IX

Dans les premiers jours de février 1801, la corvette l'Églé sortait de Rochefort par une bonne brise qui jouait dans toutes ses toiles, et la faisait voler comme un goëland sur l'écume de la mer.

En mettant quelques-uns de ses passagers en scène, nous comblerons la lacune des détails intermédiaires, et rien ne manquera au récit de ce qui doit le rendre complet:

—Nous marchons très-bien, dit un jeune homme, en se retournant du côté du pilote, comme s'il eût voulu entamer tout de suite une conversation.

—Nous filons dix noeuds, dit le pilote sans avoir l'air de répondre.

—Dix noeuds?… eh! dit le passager, comme s'il eût compris.

—Nous courons bâbord-amures, depuis un quart-d'heure, dit le timonier; le vent vient de sauter du nord-nord-ouest au sud-est.

—Ah! fit le passager avec un geste qui voulait indiquer la variation du vent, et qui la prenait au rebours.

—Citoyen, demanda le pilote, est-ce la première fois que vous naviguez?

—Oui, timonier.

Pendant ce début d'entretien, le passager et le pilote avaient l'air de parler au hasard, sans trop se préoccuper de ce qu'ils disaient.

Chacun d'eux portait sur sa figure et dans ses yeux cette expression indécise qui veut dire: Je ne sais trop où j'ai vu cet homme, mais je l'ai vu quelque part.

Enfin, le pilote formula, le premier, cette pantomime en paroles, et le passager lui dit:

—Il faut que vous soyez excellent physionomiste, si vous me reconnaissez, car moi qui me suis connu toute ma vie, je ne me reconnais plus, quand je passe devant un miroir.

—Oh! c'est parce que vous avez changé d'habit, peut-être…

—J'ai changé de tout, mon brave timonier. Mon costume et ma toilette m'auraient trop gêné en mer. J'ai taillé mes cheveux à la Titus; j'ai pris un large pantalon, en sacrifiant la beauté de ma jambe, et j'ai adopté la carmagnole et les souliers à cordons.

Le pilote donna un coup de poing sur la barre du gouvernail, et s'écria:

—J'y suis maintenant, c'est vous!

Puis sa figure prit une expression étrange, et ses lèvres se fermèrent hermétiquement, comme s'il eût regretté une imprudente exclamation.

—Mais c'est bien vous! dit le passager….

Le timonier se leva vivement, et prononça un chut étouffé par la prudence et accompagné du geste impérieux qui ferme la bouche qui va parler trop haut.

—Vous êtes donc ici en contrebande? demanda le jeune homme, en se rapprochant avec mystère de son interlocuteur.

—Vous êtes un honnête homme? dit le marin.

—Je ne suis que cela.

—Continuez… car au moindre écart, mon beau damoiseau, je vous envoie par dessus les bastingages, dans la République des requins.

—Ah! mon brave pilote, dit le passager en riant. Vous êtes un ingrat. Vous avez donc oublié que je vous ai soutenu dans mes bras au tribunal, quand vous avez entendu prononcer la condamnation de votre fils, et que je vous ai accompagné à votre auberge de l'Ancre d'or….

—C'est vrai, interrompit le marin avec émotion.

—Mais, excusez-moi; j'ai ici auprès de moi un trésor, et je tremble de me le voir enlever à la moindre indiscrétion.

—Votre fils Maurice est parmi les déportés de Madagascar.

—Oui.

—Dieu soit béni! Il a évité Cayenne… Il est vrai que Madagascar n'a pas aussi une très-bonne réputation de salubrité.

—Pardon, citoyen passager, j'ai oublié votre nom… ou pour mieux dire, je ne l'ai jamais su.

—Michel-Ange Saint-Blanchart, et depuis l'an II, Alcibiade tout court.

—Moi, je suis Sidore Brémond, de la Seyne…. marin, de père en fils, depuis l'arche de Noé… Ainsi, je connais Cayenne et Madagascar comme les deux pouces de mes mains. À Cayenne, il y a des maladies de foie, à Madagascar, il y a des fièvres qui tuent. Quand la justice déporte des criminels, elle ne les envoie pas dans des paradis terrestres. Elle choisit, sur la carte, ce qu'il y a de mieux dans le mal, et sa clémence est pire que la cruauté. Le bourreau tue d'un seul coup; le climat n'est pas aussi expéditif, il lui faut un an pour la même opération…

—Aussi, interrompit Alcibiade, je compte bien traverser Madagascar comme un oiseau de passage, et aller m'établir ailleurs.

—Pas si vite citoyen Alcibiade, dit le marin en secouant la tête. Il y a des hommes qui valent mieux que leur réputation. Madagascar est comme ces hommes. Je connais cette île comme le fond de ma bourse quand elle est vide. J'ai relâché deux fois à Port-Dauphin, et à Nossy-Bay quand je naviguais sur le Solide de la maison Élysée Baux, capitaine Marchand; Dieu veuille avoir son âme!

—Il est mort?

—Non, il s'est tué… Je puis donc, citoyen Alcibiade, vous rassurer tout-à-fait sur Madagascar. Cette grande île a son bon côté comme votre femme, si vous en avez une. Ne craignez rien. Quand le moment viendra nous en parlerons. Le capitaine Marchand (que Dieu ait son âme)! me disait toujours: Sidore, quand tu verras des caquiers entre les tropiques, tu peux dire: Cette terre est habitable pour l'homme. Le caquier est un arbre qui produit des fruits rouges et d'une chair délicieuse qui craignent le mauvais air comme nous chrétiens. Je sais, à Madagascar, un coin où les caquiers sont aussi nombreux que les pins dans le bois de Cuges. C'est là que je déposerai mon pauvre fils Maurice et j'espère bien qu'il vivra…

—Permettez-moi de vous dire, interrompit Alcibiade, que je connais beaucoup le citoyen votre fils; c'est un jeune homme très-distingué, plus étourdi que coupable, et très-sobre de caractère, comme tous ceux qui ne jouissent pas d'une bonne santé. Donnez-moi des nouvelles toutes fraîches de ce pauvre Maurice Dessains? Comment se porte-t-il maintenant?

—Aussi bien que possible, grâce à Dieu! Les mêmes choses qui tuent les uns font vivre les autres. Toutes ces secousses l'ont ranimé. L'agitation du malheur boucane l'homme, comme disait Vilepran, le flibustier de Saint-Domingue; et quand nous sommes ainsi boucanés, l'âme ne trouve pas une brèche pour sortir de notre corps… Ce matin, j'ai questionné avec insouciance le médecin du bord sur la santé de quelques déportés, pour savoir des nouvelles de l'état de mon fils.

—Ce jeune homme, m'a-t-il dit d'un ton de prédicateur, a de précieuses ressources; il a des tubercules au poumon, c'est évident, mais il y a chez lui une vigoureuse réaction de jeunesse, qui, secondée par le changement d'air, cicatrisera les tubercules. Je pourrais même affirmer qu'il débarquera au port de Madagascar, en ne conservant de lui que son nom, comme cela est arrivé au navire Argo, qui, ayant été radoubé vingt fois dans la traversée, laissa en mer toute sa vieille charpente, et ne garda du départ que les quatre lettres d'Argo.

—Comment! dit Alcibiade, nous avons ici un docteur de cette force-là? j'en aurai soin… Continuez, citoyen, je veux savoir ce qu'a dit votre fils quand il vous a retrouvé ici.

Le marin fit un sourire dont la parole allait traduire la singulière expression.

—Vous n'avez donc pas lu, citoyen Alcibiade, l'ordre du jour que le capitaine a placardé au grand mât?

—Non. J'ai bien vu le placard; mais, comme j'ai six mois pour le lire, je ne me suis pas pressé.

—Diable! il faut lire les ordres du jour, citoyen Alcibiade: celui dont je vous parle défend à tous les hommes de l'équipage d'adresser la parole à un transporté, sous peine de mort.

—Comment, dit Alcibiade, vous allez voyager avec votre fils jusqu'au bout du monde, et il ne vous sera pas permis de lui dire un mot sans courir le risque d'être pendu à la grande vergue comme un forban!

—Ah! citoyen Alcibiade, les capitaines ne plaisantent pas. Ce sont des despotes et des tyrans, salés par l'air de la mer, et doublés en cuivre comme leurs vaisseaux; ce sont les martyrs du devoir: ils se pendraient eux-même s'ils se surprenaient parlant à un déporté par distraction.

—C'est incroyable, dit Alcibiade, que sous un régime de République…

—La République, interrompit le marin, n'existe que sur la terre et au ciel, mais en mer elle jetterait bientôt son bonnet par-dessus les mâts. En mer, il n'y a qu'une bonne tyrannie qui puisse nous donner la liberté. Moi, je suis marin, et je suis partisan du despotisme à bord.

—Ainsi, mon brave timonier, vous vous résignez à voir votre fils à distance pendant un mois?

—Sans doute… d'ailleurs j'ai juré d'être un modèle de bonne conduite…

—À qui avez-vous juré cela?

—Au premier consul.

—Vous connaissez le premier consul?

—Parbleu! il a servi avec moi en Égypte.

—Charmant! le marin… et le premier consul sait que vous avez un fils dans les cent trente déportés qui sont partis de Nantes et de Rochefort?

—Non, non, non, citoyen Alcibiade; jamais je n'aurais eu la force d'avouer à mon général la faute de Maurice;… mais j'ai profité de la protection que le premier consul m'accorde pour obtenir, en vingt-quatre heures, du ministre de la marine la place de pilote à bord de l'Églé. Dieu fera le reste. J'ai obtenu même la permission de rester à Madagascar, si cela me convient, et nous avons ici un pilote pour me remplacer…

—Ainsi quand vous rencontrerez, sur le pont, votre fils, vous ne lui parlerez pas?

—Oui, citoyen Alcibiade…

—Ce sera fort, pilote Brémond! Je n'ai pas l'honneur d'être père de quelqu'un comme Maurice, mais je sais bien qu'il me serait impossible de fermer ma bouche et mes bras devant un tel fils, d'ici à Madagascar.

—Citoyen Alcibiade, nous sommes, nous, de vieux républicains trempés dans les eaux de Syrie, comme des lames d'acier. On nous répète à chaque instant qu'il s'est trouvé à Rome un père qui a tué son enfant conspirateur. Il m'est encore plus facile de ne pas embrasser le mien, et de le traiter en inconnu pendant six mois. Mon sacrifice à la patrie est plus léger, n'est-ce pas?

—C'est juste, Sidore Brémond; je n'avais pas songé à Brutus; merci de la leçon.

—Soyez tranquille, je vous en apprendrai bien davantage, avec le temps, citoyen Alcibiade. J'ai fait deux fois le tour du monde. J'ai couru les mers avec d'Estaing, Lapérouse, Surcouf, Marchand et Brueys. J'ai parlé à tous ces grands hommes comme je vous parle à vous. Mon éducation, vous voyez, n'a pas été faite chez un maître d'école de village, et comme je ne suis pas né trop bête, ainsi que tout marin du Midi, j'ai profité des leçons de mes précepteurs. Vous verrez.

—Allons! dit Alcibiade, j'entre à votre école, et je viendrai m'asseoir sur ce banc tous les jours… de quelle manière pourrai-je payer vos leçons, mon cher pilote?

—Vous serez pendant toute la traversée le père de mon enfant. Vous n'appartenez pas à l'équipage, vous: il ne vous est donc pas défendu de parler à nos déportés. Eh bien! vous pourrez m'être utile et me rendre service tous les jours.

—De grand coeur, Sidore Brémond,—dit Alcibiade en serrant la main du pilote.

—Et pour commencer, poursuivit le marin, rendez-moi un premier service… Descendez à l'entrepont; passez, comme par hasard, devant la cabine n. 3; causez un instant avec Maurice, et revenez me donner de ses nouvelles. Je brûle de savoir comment il supporte la mer.

Alcibiade exécuta sur-le-champ l'ordre paternel avec beaucoup de délicatesse, et vint rendre ainsi compte de sa mission:

—J'ai vu Maurice; il dort dans sa cabine, et son sommeil paraît fort tranquille. J'ai bien regardé surtout son visage; rien n'y annonce la souffrance intérieure; toutes les lignes en sont calmes, et la respiration est douce, comme celle d'un enfant au berceau.

—Merci, merci, dit le marin en riant avec des larmes.

—Oh! la mer! la mer! quel médecin du bon Dieu! quand elle ne tue pas sur le coup, elle donne la force et la vie! le capitaine Marchand disait quelquefois: La mer guérit de tous les maux de la terre.

Il avait bien raison!… J'en ai tant vu de miracles comme celui-là!…
Vous l'avez connu bien souffrant, mon fils, n'est-ce pas, citoyen
Alcibiade?

—Je l'ai connu agonisant; mais je voyais dans ses yeux, qu'il y avait de la ressource chez lui.

—Excusez-moi si je vous accable de questions, les pères sont comme ça… Avez-vous connu les relations de Maurice avec une femme de la rue Mesnars?

—Oui, répondit Alcibiade, avec un violent effort.

—Qu'est-ce que c'est que cette femme-là?

—Cette femme… Oh! une très-bonne femme… une femme du monde… du grand monde… la citoyenne Lucrèce Dorio.

—A-t-elle été jugée comme complice de mon fils?

—Oh! la police a étouffé cette affaire. Avec les femmes, la police ne se gêne pas. On les emprisonne, et tout est dit. On économise ainsi les avocats et le papier timbré… La citoyenne Lucrèce Dorio est aux oubliettes… Quintidi dernier, avant de partir, j'ai fait encore une tentative pour découvrir cette pauvre Lucrèce. J'ai perdu mes pas.

—Mais pourquoi diable aussi les femmes conspirent-elles? C'est un métier d'homme, et encore il ne vaut rien.

—Lucrèce Dorio ne conspirait pas du tout, dit Alcibiade avec vivacité.

—Et pourquoi donc l'a-t-on arrêtée avec mon fils! Ces injustices sont, sans doute, ignorées du premier consul?

—En France, nous sommes encore un peu dans le chaos; tout n'est pas bien débrouillé. Aussi je vais à Madagascar pour donner le temps à la justice de se faire juste, et à l'horizon de se faire clair.

—Ah! dit le marin, en jetant les jeux vers l'échelle des écoutilles,—voilà une découverte à laquelle je ne m'attendais pas! Nous avons des passagères à bord!

—Il y en a même de fort jolies, dit Alcibiade… Elles viennent prendre l'air sur le pont.

—Elles paraissent bien tristes, ces pauvres femmes, dit le marin;—sont-elles déportées aussi?

—Non, dit Alcibiade avec embarras.—On est toujours triste quand on quitte son pays… La gaîté leur reviendra bientôt, j'espère… Me permettez-vous, mon brave pilote, d'aller causer un instant avec quelques-unes de ces passagères?

—Ah! citoyen Alcibiade, dit Brémond en riant, la traversée ne vous paraîtra pas longue, au milieu de cette cargaison.

Le jeune homme salua légèrement le pilote d'un double signe de main et de tête; comme pour lui dire:

—A bientôt.

Physionomie du bord.