V.
Aux Tuileries, debout devant la porte de son cabinet de travail, jouant du bout de ses pieds avec la flamme qui les réchauffait, après la revue glaciale du 3 nivôse, Bonaparte ouvrait ses dépêches du jour, et comme il était seul et que nul témoin ne pouvait lire sur la mobile expression de sa figure les secrets de sa correspondance, il s'abandonnait naïvement, comme le plus bourgeois des citoyens, à la joie ou à la tristesse, selon la nature des nouvelles qu'il recevait.
Joséphine entra.
Bonaparte embrassa tendrement sa femme comme un mari de la veille, la fit asseoir sur un fauteuil devant le feu et s'assit à côté d'elle.
—Ma chère Joséphine, dit-il avec un sourire charmant, la guerre est un métier d'été; tu es créole, et je suis Corse: nous nous comprenons, n'est-ce pas?
—La revue a été bien belle pourtant, dit Joséphine, et vous avez été accueilli bien chaudement, malgré la saison.
—Alors, Joséphine, tu as donc vu que j'avais expédié lestement ma revue aujourd'hui… Nous avons 9 degrés au-dessous de zéro. Ce n'est pas la température de Marengo et des Pyramides… Ces pauvres soldats de Macdonald ont dû bien souffrir! ils viennent de traverser la grande chaîne des Alpes, au coeur de l'hiver!… Toutes les nouvelles que je reçois des armées sont excellentes. Macdonald, Brune et Vandamme vont faire des merveilles dans le Tyrol italien. La campagne d'hiver sera superbe. L'Europe veut m'imposer la guerre. Eh bien! moi, je lui imposerai la paix.
—Ah! quel nom béni vous venez de prononcer!—dit Joséphine, en croisant ses mains, et levant les yeux au ciel.
—Mais, dit Bonaparte avec feu, j'ai poursuivi la paix à travers vingt champs de bataille; il y a toujours un mauvais génie qui me l'arrache des mains quand je la tiens!… et quand je lui aurai donné la paix à ce bon peuple de Paris, à cette chère France, je suivrai les exemples des Antonins, je convierai le peuple aux nobles amusements des arts. Il y a chez nous une activité d'esprit, un besoin d'enthousiasme qu'on doit entretenir sans cesse. Il nous faut une paix enivrante comme la guerre. Je meublerai Paris comme un beau salon; je lui donnerai des arcs de triomphe, des musées, des colonnes votives, des fontaines, des quais, des ponts, des théâtres, des monuments, des promenades; je ferai de cette ville la capitale du monde. Nous aurons ainsi une autre gloire, la gloire de la paix.
En disant ces mots, Bonaparte rayonnait de joie.
L'enthousiasme entourait son visage d'une auréole, et la douce expression de ses yeux avait quelque chose de divin.
Joséphine inclina la tête et garda le silence.
Bonaparte prit la main de sa femme, la porta légèrement à ses lèvres et lui dit:
—Ma chère, est-ce que tu ne crois pas à la paix?
—Je crois en vous, comme en Dieu, répondit-elle: mais il faut bien peu de chose pour détruire ce bel avenir que nous rêvons… Bonaparte, vous êtes entouré de complots et d'assassins; votre ministre Fouché…
—Joséphine,—interrompit le premier consul en souriant,—la Providence veille sur moi; c'est le meilleur des ministres; elle ne m'a pas conduit par la main à travers Arcole, Lodi, St-Jean-d'Acre, Jaffa, Marengo, pour me faire tomber sous un poignard…
—Lisez ceci,—dit vivement la jeune femme en présentant à son mari plusieurs lettres. Et vous verrez que tous les complices d'Aréna et de Ceracchi ne sont pas en prison.
Bonaparte reçut avec un geste bienveillant les lettres offertes, et fit semblant de les brûler.
—Je remercie, dit-il, ces correspondants anonymes, mais je n'ai pas besoin d'eux pour savoir qu'un homme arrivé où je suis est entouré de complots. Cela durera quelque temps encore, puis l'air se purifiera; l'épidémie touche à sa fin…
En serrant affectueusement les mains de sa femme, il ajouta ces deux vers d'Athalie:
Cependant, je rends grâce au zèle officieux
Qui, sur tous mes périls, vous fait ouvrir les yeux.
Après cette citation, Bonaparte sonna et dit à Duroc, qui ouvrit la porte du cabinet:—Introduisez ce marin de St-Jean-d'Acre.
Et il ajouta en se tournant vers sa femme:
—Pour faire diversion à ta tristesse, je vais te montrer une chose curieuse et amusante.
Sidore Brémond entra d'un pas résolu, comme s'il eût pris le cabinet du consul à l'abordage.
Il ôta son chapeau goudronné, salua brusquement de la tête, des mains, et du torse, et, raidissant sur ses pieds, il attendit fièrement l'interrogation de Bonaparte.
—Voici un brave d'Égypte, dit le premier consul en s'adressant à sa femme.
—Voyons, mon ami, raconte à madame Bonaparte ton aventure de
Saint-Jean-d'Acre; après, nous causerons de toi.
—C'est une babiole, mon aventure, dit Brémond, avec un air de dédain qu'il se donnait à lui-même:
À la bataille d'Aboukir, j'eus l'honneur de sauter avec le vaisseau l'Orient. J'étais habillé de goudron, je m'incendiai comme de l'étoupe, mais le bon Dieu me fit tomber dans l'eau et m'éteignit. Les Anglais du Thésée me pêchèrent dans le golfe comme un thon, et le commodore Sidney Smith m'amena prisonnier à Saint-Jean-d'Acre, une ville pleine de Turcs et de maudits de Dieu. Je m'ennuyais comme un marin débarqué. J'avais le mal de terre. Un renégat français me proposa de servir une pièce de canon sur le rempart. J'acceptai, avec l'intention, bien entendu, d'escamoter le boulet et de tirer à poudre.
Une nuit, pendant le siège, j'allais m'endormir sur mon affût, quand je vis deux Turcs qui fumaient leur pipe à côté de moi. Alors, je fis ce raisonnement: ces Turcs sont deux; je suis seul, donc il y a cinquante pour cent de bénéfice pour la République. Cela dit, j'embrassai vigoureusement les deux Turcs, et je me précipitai avec eux du haut du rempart dans le fossé qui n'avait point d'eau. Les Turcs restèrent sur le coup; moi, je me cassai la jambe gauche, et je me traînai à trois pattes jusqu'aux avant-postes républicains, où le général Bonaparte me reçut, comme s'il eût été mon père, me recommanda au citoyen médecin Desgenettes, qui me guérit en quinze jours, et me laissa boiteux.
Un éclair de gaîté illumina le visage triste de Joséphine; elle tendit sa belle main à Sidore Brémond, et lui dit:
—Vous êtes un brave homme, et je serais heureuse de demander quelque chose pour vous au premier consul. De quel pays êtes-vous?
—De la Seyne, en rade à Toulon; ma mère était d'Ollioules, mon père de
Six-Fours.
—De la Seyne, dit Bonaparte, en passant la main sur son front, comme pour en extraire un souvenir. C'est un nom qui ne m'est pas inconnu.
—Je crois bien, dit le marin; vous êtes né dans le même endroit, mon général, nous sommes pays.
—Ah! tu n'es pas fort en géographie,—dit Bonaparte en souriant,—je suis né à Ajaccio…
—Pardon, mon général, interrompit le marin; vous vous trompez; vous êtes né, comme moi, en rade de Toulon, à côté de la Seyne, sur le Petit-Gibraltar, et vous fûtes baptisé par une blessure au front, devant moi.
—Il a raison, dit Bonaparte, c'est là que je suis né. Voyons, madame
Bonaparte, que pouvons-nous faire pour mon compatriote?
—Avez-vous des enfants?—demanda Joséphine à Brémond avec une vive émotion.
Deux larmes mouillèrent subitement le visage bronzé du marin, sa voix rude et ferme s'adoucit et trembla.
—J'ai un enfant, dit-il, un seul… et c'est pour lui que je viens voir mon général, et…
L'émotion suspendit la phrase; mais le premier consul ayant fait à Brémond un geste de bienveillance qui l'engageait à poursuivre, le marin acheva ainsi:
—On m'a dit que la police savait tout, et que les citoyens Dubois et Fouché connaissent tous les étrangers de cette grande ville: si je m'adresse à ces hauts personnages, ils ne m'écouteront pas. J'ai pensé qu'il vaut mieux s'adresser à Dieu qu'aux saints, et je suis venu. Mon enfant est à Paris, et vous me rendrez la vie, mon général, si vous ordonnez au citoyen ministre Fouché de me le découvrir avant ce soir.
—Avant ce soir,—dit Bonaparte en souriant, ce sera difficile. Vous avez tous, en province, des idées exagérées sur l'intelligence de la police de Paris… Il faut être moins exigeant, mon brave Brémond, donne trois jours à Fouché, il trouvera ton enfant.
—Trois jours, ça ne fait pas mon compte, mon général, il me faut mon enfant ce soir, entre sept et huit heures…
—Es-tu encore au service?
—Ah! mon Dieu! non, mon général; il faut avoir au moins deux jambes pour servir la République; avec elle, on va toujours au pas de course, et je suis boiteux.
—Rien ne t'oblige à quitter Paris demain?
—Rien, mon général… Mais puisqu'il faut tout dire, je suis superstitieux comme tous les Provençaux.
—Ou comme les créoles,—interrompit le premier consul. Tu as fait sourire madame Bonaparte qui vient de t'approuver d'un signe de tête. Voyons, conte-lui tes superstitions; elle te comprendra mieux que moi.
—C'est aujourd'hui le 3 nivôse, poursuivit le marin. Le calendrier de la République ne m'a pas fait oublier l'ancien. Le 3 nivôse répond, jour par jour, au 24 décembre.
Joséphine s'agita brusquement sur son fauteuil.
—Le compte est juste, dit Bonaparte.
—C'est la veille de Noël, ajouta Brémond; c'est le jour de nos soupers de famille. Je yeux avoir mon enfant avant la nuit. Je compte si bien sur le citoyen Fouché, que j'ai commande un souper double au cabaret de la Pomme-de-Pin, rue Thionville, pour huit heures du soir. Si je ne vois pas mon fils aujourd'hui, il arrivera quelque malheur à lui ou à moi. Ça ne manque jamais.
—Quel âge a-t-il ton fils? dit Bonaparte.
—Vingt ans, mon général.
—Y a-t-il longtemps que vous ne l'avez vu? dit Joséphine.
—Oh! oui!—répondit Brémond, avec un soupir qui se fondit en deux larmes. Oui, longtemps… Mais cette histoire nous mènerait trop loin; je la garde pour le citoyen Fouché, si mon général…
—Brémond,—interrompit brusquement Bonaparte qui venait d'écrire deux lignes sur un billet. Je n'ai rien à refuser à un soldat blessé devant Saint-Jean-d'Acre. Voici une signature qui t'ouvrira la porte de Fouché et de Dubois… Tu n'as rien autre chose à me demander?
—Rien, mon général.
—Es-tu à l'abri du besoin?
—Oh! tout-à-fait à l'abri, grâce à Dieu, mon général. J'ai un petit jardin à La Seyne et une pension de 250 francs.
—Et tu es heureux?
—Si je retrouve mon fils, je serai heureux comme un second premier consul.
—As-tu renoncé à la mer?
—Oh! non, mon général; seulement, et toujours à cause de ma jambe, j'ai renoncé au sabre d'abordage et au grappin; mais je me fais, dans la rade de Toulon, des pêches superbes, à la ligne, à la parangrote, au thys et au bourgin.
—C'est bien! adieu, mon brave camarade d'Égypte. Si jamais tu trouves ta pension de retraite trop modeste, souviens-toi de l'adresse du premier consul.
—Oui, mon général; c'est une adresse connue; aux Tuileries, place du
Carrousel, et point de numéro.
Le marin s'inclina profondément devant son général et madame Bonaparte, frappa son coeur avec sa main, pour résumer l'expression de sa reconnaissance dans une pantomime énergique, et sortit du cabinet du premier consul.
Muni de cette puissante recommandation, Sidore Brémond vit toutes les portes s'ouvrir à deux battants.
La signature de Bonaparte avait la magique vertu du rameau d'or de la sybille, et tous les cerbères des antichambres ministérielles courbaient leurs têtes poudrées devant la veste bleue du marin solliciteur.
Fouché, après avoir reçu Brémond avec tous les honneurs dus au billet d'introduction, reconnut que cette affaire n'était pas de son ressort, et il le renvoya au préfet de police Dubois, en le recommandant avec chaleur, comme un personnage qu'il ne fallait pas livrer aux ricochets ordinaires des gens de bureaux.
Après quelques demandes et quelques réponses insignifiantes:
—Citoyen Brémond, dit Dubois, votre fils est-il bien à Paris?
—Il y est comme vous et moi, citoyen préfet. Je l'ai vu, comme je me vois dans ce miroir; c'était au milieu de la décade dernière. Un père ne se trompe pas. Votre Paris, avec sa foule et ses chevaux, vous montre un visage connu au coin d'une place, et puis il vous l'enlève quand on croit le tenir. Dans vos rues, nous sommes mêlés comme des jeux de cartes. On sortait du Théâtre de la Nation: je regardais la voiture du premier consul: un gros fanal se lève tout-à-coup devant moi comme la pleine lune; dans cette clarté, je reconnais mon fils; j'ouvre les bras, je me précipite; une vague m'emporte à l'autre bord, et j'embrasse une vieille ci-devant baronne qui revenait de l'émigration. Mon fils avait disparu, comme si le diable s'en était mêlé.
—Votre fils est-il venu à Paris avant vous? demanda Dubois avec ce ton magistral qui semble cacher au vulgaire les plus hautes intentions.
—Non, citoyen préfet. Je suis arrivé d'Égypte sur la frégate le Muiron, avec l'amiral Gantheaume et le général Bonaparte. J'ai couru à mon village pour embrasser mon fils Xavier… Depuis deux ans, il avait disparu du pays. C'était une tête chaude, et sa pauvre mère me disait toujours: Cet enfant nous donnera plus de pluie que de soleil… Figurez-vous, citoyen préfet, que Xavier n'avait que quatorze ans au siège de Toulon; eh bien! ma famille s'était réfugiée au hameau d'Éxenos, un peu plus haut que les nuages: Xavier descendit un beau matin au camp de Dugommier, et voulait s'engager dans l'armée de la République! Avez-vous vu un démon comme ça? moi, je l'ai cherché partout, je l'ai demandé partout. Si toutes les villes avaient le bons sens de n'avoir qu'une rue, comme La Seyne, j'aurais découvert mon Xavier; mais ici, à Paris, c'est comme si je cherchais une épingle dans le désert des Pyramides. Aidez-moi donc, citoyen préfet: soyez ma boussole, mon pilote, ma croix du sud; mettez-vous au gouvernail; et guidez la barque de Sidore Brémond.
Dubois fit un sourire administratif, et balançant avec méthode une prise de tabac inspirateur, il dit:
—J'ai pris de bonnes notes, Sidore Brémond; je suis renseigné parfaitement. Tenez-vous tranquille, votre affaire devient la mienne. Je vous rendrai votre fils.
—Avant ce soir, citoyen préfet?
—Avant ce soir… Où logez-vous? Sidore Brémond.
—Rue de l'Échelle, à l'auberge de l'Ancre d'or.
—C'est bien, je vais m'occuper de vous.
—Citoyen préfet, je vais chez moi, et j'attends mon fils.
Dubois fit un geste officiel, et regarda la porte d'un oeil accompagnateur.
Le marin salua et sortit.
Encore le 3 nivôse.—Machine infernale.