ÉPILOGUE

Après l'expédition des Trois-Rivières, les restes de la petite armée du général Thomas s'était enfuis à Sorel pour y rejoindre le général Sullivan. Les troupes du roi s'y étant rendues le 14 juin, les Américains évacuèrent Sorel et se retirèrent sur Chambly. Mais Burgoyne, qui commandait en second l'armée anglaise, les suivait de près, et l'armée américaine dut faire sauter le fort pour retraiter sur Saint-Jean, dont il lui fallut déloger aussi pour se replier successivement sur l'Ile-aux-Noix, sur Crown-Point et enfin sur Ticonderoga; d'où elle était partie huit mois auparavant et où elle revenait après une campagne dont les succès et les défaites avaient varié suivant les changements des Canadiens![42].

[Note 42: Garneau.]

Après avoir jeté les Américains hors des frontières, les Anglais lancèrent une flottille sur le lac Champlain. De leur côté les Américains s'empressèrent d'armer quelques vaisseaux. Les deux flottilles se rencontrèrent pour la première fois sous l'île de Valcourt, et le capitaine anglais Pringle fut forcé de battre en retraite devant Arnold. Mais deux jours plus tard Arnold fut complètement défait à son tour, et les troupes royales restèrent définitivement maîtresses du lac Champlain.

Ainsi finit la campagne de 1776. L'année suivante, Burgoyne envahit les provinces révoltées, où, après plusieurs alternatives de victoires et de défaites, il finit par être entouré par seize mille hommes sur les hauteurs de Saratoga, et obligé d'y mettre bas les armes avec les cinq mille huit cents soldats qu'il commandait, ce qui acheva d'assurer l'indépendance des États-Unis, que le Congrès avait hautement proclamée dès le 7 juin 1776.

Un an après que les Américains avaient évacué le Canada, l'on pouvait voir errer dans les rues de Québec un malheureux, objet de pitié pour les uns et de raillerie pour les autres. Vieilli, cassé encore plus par le chagrin et les remords que par l'âge, tout le jour ce corps sans âme s'en allait par la ville, cherchant et sa raison absente et quelqu'un qu'il ne devait plus revoir. Voyait-il de loin onduler la taille souple de quelque jeune femme, il pressait le pas pour la rejoindre te s'arrêtait devant elle en la dévorant d'un regard hébêté. Sans doute lui restait-il encore une lueur d'intelligence, mais une seule; car en ne reconnaissant pas celle que, dans son idée fixe, il allait cherchant toujours, il baissait la tête et reprenait sa marche inquiète. Ses poursuites incessantes, les yeux hagards qu'il promenait sur elles, effrayaient les femmes qui tachaient de l'éviter d'aussi loin qu'elles le voyaient venir.

Les gamins, toujours sans pitié, s'attroupaient derrière lui en le raillant sur sa folie et le désordre de se vêtements qui tombaient en haillons. Quand il se retournait pour les menacer de sa canne, les pierre commençaient à pleuvoir sur lui, tandis que les chiens, excités par ces clameurs, le poursuivaient en aboyant à ses talons.

Malgré ces huées, ces pierres et ces menaces, le misérable n'en reprenait pas moins chaque jour son pénible pélerinage de la veille. Si vous eussiez demandé aux passant le nom de cet infortuné qui finit, après plusieurs années de souffrances, par achever de rendre l'âme dans sa maison déserte, on vous eût dit que c'était Nicholas Cognard qui cherchait sa fille perdue par la coupable ambition d'un père dénaturé.

Enfin, voici, en peu de mots, la relation d'un fait qui est le dénouement naturel de notre récit. Cet évènement, mystérieux et terrible, arrivé à la Pointe-du-Lac en 1777, frappa tellement la population de l'endroit que l'on en parle encore aujourd'hui. Demandez plutôt à quelque vieillard de la Pointe-du-Lac, des Trois-Rivières ou des environs, et voici ce qu'il vous racontera, pour l'avoir appris de son père qui, lui, en avait eu connaissance.

Dans la nuit du huit juin 1777, un an jour pour jour après l'attaque et la défaite des Américains aux Trois-Rivières, le fils aîné de ce même Antoine Gauthier, qui avait si bien joué les Bostonnais, revenait d'une maison voisine où il avait passé la veillée. C'était un jeune gars dont le coeur s'éveillait à l'amour et qui allait chaque soir pousser de gros soupirs auprès de la fille du voisin.

Il s'en revenait donc le coeur épanoui et chantant à plein gosier, selon l'habitude des paysans lorsqu'ils marchent seuls le soir par la campagne, quand il aperçut, à quelques pas de la maison paternelle un homme qui descendait vers la grève en courant. Intrigué, le jeune homme s'arrêta pour épier l'inconnu et le suivit tout en ayant soin de se tenir à distance. Arrivé sur la grève le personnage mystérieux rejoignit trois autres individus qu'on entrevoyait confusément dans l'ombre et qui devaient l'attendre ou l'avoir précédé de bien près. Tous les quatre se jetèrent aussitôt dans une chaloupe et s'éloignèrent à force de rames en gagnant le large.

—Encore des voleurs de moutons! murmura le jeune homme. C'est dommage que j'aie été seul; on aurait pu pincer ces gars-là!

Il remonta vers son logis tout en prêtant une oreille distraite au bruit cadencé des rames, qui se perdait peu à peu dans l'éloignement.

A sa grande surprise, quant il touche le seuil, la porte de la maison de son père était entr'ouverte, et il lui sembla entendre un gémissement qui venait de l'intérieur. Alarmé, il prêta l'oreille, mais n'entendit plus rien.

—Bah! je suis fou, pensa-t-il. La père aura oublié de fermer la porte et je viens de l'entendre ronfler.

Il se faisait ces réflexions pour se rassurer quand il entra. Il n'avait point fait trois pas dans les ténèbres qu'il mit le pied sur un corps étendu par terre. Il recula de surprise et tressaillit. Et puis il se pencha, tâta le corps, reconnut son père. Horreur! sa main en se promenant sur la tête de celui qui gisait à ses pieds, s'enfonça dans une blessure profonde qui trouait le crâne, et il lui dégoutta des doigts un liquide chaud, épais et âcre qui devait être du sang!

Il fut épouvanté.

—Papa! cria-t-il

Rien ne lui répondit qu'un silence de mort.

Saisi des plus sinistres pressentiments, il fit deux pas de côté pour s'approcher d'une table où il était accoutumé de trouver un briquet et de l'amadou pour allumer la chandelle qu'on lui laissait sur la table, quand il sortait le soir. Son pied s'appuya en plein sur une poitrine humaine. C'était une femme, c'était sa mère!

Éperdu d'épouvante, il s'élança hors de la maison en jetant des cris de terreur.

Il courut chez le plus proche voisin qui était couché mais qui ne fut pas lent à se lever en entendant le vacarme que l'on faisait dans sa porte. Encore à moitié endormi il vint ouvrir en grommelant; mais quand il demanda au jeune homme ce qui l'amenait à pareille heure, celui-ci, qui avait à peine eu la force de lui crier son nom, ne put parvenir à lui répondre. Les dents lui claquaient dans la bouche. L'autre intrigué, comme bien on pense, fit aussitôt de la lumière. La figure qui lui apparut dans le cadre de la porte avait une telle expression d'effarement, un pâleur telle qu'il en resta lui-même tout saisi.

—Mais, pour l'amour de Dieu! qu'est-ce que tu as donc, Jean, lui demanda-t-il.

—Porte ouverte… chez nous, balbutia le jeune homme, père étendu dans la place… mère aussi… du sang… Regardez…

Du sang, il en avait jusqu'au poignet.

—Vite, Pierre, Baptiste, levez-vous! cria le maître à ses garçons.

Ceux-ci, qui étaient éveillés déjà, se montrèrent aussitôt.

—Allume le fanal, Pierre, dit le maître.

L'instant d'après ils sortaient tous les quatre.

Quand ils pénétrèrent dans la maison de Gauthier, un spectacle épouvantable s'offrit à leurs yeux.

A deux pas de l'entrée le maître de la maison, Antoine Gauthier, la tête fendue jusqu'aux yeux, gisait dans une mare de sang.

Tout à côté sa femme était étendue, le crâne ouvert, morte aussi.

Au fond de la pièce il y avait un autre cadavre, celui du plus jeune fils de Gauthier, garçon de douze ans; comme les autres il avait la tête fracassée, de plus son bras gauche était coupé par le milieu et ne tenait plus que par un lambeau de chair.

En travers d'une porte qui donnait sur la seconde pièce, le cadavre de la fille de la maison barrait le passage.

Enfin, au fond de cette chambre, on trouva la servante, robuste paysanne, aussi assassinée. Mais celle-ci avait dû défendre sa vie avec acharnement. Une table derrière laquelle elle avait cherché un abri, était fendue, cassée en pièces. Quant au corps de la pauvre fille, il était criblé de coups. Les bras, les épaules, la tête, étaient coupés, hachés, broyés affreusement.

A la largeur, à la profondeur des blessures, on reconnut que le meurtrier s'était servi d'une hache.—On la retrouva effectivement le lendemain matin, près du seuil de la porte.

Le père avait dû étre assommé le premier, à l'improviste, en ouvrant la porte. Quand au jeune garçon, il avait été frappé sans doute comme ils accourait appelé par les cris de ses parents. Averti du danger il avait dû s'avancer le bras gauche instinctivement levé pour parer les coups. La hache en s'abattant lui avait d'abord coupé le bras et puis brisé la tête.

La jeune fille s'était certainement évanouie avant que de recevoir le coup fatal; elle était tombée à la renverse et la hache de l'assassin avait porté en plein visage, fracassant l'os frontal qui était complètement séparé du crâne.

Pour ce qui est de la servante, le bruit sinistre des coups de hache, les cris et les lamentations des victimes, lui avaient donné le temps de se mettre sur ses gardes. Elle avait lutté de toutes ses forces et il avait fallu plusieurs coups pour l'abattre.

Comme il n'y avait pas eu un seul objet enlevé, et que, à part les désordres occasionnés par la lutte des victimes, il n'y avait rien de dérangé dans la maison, il était évident que le vol n'avait pas été le mobile de ce crime épouvantable.

La trahison de Gauthier étant bien connue de tous, on estima que les Américains avaient fait le coup pour se venger. Telle est encore aujourd'hui l'opinion des gens de l'endroit.

Cependant, les circonstances mystérieuses de ce crime ne font-elles pas soupçonner que l'idée d'une vengeance particulière dut plutôt inspirer cette effroyable tuerie? Tout en acceptant peut-être l'aide des Américains chez lesquels il s'était réfugié depuis qu'ils avaient laissé le Canada, Tranquille n'avait-il pas voulu venger personnellement la mort de ses maîtres?… Toujours est-il que jamais ni Célestin ni sa femme ne reparurent ostensiblement dans le pays.