VIII.

Il y a des idées secourables que Dieu nous envoie dans les situations désespérées, comme la planche que le naufragé trouve en pleine mer, quand ses bras de nageur ne fonctionnent plus.

Lucrèce fut soudainement illuminée par un rayon d'espoir, et sa figure, sa voix, sa pose prirent un caractère nouveau.

—Citoyen Georges Flamant, dit-elle avec un ton dédaigneux.

—Vous êtes libre dans vos actions, même chez moi. Ainsi, il vous est permis de brûler ces papiers, écrits par un enfant étourdi et peu dangereux.

—Et après?—demanda Georges, d'une voix émue.

—Eh bien! après, vous serez étonné d'avoir fait une bonne action contre vos habitudes.

—Voilà tout, Lucrèce?

—Vous êtes bien exigeant, citoyen…

Alors, si une bonne action ne vous suffit pas, vous en ferez une autre, vous mettrez Tullie en liberté.

—Ensuite?

—Ensuite, si vous prenez goût aux choses nobles et délicates, vous vous ferez honnête homme, quoiqu'un peu tard.

—Je ne m'attendais pas, Lucrèce, à trouver ici des leçons de morale et de vertu.

—Flamant, à côté de vous, je me crois un ange. Pardonnez-moi mon ambition.

—Lucrèce, vous avez des railleries charmantes, mais elles manquent d'à-propos; vous vous faites d'étranges illusions sur votre état… je ne suis pas venu ici pour écouter vos impertinences, mais pour vous éclairer… J'ai trois mandats d'arrêt dans ce portefeuille; le troisième est lancé contre vous. Un de mes agents est là dans votre vestibule, et la voiture qui doit vous conduire à la Salpêtrière vous attend au coin de la rue Mesnars… Vous connaissez maintenant mon pouvoir et votre danger… Avez-vous encore quelque sarcasme en réserve dans votre esprit?

—Citoyen Flamant, dit la jeune femme avec le plus grand calme.

—Vous avez admirablement combiné votre affaire; vous avez tout prévu: vous méritez de réussir. Une seule chose a échappé à votre intelligence; le plus rusé démon ne s'avise jamais de tout. Le rôle que vous jouez si bien n'est pas nouveau; vous refaites ce que mille autres ont fait avant vous, et avec succès, dans les dernières années de la Terreur. Une femme, poursuivie par la brutale passion d'un homme, se trouve compromise dans l'horrible position où je suis; pour sauver la vie des siens et pour se sauver elle-même, elle succombe: c'est inévitable, c'est obligé, c'est attendu. Eh bien, citoyen démon, je veux coudre une variation à cette histoire uniforme…. faites avancer la voiture de la prison: je vous suis, emmenez-moi.

La jeune femme se leva vivement, prit son manteau fourré, rabattit le capuchon de soie noire sur sa tête, et fit le signe résolu qui veut dire:

—Précédez-moi, je vous suis.

Flamant resta interdit, comme le pilote qui sur une mer unie trouve un écueil que la carte n'a pas prévu.

—Pauvre femme! pauvre étourdie!—dit-il après réflexion; vous ne savez donc point où va vous conduire ce premier pas que vous faites?

—S'il ne me conduit pas dans vos bras, j'accepte l'échafaud, répondit
Lucrèce d'un ton résolu et écrasant.

Pour modifier un peu l'héroïsme de cette réponse, l'historien est obligé de dire que la jeune femme comptait sur l'expédient secret dont nous avons parlé plus haut, et qui s'expliquera plus tard, comme l'exige l'intérêt du récit.

—Belle Lucrèce, dit Flamant, avec une voix où le fiel s'enduisait d'une couche mielleuse, vous consentez donc à quitter ce boudoir voluptueux, ces meubles de satin, ces lambris d'or, pour le cachot fétide, le grabat de paille des criminels? Vous consentez à mourir jeune, belle, adorée, à passer de votre lit de soie sur la planche de l'échafaud, et de la main qui vous caresse à la main qui vous tue? Réfléchissez, Lucrèce. Des femmes aussi jeunes, aussi belles que vous, et bien plus honorées, ont trouvé un peu de paille pour leur dernière couche, et pour dernier amant le bourreau!

—Eh bien, dit Lucrèce, voilà justement ce qui me donne la force et ce qui fait ma consolation. Vous n'aviez pas besoin de me rappeler ces glorieux exemples, je les savais par coeur, et j'y songeais en ce moment.

—C'est incroyable! dit Georges en frappant ses mains l'une contre l'autre.

Vraiment, je ne comprends pas…

—Ah! dit Lucrèce, vous ne comprenez pas! et moi, je vous comprends très-bien. Les hommes ont de singulières idées sur les femmes! Certes, je n'aurais garde de faire parade de ma pruderie et de ma vertu. J'ai été prodigue du bonheur que je puis donner aux autres, et je ne me repens pas d'une vie qui n'a rendu malheureuse que moi. Si un sourire de mes yeux, si un souffle de mes lèvres pouvait rendre la vie à un homme inconnu, tombé à mes pieds dans une agonie d'amour, je relèverais cet homme en lui disant: Vivez! Mais vous, Georges Flamant, s'il fallait choisir entre la première de vos caresses et le dernier coup de hache du bourreau, je n'hésiterais pas un moment: j'embrasserais la hache, et je vous repousserais. Voilà les femmes! Des hommes comme vous ne les comprendront jamais.

—Lucrèce,—dit Flamant, avec une voix agitée par une colère sourde, —de plus fières que vous se sont un jour humiliées. Vous êtes en mon pouvoir, comme une esclave. Votre état vous met en dehors de toute protection. La loi ne s'est occupée de vous que pour vous flétrir et vous inhumer de votre vivant. Vous n'avez pas même un nom, car celui que je vous donne ne vous appartient pas. Regardez autour de vous: il y a un désert et moi. Votre énergie de ce moment n'est qu'une colère folle. Trois nuits d'insomnie, un grabat de paille infecte et le régime du pain noir affaiblissent les plus forts et apprivoisent les plus fous. Lucrèce, nous nous reverrons. Aujourd'hui, vous refusez mon amour; demain, je vous accorderai ma pitié.

Flamant fit un geste brusque, et marcha vers la porte du salon.

—M'est-il permis, dit Lucrèce, d'écrire quelques lignes et d'apporter à la prison ce qui m'est…

—Rien ne vous est permis,—interrompit brutalement Georges. Suivez-moi.

Il ouvrit la porte et dit à l'agent qui se promenait dans l'antichambre:

—Ici, Jean Bon-OEil. Écoute. Tu garderas cet appartement toute la nuit.
Demain, au jour, nous viendrons apposer les scellés partout.

Jean Bon-OEil, espèce de lévrier, habitué à marcher sur deux pattes, entra dans le salon, ferma la porte, et, transi de froid comme tous les animaux de son espèce au mois de décembre, il s'étendit voluptueusement sur le tapis, devant les chenets, et s'endormit.

Flamant conduisait sa victime à la prison.

Le portier, se croyant enfin délivré des soucis de cette orageuse soirée, réfléchissait profondément dans sa loge, et se soumettait à un sévère examen, pour se demander s'il n'avait rien dit ou fait pour se compromettre aux yeux de la police, lorsqu'un violent coup de marteau asséné par une main despotique, ébranla le vestibule, comme un coup de foudre égaré au milieu de l'hiver.

La main qui tira le cordon tremblait sur ses cinq doigts.

Un homme entra, et sa respiration orageuse annonçait quel genre de voix allait éclater aux oreilles du portier.

—C'est ici que demeure la citoyenne Lucrèce Dorio?

Demanda le nouveau visiteur avec un organe de mistral.

—Oui, répondit le portier, toujours persuadé qu'on n'est jamais compromis par un monosyllabe.

—Au rez-de-chaussée?

—Oui.

Le nouveau venu se précipita vers la porte indiquée, l'ouvrit comme s'il l'eût enfoncée, et s'arrêta un instant sur le seuil, comme s'il eût été ébloui par le luxe merveilleux du salon où il entrait.

—Il n'y a personne ici? cria-t-il en avançant de deux pas.

À cette interrogation, qui aurait réveillé les morts comme une trompette de Josaphat, l'agent de police, endormi devant la cheminée, se leva nonchalamment et frotta ses yeux qui refusaient de s'ouvrir.

—Je suis Sidore Brémond, natif de La Seyne, dit le marin, et je viens ici chercher mon fils qui a changé de nom, comme tout le monde, et qui s'appelle Maurice Dessains.

Jean Bon-OEil regarda le marin avec un sourire de faune railleur, et s'assit en couvrant ses jambes longues et grêles des vastes draperies de sa redingote chamois.

Sidore Brémond poursuivit:

—J'ai attendu la réponse du citoyen préfet jusqu'à présent, à l'hôtel de l'Ancre-d'Or, et voici le billet que je reçois…….. «Votre fils, sous le nom de Maurice Dessains, est en ce moment chez la citoyenne Lucrèce Dorio, rue Mesnars, 1. S'il en est temps encore, faites-le sortir tout de suite et quittez Paris avec lui cette nuit même…»

—Eh bien!—continua le marin, en frappant l'épaule de l'agent de police, que dites-vous de cela?

Jean Bon-OEil haussa les épaules et poussa un rugissement sourd.

—Je crois que ce citoyen se moque de moi, dit le marin dans un a parte menaçant.

—Êtes-vous muet, citoyen?

Un râle strident courut entre les larges lèvres du limier de la police, et son regard, obliquement braqué sur le marin, prit une expression fauve qui était l'éclair d'un coup de foudre.

—Tu me menaces! dit le marin en dégourdissant son bras droit. Tu crois me faire peur avec ta face d'excommunié? J'en ai bien vu d'autres! Prends garde! j'ai la peau sensible et le poignet dur comme un cabestan. Si je te cueille entre mes deux doigts, je te fais faire un demi-cercle dans l'entrepont, et je t'envoie à tribord, comme une gargousse qui a perdu son boulet.

—Et moi! cria le sbire d'une voix sifflante, je t'arrête au nom de la loi.

Et il saisit vivement le collet de la veste bleue du marin.

—Ah! tu m'arrêtes! dit le marin; et moi je te coupe, avec un boulet ramé, comme un mât d'artimon.

Cela dit, Sidore Brémond étreignit le sbire dans ses deux mains, comme dans un étau, et le renversant dans toute sa longueur sur le tapis, il ajouta:

—Si tu fais un geste, je t'étends sous la cheminée, et je te rôtis des deux côtés comme saint Laurent… À présent, tu vas me répondre, et tout de suite….. Le citoyen Dubois, qui sait tout, m'a assuré que mon fils est ici. Donc il y est. Cette citoyenne Lucrèce Dorio est sa maîtresse, ou quelque chose comme ça: je le devine sans être sorcier. Je devine aussi que mon fils court de grands dangers avec dette citoyenne qui veut se faire épouser par lui, demain. C'est pour sauver mon fils de ce mariage que le préfet de police me lance ici comme une bombe; me voilà. Où est mon fils?

—Vous voulez le savoir?—dit Jean Bon-OEil, étouffé sous le genou du marin.

—Parle donc.

—Et quand vous le saurez, vous sortirez d'ici?

—Oui.

—Votre fils a été arrêté ce soir.

—Arrêté par qui?

—Par la justice.

—Quelle justice?

—La nôtre.

—Arrêté, pourquoi?

—Comme jacobin et conspirateur.

—Tu mens; c'est impossible…—Fais-moi parler à la citoyenne Lucrèce
Dorio…

—Elle est arrêtée aussi…

—Ne bouge pas, reste à l'ancre; je vais interroger le portier.

Le marin sortit du salon, et le portier, chassé du retranchement ordinaire des monosyllabes, finit par confirmer la triste vérité à Sidore Brémond.

Le malheureux père resta quelque temps immobile de stupeur.

Et, comme on lui fit observer qu'un étranger ne pouvait passer la nuit dans la maison, il se dirigea lentement vers la porte, et, quand il se trouva dans la rue, sa première idée fut de courir chez le citoyen préfet Dubois.

En ce moment, minuit sonnait à l'horloge de l'arcade Colbert.

Sidore Brémond secoua tristement la tête comme pour se dire à lui-même qu'une visite au préfet de police était impossible à une heure aussi avancée.

Il renvoya donc cette visite au lendemain.

Comme il se dirigeait vers la rue de l'Échelle, en passant dans la rue Traversière-Saint-Honoré, il s'arrêta pour prêter l'oreille à un groupe de nouvellistes que les patrouilles n'avaient pas encore dispersés.

—Je vous affirme, disait une voix, que le complot est tout royaliste.

La machine a été faite en Angleterre par le neveu de Demerville qui est un chouan reconnu.

—Eh bien! moi, disait un autre, je tiens de bonne source que le fils de l'ex-marquis de Soubrany et le frère de Romme, ont été vus avant hier rue de l'Amandier, dans la remise d'un charron…

—Qu'est-ce que ça prouve? Interrompit une voix impatiente,

—Moi aussi j'étais chez un charron avant-hier.

—Oui, continuait l'autre, mais tu n'as pas commandé à ce charron des roues creuses et une petite voiture suspecte, et tu n'as pas conspiré, toi, contre les thermidoriens, comme les Bourbotte, les Goujon, les Romme et les Soubrany.

—Il y a des uns et des autres comme au 13 vendémiaire, hasardait timidement quelqu'un.

—Pas du tout, remarquait un homme instruit.

Au 13 vendémiaire, il n'y avait que des royalistes, et la preuve c'est que les trois colonnes qui marchaient sur la Convention étaient commandées par deux généraux vendéens, Lafont et Dahican.

—C'est juste! observèrent plusieurs voix.

—Cependant un commissaire de police vient de me dire,—observa un nouveau venu, qu'on a arrêté ce soir des hommes de tous les partis, et même des femmes.

—Allons donc, des femmes! dirent quelques voix d'incrédules.

—Oui, des femmes! continua l'autre; j'ai vu la police entrer rue Mesnars, 1, et en sortir avec deux prisonniers: une femme, une femme superbe! et un jeune homme, maigre et pâle, qui avait une tournure aristocrate comme un fils d'émigré.

Sidore Brémond n'eut pas la force d'en entendre davantage.

Il essuya deux larmes qui brûlaient ses joues, et leva les yeux au ciel, comme font tous les marins du Midi aux heures d'angoisse.

Puis il reprit lentement le chemin de l'auberge de l'Ancre-d'Or.

La transportation.