CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

Ce n'était plus une retraite, c'était une fuite, une véritable panique. A mesure que cette foule indisciplinée s'engouffrait sans ordre sous les bois, les lamentations croissantes s'élevaient derrière elle. Vainement les misérables délaissés tendaient vers leurs frères des mains suppliantes, en vain ceux que en avaient encore la force se traînaient-ils aux genoux de leurs amis, ceux-ci les écartaient du pied et passaient. Alors s'éleva de la clairière un effroyable concert de malédictions et de hurlements désespérés.

Marc et Alice que la faiblesse et la douleur avaient jetés, vers le matin, dans un assoupissement léthargique, furent tirés de leur sommeil par ces cris de désespoir qui montaient vers le ciel comme des imprécations de damnés. Ils comprirent d'un coup d'oeil la signification terrible de cette scène de désolation. Ils en ressentirent tous deux un poignant serrement de coeur, Marc de terreur pour Alice, elle d'effarement pour lui.

—Au nom de mon amour pour toi, je t'en supplie, s'écria Marc, suis-les, va-t-en! Laisse-moi mourir ici, mes derniers moments seront plus doux!

Elle laissa tomber sur lui un regard ineffable de reproche et de tendresse. Alors il se tut.

Mais elle se sentit illuminée d'une inspiration subite, et, avisant quelques soldats qui passaient près d'eux, elle se leva, prit une bourse pleine d'or qu'elle avait emportée la veille en cas de nécessité, et la leur montra en leur faisant signe d'emporter son mari.

Ceux-là s'arrêtèrent, se consultèrent un instant et finirent par accepter.

—Il est sauvé, merci, mon Dieu! s'écria-t-elle.

Les soldats firent une espèce de civière à l'aide de quelques grosses branches qu'on avait coupées la veille pour les feux de la nuit. Ils y déposèrent le blessé et se hâtèrent de suivre leurs compagnons dont les derniers disparaissaient dans les dédales de la forêt.

A son tour, en passant au milieu des infortunés qu'on abandonnait dans la clairière, Alice dut rester sourde à leurs supplications. A peine le brancard pouvait-il supporter son mari; d'ailleurs ceux qui le portaient montraient bien par leur attitude qu'ils n'étaient guère disposés à accepter un surcroît de charge. Ils passèrent donc et s'en allèrent en fermant l'oreille à ces pitoyables lamentations que se mouraient peu à peu dans l'éloignement. Ainsi Dante et Béatrice en quittant les enfers, entendaient le bruissement confus de la voix des damnés au fond de la spirale maudite.

Alice, la courageuse enfant, tantôt à côté de son mari, tantôt à la suite du convoi, selon que le lui commandait la largeur du sentier, allait d'un pas fébrile réconfortant Evrard d'une parole amie, et encourageant les porteurs d'un regard reconnaissant. Pourtant la malheureuse enfant, à jeun depuis bientôt deux jours, ne se soutenait plus qu'à force d'énergie et d'héroïsme. Outre les tiraillements douloureux d'un estomac irrité par une diète aussi prolongée, une dépression générale commençait à paralyser ses mouvements qui devenaient automatiques. Par moments il lui passait dans tous les membres des frissons de défaillance, et sa vue s'obscursissait. Alors, pour dompter ces symptômes menaçants de syncope, elle se raidissait contre ces affaissements, se rapprochait de Marc et serrait sa main dans la sienne. Le contact de cette main chérie la ranimait, et la seule pensée que si elle venait à s'évanouir, ceux qui portaient son mari les abandonneraient peut-être, achevait de lui rendre une partie de ses forces.

Elle allait donc toujours, toujours dans la forêt sans fin, sans jamais s'arrêter. Et pourtant encore, sa chaussure lacérée déjà par les longues marches de la veille à travers les bois, laissait presque nus ses petits pieds que meurtrissaient les pierres et les racines, et qui saignaient à chaque pas. Inquiétude cruelle, atroce tourment de l'âme à la vue de son mari blessé grièvement, mortellement peut-être, souffrance physique presque surhumaine pour un être aussi délicat, telle était la voie horriblement douloureuse où la jeune épousée se trouvait poussée par une force fatale, dès le lendemain de ce jour attendu par elle avec tant d'impatience et entrevu si rayonnant de jouissances mystérieuses dans un passé si rapproché.

Il y avait une couple d'heures qu'ils allaient de la sorte, lorsque les porteurs s'arrêtèrent en prêtant l'oreille te en se consultant d'un air inquiet. Le bruit des pas et de la voix de ceux qui s'en allaient devant eux, avait peu à peu diminué et fini même par s'éteindre tout à fait. Aucun accent humain ne retentissait plus dans la solitude, et nul autre bruit ne s'y faisait entendre que le frémissement des branches et des feuilles naissantes ou quelques cris d'oiseaux.

Ces hommes se parlèrent un instant à voix basse et se rapprochèrent d'Alice. Ils avaient un air si menaçant qu'elle en frémit par tout ses membres en flairant quelque nouvelle infortune.

—Avant d'aller plus loin, dit le plus hardi des quatre, nous voulons être bien sûrs que nos fatigues ne resteront pas sans récompense. Donnez-nous l'or que vous nous avez montré.

Ces paroles étaient dites en anglais et Marc fut seul à les comprendre.

—Que veulent-ils donc? lui demanda sa femme.

—L'or que tu leur as fait voir. Est-il prudent de le leur donner maintenant?

—Oui, plus prudent que de vouloir discuter avec eux en un pareil moment, répondit Alice en tendant la bourse à celui qui la lui demandait. Seulement dis-leur, Marc, qu'ils en auront trois et quatre fois plus, s'ils te rendent en quelque endroit habité.

Evrard achevait à peine de traduire ces paroles, que celui des porteurs, qui parlait au nom des autres, lui répondit en branlant la tête:

—Vous nous offririez à chacun une fortune, que nous ne l'accepterions pas. Nous avons perdu nos compagnons de vue, nous mourons de fatigue et de faim, et nous somme menacés de tomber entre les mains de quelque parti d'ennemis lancé sans doute à notre poursuite. Non, non, notre vie vaut encore mieux que tout votre or, et nous allons nous hâter de rejoindre nos camarades, pendant q'il en est temps encore. Ce que vous nous avez donné n'est que le juste prix que nous méritons cent fais pour vous avoir menés jusqu'ici. Tâchez de vous tirer d'affaire.

Misérables! s'écria Marc en se soulevant avec un geste de menace.

Mais eux, sachant bien qu'ils n'en avaient rien à craindre, lui tournèrent tranquillement le dos et s'enfoncèrent à grands pas dans le bois. Le blessé retomba sur le brancard avec un gémissement de désespoir.

Alice leva les mains vers le ciel, tourna sur elle-même et vint tomber sans connaissance à côté de son mari.

—O dieu! s'écria Marc, puisque tu veux notre mort, pourquoi donc prolonger autant notre agonie! Si tu es jaloux du seul jour de bonheur que nous ayons goûté, que n'en finis-tu donc d'un seul coup? Trève à ces tortures sans nom et fais-nous mourir!

Le délire le prenait.

—Mourir… répéta-t-il, quand nous sommes tous deux si jeunes! quant l'amour nous gardait encore tant de jouissances! Non, nous ne mourrons pas! Je veux vivre, moi, et je veux qu'elle vive aussi. Allons, plus de ces faiblesses indignes d'un homme te voyons à sortir de ce bois maudit. Si la mort est ici, là-bas est le salut; allons l'y chercher.

Il s'assit. Sa blessure lui fit un mal atroce, mais il en vainquit la douleur et se traîna auprès de sa femme évanouie.

—Alice, réveille-toi, fit-il en la pressant dans ses bras. N'entends-tu pas ma voix? Allons, il faut se lever et partir… Mais ne sens-tu donc plus le feu de mes baisers!

Il l'embrassait avec transport; mais la jeune femme restait froide à ses caresses et ne donnait aucun signe de vie. Soudain il s'arrêta, en apercevant sa gourde dont Alice avait voulu se charger pour l'en débarrasses. L'idée lui vint de verser de l'eau-de-vie sur les lèvres de la jeune femme.

Quelques gouttes ayant pénétré, entre les lèvres, et les dents, jusque dans la gorge d'Alice, l'action irritante de l'eau-de-vie la fit tousser et finit par la tirer de son évanouissement. Mais avec la vie lui revint aussi la mémoire, et en se rappelant toute l'horreur de la position, elle s'écria avec désespoir:

—C'est donc vrai qu'ils sont partis!

—En! qu'importe! Nous pouvons nous passer d'eux, je pense. Le chemin n'est-il pas battu devant nous?

Alice fut effrayée de l'animation fiévreuse que trahissait la voix de Marc. Elle se leva et le regarda. Il avait la figure empourprée par la fièvre.

—Je t'en prie, dit-elle, calme-toi, tu vas te faire mal!

—Me calmer! repartit Evrard avec un rire nerveux. L'occasion est bien choisie!… Tu te trouves donc bien, ici, toi, que tu veuilles y rester?

—Mais, que veux-tu donc que nous fassions, Marc?…

—Nous en aller, pardieu! Écoute… Tu ne m'en crois pas la force… Mais c'est que je suis bien mieux, moi… Ma faiblesse d'hier et de la nuit passée… ne venait que de la perte récente de mon sang… Ma blessure, bah! je sens bien maintenant… qu'elle n'a rien de sérieux… (Il était hors d'haleine en proférant ces mots.) Elle ne me fait plus mal… Tines, nous allons boire chacun… la moitié de ce qui reste encore de cette eau-de-vie. Cela nous donnera des forces… et nous nous mettrons en marche… Si nous avions seulement quelque chose à manger… ajoute-t-il en aparté.

—Aurais-tu faim? lui demanda-t-elle

—Mais, il me semble que je… mangerais bien une bouchée, reprit-il avec anxiété.

—Regarde dans la poche droite de ton justaucorps.

Il en tira le morceau de pain qu'elle y avait mis la veille.

—D'où ceci vient-il donc? demanda-t-il.

—Le docteur m'en a donné deux tranches. J'en ai mangé une et je t'ai gardé l'autre. Marc la regarda fixement et vit qu'elle rougissait.

—Ce n'est pas vrai ce que tu dis là, tu as tout gardé pour moi!

—Je t'assure… balbutia-t-elle en rougissant de plus en plus.

Il lui enserra la taille de son bras, l'assit près de lui, et l'embrassa sur le front.

—Tu es un ange! dit-il, dans ce baiser empreint d'autant de respect que de tendresse.

Il cassa ce pain durci, et puis en offrit la moitié à sa compagne en lui disant:

—Si tu n'acceptes pas, jamais ce morceau que je tiens ne touchera mes lèvres.

Elle comprit qu'il serait inutile de lui résister. Quand il la vit porter le pain à sa bouche, il entama le sien.

—Tiens, dit-il en lui présentant la gourde, bois un peu, cela te donnera des forces.

Quand elle en eut pris quelques gouttes il saisit la gourde et but rapidement à son tour. Pas un muscle de sa figure ne trahit l'embrasement qui dévora soudain sa poitrine. Seulement il lui sembla qu'il allait mourir.

Alice le regardait pâlir avec effroi. Il lui sourit, laissa tomber la gourde vide, et dès qu'il put parler:

—Cela me fait du bien, murmura-t-il. J'en suis tout ragaillardi… Donne-moi la main… Tout à l'heure je serai plus fort,… quand l'effet se fera sentir.

Après un immense effort il se trouva debout. Il lui parut que les arbres dansaient autour de lui et que le sol se dérobait sous ses pieds.

Alice le sentit chanceler et le retint dans ses bras. Mais il finit par se remettre. Il se cramponnait à la vie avec toute l'énergie du désespoir.

—Marchons! dit-il.

Momentanément stimulés par ces quelques bouchées de pain et le peu d'eau-de-vie qu'ils venaient de prendre, ils se mirent tous deux en marche. C'était pitié que de les voir, appuyés l'un sur l'autre, marchant à petits pas, le corps fléchissant sur leurs jambes tremblantes, tels que deux vieillards qui essaient leurs derniers pas avant de se coucher dans la tombe.

Les efforts inouïs qu'ils faisaient pour marcher leur paralysaient la voix, et ils haletaient tous deux chacun écoutant avec effroi la respiration pénible de l'autre.

Ils s'en allaient donc, la tête basse, les yeux rivés par terre pour éviter le moindre obstacle qui pouvait embarrasser leurs pieds, se traînant, machinalement poussés par l'instinct confus de la conservation, n'ayant plus de forces que ce qu'il leur en fallait pour s'empêcher de choir, lorsque Marc entendit un bruit de pas devant lui et releva la tête.

—Encore lui! toujours lui! s'écria-t-il avec emportement.

La première pensée d'Alice fut que le délire le reprenait avec plus de violence, mais à peine eut-elle levé les yeux qu'elle jeta aussi un cri de terreur.

Evil, l'homme fatal, était là, à dix pas devant eux. A côté de lui se tenait un inconnu.

—Puisque l'enfer t'a poussé jusqu'ici, cria Evrard, nous allons du moins mourir ensemble!

Et avec une force dont on ne l'eut pas cru capable, il dégagera son bras de sous celui d'Alice, qui le retenait, tira son épée qu'il n'avait point voulu quitter, et marcha sur Evil.

Alice, comme pétrifiée par la terreur, resta à l'endroit où elle s'était arrêtée, sans voix, sans force et sans volonté.

Evil et Gauthier se trouvaient sur le bord d'un rocher coupé perpendiculairement derrière eux et dominant d'une trentaine de pieds un ruisseau qui coulait en bas sur un lit de cailloux.

En voyant monter vers lui ce mourant armé d'une épée qu'il pouvait à peine tenir, Evil eut un sourire d'infernal contentement. Il fit signe à Gauthier qui venait d'armer son mousquet, de déposer son arme, et, attendit sans bouger, avec le rire satanique de la vengeance aux lèvres, ce spectre vivant qui se traînait vers lui.

—Attends…, balbutiait Evrard en approchant, il me reste encore… assez de force pour te tuer!

Le bras tendu, l'épé au poing il arriva enfin près d'Evil.

—O mon Dieu! dit Evrard, donnez-m'en la force!

Evil bondit sur Marc, lui arracha son épée qu'il jeta loin d'eux, saisit Evrard par les poignets et la gorge, et traînant le malheureux jusqu'au bord du rocher:

—Tu as tort d'invoquer Dieu en ce moment! lui dit-il. L'esprit de la vengeance est Satan, et c'est mon Dieu, à moi. Vois-tu comme il ta jeté sans défense dans mes mains vengeresses! Tu m'as vaincu d'abord, et pourtant je vais rester le dernier sur la brèche. Mais avant que de piétiner sur ton cadavre, je veux, là, sous tes regards mourants, que le feu infernal de la jalousie te ronge aussi le coeur. Avant que tu rendes au diable ton âme maudite, ta femme, entends-tu, ta femme sera la mienne, ici, sous tes yeux.

Dans un dernier effort, Evrard se débattit pour échapper à l'étreinte de son ennemi. Mais Evil le souleva de terre et le poussa dans le vide.

L'infortuné jeta un cri étouffé, et s'en alla tomber au fond du ravin.

—Maintenant, la belle enfant, dit l'officier, d'une voix horrible, à nous deux!

Et il descendit vers elle.

Le cri d'horreur que poussa la misérable femme ne saurait étre rendu par aucun mot. Il n'avait plus rien d'humain, et retentit au loin dans la solitude, appel déchirant, épouvantable.

—Au secours, mon Dieu! au secours! criait-elle en courant pour échapper à l'infâme.

Lui, tout en la poursuivant répondit avec un ricanement de démon:

—Je m'en moque pas mal de ton Dieu, attends!….

Chacun de ses pas le rapprochait d'Alice. Comme il proférait ce blasphème, il rejoignait la jeune femme, il allait la saisir, quant un bruit de branches cassées se fit entendre, tandis qu'une vois rude, bien connue d'Alice, criait à vingt pas de là:

—Jetez-vous par terre, madame!

Elle obéit. Avant que Evil stupéfait eut pu faire un seul geste, un coup de feu retentit et le capitaine atteint en pleine poitrine roula sur le sol.

Gauthier, qui l'observait à distance, le vit tomber; saisi de frayeur il se jeta derrière les arbres et disparut en courant.

—Sauve-toi si tu veux, je te retrouverai bien, toi! dit Tranquille en sortant du fourré.

Se tordant dans les convulsion de l'agonie, Evil labourait la terre des ses ongles, et, dans les transports d'une impuissante fureur, comme un loup enragé frappé d'un coup mortel, il arrachait à pleine bouche l'herbe et les racines.

—Où est monsieur Marc? demanda Tranquille à la jeune femme qui se relevait.

—Là! fit-elle en désignant le rocher.

Elle courut dans cette direction.

Avant de s'éloigner du capitaine, Tranquille lui broya la tête d'un coup de crosse de fusil.

—Que le diable ait ton âme! dit le Canadien en essuyant sur des feuilles sèches son arme couverte de sang.

Et puis il courut à la suite d'Alice.

Celle-ci, du bas du versant, n'avait pu juger de la présence et de la profondeur du ravin creusé derrière le rocher. Elle accourant en toute hâte, autant que le lui permettaient ses forces surexitées par l'émotion du moment, quant elle se trouva inopinément sur le faîte du rocher qui surplombait le ravin. La vue de son mari gisant tout au fond la frappa d'épouvante, et le vertige l'empoigna et la précipita du haut en bas du rocher.

—Malédiction! cria Tranquille qui arriva comme elle tombait.

Il avisa quelques crans saillants de la roche et s'en aida pour descendre. Lorsque, tremblant de douleur, il arriva près de ses maîtres, il vit immédiatement qu'ils étaient perdus. La chute d'Evrard avait déterminé chez lui une lésion intérieure du poumon déjà blessé; il perdait le sang à pleine bouche. Quant à la jeune femme, outre les meurtrissures de sa chute, la faiblesse, la misère, le douleur et l'effroi, venaient de la jeter dans une syncope mortelle.

A travers le nuage de l'agonie qui voilait à demi ses yeux, Marc aperçut son fidèle serviteur et le reconnut.

—Evil? demanda-t-il.

—Mort! répondit Tranquille.

Evrard lui serra la main, et lui fit signe de le rapprocher d'Alice étendue à quelques pieds de lui.

Quand ils furent à côté l'un de l'autre, Evrard enlaça de ses bras le corps de sa chère femme et le pressa sur son coeur dans une étreinte suprême. Elle tressaillit, ouvrit les yeux et lui sourit; leurs lèvres se cherchèrent, et leur vie s'exhala dans un dernier baiser.