XI.

L'Eglé eut bientôt à subit la chance commune à tous les vaisseaux qui sortent d'un port quelconque avec une brise favorable.

La mer est presque toujours tranquille au rivage, comme pour séduire les voyageurs; on s'embarque sur la foi de cette promesse azurée; on rêve une traversée merveilleuse, une promenade à voiles sur un océan qui s'est fait lac dans sa vieillesse, et qui a renoncé à sa vieille haine contre les coquilles à trois-mâts.

Puis tout-à-coup, le soleil se couvre la face, l'eau prend une teinte livide, le navire se plaint, les toiles frissonnent, les mâts pleurent, les pavillons et les flammes ont des accès de folie, et on entend des voix qui dirent: Voilà un grain!

Un grain! quel petit mot pour une si grande chose!

C'est la tempête inévitable, c'est l'insurrection des gouttes d'eau, la bataille des vagues et des hommes.

C'est le formidable phénomène que la science met sur le compte du vent, et qui est produit, peut-être par de puissantes éruptions volcaniques, ensevelies au fond des abîmes de la mer, et dont le Vésuve et l'Etna ne sont que d'innocents échantillons, des miniatures de cabinet.

Le pont de l'Eglé, balayé par le vent et argenté par l'écume des vagues, n'est plus habitable que pour les matelots.

Passagers et passagères gardent leurs cabines, et prient Dieu.

La tempête a cela de bon qu'elle humilie l'incrédulité.

Il y avait, à bord, quelques déportés encyclopédistes, qui traitaient Robespierre de réactionnaire, parce qu'il reconnaissait l'Être suprême dans une loi insérée au Moniteur; eh bien! ces philosophes, réunis dans le club flottant de l'Eglé, priaient Dieu comme les autres, et ne s'en cachaient pas. Il est fâcheux que les écrivains athées du XVIIIe siècle n'aient pas navigué.

Il était facile de nier Dieu sur le quai des Théatins et dans la rue
Guénégaud, quand il n'y avait pas même une barque pour descendre à
Saint-Cloud.

Les mauvais jours succédaient aux mauvaises nuits.

L'Océan s'obstine dans ses colères et dans sa vieille rancune contre les vaisseaux et les marins.

L'Océan a peut-être raison; il a ses habitants qu'il garde, et il veut que la terre garde les siens, et comme il ne vient jamais se promener dans nos vallons et sur nos montagnes, il s'indigne quand il voit la terre se promener sur lui.

Cependant, lorsqu'on s'approche du tropique, on trouve des vents légers et tièdes, des flots cléments, des régions sereines.

C'est le domaine du soleil; les vagues somnolentes ont perdu leur énergie; le démon des tempêtes, vaincu par le feu du ciel, expire de langueur au fond des abîmes.

L'Océan se change en miroir et en lac où se regarde et se baigne le soleil.

Tant que dura cette série d'ouragans, le peuple de l'Eglé ne se montra point sur le pont.

Le pilote et Alcibiade n'eurent que de rares et courtes entrevues.

Le devoir enchaînait l'un au gouvernail et l'autre à la couchette de
Maurice.

Cependant, comme une succession de tempêtes a son bon côté quelquefois, l'Eglé, emportée par les ailes des vents et les cimes des vagues, avait franchi des distances énormes; la première ligne du tropique fut coupée dans le dernier de ces élans de l'agile corvette.

Un soir, après le coucher du soleil, le vent tomba comme un tyran épuisé par sa violence; la mer se nivela comme une plaine de saphir, et les étoiles se clouèrent au firmament avec un éclat et une prodigalité inconnus dans les nuits brumeuses du Nord.

L'été se révéla soudainement, avec les splendeurs et les parfums de ses nuits.

Il n'y eut pas de transition; nous, sédentaires habitants des villes, nous sommes obligés d'attendre les beaux jours, un calendrier à la main.

Mais un vaisseau a l'heureux privilège, au milieu de l'hiver, de déployer ses voiles et de courir à la conquête de l'été.

En ce moment, les juges du 14 nivôse 1801 traversaient le Pont-au-Change pour aller juger les pâles humains.

Le thermomètre de l'ingénieur Chevalier les glaçait avec douze degrés au-dessous de zéro.

Tous les déportés avaient envahi l'esplanade de la poupe, et ils contemplaient, dans un religieux silence, cette nature révélée spontanément, et qui les entourait de lumière, de parfums, de chaleur, d'harmonies, de caresses, sous un ciel tissu d'or et semé des arabesques de Dieu.

La mer, si orageuse la veille, ressemblait à une femme qui, après avoir soumis à de formidables épreuves son amant, le récompense par des trésors d'extases.

Toute la vie que la création porte en elle semblait pleuvoir du haut des mâts, et suivre les ailes du vaisseau, avec le murmure mystérieux qui s'exhale de toutes les lèvres de l'Océan.

Cette caresse immense qui étreint l'homme, dans une nuit des tropiques, acheva la résurrection de notre jeune déporté Maurice Dessains.

Il était là, lui aussi, spectateur enivré de toutes ces augustes merveilles.

Il se sentait vivre pour la première fois; il aspirait avec des lèvres altérées ce baume divin qui lui rendait la jeunesse avec ses joies intérieures et ses beaux rêves de long avenir.

Une voix humaine qui se serait élevée en ce moment eût été comme l'insulte de l'esclave au triomphe de Dieu.

Le choeur invisible des voix de la nuit chantait les grandeurs de la création, et aucune bouche n'osait interrompre l'hymne des étoiles et de la mer.

Ainsi s'écoulaient sur le pont du vaisseau ces premières heures de ravissement.

Nul, parmi les conviés, ne quitta la place de ce festin que Dieu servait à quelques hommes, et tous s'endormirent sous les tentes des mâts, en attendant que le soleil, avec le premier baiser de ses rayons, vînt les réveiller comme un officieux ami.

Maurice, en ouvrant les veux, vit à son côté le jeune passager qu'il n'avait pu reconnaître la veille.

Et comme la familiarité s'établit naturellement tout de suite entre deux voyageurs sur mer, ils avaient échangé quelques phrases et s'étaient bientôt serré les mains, comme d'anciennes connaissances de Paris et de la rue Mesnars.

—Pauvre femme!—dit Maurice, qu'elle doit souffrir! Je viens de faire un rêve bizarre…

—Comme tous les rêves, dit Alcibiade.

—Il me semblait, poursuivit Maurice, que j'étais assis, là-bas, sur la corniche de la poupe, devant une mer qui charriait des étoiles, comme ces fleuves qui charrient des grains d'or. J'éprouvais une joie ineffable à sentir ma respiration libre et ma poitrine inondée de fraîcheur: c'est la première fois qu'un rêve me donne cette volupté. La voûte du ciel était sombre, comme si toutes les étoiles fussent tombées dans la mer. Je ne voyais rien, je n'entendais rien autour de moi, et je m'écoutais vivre avec délices, comme l'égoïste anachorète de l'Océan. Puis, après un intervalle dont l'horloge des rêves ne mesure pas la durée, j'ai prêté l'oreille à une voix douce qui montait de la mer et disait mon nom. Une femme, immobile comme une statue, s'est élevée lentement jusqu'à moi, comme si la mer l'eût aidée dans cette ascension. J'ai reconnu le visage de Lucrèce; son corps se perdait dans des nuages d'étoffes de toutes couleurs; elle regardait fixement, et avec tristesse, le pont du navire, sans se tourner un instant vers moi; puis elle a étendu les bras, comme pour désigner du doigt quelque chose. Un cri aigu est sorti de ses lèvres, et ce cri m'a réveillé.

—Citoyen Maurice, dit Alcibiade, je vous trouve si bien portant ce matin, que je crois pouvoir, sans danger pour vous, causer de la belle Lucrèce, puisqu'elle vous poursuit encore dans vos rêves, et qu'elle prolonge la rue Richelieu jusqu'à l'équateur… Voyons, parlez-moi avec franchise, aimez-vous encore cette femme d'un amour sérieux?

—Est-ce que tout amour n'est pas sérieux, citoyen Alcibiade?

—Hélas! non, mon cher Maurice… Je crois que vous avez étudié profondément le Contrat social, la théorie d'Anacharsis Clootz et la Constitution de l'an VIII, mais que vous avez négligé l'étude de l'amour… On aime une femme de plusieurs manières. Nous l'aimons pour elle, pour nous, pour nos amis, pour nos rivaux, pour le public, pour notre orgueil, pour nos sens, pour ses vertus, pour ses vices, pour ses qualités, pour ses défauts, et quelquefois nous ne savons pas nous-mêmes pourquoi nous l'aimons. Maurice, excusez mon indiscrétion, elle a un but honorable, et vous en serez convaincu plus tard. Pouvez-vous me préciser la nuance d'affection qui vous entraîne vers Lucrèce, et vous fait tremper votre plume dans l'encrier du tropique pour lui écrire à la rue Mesnars?

—J'aime Lucrèce comme Saint-Preux aimait Julie, comme Torquato aimait Éléonore, comme Chénier aimait Camille. Je crois toujours qu'il n'y a pas deux manières d'aimer.

—C'est que, voyez-vous, citoyen Maurice, dit Alcibiade, je tiens à vous voir guéri radicalement à la poitrine et au coeur, au physique et au moral; c'est pour cela que je vous parle ainsi. Puis, si je suis content de vous, je vous promets une récompense que le roi le plus puissant ne pourrait vous accorder.

—Quelle récompense?—demanda Maurice, en ouvrant démesurément ses grands yeux noirs.

—Ah! c'est encore mon secret, trop curieux jeune homme… Avez-vous un frère ou une soeur?

—Non, dit tristement Maurice.

—Eh bien! si je vous, disais, si je vous prouvais qu'ici, à bord de ce navire, parmi cette colonie de passagers, vous avez un frère ou une soeur que je puis mettre dans vos bras à l'instant même, vous croiriez-vous récompensé?

—Oh! ne me donnez pas ces illusions cruelles, citoyen Alcibiade; ne me parlez pas de récompenses impossibles; je serai sincère avec vous sans condition.

—Lucrèce est votre premier amour?

—Oui.

—Vous n'avez jamais aimé d'autre femme?

—Jamais… Est-ce qu'on aime deux femmes dans sa vie, citoyen
Alcibiade?

—Mais oui, assez souvent même.

—Quand on est veuf?

—Avant.

—À quel parti odieux ces hommes parjures appartiennent-ils?

—Au parti du genre humain.

—Alcibiade, vous calomniez!

—Quand on calomnie l'univers, on ne calomnie personne… Enfin, dites-moi, je vous prie, dites-moi quelle est votre opinion sur Lucrèce Dorio?

—C'est une femme digne de respect.

—Ah!

—Comment, ah!

—C'est juste, Maurice, j'ai eu le tort de faire cette exclamation. Un homme doit respecter toutes les femmes, et surtout celles qui veulent s'affranchir du respect. Ne faisons rougir personne de ses vices; cela décourage et empêche le retour à la vertu.

—J'aime à croire, dit Maurice d'un ton sec,

—Qu'aucune de ces paroles obscures ne regarde Lucrèce, et que vous ne faites aucune allusion…

—Oh! je parle en général, dit Alcibiade d'un ton léger, le spectacle de la mer rend méditatif et sentencieux. Je laisse tomber des aphorismes dans l'eau.

—Citoyen Alcibiade, c'est moi, maintenant, qui vous demande de la franchise, et surtout de la clarté… Si j'étais sur le point d'épouser Lucrèce Dorio, et si je demandais un conseil à votre expérience et à votre amitié, que me répondriez-vous?

—Je vous répondrais sur-le-champ: Maurice, ne vous mariez pas.

—Et pourquoi?

—Parce qu'on ne doit jamais conseiller à un ami de se marier. Dans le mariage le plus pacifique, il y a toujours une tempête, comme celle que nous venons de subir, et alors on se brouille avec l'ami qu'on a conseillé; quelquefois on se bat en duel avec lui, et on le tue pour s'éviter d'être tué; cela s'est vu très-souvent.

—Alcibiade, dit Maurice avec impatience, vous éludez mes questions avec un art diabolique… Voici la dernière que je vous fais: Vous connaissiez Lucrèce avant moi, que pensez-vous de cette femme sous le rapport de la conduite, du caractère et des moeurs?

—Lucrèce est une femme adorable, et voilà son défaut capital; c'est une déesse: voilà son tort. Si vous l'épousiez, elle ne vous demanderait pas un salon, elle exigerait un temple; il faudrait mettre un piédestal dans sa corbeille de noces. Ce serait la coquetterie passée à l'état olympien. Après le mariage, on ne recevrait pas de visites, chez vous, mais des adorations; les bouquets seraient des encensoirs; les compliments, des hymnes; les saluts, des génuflexions; les plafonds, des coupoles. Son mari serait un grand-prêtre qui n'aurait jamais le loisir de regarder seulement en face la divinité, au milieu de la cohue d'adorateurs qui obstrueraient l'autel. Voulez-vous essayer du métier de pontife conjugal; essayez, vous dirai-je, mais vous n'aurez pas assez de vos yeux pour surveiller tant de lévites et tant de chérubins acharnés contre votre repos de mari.

Maurice appuya son coude sur le parapet du navire et sa tête sur sa main, et parut absorbé dans ses réflexions.

—Alcibiade, dit-il, après une longue pause, j'aime trop cette femme pour examiner ce qu'il y a de faux ou de vrai dans le portrait que vous m'en faites. Je conviens cependant que tout ce que j'ai vu dans les habitudes intimes de Lucrèce donnerait quelque crédit à vos paroles, en faisant la part de leur exagération… Au reste, que suis-je en ce moment?… un malheureux! un déporté! un vagabond!… Est-ce bien le moment de songer à un avenir qui ne peut jamais être à moi?

—Voilà de la sagesse! dit Alcibiade… Voilà les bonnes réflexions qu'inspire le spectacle de la mer et de l'infini! La folie est un bagage qu'on laisse sur la terre… Et maintenant, je vous ai promis une récompense, et je tiendrai ma parole… Maurice, la santé vous est revenue, et si vous avez de la tendresse et de l'amour à dépenser, je leur enseignerai une destination… Maurice, votre père est vivant, et vous le verrez!

En ce moment l'image de Lucrèce s'évanouit devant Maurice, et ses yeux, son visage, son geste exprimèrent un ravissement qu'aucune parole ne saurait rendre, aucun pinceau ne saurait saisir.

Il essaya de parler, mais il ne trouva rien d'assez digne pour exprimer l'allégresse qui éclatait dans son coeur.

—Maurice, ajouta Alcibiade; quand le moment sera venu, je vous rendrai votre père. Ceci est un secret entre nous. Ayez foi en ma parole. On ne ment pas, quand une frêle planche vous sépare de l'abîme de l'Océan. Ce que je vous dis est donc la vérité. Pas un mot de plus. Descendez à votre cabine, et continuez-vous le repos salutaire de la dernière nuit.

Pendant cet entretien, un marin, assis au pied du grand mât, regardait, avec des yeux humides, le jeune Maurice, et ne perdait pas un de ses gestes et de ses mouvements.

C'était un père qui se réjouissait de son fils, comme la mère dont parle le Livre Saint [6].

[Note 6: Matrem filiorum lætantem.]

Mer calme, coeur agité.