CHAPITRE TREIZIÈME
MARC EVRARD
Ce jour-là même un matelot canadien déserta la ville. Il y a toujours de ces transfuges qui, pendant une campagne ou un siège, passent à l'ennemi, que leur parti soit ou non triomphant. Quand les opérations militaires traînent en langueur, la désertion devient quelquefois même une sorte de manie contagieuse dont il est alors difficile d'arrêter le progrès.
Cet homme, après avoir traversé le faubourg Saint-Jean, descendit à Saint-Roch et se dirigea vers l'Hôpital qui était devenu, depuis la mort de Montgomery, le quartier-général de l'armée assiégeante. Dans quel but le déserteur passait-il du côté des Bostonnais? Lui-même n'en savait trop rien. Enfermé depuis près de cinq mois dans l'étroite enceinte de la ville assiégée, il avait besoin de mouvement, d'espace et de liberté. Avait-il l'intention de combattre dans les rangs ennemis? Assurément non. Il en avait assez du service assidu et prolongé auquel on l'avait astreint pendant tout l'hiver. Tout ce qu'il lui fallait pour le moment, c'était l'absence de toute discipline et la liberté de mouvement. La curiosité l'attirait bien aussi quelque peu du côté des Américains, mais il se promettait de leur fausser bientôt compagnie, s'ils le voulaient forcer à servir le Congrès, et de s'enfuir à Charlesbourg où il avait quelque parent.
Le premier homme qu'il rencontra aux abords du camp bostonnais fut Marc Evrard qui faisait une ronde d'avant-poste. Rétabli depuis un mois de sa blessure, Evrard avait repris son service d'aide-de-camp auprès d'Arnold.
En apercevant le transfuge qui était souvent venu à son magasin, Marc le reconnut.
—Tiens, c'est toi, Côté! dit-il.
—Oui, Monsieur Evrard, comme vous voyez.
—D'où diable viens-tu donc?
—De la ville
—Et que viens-tu faire ici?
—Je m'ennuyais, là-bas.
—Comment, tu t'ennuyais?
—Dame, voyez-vous, ce n'est pas bien amusant de passer ses nuits à monter la garde en plein air, et toutes ses journées à faire l'exercice.
—Je comprends en effet que pour un farceur de ton espèce, habitué à avoir partout ses coudées franches, la discipline militaire offre peu d'agréments. Mais dis-moi donc dans quel état est la garnison de la ville! Montre-t-elle toujours autant d'ardeur à se défendre?
—Ce n'est pas pour vous faire de la peine, Monsieur Evrard, dit Côté en jetant un regard de pitié sur le piquet de soldats qui, hâves, à peine vêtus et plus mal chaussés encore, suivait le jeune officier, mais je vous assure que nos gens ont un peu meilleure mine que les vôtres qui paraissent faire ici un bien long carême. Si tous les Bostonnais ressemblent à ceux-ci, je ne crois pas qu'ils prennent la ville de sitôt.
Evrard réprima un mouvement de mauvaise humeur et reprit:
—Y a-t-il du nouveau, là-bas?
—Hé! pas grand chose. Pourtant oui, en effet, j'oubliais. Vous savez, votre engagé, Célestin Tranquille?
—Eh bien? fit Evrard en dressant l'oreille.
—Eh bine, il paraît qu'il va être pendu.
—Pendu!
—Hé! mais oui. Bon garçon, mais pas chanceux, ce pauvre Célestin. Vous savez qu'il avait été fait prisonnier avec les autres Bostonnais, dans l'affaire de la rue Sault-au-Matelot.
—Oui.
—Bon. On l'enferme avec les autres. Mais ne voilà-t-il pas que notre homme, qui s'ennuie d'être comme ça sous le verrous, s'avise de décamper. Une bonne nuit, on le surprend comme il forçait la porte avec ses compagnons que voulaient prendre l'air avec lui. On l'empoigne, on le fourre au cachot, et l'on dit qu'il va être pendu comme traître.
Evrard pénétré de douleur, en apprenant à quel sort funeste était destiné ce fidèle serviteur qui ne s'était perdu que par trop de dévouement pour son maître, Evrard avait peine à retenir ses larmes et ne pouvait dire un mot. L'autre—un de ces heureux porteurs de mauvaises nouvelles et qui en ont toujours plutôt deux qu'une à vous annoncer—continua sans remarquer l'impression pénible que ces paroles causaient à son interlocuteur:
—Une autre nouvelle, et qui vous regarde aussi, Monsieur Evrard, c'est celle du mariage de mademoiselle Cognard que vous avez connue dans le temps.
—Hein! mademoiselle Cognard est mariée, dis-tu! s'écria Marc en sortant de sa stupeur comme un homme qu'on éveillerait à coups de pieds.
—Si elle ne l'est pas encore, c'est tout comme, poursuivit tranquillement Côté, puisqu'elle le sera dans quinze jours.
—Mais, bon Dieu, que me dis-tu là! Et avec qui se marie-t-elle?
—Avec un officier anglais.
—Un officier… anglais! s'écrie Marc avec égarement.
—Oui, rien que cela. Un nommé Nevil… Ervil… je ne sais plus trop, moi.
—Evil… James Evil, balbutia Evrard, qui n'avait plus une goutte de sang au visage.
—C'est cela, vous l'avez! Ces noms anglais, mois, voyez-vous…
—Mais, mon ami! cria Marc en se précipitant sur Côté qu'il secoua violemment par les bras, mais tu es fou! Alice se marier… avec cet homme!… Allons, ajouta-t-il en le lâchant, tu veux rire, n'est-ce pas?
—Moi, pas du tout! Monsieur Evrard, repartit Côté qui se frottait les bras que Marc lui avait évidemment serrés un peu fort. Je vous assure qu'il n'y a rien de plus vrai. La preuve que j'en suis sûr c'est que ce sont mes deux soeurs Justine et Marie qui font le trousseau de la jeune demoiselle. Je vois bien à présent que ça vous interloque un peu, mais enfin ce n'est pas de ma faute à moi, et ça n'en est pas moins vrai. Dans la ville tout le monde en parle.
—Et tu dis que… le mariage se fera… dans quinze jours?
—Oui, à peu près, vers le commencement de Mai.
Marc resta un moment étourdi comme s'il eût reçu un coup de massue sur la tête, et puis, remettant à un sergent le commandement du piquet de soldats, il s'éloigna à grands pas.
Pendant plus d'une heure il erra dans le camp sans avoir conscience de ce qu'il faisait, tantôt se heurtant contre les soldats étonnés qui purent le croire subitement devenu fou, tantôt s'arrêtant soudain et restant plusieurs minutes plongé dans une immobile rêverie, et puis se remettant à marcher d'un pas fébrile et tourmenté.
Lassé enfin de cette course fiévreuse, il finit par s'arrêter près d'une pièce de canon, et s'y accouda en laissant ses yeux abattus errer vaguement sur la campagne.
C'était un de ces jours gris et tristes qui tiennent de la fin de l'hiver et n'appartiennent pas encore au printemps, cette dernière saison, à proprement parler, n'existant du reste guère dans notre pays où le passage de l'hiver à l'été se fait brusquement, et sans la transition douce qui sépare ces deux saisons dans les contrées plus aimées du soleil.
La côte de Beaupré s'étendait remontant grisâtre jusqu'aux montagnes brunies par le passage du dernier hiver, et tachetée en maints endroits de larges flaques d'une neige souillée. A gauche se dressaient les Laurentides, aux enfoncements neigeux, aux monts puissamment soulevés, brunes au proche, plus loin d'un bleu profond, et d'un bleu terne à l'horizon où elles tombent soudain dans le fleuve, au delà de l'île d'Orléans.
Des masses informes de glace encombraient l'embouchure de la rivière Saint-Charles et couvraient le fleuve jusqu'à l'Ile dont la masse sombre émergeait du Saint-Laurent comme un énorme vaisseau démâté.
Sur la droite s'étageaient en amphithéâtre: le côteau Sainte-Geneviève aux flancs dénudés, le plateau sans verdure et bossué des plaines d'Abraham, l'amas resserré des maisons de la ville dont les toitures en bardeaux grisonnaient sous la mousse et le temps comme des crânes d'hommes vieillis, et, tout au-dessus, la tête formidable du Cap-aux-Diamants, grinçant des dents par la dentelure de ses canons, et le front nuageux.
Pour couronner ce paysage dont les tons tristes l'emportaient encore sur la grandeur des lignes, s'étendait au-dessus un ciel pâle et sans soleil, où se traînaient de longs nuages bas et brumeux que le vent pourchassait en les étirant à l'infini.
Le sombre aspect de ce tableau n'était guère de nature à faire pénétrer par les yeux d'Evrard quelque adoucissement à la douleur dont son âme était étreinte. Sa tristesse au contraire s'en accrut d'autant. L'apparence des objets extérieurs a sur les natures nerveuses une influence excessive, et l'on sait si l'organisation de Marc Evrard était de celles-là!
"C'en est fait, se disait-il, plus d'espoir et plus de doute! Avant que ce butor vînt si bêtement m'annoncer cette atroce nouvelle, j'en étais à me demander ce qu'Alice faisait là-bas, si elle ne se consumait pas dans un ennui mortel, si même elle n'était point malade, mourante peut-être? Hé! quel sot je faisais de m'imaginer que je pouvais de loin si fatalement influencer sa destinée! Ce qu'elle faisait? parbleu! son trousseau de noces!… Quant à se bien porter j'étais un peu fou d'en douter, puisqu'elle se marie dans quinze jours! et avec qui! si cen'est pas celui-là même qui devait le moins s'y attendre, et que je m'imaginais qu'elle devait haïr autant que je l'exècre! Et c'est ma fiancée!… Oui, celle-là même qui se suspendant à mon cou, il y a cinq mois à peine, jurait, en pressant ses lèvres sur mes lèvres, qu'elle ne serait jamais qu'à moi seul… Et cette femme, fausse aux serments jurés par sa bouche sur ma bouche, cette femme n'a pas vingt ans!… O humanité pourrie, jusqu'où la gangrène de la perversité ne t'a-t-elle pas pénétrée!… Vierges à peine formées auxquelles il nous semble, à nous jeunes hommes insensés, qu'il n'est pas d'autel assez sacré pour les y élever et les y adorer dans l'extase d'un amour éthéré, de quelle fange est donc pétri votre coeur?… Pourquoi cette âme de démon dans un corps d'ange?… Charmes maudits qui nous attirent: front pur et serein qui paraît être le miroir où se réfléchit une âme aimante et chaste, bouche enfantine que nous croyons ne proférer jamais que des paroles saintes et des promesses sacrées, et dont les baisers de flamme nous semblent une cire brûlant frémissant sous le sceau de la sincérité, oeil tour à tour doucement rêveur et enflammé d'une étincelle ardente qui nous embrase d'un feu que nous pensons divin… Oh! ses yeux! ses grands yeux noirs! ils sont là! Je ferme les miens. Son regard remplit toutes les facultés de mon cerveau!… Son feu me brûle! Mon Dieu!… Alice! O Alice, ma fiancée! Je viens de blasphémer contre toi? Car n'est-ce pas que tu ne saurais être à ce point trompeuse? C'est moi qui suis un misérable renégat! Oh pardon! tu es une sainte et je t'ai ignoblement outragée!"
Il se prit à pleurer. Un officier qui passait le vit en cet était. Il lui trouva un air si égaré qu'il s'en alla prévenir le colonel Arnold.
"Pourtant cet homme, continua Marc dans son fiévreux monologue, cet homme ne saurait me tromper, il m'a trop platement annoncé cette nouvelle. Il n'y a que la vérité qui puisse se faire aussi lourde et bête! Oui cet homme a dit vrai!… Je comprends tout maintenant! L'autre—je le hais trop pour prononcer son nom qui m'étoufferait—l'autre aura mis à profit mon absence; il aura circonvenu le père déjà trop favorablement disposé à l'écouter. Le père est intervenu, a parlé, a ordonné, a menacé, et sa fille s'est courbée sous le commandement paternel en demandant à Dieu de la délier du serment qu'elle m'avait prêté. Et voilà comment l'autre a triomphé, voilà comment il se fait qu'Alice va devenir sa femme! Sa femme!… O rages de l'enfer! Alice à cet homme! Ah! c'est ce que je ne verrai pas du moins, et ce dont la mort saura m'éviter le trop exécrable aspect!"
Dans l'emportement furieux de son désespoir, Evrard criait plutôt qu'il ne disait ces paroles, quant le colonel Arnold arriva près de lui.
Le colonel avait montré tant de sympathie au jeune homme, que celui-ci, expansif comme on l'est à son âge, lavait mis au courant de ses malheurs. Arnold comprit que Marc venait d'apprendre quelque nouvelle fâcheuse. Il appuya sur l'épaule d'Evrard une mais d'ami et lui demanda doucement quelle était la cause d'une telle irritation.
Le fluide sympathique que cet attouchement amical établit tout à coup entre le colonel et lui, causa une commotion, un ébranlement profonds dans toute la personne de Marc Evrard. Il fondit en larmes.
Le colonel se garda bien d'arrêter le cours bienfaisant de ces pleurs, et laissa le pauvre garçon verser toutes les larmes de son âme. Lorsqu'il le vit un peu plus calme il réitéra sa question de la manière la plus amicale.
D'une voix entrecoupée de sanglots Evrard lui dit tout. Le colonel l'écouta sans l'interrompre, et le voyant un peu moins agité, il lui dit:
—Attendez-moi quelques instants, ou plutôt non, veuillez rentrer chez vous, car vous êtes ici l'objet d'une indiscrète curiosité. Je m'en vais aller m'assurer si cet homme n'est pas un espion et s'il n'a pas voulu vous tromper. Dans un quart-d'heure je serai chez vous.
Evrard se rendit machinalement à ce bon avis.
Une demi-heure après le colonel le rejoignait. Marc le regarda d'un air anxieux.
—Hélas! mon pauvre ami, répondit Arnold à cette muette interrogation, je crains bien que cet homme ne vous ait dit que la vérité! Ce n'est certainement pas un espion, et j'ai beau l'interroger je n'ai rien surpris dans ses réponses qui m'ait pu mettre sur la piste d'une fourberie. Écoutez, Evrard, il vous faut être homme avant tout, et ne pas vous laisser aller à un désespoir que la fillette qui vous a sitôt n'est pas digne de causer en vous. Vous êtes jeune et assez charmant garçon pour rencontrer n'importe où une foule de jolies filles qui ne demanderont pas mieux que d'être heureuses par vous en vous rendant ce bonheur au centuple. Trève donc de désespoirs inutiles. Acceptez aujourd'hui l'offre que je vous fis hier, et que vous n'eûtes le tort de refuser, de m'accompagner à Montréal où je m'en vais dans quelques heures. Comme je vous le disais, les troupes que nous avons ici ne sauraient plus maintenant s'emparer de la place. Voici l'été qui arrive. La navigation va s'ouvrir et ne manquera pas d'amener bientôt au secours de la ville toute une flotte qui doit être depuis longtemps déjà partie d'Angleterre. Vous resteriez donc inutilement ici et vous vous exposeriez pour rien à tomber entre les mains des Anglais. Ne mettez pas ou moins votre trop heureux rival à même de piétiner sur votre cadavre avant ou immédiatement après son mariage. Ce serait vraiment lui causer trop de jouissances à la fois.
—Vous avez raison, colonel! s'écria Marc. Je pars avec vous. Du reste on ne se bat plus ici! Nous aurons probablement plus de chance ailleurs, et la mort qui n'a pas voulu de moi par ici m'attends peut-être là-bas!
Arnold laissa tomber sur Evrard un regard de compassion, mais se garda de relever cette pensée funeste, et reprit:
—Nous partirons ce soir à huit heures, soyez prêt.
La nuit s'épaississait sur la vallée lorsque le colonel Arnold et Marc
Evrard s'éloignèrent de l'Hôpital-Général, au grand train de leurs
chevaux. Au coin d'un bois qui allait leur faire perdre la ville de vue,
Evrard arrêta son cheval et se retourna sur sa selle.
Les hauteurs et la ville, à demi perdues dans l'ombre vaporeuse du soir, n'apparaissaient plus que fondues en une masse indécise. Marc resta un instant immobile. Deux grosses larmes glissèrent sur ses joues. Il murmura:
—Adieu, vous tous que j'aimais! Adieu, bon et fidèle serviteur que je ne puis secourir! Adieu Alice… Adieu!
Il enfonça ses éperons dans les flancs haletants de sa monture, rejoignit Arnold en deux temps de galop, et tous deux disparurent entre une double et gigantesque haie d'arbres qui retentirent un moment du pas précipité des chevaux, et rentrèrent l'instant d'après dans le calme de la nuit.
Pauvre Alice, comme les ténèbres qui allaient s'épaississant toujours sur la ville, la solitude et le délaissement se faisaient autour de toi de plus en plus profonds!