rien de profond et de sérieux, qui glisse sur les sujets pour ne peser que la bagatelle! Allons, permettons aux enfants de s’amuser avec des armes à feu! Le droit de vote est une arme que la femme ne saurait et ne pourrait manier, elle la tuerait!

Et puis n’oubliez pas «que les femmes sautent toujours à pieds joints par-dessus les longues chaînes des raisons froides»[68].

Cela évite toute discussion en leur faveur!

En outre, que dire de leur exaltation. «Nerveuse, sensible, la femme est extrême en tout, capable des pires folies comme des actes les plus sublimes! La femme rêve toujours quelque chose de mieux que le bien et de pire que le mal»[69].

Accordez-leur le suffrage et vous comprendrez alors pourquoi des hommes de bon sens vous crient: Casse-cou! Mais dans les villes, et surtout dans les villes ouvrières et les villages, nous assisterons pendant les élections à des résultats navrants: les femmes exaltées, ayant au cœur la prétention de faire triompher leur candidat, se livrant à toutes sortes d’actes que nous ne pourrons que réprouver.

Considérez-les, de notre époque, dans les grèves. Ce sont elles qui mènent les ouvriers, qui se couchent sous les pieds des chevaux des gendarmes ou sur les rails des chemins de fer! Le jour où elles auront le droit de voter, les élections sombreront dans le ridicule ou dans le sang. Pour notre part, nous trouvons les deux solutions aussi grotesques l’une que l’autre! Et nous sommes sûr d’avoir de notre côté tous les gens de bon sens.

N’êtes-vous point encore coquettes, et ce défaut qui parfois est une qualité ne deviendra-t-il pas, quand vous serez électrices, une sérieuse pierre d’achoppement?

Vaniteuses! accessibles aux compliments. Comme vous deviendrez bien vite amorales! Que ne ferait-on pas d’une femme en lui vantant ses jolis cheveux ou ses grands yeux noirs. Des compromissions! mais il y en aura plus que jamais! Le premier joli candidat venu, au bagout étincelant, à la fine moustache ou à l’allure crâne, vous fera tourner comme des girouettes! Seriez-vous capables de résister à l’offre alléchante d’un pot-de-vin qui pour la circonstance revêtira les formes élégantes d’une robe de chez Paquin ou d’un superbe chapeau!

Mais en faisant vibrer en vous la corde désespérément sensible de la vanité, en vous montrant une rivale adulée, comblée d’honneurs, que vous pourrez égaler et même surpasser, que n’obtiendra-t-on pas de vous!

Les ennemis de la République rabâchent depuis déjà longtemps l’éternelle complainte de la pourriture de nos mœurs politiques. Ils savent bien malgré tout qu’en République aucune suspicion ne peut-être jetée sur notre corps représentatif.

Le jour où vous aurez le droit de voter, mesdames, la pourriture politique gagnera du terrain sûrement, lentement, car aucune de vous n’aura ni le courage ni la force de résister aux tentations!

Et ce jour-là, les adversaires du régime auront beau jeu!

Nous le répétons, vous ne devez point voter, car vous êtes des femmes! car la femme est ce qu’il y a de plus beau sur la terre et peut-être dans le ciel, car les anges lui ressemblent idéalement. «Elle mérite ici-bas des autels, des litanies, une adoration spéciale. C’est la fleur humaine par excellence; et c’est aussi la perle, l’étoile et le papillon et toutes les pierres précieuses, le plus rare bijou de la couronne. Et c’est aussi tous les arts réunis, fondus, le plus exquis tableau, la plus svelte statue, le plus velouté pastel! Et c’est encore la musique animée, réalisée, personnifiée, la mélodie et l’harmonie, l’éternelle et divine romance!»[70].

Après cela, mesdames, aimeriez-vous devenir des hommes c’est-à-dire des singes?

Et pour terminer, méditez cette pensée de Victor Hugo: «Si vous êtes pierre, soyez aimant; si vous êtes plante, soyez sensitive; si vous êtes femme, soyez amour!»[71]. C’est la seule chose que vous puissiez être ici-bas.