CHAPITRE DOUZIÈME
MINES ET CONTRE-MINES
Bien qu'il ne se fût guère donné la peine de cultiver activement dame Gertrude afin de l'engager à travailler pour lui, Evil avait prévu que le moindre grain qui tomberait en pareille terre ne manquerait pas de produire des fruits abondants. Et il ne s'était pas trompé. Autant pour se débarrasser de sa belle-fille que pour la rendre sûrement malheureuse en lui faisant épouser l'officier, madame Cognard enserra la jeune fille dans un réseau d'obsessions inextricables.
Un de ses premiers soins fut de s'assurer le concours indirect de lisette. Quelques parole adroitement lancées par Evil avaient à cette femme perverse toute l'aide qu'on pourrait attendre de Lisette mise aux abois. Elle tira la servante à part et, dans l'ignorance où elle était que celle-ci fût déjà au fait de la situation, elle lui dépeignit la position de Tranquille sous les couleurs les plus sombres. Elle lui fit entendre que le sort du prisonnier était entre les mains de James Evil qui ne consentirait à sauver l'accusé qu'autant que Lisette voudrait bien aider à vaincre l'obstination d'Alice en persuadant la jeune fille d'accorder sa main à l'officier.
Lisette avait assez d'intelligence pour démêler aisément la trame de cette machination, et un trop bon coeur pour songer un instant à se joindre aux persécuteurs de sa jeune maîtresse. Et pourtant l'affreuse perspective du malheur qui attendait Tranquille sur lequel la vengeance de l'officier anglais ne manquerait pas de retomber si Alice résistait jusqu'au bout, pénétrait la pauvre fille d'une terreur profonde. Elle se gardait bien de dire à sa maîtresse le moindre mot qui pût dévoiler ses angoisses; mais son air abattu, ses yeux rougis par les larmes, son silence même, dans sa muette éloquence, ne trahissaient-ils point aux yeux d'Alice toute l'affliction de l'amante de Tranquille? Ce douloureux mutisme valait bien une supplication constante.
Evil et madame Cognard qui comptaient sur l'un ou sur l'autre de ces moyens, se trouvaient servis à souhait.
Quant au père Cognard, on pense bien que dans toutes ces menées il ne restait pas en arrière.
Afin d'avoir une idée de la vie d'enfer qu'on faisait à Alice pour assouplir cette tête de fer, comme disait cette bonne madame Cognard, il faut assister encore une fois avec nous à l'un de ces repas de famille qui étaient d'autant plus pénibles pour la malheureuse enfant, qu'il étaient devenus comme le champ-clos où se livraient trois fois le jour les assauts qu'elle avait à soutenir.
C'était la quatrième journée qui avait suivi celle où James Evil avait brusqué sa demande. Abattue par trois jours et tout autant de nuits passés dans l'insomnie et les larmes, Alice essayait de manger quelques menue bouchées des mets qu'on lui avait servis. Mais si visibles étaient ses efforts que dame Gertrude qui avait l'oeil à tout pour en tirer prétexte à quelque attaque, lui dit de se ton doucereux qui gazait tant de méchanceté:
—Vous n'avez donc point d'appétit, ma chère, vous mangez du bout des dents.
Alice leva sur sa belle-mère ses beaux grands yeux noirs encore humides d'une larme furtive. Ce regard aurait suffi pour attendrir un bourreau. Mais madame Cognard n'était guère sensible aux sentiments tendres. Au contraire, souvent son acrimonie s'accroissait en raison inverse de la douceur qu'on opposait à ses perfidies. Aussi continua-t-elle, sans déguiser cette fois ses mauvaises intentions:
—Peut-être aussi que ma cuisine ne vaut pas celle de votre mère. Je ne saurais avoir toutes les qualités qui distinguaient cette excellent femme.
—Ce plat est très-bien préparé, dit Cognard, et si mademoiselle ne le trouve pas à son goût, il lui sera bientôt loisible d'avoir une table servie à sa fantaisie.
—En effet, repartit madame Cognard, c'est dans quatre jours que sera fixée l'époque du mariage?
—Oui, et j'espère que ma fille a assez de coeur pour être déjà décidé à ne pas causer le malheur de son père en refusant la main du capitaine Evil.
—Pour ma part je suis sûre que mademoiselle Alice sait trop ce qu'elle vous doit pour contrecarrer vos désirs.
—Et ne faudrait-il pas qu'elle fût sotte à lier, en supposant qu'elle ne fût pas touchée de la terrible position où me mettrait son refus, pour aller renoncer à l'un des plus beaux partis de la colonie?
—C'est un bien charmant homme, en effet, que monsieur Evil, dit madame
Cognard de sa vois la plus insinuante.
—Charmant! s'écria Cognard, dis donc que c'est le plus galant homme que l'on puisse voir, aimable, et distingué autant que ce petit gueux d'Evrard était malhonnête et prétentieux. En voici un, par exemple, dont je veux qu'il ne soit plus question chez moi! Ce maroufle est cause de toutes les tracasseries qui m'arrivent!
—Aussi a-t-il maintenant tout le mépris, bien mérité, du reste, de chacun des membres de votre famille, dit madame Cognard du ton le plus dédaigneux qu'elle pût trouver.
Alice qui avait dévoré jusque-là, en silence, toutes ces humiliations, allait protester, la courageuse enfant, contre la dernière assertion de sa belle-mère. Mais Cognard épiait sa fille du coin de l'oeil et comme il ne craignait rien tant que d'avoir à s'attaquer ouvertement aux raisons trop justes au fond, que lui pouvait opposer sa fille, et qu'il préférait la prévenir en lui imposant silence à force de grands éclats de vois, il écria en roulant de gros yeux:
—Comment, mademoiselle! oseriez-vous prendre la part de ce misérable petit marchand qui, trop sot pour réussir dans son commerce, n'a pas trouvé mieux que de s'allier à des bandits venus en ce pays pour piller et massacrer les honnêtes gens! Ne vous gênez pas, et si le coeur vous en dit, persistez dans une résolution qui causerait ma ruine et peut-être ma mort!
Madame Cognard qui savait se monter à mesure que s'échauffait son mari, s'écria avec colère:
—Il est vrai que mademoiselle n'en serait pas à son coup d'essai. N'a-t-elle pas, par son caractère insupportable avancé la mort de sa mère?
Ceci était trop fort; et Alice dont l'affection pour sa mère avait toujours été encore plus une adoration qu'une affection filiale ordinaire, se redressa sous le coup de cette accusation aussi injuste que cruelle.
—O madame! s'écria-t-elle d'une voix vibrante d'indignation, s'il était vrai que j'eusse causé la mort de ma pauvre mère que j'ai tant aimée, j'en serais atrocement punie par vous!
Atteinte dans la partie la plus sensible de son coeur, Alice éclata en sanglot et sortit.
Le regard de louve enragée que lui lança sa belle-mère ne saurait se définir. Ce n'était plus de la malveillance, c'était de la haine, c'était de l'exécration. La riposte de la jeune fille avait frappé si juste!
En entrant dans sa chambre Alice éplorée se trouva en face de Lisette qui, l'air triste mais résigné, époussetait lentement la pièce.
—Ah! quel monstre que cette femme! s'écria Alice qui se jeta sur son lit en pleurant.
—Elle vous a donc encore fait de la peine?
—Tu ne pourrais jamais t'imaginer ce qu'elle m'a dit, Lisette, non jamais!… C'est affreux! Elle prétend que j'ai causé la mort de ma mère!
—L'infâme créature!
—C'en est trop! s'écria Alice qui se dressa sur son séant. J'ai assez souffert comme ça! Depuis dix ans que cette femme est entrée dans la maison, pas un seul de mes jours qui n'ait été marqué d'une injure ou de quelque cruauté! Et Dieu m'est témoin que j'ai presque tout enduré dans me plaindre. Mais aujourd'hui elle a comblé la mesure. Placée entre un père qui m'abandonne et me sacrifie à cette marâtre à qui Dieu n'a pas voulu donner d'enfants parce qu'elle ne saurait mériter le nom de mère, et un homme qui m'obsède et qui m'est d'autant plus odieux qu'il m'a séparé de celui-là seul que j'aimerai jamais, je m'en fais fuit d'ici et aller demander asile et protection à celui qui doit être mon mari.
Lisette, après s'être assurée que personne ne les écoutait, se rapprocha de sa maîtresse et lui dit non sans beaucoup d'embarras:
—Je ne sais trop, mademoiselle, comment vous dire que votre dessein de vous en aller seule me semble impossible, tant j'ai peur que vous ne croyiez mes paroles soufflées par la crainte des malheurs qui me menacent moi-même. Sur ma part du paradis, mademoiselle Alice, je vous aime trop pour penser une seule minute à vouloir vous causer la moindre souffrance pour m'épargner à moi-même les plus grands maux. Ne vous êtes-vous pas déjà trop exposée pour m'aider à donner à Célestin les moyens de s'enfuir. Quoiqu'il nous arrive, à moi-même et à celui que j'aime, je ne voudrais pas pour le bonheur de toute notre vie risquer un instant de vous causer la moindre peint. Mais permettez-moi de vous dire que lorsque vous parlez ainsi de vous enfuir, vous ne songez pas combien il serait malaisé, à une jeune fille de sortir seule d'une ville aussi bien gardée que l'est la nôtre par le temps qui court. Y avez-vous pensé?
Alice ne répondit pas.
—Vous voyez, poursuivit Lisette, que la chose n'est pas aussi aisée qu'elle vous a paru d'abord. Je suis bien prête à vous aider; mais que voulez-vous que nous fassions à nous deux? Si nous manquons le coup on nous renfermera sous clef, et plus que jamais vous serez au pouvoir de ceux qui vous tourmentent. Écoutez et permettez-moi de vous donner un conseil.
—Parle, Lisette, je sais combien tu m'es dévouée.
—Eh bien, mademoiselle, lorsque le capitaine viendra ici samedi pour avoir votre réponse, dites-lui qu'il doit savoir que vous aimez M. Evrard et que cet amour ne peut pas s'éteindre ainsi tout d'un coup; que si, d'ici un mois, la Providence ne vous a pas rapprochée de M. Marc, vous considérerez alors ce que c'est un signe du ciel que votre mariage avec M. Evrard ne doit pas se faire, et qu'alors vous consentez à devenir la femme du capitaine Evil.
—Mais y songes-tu, Lisette! m'engager aussi formellement?
—Attendez donc, mademoiselle, reprit Lisette avec un fin sourire. Ce sont là de ces promesses qu'on fait lorsqu'on a le couteau sur la gorge et qui n'engagent à rien. Le capitaine, comptant que M. Evrard ne rentrera pas de sitôt en ville sera bienheureux d'accepter votre offre. Un mois c'est à peine le temps qu'il faut pour préparer votre trousseau: il ne pourra pas vous refuser cela. Mais nous, je vous assure que nous le mettrons joliment à profit ce mois-là, et il faudra bien que Dieu soit contre nous si nous ne jouons pas durant ce temps quelque bon tour à ce vilain Anglais!
—Mais enfin as-tu quelque projet arrêté?
—Oui, mademoiselle, et voici mon idée. Je m'attendais que vous voudriez vous sauver plutôt que de vous marier avec cet homme, et j'ai pensé à m'en aller avec vous, non pas seules toutes les deux, mais aidées de Célestin.
—Ma pauvre Lisette, comment comptes-tu qu'il puisse nous accompagner, emprisonné et surveillé comme il doit l'être maintenant?
—Ceci me regarde, mademoiselle.
—Sais-tu seulement où il est détenu?
—Oui, et je vous assure qu'il n'est pas loin d'ici. Donnez-vous la peine de vous lever et je vas vous montrer où il est enfermé.
Lisette se rapprocha de la fenêtre qui donnait sur la rue Sainte-Anne et montra du doigt à Alice qui l'avait suivie, une construction militaire qui se dressait en face de la maison.
'était une redoute que s'élevait sur l'emplacement que le collège Morrin occupe aujourd'hui et que l'on voit indiquée sur les plans de Québec, de cette époque, sous le nom de King's Redoubt.
Au sommet de ce bastion isolé, un soldat anglais se promenait de long en large en montant la garde. Il tournait en ce moment le dos à la maison de M. Cognard.
—Cachez-vous comme derrière ce rideau, dit Lisette, car cet homme pourrait nous voir et se méfier de nous. Voyez-vous quelques pieds au dessus de terre, ce petit châssis protégé par deux gros barreaux de fer?
—Oui.
—Eh bien! figurez-vous que ce matin, pendant que vous étiez à déjeuner, comme j'ouvrais la fenêtre pour aérer votre chambre, en regardant par hasard de ce côté-là, j'aperçus, collée contre les vitres, au-dedans de cette espèce de prison, une figure qui me regardait fixement et que je reconnus aussitôt pour appartenir à Célestin.
—Vraiment! tu ne t'es point trompée?
—Oh! ne craignez pas; mes yeux ne me l'auraient-ils pas assuré que mon coeur m'aurait dit que c'était lui; du doigt il me fit signe de prendre garde à la sentinelle qui marchait comme à présent au-dessus de lui. Je refermai ce côté-ci de la fenêtre et me cachai derrière le rideau. Célestin me montra les barreaux de sa prison en me faisant signe de les limer. Je cours à votre commode où se trouvent encore une couple de ces limes que vous avons emportées du magasin de M. Evrard, et je reviens les montrer à Célestin. Il fait plusieurs signes de tête qui veulent dire que c'est bien cela qu'il lui faut. Alors j'ouvre la fenêtre et, tout en lavant les vitres, je me mets à chanter: "Dans les prisons de Nantes". La sentinelle s'arrête et regarde de mon côté. Il faisait un chaud et bon soleil et rien ne devait sembler plus naturel que de profiter des premiers beaux jours pour laver les vitres. Après m'avoir regardé quelque temps le solda continua sa marche et moi ma chanson. J'avais bien vu que c'était un Anglais qui ne devait pas comprendre ce que je disais. Après avoir chanté quelques couplets de cette chanson que vous savez, je me mis à inventer celui-ci que n'est pas bien drôle mais qui disait tout ce que je voulais faire savoir à Célestin:
C'est la nuit prochaine (bis)
Que je vous passerai,
Gai faluron, falurette,
Que je vous passerai
Ces deux limes d'acier.
En regardant du coin de l'oeil je m'étais aperçue que Célestin avait entr'ouvert son châssis d'un doigt pour mieux écouter.
Quand j'eus fini de chanter je le vis me faire signe qu'il avait compris.
—Mais que comptes-tu donc faire?
—Cette nuit je sortirai doucement et je me glisserai jusqu'au pied de cette bâtisse-là, et après avoir attaché les deux limes à l'un des bouts d'une corde, je jetterai l'autre à Célestin qui saura bien l'attraper. Et voilà! Qu'en dites-vous?
—Je dis que tues fille intelligente et hardie. Mais en supposant que tu réussisses à faire parvenir ces limes à Tranquille, qui t'assure qu'il pourra s'enfuir?
—Oh! quant à cela, n'en soyez pas en peine. Une fois les barreaux coupés, il faudra bien des Englishmen pour retenir mon Célestin. Nous autres, nous nous tiendrons prêtes à partir au premier moment, et nous veillerons toutes les nuits, à tour de rôle, pour saisir le temps où Tranquille sera libre et nous sauver avec lui.
—Puissions-nous réussir, ma pauvre Lisette!
—Il y a quelque chose qui me dit à moi que nous réussirons mademoiselle
Alice.
—Mais penses-tu que Célestin puisse scier ces deux gros barreaux de fer en moins d'un mois?
—Avec la force qu'il a, il les aura bientôt coupés, s'il n'était pas forcé de ne travailler que la nuit et bien doucement encore pour qu'on n'entende pas les grincements de la lime. Dans tous les cas je suis sûre qu'il aura fini d'ici à huit ou dix jours. Vous voyez bien, mademoiselle Alice, qu'il vaut mieux pour vous attendre l'aide de Célestin. Avec lui je crois que nous passerions dans le feu sans nous brûler. Si par malheur il ne réussit pas à reprendre sa liberté avant un mois, je vous jure que je serai prête à vous suivre quand vous voudrez. Mais il sera toujours temps croyez-moi de tenter toutes seules cette chance qui me semblerait alors bien risquée.
Après y avoir réfléchi, Alice se rendit à l'avis de Lisette.
Vers le milieu de la nuit suivante, la porte de la maison de M Cognard s'ouvrit doucement, bien doucement. Tout dormait à l'intérieur à l'exception de Lisette dont vous auriez pu, s'il eût fait jour, reconnaître le minois éveillé dans l'entrebâillement de la porte. Elle regardait du côté de la redoute dont la masse, plus noire encore, ressortait sur le ciel sombre. Sur le faîte se détachait la silhouette de la sentinelle qui marchait à grands pas, l'air étant vif. Lisette attendit que la factionnaire eut tourné le dos et s'élança dans la rue, légère comme un jeune chat. Avant que la sentinelle fût revenu sur ses pas, Lisette avait gagné le pied du mur de la redoute et s'était blottie au-dessous de la petite fenêtre à travers laquelle elle avait entrevu, pendant la journée la figure de Célestin Tranquille.
Elle attendit que le factionnaire, dont la marche s'arrêtait au-dessus de l'endroit où elle était tapie, eut tourné les talons, et, se levant debout tout en s'appuyant contre le mur, elle souffla plutôt qu'elle ne dit ces paroles:
—Célestin, es-tu là?
—Oui, répondit-on aussi doucement.
—Voici que la sentinelle revient de notre côté. Attends qu'elle soit retournée, et tu prendras ce que je te jetterai.
Le soldat que sa faction solitaire ennuyait là-haut, se mit à siffler entre ses dents.
—Pourvu que l'animal ne s'arrête pas, pensa Lisette.
Le factionnaire continua de marcher, sifflant toujours un air impossible.
—Es-tu prêt? demanda Lisette à vois basse.
—Oui.
Lisette avait eu le soin de rattacher l'autre bout de la corde à laquelle étaient liées les deux limes, à un peloton de laine qui tout en présentant le poids nécessaire pour être lancé à quelque distance, ne ferait aucun bruit en frappant la muraille et ne courrait aucun risque de casser les vitres. C'était une petite tête joliment organisée pour l'intrigue que celle de mademoiselle Lisette.
Les pas de la sentinelle retentissaient à l'autre extrémité de la plate-forme. Lisette lança le peloton de laine. Jeté trop haut, il frappa le mur à deux pieds au dessus de la fenêtre, retomba et roula par terre.
—Trop haut! souffla Tranquille.
On a dû remarquer souvent la gaucherie d'une femme à jeter un objet vers un but déterminé, tandis que le premier gamin de dix ans dont le bras s'est exercé de bonne heure à lancer des pierres ou des boules de neige, donne à tout coup dans le blanc.
Trois fois Lisette jeta le peloton de laine, qui trois fois manqua le but. En vain le bras de Tranquille était à moitié sorti par l'ouverture de la fenêtre. Il ne saisit rien. Heureusement que Lisette avait eu la bonne idée de retenir dans sa main gauche l'autre bout de la corde, celui qui était noué autour des limes. Elle pouvait ainsi, sans quitter sa position, ramener à soi le peloton de laine, lorsqu'il était retombé. Déjà Tranquille commençait à s'impatienter et lisette l'entendait mâchonner un juron entre ses dents, lorsque la corde, mieux lancée, s'en alla tomber dans la main du captif qui la saisit et se mit à la tirer doucement à lui.
Pour éviter le bruit que les limes pouvaient rendre en frôlant la muraille, Lisette étendit le bras et laissa glisser la corde entre ses doigts.
—Merci, lui dit bientôt Tranquille.
—Tu les as?
—Oui.
—A présent, écoute, Célestin. M. Cognard veut marier sa fille, malgré elle, à ce capitaine anglais que tu connais.
—Oui, un peu! gronda Tranquille qui, s'oubliant, éleva la voix plus haut que la prudence ne l'aurait voulu.
—Chut! fit Lisette, voici le soldat qui revient…
Ils restèrent silencieux durant quelques secondes, et voyant qu'on ne les avait pas entendus, Lisette continua de sa voix la plus faible:
—Le capitaine a dit à ma maîtresse que si elle refusait d'être sa femme, tu serais pendu, et que si elle acceptait il te ferait mettre en liberté.
—Oui, fiez-vous à ce gredin-là! J'aime mieux compter sur les limes et sur mes bras.
—C'est ce que j'ai pensé… mais chut! voici l'autre qui revient… Mademoiselle Alice doit répondre après-demain à l'officier que si d'ici à un mois le ciel ne la rapproche pas de M. Evrard, elle consentira à devenir madame Evil. Tu comprends que c'est pour gagner du temps. Mademoiselle Alice est décidée à se sauver de la ville et à aller trouver M. Evrard. Pour cela elle compte sur toi et attend que tu t'échappe toi-même… En combien de temps aura-tu fini de scier ces barreaux?
—Je ne pourrai travailler que la nuit, et doucement… cela me prendra une dizaine de jours.
—Bon! lorsque tu aura fini, tu me feras signe quand tu me verras dans la chambre de mademoiselle Alice, et la nuit d'après nous nous sauverons tous ensemble.
Soit qu'il eût saisi quelque bruit, soit qu'il fût fatigué, le factionnaire s'arrêta.
—Mon Dieu! pensa Lisette avec un serrement de coeur, s'il nous avait entendus!
Mais bientôt saisi sans doute par l'air froid de la nuit et n'entendant rien du reste, le soldat continua sa marche.
—Est-ce compris? demanda Lisette.
—Oui.
—Tu n'as besoin de rien?
—Non.
—Je me sauve; j'ai déjà été trop longtemps ici. Bonne nuit, Célestin.
—Bonsoir et merci, ma petite Lisette.
La soubrette profita du moment où le soldat avait le dos tourné, et regagna sans bruit la maison où elle rentra sans avoir été remarquée.
Trois jours plus tard, c'était un samedi de la première semaine d'avril,
James Evil se présenta chez M. Cognard. A peine fut-il entré que M. et
Mme. Cognard qui s'attendaient à sa visite, le rejoignirent dans la
grand'chambre—aujourd'hui l'on dit le salon.
Tandis que dame Gertrude, avec un empressement digne d'une meilleure cause, faisait prévenir Alice d'avoir à descendre immédiatement, la conversation s'engageait sur le premier sujet venu.
Alice parut enfin, pâle, les yeux fatigués par les larmes, et trahissant l'angoisse qui la dévorait.
Quand on eut épousé ces lieux communs qui sont les préliminaires de toute entrevue, Evil vit par le malaise de chacun qu'il fallait brusquer l'attaque du sujet principal qui faisait l'objet de sa visite. Il se tourna vers Alice et lui dit:
—Vous n'êtes pas sans vous rappeler, peut-être, mademoiselle, la question importante qui m'amène ici et dont la résolution fera le bonheur ou le malheur de toute ma vie, selon qu'elle sera affirmative ou négative?
Alice inclina la tête pour marquer qu'elle se souvenait.
—Eh bien, mademoiselle, poursuivit Evil à qui l'émotion faisait trembler la voix, puis-je espérer que vous voudrez faire ma félicité en me mettant à même de consacrer ma vie à tâcher de vous rendre heureuse?
Alice fit un suprême effort et, d'une voix qu'on entendait à peine:
—Monsieur Evil, dit-elle, quant même je voudrais vous cacher que j'ai beaucoup aimé et que j'aime encore M. Evrard, vous n'en sauriez point douter…
Ce préambule ne semblait pas rassurant pour Evil. Aussi eut-il une contraction des mâchoires qui témoignait de sa déconvenue. M. Cognard rougit et fit craquer sa chaise dans un mouvement de colère, tandis que les petits yeux gris de dame Gertrude se chargeaient d'étincelles menaçantes.
Alice poursuivit d'un ton plus ferme et sans avoir paru remarquer l'impression désagréable que causaient ses parole:
—Aussi, monsieur Evil, dois-je vous dire, puisqu'il me faut absolument répondre, sans plus tarder à votre demande que je ne puis renoncer aussi subitement à l'espoir d'épouser celui que j'aime.
Pour le coup la crainte des trois intéressés devenait une certitude.
Aussi Cognard ne put-il retenir le juron qui tournait dans sa bouche.
—Tonnerre de Dieu! Alice, s'écria-t-il en frappant du pied avec menace.
—Mademoiselle! fit madame Cognard dont le maigre buste se redressa comme une couleuvre qui prend son élan.
Seul Evil ne put dire un mot, mais un fauve éclair brillait dans ses yeux, tandis que ses lèvres minces et pâles blanchissaient encore sous la pression intérieure des dents.
Alice promena autour d'elle un regard calme et continua:
—Cependant, monsieur, puisque mon refus absolu de vous épouser causerait la mort d'un homme dont tout le crime est de s'être dévoué pour son maître qui a mon amour, je vous répondrai que si, d'ici un mois, la Providence n'a pas tout-à-fait changé la face des choses en me rapprochant définitivement de mon fiancé (elle appuya sur ce dernier mot), j'en conclurai que le ciel s'oppose à mon mariage avec M. Evrard, et alors…
Alors?… demandèrent dame Gertrude, Evil et Cognard.
—Alors je serai prête à sacrifier mes goûts à la volonté de mon père, répondit Alice dont la voix trembla sous le coup de l'engagement terrible qu'elle était forcée de prendre.
—Ah! ah! repartit Cognard avec un rire bruyant, aussi indélicat que cruel en pareille circonstance, dans ce cas monsieur Evil, j'aurai l'honneur d'être votre beau-père dans quatre semaines. Car j'imagine que la ville est assez bien gardée pour empêcher d'y entrer qui que ce soit!
Evil eut un sourire de satisfaction indicible. Il se leva, s'inclina devant Alice et lui dit:
—Je vous remercie profondément, mademoiselle, d'une détermination qui m'assure que dans un mois se serai au comble de mes voeux.
Je peux commander votre trousseau, ma chère! siffla dame Gertrude.
Dès le soir même toute la ville savait que mademoiselle Cognard devait épouser le capitaine Evil au commencement du mois de mai. Cette nouvelle fit beaucoup de bruit et prêta à bien des commentaires.
Nous renonçons à analyser les sensations d'inquiétude, de tourment et d'angoisse par les quelles passa la malheureuse enfant pendant les jours qui suivirent. Ses journées étaient d'interminables cauchemars et ses nuits sans sommeil étaient remplies de ces hallucinations funestes qui précèdent la folie.
Ajoutant la barbarie à la joie bruyante du triomphe, madame Cognard tourmentait à chaque instant sa belle-fille au sujet du trousseau qui, je vous assure, allait grand train.
Il n'était pas jusqu'à Evil qui, abusant de sa position de fiancé, ne vînt relancer tous les jours Alice et la faire mourir à petit feu.
Lisette, guère moins inquiète que sa jeune maîtresse, tâchait néanmoins de la rassurer par tous les moyens possibles. Elle assurait à Alice que tout allait pour le mieux, que Tranquille avançait rapidement dans son travail d'évasion, et que la présente semaine ne se passerait pas sans que le signal de la fuite fût donné.
Huit jours s'étaient écoulés depuis qu'Alice avait donné sa réponse formelle à James Evil, lorsqu'un matin Lisette accourut toute joyeuse au devant d'Alice qui remontait de déjeuner, et lui dit que Tranquille venait de lui indiquer par gestes que son évasion et leur fuite aurait lieu la nuit suivante.
—Mon Dieu! dit Alice en comprimant les battements de son coeur, es-tu bien sûr de ne t'être pas trompée, Lisette?
—Oh! bien sûre, allez mademoiselle! Il m'a fait signe que les barreaux ne tiennent presque plus et qu'il lui suffira d'un seul coup pour les arracher tout-à-fait.
C'était une belle journée de printemps. Le soleil nageait radieux dans l'air pour et poudroyait mille traits de feu sur la neige fondante. Quelques petits oiseaux blancs sautillaient sur des buttes de terre fraîchement découvertes, et jetaient leur cris joyeux à la brise d'avril.
—Est-ce que le bon Dieu ne nous dit pas clairement de nous réjouir avec ces chers petits êtres? remarqua Lisette.
—Puissent ces pronostics n'être pas trompeurs, répondit tristement
Alice.
Les deux jeunes filles se tenaient près de la fenêtre. Elles aperçurent en ce moment un piquet de dix soldats qui descendait vers la redoute. Arrivés en face de la poterne qui y donnait accès, deux, un sergent et un caporal, s'y enfoncèrent et disparurent à l'intérieur.
—Mon Dieu! que viennent faire ici ces hommes! s'écria la pauvre Alice saisie d'un douloureux pressentiment.
Lisette ne répondit pas.
Au bout de quelques minutes le sergent et le caporal reparurent escortant deux hommes, Tranquille et un inconnu, qui avaient les fers aux mains.
Les dix hommes de l'escorte entourèrent les deux prisonniers, et tous se mirent en marche et remontèrent vers la rue Saint-Anne.
Comme ils passaient devant la maison de M. Cognard, Tranquille leva un peu la tête et lança un long regard de détresse aux deux jeunes filles qu'il aperçut dans l'embrasure de la fenêtre.
L'instant d'après l'escorte et les prisonniers disparaissaient dans la rue Sainte-Anne.
—Dieu est contre nous! dit Alice qui, plus pêle qu'une morte, s'affaissa sur son lit.
—Du courage, mademoiselle Alice! du courage, repartit Lisette. Je m'en fais mettre mon chapeau et les suivre pour voir où ils conduisent Célestin.
Un bruit de pas se fit entendre dans l'escalier et madame Cognard, qu'un reste de pudeur empêchait d'entrer dans la chambre de sa victime, cria de l'autre côté de la porte:
—Êtes-vous là, Lisette?
—Oui, madame
—Descendez, les couturières viennent d'arriver, et nous avons besoin de vous.
Alice n'eut que la force de lever les yeux au ciel qui l'accablait de plus en plus.
—Allons, vite! gronda madame Cognard.
—Va, Lisette, dit Alice d'une voix mourante. Dieu nous abandonne, pourquoi lutter davantage!
Ni ce jour-là, ni les jours suivants, Tranquille ne devait reparaître à la Redoute du Roi.