IV.

Il y avait ce jour-là une immense foule de curieux sur la place du Carrousel et aux fenêtres des hôtels, des maisons et des masures qui obstruaient alors toutes les issues des Tuileries et du Louvre.

C'était une de ces fêtes militaires comme en donnait souvent le premier consul à ses soldats et aux Parisiens.

Bonaparte passait en revue sa garde consulaire et deux régiments de cavalerie, arrivés avec les trophées de la victoire de Hohenlinden.

Rien aujourd'hui ne saurait donner une idée de l'enthousiasme qui éclatait à ces solennités héroïques, où le général et le soldat se rendaient une mutuelle visite, dans l'entr'acte de deux victoires, sur la place du Carrousel.

Les spectateurs de ces merveilleuses scènes comprenaient qu'un monde nouveau était découvert, le monde de la gloire!

Et après tant de jours de sang et de terreur, ils croyaient ressusciter d'entre, les morts, en voyant luire l'aube des jours sereins dans les drapeaux du Thabor, la montagne de Dieu, et d'Héliopolis, la ville du soleil.

Le peuple qui, à force de se souvenir des échafauds, semblait avoir oublié la liberté, respirait, avec la joie du convalescent, cette atmosphère nouvelle que les soldats lui rapportaient du fond de la mer Adriatique, du sommet des Alpes, des jardins de l'Italie, des plages d'Aboukir.

Le peuple suivait sur la carte d'Europe et d'Afrique toutes les glorieuses étapes de nos armées.

Il s'exaltait à la lecture des bulletins; il tressaillait à cette multitude d'échos se renvoyant à l'infini des noms de victoires, de la crête des Apennins à la cime des Pyramides.

Et quand il s'était enivré de cette épopée fabuleuse, il la voyait apparaître, en histoire vivante, dans l'hippodrome du Carrousel, avec ses légions de géants, ses trophées conquis dans les temples du Tibre et du Nil.

Avec les glorieux haillons de ses bannières que tout un monde venait de saluer à genoux.

C'est alors que les acclamations s'élevaient plus vives encore, quand, sur le front des colonnes républicaines, passait, à cheval, le jeune héros dont le nom était déjà connu dans ces solitudes orientales que traversèrent Alexandre et César.

La joie du peuple arrivait au délire; toutes les têtes s'inclinaient de respect, avec les bannières des légions; tous les visages se mouillaient de larmes; toutes les mains se tendaient vers le glorieux vainqueur de Marengo et du Thabor.

Et lui, calme dans cette fête comme dans une bataille, mystérieux comme l'avenir, consolant comme l'espoir, traversait, avec une simplicité sublime, cette éruption d'enthousiasme populaire, et semblait chercher au livre du ciel les destinées promises par cette étoile qu'il avait vue, comme les Mages, se lever sous le palmier de l'orient.

La revue terminée, le premier consul s'arrêta devant le deuxième régiment de carabiniers, pour adresser quelques paroles de félicitations à ce corps, qui s'était couvert de gloire à la bataille d'Hochstett.

Au même instant, un homme sortit d'un groupe de curieux et s'élança vers Bonaparte; deux cavaliers lui barrèrent le chemin, et des surveillants de police s'emparèrent de lui.

La découverte du complot tout récent d'Aréna et de Ceracchi justifiait cette sévérité de vigilance, car, en ce moment, aucune vie n'était plus précieuse que celle du premier consul.

—Je vous dis qu'il faut que je parle au premier consul! cria d'une voix de tonnerre l'homme suspect qu'on venait d'arrêter.

Le costume de cet homme annonçait un marin.

Et son accent formidable, ses yeux noirs en éruption, son teint d'un brun tropical, ses gestes traducteurs des paroles, annonçaient un marin du Midi.

Les curieux, qui obstruaient le guichet du Carrousel où se passait la scène, accoururent en foule; et, dans ce nombre, on aurait pu remarquer des gens qui paraissaient décidés à saisir une occasion quelconque de trouble pour improviser ou pour terminer une conspiration.

Le premier consul ne jeta qu'un regard rapide de ce côté; il fit signe au général Duroc, et lui dit:

—C'est un des nos braves Égyptiens, va le délivrer.»

Duroc obéit; et, quoiqu'il n'eût pas au même degré que Bonaparte cette merveilleuse faculté du souvenir, il reconnut le marin que la police amenait prisonnier.

—Voilà le général Duroc!

S'écria le marin en se débattant comme un requin dans un filet:

—Laissez-moi parler au citoyen Duroc! Nom d'un tonnerre! vous dis-je; je suis Sidore Brémond, un loup de mer de La Seyne, pilote de la gabarre la Junon, boiteux du pied gauche par la faute des Turcs! Vous avez mon signalement; laissez-moi passer, tas de Ponantais d'eau douce, ou je vous rase comme des pontons!

À cette menace, Duroc arriva devant le rassemblement, délivra le marin par un signe de bienveillance, et lui dit:

—Dans une heure, le premier consul te recevra aux Tuileries. Demande le général Duroc, là… au concierge de cet escalier.

Un cercle respectueux se fit autour de Sidore Brémond, qui releva fièrement la tête, croisa les bras, cambra son torse, et promena des regards insolents sur les hommes de police et sur les curieux.

Quelques paroles vives, échangées sous la voûte du guichet, firent subitement diversion à cette scène, et la foule se porta de ce côté.

À toutes les époques d'agitation politique, la foule ne cesse d'accourir çà et là.

Le poète observateur Virgile, qui vivait dans une époque semblable à la nôtre, a répété à l'infini ces deux mots, concurrit populus, le peuple accourt.

Nous continuons d'accourir depuis ce temps-là.

Cette fois il s'agissait, pour la foule, d'écouter une discussion que l'histoire du mémorable 3 nivôse n'a pas accueillie dans sa gravité, trop ennemie des humbles détails.

Mais le roman, qui se pique d'être plus vrai que l'histoire, est friand des incidents subalternes, car ce sont eux qui déterminent les grands événements et les présentent sous leur véritable jour.

Il n'y avait pas à cette époque, à tous les coins de Paris, ce luxe d'affiches qui annoncent trente spectacles à la fois, et tapissent une colonne ou un pan énorme de mur public.

Quatre modestes placards suffisaient alors pour annoncer les soirées de la Comédie-Française, du Théâtre de la République et des Arts, du Vaudeville et de Feydeau.

Or, le 3 nivôse, l'affiche du Théâtre des Arts, placardée sur un coin du Carrousel, était ainsi conçue:

Première exécution de LA CRÉATION DU MONDE, oratorio d'Haydn, parodié en vers français par le citoyen Ségur jeune.

—Le citoyen premier consul assistera à cette solennité musicale.

—Eh bien! moi,—disait un membre de la foule,—si j'étais le premier consul, je n'irais pas à cet oratorio.

—Citoyen, tu manquerais au public!—criait un autre.

—Le premier consul est bien respectable, c'est vrai; mais le public est aussi respectable que lui: il ne faut pas lui manquer, dit un troisième.

—Oh!—poursuivait le premier,—si c'était le citoyen Bonaparte qui eût autorisé le directeur du théâtre des Arts à composer ainsi cette affiche, je n'aurais rien à dire, mais le directeur a pris cela sur lui; c'est une spéculation: il veut faire recette, voilà tout.

—Ce directeur n'a pas tort, citoyen; les recettes ne sont pas fortes par le temps qui court; on en fait comme on peut.

—Ah! oui, citoyen! et si le premier consul, qui a bien d'autres affaires que la Création du monde sur les bras, ne va pas au théâtre ce soir?

—La recette sera faite; c'est l'essentiel pour le directeur.

—Moi, je dirais mieux que tout cela,—interrompit un nouvel interlocuteur.

Choeur de curieux.—Ah! voyons ce que dirait ce citoyen!

—Je dirais que le premier consul ne devrait jamais compromettre sa vie en public, surtout depuis le 18 vendémiaire dernier. Ce jour-là, au théâtre, si le général Lannes n'avait pas veillé sur son ami Bonaparte, le premier consul était assassiné dans sa loge, par Demerville, Aréna, Ceracchi, Topino-Lebrun et bien d'autres encore…

—C'est vrai! murmura la foule.

Nous serions dans un joli gâchis demain si le premier consul était tué ce soir d'un coup de poignard.

—Ou de toute autre manière, dit une bouche invisible.

—Oui,—dit un jeune homme en baissant la voix,—il y a des gens bien informés qui m'ont dit qu'un baril de poudre avait été découvert par le machiniste de l'Opéra dans un souterrain du théâtre!…

—Mon Dieu! nous ne serons donc jamais tranquilles!—crièrent plusieurs personnes à la fois.

—Les affaires avaient un peu repris,—dit un homme d'un certain âge.

—Voilà que le complot du 18 vendémiaire a fait encore émigrer les écus de six francs! J'en sais quelque chose, moi; je suis doreur sur métaux, rue Bourg-l'Abbé.

Encore un attentat contre le citoyen premier consul, et le commerce ne se relève plus.

Un par file à gauche, exécuté par le 2e de carabiniers, divisa brutalement en quatre parties ce club en plein air.

Les divers corps de troupes regagnaient leurs quartiers, et le premier consul rentrait aux Tuileries, escorté par les fanfares militaires et les acclamations du peuple.

La foule s'écoula par trois colonnes, vers la rue Saint-Nicaise, le Louvre et le quai; partout ce monde enthousiaste exaltait le nom et la gloire du vainqueur de Marengo.

Un jeune homme qui s'était mêlé à tous les groupes, avait observé tous les visages et écouté tous les discours, traversa la place du Carrousel après la revue, et entra dans une maison de la rue de Rohan.

Il monta péniblement jusqu'à l'étage des mansardes, donna un léger coup de l'ongle du doigt à une porte fêlée, et entra quand une voix intérieure eût répondu:

—Entrez!

C'était une de ces chambres comme il en existe sous les ardoises de tous les toits de Paris.

On y trouvait l'absence de tout ce qui est nécessaire à la vie domestique, et pour tout meuble, le seul qui manque rarement.

Un grabat de paille pour mourir.

Une jeune femme était assise sur un escabeau, dans cette attitude d'heureuse insensibilité qui est le privilège de ceux qui ont abusé de la douleur.

Elle se leva pour recevoir l'étranger et serrer affectueusement sa main.

—Eh bien! comment sommes-nous aujourd'hui?

Demanda le visiteur à voix basse, et en désignant d'un signe de tête le grabat sur lequel un homme était étendu.

La jeune femme répondit par une pantomime désolante, et elle dit ensuite:

—Et vous, citoyen Maurice Dessains, souffrez-vous un peu moins aujourd'hui?

—Un peu moins, répondit machinalement Maurice, le jeune homme que nous avons déjà vu rue Mesnars.

Et il s'avança vers le grabat.

Le malade de la mansarde souleva péniblement la tête, et montra un visage couvert d'une pâleur humide.

Un visage d'agonisant.

Il balbutia quelques mots d'une voix rauque, et Maurice appuya son oreille sur le chevet pour écouter ce que disait le malade.

—J'entends très bien ce que tu me demandes, mon pauvre Genest, dit Maurice; je suis monté tout exprès pour te dire qu'il n'y a rien de nouveau jusqu'à présent.

Bonaparte a passé quelques soldats en revue; l'enthousiasme a été froid comme le temps. Je n'ai pas entendu un seul cri; les soldats avaient des visages mornes; le peuple semblait n'attendre qu'une occasion pour s'insurger contre Monk ou Cromwell. Malheureusement, nos chefs n'ont pas paru!…

—Nous sommes trahis! dit d'une voix sépulcrale le pauvre agonisant.

—Je le crois,—dit naïvement Maurice.

—Et mourir! mourir, sans savoir si nous triompherons demain! murmura le malade.

—Au nom de Dieu! donne-toi un peu de calme, mon ami,—dit la jeune femme, avec une voix douce comme une consolation.

—Pauvre Louise! dit l'agonisant.

Et le regard éteint qui tomba sur elle se ralluma un moment et s'éclaira d'un rayon d'amour et de pitié.

Louise, dont le costume et le visage étaient dévastés par la misère et la douleur, conservait encore pourtant ce charme divin que la jeunesse donne à une femme, même dans la mansarde démeublée par la pauvreté.

Une coiffe à dentelles flottantes couvrait ses cheveux d'or fluide, comme un nuage cache des gerbes de rayons.

Un fichu d'indienne se croisait sur son sein avec un relief charmant.

L'exquise perfection de son corps dissimulait l'indigence de sa robe, et la grâce innocente de sa figure faisait oublier la mansarde et le grabat.

Le malade fit un signe imperceptible, et Maurice se rapprocha du lit, avec une nonchalance affectée, pour ne pas attirer l'attention de Louise, qui paraissait absorbée dans un muet et sombre désespoir.

—Il y a une réflexion qui me tue bien mieux que la maladie: dit l'agonisant avec un effort suprême: qui viendra au secours de cette pauvre Louise, lorsque?…

Il ne put achever cette phrase de désolation; la fin de la demande expira dans un soupir.

Maurice n'osa point hasarder une formule de consolation banale que le malade n'aurait pas acceptée.

Il était, lui aussi, dans une de ces positions désespérées où il est impossible de s'offrir comme protecteur.

Pauvre, souffrant, compromis dans les éventualités et les incertitudes d'un complot, il ne pouvait donner à un ami que l'heure présente; le lendemain ne lui appartenait pas.

Il feignit donc de n'avoir pas entendu ou compris les dernières paroles du malade, et prenant un ton moins triste:

—Mon ami, dit-il, l'espoir a été inventé au ciel pour des êtres comme nous; espérons. Si la liberté triomphe aujourd'hui, elle nous rendra forts et heureux. Pour des hommes comme nous, la vie a des ressources et la liberté a des miracles. Espérons.

Le malade fixa ses yeux au plafond, et tendit la main à Maurice, qui la serra en ajoutant:

—Adieu, je vais à mon destin et au tien.

Il salua respectueusement la jeune femme et sortit.

Aux Tuileries.