CHAPITRE ONZIÈME
SCÈNES D'INTÉRIEUR
M. Cognard, qui ne laissait guère une occasion de montrer son loyalisme sans la prendre au vol, saisit avec empressement le prétexte que lui offrait l'insuccès du complot des Bostonnais, pour inviter Evil à dîner. Le digne homme avait bien à coeur aussi de racheter ses faiblesses de la nuit du trente-et-un décembre, et de pallier ses défaillances politiques—en supposant que le bruit en parvint à l'oreille des autorités—par un plus grand déploiement de servilité à la cause anglaise.
Deux questions jailliront ici des lèvres du lecteur, si toutefois elles ne se sont pas déjà présentées plus d'une fois à son esprit. Comment un être aussi vil que Nicholas Cognard pouvait-il être le père de la noble et fière Alice, et par suite de quel aveugle entraînement l'arrogant capitaine voulait-il à tout prix épouser la fille d'un homme aussi méprisable?
N'avez-vous jamais remarqué quelque vieil arbre au tronc tordu par les ans et à moitié desséché et rongé de vers, pousser entre ses branches mortes un rameau verdoyant qui supportait quelque beau fruit vermeil? De loin cet arbre vous semblait bien mort, mais en l'approchant quand vous en êtes venu à l'examiner en détail, vous avez aperçu, non sans surprise, entre le fouillis des rameaux desséchés, une verte branche assez vigoureuse encore pour donner des fruits pleins d'éclat et de saveur. Si, frappé de ce phénomène, vous en avez demandé la raison au jardinier qui n'avait pas dédaigné de laisser debout cet arbre tout-à-fait mort en apparence, il vous aura répondu qu'il avait remarqué que, dans ce tronc vermoulu, couraient encore quelques fibres remplies d'une sève fécondante, dernier reste d'une ancienne vigueur éteinte.
De même l'homme—qui ne naît pas nécessairement méchant et que l'ambition et toutes les passions de l'âge mûr corrompent seulement par degré—peut aussi donner naissance à des rejetons saines et vigoureux, surtout quant les jeunes pousses sont écloses alors qu'il était jeune encore et qu'il y avait encore en lui quelque germe généreux. Fût-il d'ailleurs tout-à-fait mauvais, l'homme dans son principe générateur n'a-t-il pas pour correctif la femme, généralement meilleure, et dont la bienfaisante influence nous transmet ce qu'il y a de plus estimable en chacun de nous?
Du reste, nous avons déjà dit d'Alice qu'en elle revivait sa mère, belle âme qui s'était bien jeune envolée de la terre où elle n'avait rencontré que chagrins et déceptions.
Pour ce qui est de la passion qui entraînait insensiblement, fatalement Evil vers Alice, je consens à en rectifier à vos yeux l'inconséquence apparente, puisque surtout il n'était pas payé de retour, lorsque vous aurez bien voulu m'indiquer la mystérieuse influence qui, au milieu de la foule, attire de préférence certaine personne vers une autre. Vous pouvez bien me renvoyer aux lois de l'harmonie universelle, et me parler des deux fluides sympathiques qu, après s'être longtemps cherchés, finissent nécessairement par se rencontrer. Fort bien, s'il s'agit d'un amour partagé. Mais comment expliquer la sympathie opiniâtre en face de l'antipathie la moins dissimulée? Pourquoi de deux personnes l'une poursuivra-t-elle l'autre de ses obsessions importunes, sans la moindre probabilité d'en être jamais écoutée? Pourtant ces entraînements malheureux ne se voient-ils pas tous les jours?
Maintenant, qu'Evil aimât Alice en dépit de la répugnance qu'il eût dû éprouver à devenir le gendre de Cognard, en supposant qu'il crût parvenir à vaincre les répugnances manifestes de la jeune fille, ceci rentre un peu plus dans le domaine des choses compréhensibles. L'amour qui vit surtout d'illusions, ne frappe-t-il pas tout d'abord d'aveuglement ceux qui en sont atteints? La personne aimée, au dire des poëtes qui prétendent s'y connaître en matière de sentiments, est un astre qui éblouit celui qui le contemple. Qui sait d'ailleurs, lors même que James Evil ne fût pas entièrement aveuglé par sa passion, si, à ses yeux d'homme mûri par le réalisme de la vie, Cognard paraissait aussi méprisable qu'il le semble à bon droit au lecteur?
Aux yeux du capitaine, Cognard, tout rampant qu'il était devant le pouvoir, pouvait bien ne sembler qu'un homme habile chez qui l'envie de parvenir dominait ces instincts délicats avec lesquels l'ambitieux doit nécessairement rompre pour en arriver à son but. Enfin si, à la connaissance d'Evil, Cognard s'était montré lâche lors de l'affaire de la rue Sault-au-Matelot, n'est-il pas avéré que la bravoure n'est point le fait de la généralité des gens appelés à la vie bourgeoise? Horace, le charmant poëte, est-il moins estimé des gens d'esprit pour avoir jeté son bouclier à la bataille de Philippes afin de se sauver plus prestement?
Que James Evil se fit ou non ces raisonnements, il n'en était pas moins éperdument épris d'Alice et la voulait à tout prix. C'était un de ces hommes violents et tenaces, dont les échecs successifs, loin de les rebuter, ne font que redoubler l'intensité des convoitises. Il en était même rendu à ce degré d'exaspération qui fait trouver bons tous les moyens de vaincre une résistance qui n'est que plus irritante parce qu'elle a été plus opiniâtre et prolongée.
Ce fut avec d'autant plus d'empressement qu'il accepta l'invitation à dîner, qu'il comptait avoir en main cette fois une arme puissante sinon propre à charmer la cruelle, du moins capable de porter un coup décisif à son orgueil.
Alice essaya bien de se soustraire au supplice que lui promettait cette rencontre prolongée avec le capitaine; mais à peine eût-elle manifesté son intention de ne point paraître au dîner que le père Cognard entra dans une colère telle que sa fille dut plier devant cette volonté rageuse.
Au jour et à l'heure désignés il lui fallut donc prendre place à table, tout à côté de James Evil. C'était madame Cognard qui avait ménagé cette délicate attention à sa belle-fille.
La pauvre enfant, malgré son attitude calme et froide, avait l'âme saisie d'une morne tristesse. Elle sentait circuler autour de soi comme un souffle de vent funeste. Elle éprouvait les défaillances de la sensitive dont les pétales frissonnent et se replient sur elles-mêmes, aux premières approches de la froidure des nuits. Le pressentiment n'est-il pas la prévoyance des âmes délicates?
M. Cognard se montrait d'une gaîté peu ordinaire et d'une extrême prévenance envers l'officier anglais, qui répondait de son mieux aux avances du père d'Alice. Quant à dame Gertrude elle rayonnait. Son oeil impitoyable de marâtre pénétrant jusqu'au coeur brisé de la jeune fille, en fouillait avec délice toutes les meurtrissures.
Inquiète, Alice jetait à la dérobée des regards anxieux sur ceux qui l'entouraient. A certains signes de suffisance et de fatuité plus qu'ordinaires, qui se manifestaient de temps à autre chez le capitaine quand il la regardait, elle devina que l'orage viendrait directement de lui.
La plus grande partie du dîner s'écoula cependant sans qu'aucune agression vînt répondre à ces craintes.
Quand la grosse faim des convives—je n'entends point parler d'Alice qui ne toucha guère aux mets qu'on lui servit—eut eu raison des pièces de résistance, le vin ayant de plus en plus délié la langue de l'officieux Cognard, il éprouva le besoin d'étaler son dévouement à la bonne cause, et lança la conversation sur le sujet d'actualité qui lui avait fait inviter le capitaine Evil.
—Eh bien, dit Cognard après avoir rempli le verre de son hôte d'un rouge-bord, grâce à vous, capitaine, nous avons donc eu raison de ces gredins de prisonniers?
—Ah! ma foi, répondit Evil, ce n'est point la peine d'en parler. Un tas de gueux qui ne valent pas la corde avec laquelle on aurait dû les pendre tout d'abord!
—Pardonnez, pardonnez. Outre qu'ils étaient nombreux et déterminés, on dit qu'ils étaient armés jusqu'aux dents.
—Peuh! une dizaine seulement avaient des poignards. Mais à propos, savez-vous, monsieur Cognard, qui avait procuré ces armes aux conjurés?
—Non, ma foi.
—Hum, c'est tout une histoire qui vous causera peut-être quelque embarras si le récit s'en propage.
—Comment cela? s'écria Cognard qui bondit dur son siège.
—Eh bien! voici. Figurez-vous que parmi les prisonniers faits dans la nuit du 31 décembre se trouvait un Canadien, domestique de ce jeune homme que j'ai rencontré quelquefois ici et qui a pris fait et cause pour les rebelles. Ne s'appelait-il pas Erard… Ervard…?
—Evrard, dit dame Gertrude avec un doux sourire.
Ce coup de canif dont elle perçait le coeur de sa belle-fille lui causa, à cette excellente femme, un petit spasme intérieur d'une ineffable jouissance.
Alice sentit son coeur se serrer tellement qu'elle pensa qu'elle allait mourir.
—Evrard! C'est bien cela, madame, fit Evil en la remerciant d'un signe de tête. Or donc, le domestique de ce M. Evrard avait suivi son maître chassé de la ville, si vous vous en souvenez, par Son Excellence Sir Guy Carleton, à cause de manifestations le plus effrontées en faveur de la rébellion.
—Oh! c'est un petit misérable! s'écria Cognard qui suait à grosse gouttes et sentait vaguement le besoin d'un redoublement de zèle.
—Le serviteur de ce monsieur Evrard ayant été blessé au combat de la rue Sault-au-Matelot, a été fait prisonnier avec les autres Bostonnais. Jusqu'ici rien qui soit de nature à vous surprendre. Mais figurez-vous, du moins c'est ce dont j'ai pu m'assurer en allant aux meilleures informations, figurez-vous qu'une jeune fille, servante dans la maison d'un des meilleurs citoyens de la ville, et qui aime ce prisonnier, lequel répond, je crois au nom de Tranquille, a réussi à tromper les gardiens et à pénétrer dans la prison de son amant.
—La coquine! s'écria Cognard.
Il jaunissait à vue d'oeil.
Madame Gertrude que cette histoire semblait intéresser au plus haut point, s'oublia jusqu'à poser ses coudes sur la table.
—Je ne sais vraiment trop, poursuivit l'officier, comment vous faire part de tous les renseignements qu'on m'a fourni à ce sujet. Mon embarras n'est pas mince. Après tout, diable! n'êtes-vous pas à l'abri de tout soupçon?
—Comment donc! repartit Cognard dont la voix trembla; que voulez-vous dire?…
—Eh bien! voici. L'on prétend comme ça que la rusée maîtresse de
Tranquille n'est autre que cette jolie brunette qui est à votre service.
—Sacredieu! hurla Cognard qui se leva tout droit, blanc comme la serviette que pendait à son cou. Vous voulez plaisanter, capitaine, dit-il en retombant sur sa chaise.
—Certes non, monsieur Cognard, la chose est trop grave!
—En y songeant bien, remarqua doucement madame Cognard, je crois me rappeler avoir remarqué ce Tranquille à la cuisine, du temps que M. Evrard venait ici.
Certainement que si sa femme n'eût pas été à l'autre bout de la table et qu'elle se fût trouvée à portée de sa main, Cognard lui eût flanqué un bon soufflet.
Mais celle-ci se savait hors d'atteinte. Elle regarda tranquillement son mari. Il y avait du démon dans cette femme. Elle savait bien que Cognard, avec sa flexibilité de l'échine, se tirerait d'affaire, et elle devinait vaguement d'ailleurs le dessous des cartes que tenait en ce moment Evil. Tout ce qu'elle volait pour le quart-d'heure c'était de perdre Lisette qu'elle haïssait presque autant que sa belle-fille.
Comment analyser les sensations d'Alice pendant ce cruel entretien! Son coeur avait presque cessé de battre, et les paroles des convives n'arrivaient plus qu'indistinctes à son entendement.
Le capitaine qui jouissait de l'effet produit, se versa un verre de vin qu'il but à petits traits comme un conteur qui se recueille pour faire appel à ses souvenirs, et poursuivit:
—Ce qu'il y a de pire en tout cela, c'est que j'ai pu constater que c'est bien votre servante qui a fourni à son amant les armes trouvées sur les prisonniers.
—Mille millions de tous les diables! s'écria Cognard dont la figure s'empourpra, je la chasserai! je la tuerai!… je…
Et d'un grand coup de poing il cassa son verre et son assiette.
—Calmez-vous, monsieur Cognard, reprit Evil, en ces sortes d'affaires, croyez-m'en, il faut surtout éviter l'éclat.
—Comment! monsieur, comment! éviter l'éclat, dites-vous! Moi, Nicholas Cognard, souffrir qu'une infâme servante me compromette ainsi! Sacré tonnerre! monsieur, savez-vous que je serais homme à tuer de mes propres mains ma femme et ma fille, plutôt que de les laisser ainsi se jouer de ma réputation de loyauté envers notre souverain! Ah Alice: si je pouvais m'imaginer que au as mis les mains à cette trahison infâme, si je croyais seulement que tu en eusse eu connaissance, je…
Cognard s'arma d'un couteau et fit un geste effroyable.
—Doucement! je vous en prie, au nom de Dieu! s'écria Evil en lui saisissant le bras. Qui serait assez fou de croire que mademoiselle peut se trouver mêlée à de sales intrigues de valets? Pour ma part, Monsieur, me l'affirmât-t-on sous le sceau du serment que je n'en croirais rien. Veuillez vous calmer! Je comprends votre indignation, mais, je vous l'ai déjà dit, votre conduite nous met, vous et votre famille, à l'abri de tout soupçon. Si pourtant les envieux voulaient profiter de ces faits pour vous faire un mauvais parti, je prendrais tout sur mes charges, et il faudrait compter avec moi qui, par l'entremise de mon ami McLean, a sur son Excellence une influence assez grande pour faire taire tous vos calomniateurs. Voici, du reste, quelle est la situation. Tranquille mis au secret, subira bientôt son procès devant une cour martiale. Il faudra bien, il est vrai, établir la complicité de son amante.
—Mais ne sentez-vous pas, dit Cognard avec angoisse, que la preuve de cette complicité, rendue publique, sera précisément ce qui me perdra!
—J'avoue, dit Evil avec hésitation, qu'il sera mieux d'éviter ce témoignage compromettant. Écoutez, monsieur Cognard… Mais j'espère que nous ne sommes pas épiés.
—Ah! sacré mille tonnerres! je le voudrais bien par exemple!
Et Cognard se leva pour courir à la porte de la salle.
Lisette qui, le coeur bondissant d'effroi, se tenait aux écoutes, eut heureusement le temps de s'esquiver et de disparaître, sans quoi son maître l'aurait assommée du coup.
—Ne craignez rien, dit-il en revenant s'asseoir; nous sommes seuls.
—Écoutez, monsieur, je crois qu'il est un moyen d'étouffer complètement cette malheureuse affaire. Seulement il faut que vous et madame, ainsi que mademoiselle, vouliez bien me mettre à même de pouvoir vous être utile. Je ne pose pas en homme désintéressé. Je joue carte sur table et vous demande service pour service.
—Je voudrais bien voir que quelqu'un ici s'avise de ne pas vouloir vous être agréable, gronda Cognard.
—Voici. Vous n'êtes pas sans savoir, monsieur, que j'aime mademoiselle votre fille. Veuillez me faire l'honneur de m'accorder sa main et je m'engage à étouffer cette affaire, dussé-je, si je ne puis réussir autrement, faire évader cet homme.
—Comment donc, capitaine, mais tout l'honneur est pour moi, et le jour où vous voudrez bien devenir mon gendre sera le plus beau de ma vie!
—Merci, monsieur Cognard, mais il me reste à m'assurer du consentement de mademoiselle.
—Ma fille n'a pas d'autre volonté que la mienne!
Alice qui jusqu'alors était demeurée dans une immobilité complète et semblait avoir été frappée par la foudre, se ranima soudain sous ce dernier coup de l'égoïsme de son père qui la sacrifiait impitoyablement à son ambition. Elle ouvrait la bouche pour protester contre l'engagement que son père venait de prendre sans même daigner la consulter, et jurer qu'elle ne serait jamais la femme d'un autre que Marc Evrard à qui elle était fiancée, lorsqu'Evil lui coupa la parole.
—Il serait malséant de ma part, dit-il, de prendre ainsi mademoiselle par surprise et de la forcer de donner une adhésion aussi subite à ma demande. Comme le procès de Tranquille ne peut certainement pas commencer avant une dizaine de jours, c'est donc toute une semaine qui reste à mademoiselle pour se décider à vouloir faire mon bonheur. En supposant que dans mon indignité je ne pusse par moi seul trouver grâce à vos yeux, mademoiselle voudra songer sans doute que le jour où elle consentira à devenir ma femme elle fera certainement deux heureux: moi d'abord qui ne pourrai reconnaître cette inestimable faveur que par le dévouement de toute ma vie aux moindres de ses désirs, et ce pauvre diable de Tranquille qui ne lui devra pas moins que la vie. Pour ce qui est de votre servante, monsieur Cognard, dit Evil en se levant, je suis d'avis qu'il vaut mieux maintenant ne pas lui laisser voir que vous êtes au courant de ces intrigues. Si vous la renvoyiez elle parlerait peut-être et nous causerait de embarras. Gardez-la pour le moment à votre service. Plus tard nous verrons ce qu'il en faudra faire. Seulement surveillez-la de près.
Afin de couper court à toute protestation de la part d'Alice, Evil s'était levé sans façon le premier de table. Il prétexta quelque exigence de service pour se retirer sur-le-champ.
Le capitaine avait senti que le moment était des plus critiques et qu'il fallait empêcher la jeune fille de se prononcer immédiatement.
Ne valait-il pas mieux en effet lui laisser quelques jours de répit pendant lesquels monsieur et madame Cognard auraient tout le loisir de la travailler. Et puis Evil comptait aussi quelque peu sur les prières que Lisette oserait probablement adresser à sa maîtresse pour sauver Tranquille de l'échafaud.
On conviendra que cette petite machination était assez bien ourdie.
Tandis qu'Alice atterrée regagnait sa chambre, madame Cognard, se disait que jamais de sa vie elle n'avait autant joui qu'à ce dîner.