XII.
La rencontre de Maurice et de Louise sur le pont de la corvette était inévitable, comme on le pense bien.
Il y eut d'abord, de part et d'autre, une stupéfaction sans pareille, comme si deux morts se retrouvaient vivants.
Les demandes et les réponses se croisèrent entre leurs bouches avec une vivacité qui n'attendait jamais les dernières syllabes.
Louise mit pourtant plus de lenteur à expliquer sa trop mystérieuse présence à bord de ce navire.
Il est vrai que la candeur de Maurice était toujours prête à s'accommoder d'un motif quelconque, ce qui enlevait aux explications de Louise leurs plus scabreuses difficultés.
Au reste, Alcibiade, qui avait prévu cette rencontre, avait aussi dicté à Louise un rôle qui sauvait la délicatesse de la jeune femme, sans trop s'éloigner de la vérité.
Louise dit à Maurice que, dégoûtée de la vie depuis ses derniers malheurs, elle avait accepté les secours d'un parent, et qu'elle allait dans quelque colonie anglaise, où elle espérait vivre du travail de ses mains.
Cette rencontre portait avec elle son péril.
Maurice avait voué depuis longtemps à Louise une affection fraternelle, et, sans doute, il se refusait à l'idée d'élever ce doux sentiment à la hauteur de l'amour.
D'ailleurs, Louise était dans cette phase du veuvage où l'austère robe de deuil semble exclure toute profane affection.
Maurice se sentait donc à l'aise à côté d'une femme qu'il regardait plus que jamais comme sa soeur.
La rencontre se réduisait au bénéfice d'une liaison intime, mais chaste, commencée dans une mansarde et continuée sur le pont d'un navire.
C'était un incident providentiel qui allait adoucir les ennuis d'une longue traversée, à la plus grande satisfaction de tous deux.
Cette réflexion fut faite simultanément par Louise et Maurice, tant elle était naturelle, et leur premier entretien ne roula que sur ce sujet.
Voyager ensemble, se voir tous les jours, assister au coucher du soleil, au lever des étoiles, au spectacle de l'Océan, aux manoeuvres du vaisseau, associer enfin leur amitié mutuelle dans toutes les peines et toutes les joies que cette vie maritime leur promettait à tous deux.
Quel charme dans ce rêve qui, chaque jour, devait s'épanouir en consolante réalité!
Sidore Brémond et Alcibiade assistèrent de loin à cette première entrevue de Maurice et de Louise, et ils s'en réjouirent, en songeant qu'il y avait là une diversion heureuse dont le résultat, quel qu'il fût, devait amener la guérison morale de notre jeune déporté.
Aussi le père et l'ami se promirent-ils bien de favoriser par leur absence, et de toute autre manière, tous les développements de cette chaste union, de cette fraternelle amitié.
Il est vrai que le marin et Alcibiade, beaucoup moins candides que Maurice, hasardèrent sur le dénouement une opinion qu'auraient partagée beaucoup d'hommes expérimentés.
L'Églé passait la ligne et voguait avec une lenteur qui ressemblait à l'immobilité.
Toutes les voiles avaient beau se cotiser pour recueillir un souffle, le souffle était mort.
Les longues flammes pendaient le long des mâts comme des peaux de serpents exposées au soleil par un naturaliste.
Le pavillon tombait lourdement de la poupe et traînait sa frange dans l'eau.
La mer ressemblait à une plaine de saphir toute coupée de lames d'or.
C'était comme un désert sans bornes sur lequel on s'attendait toujours à voir passer les étincelantes caravanes des ambassadeurs du soleil.
Une rosée de lumière flottait dans l'air et couronnait d'une auréole la cime des mâts, en distillant sur les toiles ses teintes splendides.
Cependant une fraîcheur suave montait de la mer au pont du vaisseau, comme l'éventail agité devant la face d'un émir.
Les matelots, dispensés du travail par la léthargie de l'Océan, dormaient sous les tentes avec une volupté qui se laissait lire sur leurs visages, et leurs lèvres ouvertes aspiraient au vol cette haleine exquise qui sortait, par intervalles, des profondeurs de la mer, entre deux horizons embrasés.
Louise avait adopté une place à l'écart, sur le pont, où elle s'occupait, par contenance, d'un travail à l'aiguille qui lui permettait de se livrer à toutes les distractions.
Sa toilette de bord brillait par une négligence adorable; cependant, par une coquetterie si naturelle qu'elle était innocente, aucun des charmes de la jeune femme n'était perdu pour le plaisir des yeux.
La robe de serge noire s'échancrait très-bas, au dessous de la racine du col; les manches absentes laissaient à découvert deux bras charmants, dont l'éblouissante nudité trouvait son excuse dans les ardeurs intolérables du tropique; il était facile de voir que, toujours à cause du climat équinoxial, la jeune femme avait réduit son ajustement à sa plus indispensable simplicité; la robe accusait la beauté du corps, sans aucune fraude clandestine, ainsi que cela se voit, ou plutôt ne se voit point, dans les pays septentrionaux, où la rigueur du climat accumule les étoffes intérieures avec une menteuse profusion.
Au centre de ce foyer d'atmosphère lumineuse et flottante, aucun rayon n'était plus éblouissant que le visage de Louise, et l'azur du ciel de l'équateur n'était pas aussi doux au regard que la nuance de ses yeux.
Partout cette merveille de beauté gracieuse aurait commandé l'adoration; mais, sur le pont d'un navire, dans ces zones, berceau de l'amour; et sous l'obsession de ce démon du midi qui brûle le corps et l'âme, la beauté de Louise était un écueil plus terrible que le roc à fleur d'eau, relevé par Davis sur ces mêmes parages de l'équateur.
Maurice luttait avec insouciance devant ce péril, et à chaque instant, il s'apercevait que l'amitié courait risque de changer de nom, et que le doux mot de soeur qu'il adressait d'abord à Louise, se refusait à sortir de ses lèvres, comme un mensonge.
Un soir, au moment où le soleil couchant déchaînait une fraîche brise sur les voiles plombées du navire, Maurice dit à la jeune femme:
—Il me semble que le vent se lève, j'ai vu remuer les boucles de vos cheveux, et votre tête est immobile sur votre travail.
—Tant mieux! dit la jeune femme, en jetant un regard rapide par dessus le bord, et le ramenant à son aiguille. Il serait temps de marcher un peu. J'ai une crainte qui va vous faire sourire, citoyen Maurice.
—Quelle crainte?
—Écoutez. Puisque notre vaisseau ne marche pas, il me semble qu'il pourrait se faire qu'il ne marchât plus. Le vent arrive de la terre, dit-on, et la terre est si loin, qu'il n'a pas la force d'arriver jusqu'à nous.
—Eh bien! dit Maurice, quel grand malheur voyez-vous à cela!
—Belle demande! Si le vaisseau ne marchait plus, faute de vent, nous serions obligés de passer toute notre vie en pleine mer.
—Je ne demande pas, mieux,—dit Maurice en souriant,—jamais je n'ai connu un monde meilleur que celui qui m'entoure. Ce vaisseau est le seul endroit habitable que je connaisse. Mes jours heureux ont commencé ici, entre les deux tropiques. En débarquant que trouverai-je? À coup sûr ce que j'ai quitté à mon départ, c'est-à-dire des hommes, des passions, des haines, des vengeances, enfin cette chose inhumaine qu'on appelle l'humanité. Ici je ne désire, je ne redoute rien. Je suis content de la veille, et si je ne la regrette pas aujourd'hui, c'est que je suis sûr qu'elle recommencera demain. J'aimerai cette petite brise, tant qu'elle jouera, comme un doigt invisible dans la soie d'or de vos cheveux; mais je ne l'aimerai plus si elle monte aux voiles de ce vaisseau.
—Parlez-vous sérieusement, citoyen Maurice! Vous consentiriez à rester ici, comme dans une île plantée de trois mâts, sans voir autre chose que les oiseaux de passage, qui se perchent sur les vergues et disparaissent quand ils se sont reposés?
—Oh! certes, oui, j'y consentirais de grand coeur. Je suis prêt à signer un bail perpétuel. J'ai pris à bord de si douces habitudes, que mon coeur se déchirera quand il faudra les quitter.
—Quelles habitudes?—demanda Louise avec une naïveté qui commençait à se faire fausse.
—Mais il me semble que vous les connaissez,—dit Maurice avec une voix qui commençait à se faire émue;—je passe toutes mes journées auprès de vous, et je n'ai même jamais donné un regard à ces oiseaux de passage dont vous venez de me parler.
—Citoyen Maurice,—dit Louise en souriant,—regardez là-haut… le vent monte aux voiles. Les flammes remuent. Il y de petites rides sur la mer. Votre désir ne sera pas exaucé. Je sens que nous marchons. Voyez comme l'eau change de couleur… Regardez donc, citoyen Maurice, le soleil qui nous fait ses adieux… Vous n'aimez donc pas voir le coucher du soleil aujourd'hui?
—Non.
—Quel non sec!… et pourquoi, citoyen Maurice?
—Parce que la nuit va tomber, et qu'un ordre du capitaine veut que les passagères descendent à l'entrepont quand la nuit est venue… Si, au moins, il y avait ici, comme partout, un long crépuscule; mais la nuit tombe lourdement sur la ligne de l'équateur avec le dernier rayon du jour.
—Y a-t-il une raison pour cela?—demanda Louise en feignant de n'avoir pas saisi le côté mystérieux de la colère de Maurice contre la nuit.
—La science trouve toujours des raisons pour expliquer les phénomènes, et quand la science a vu qu'il n'y avait pas de crépuscule sous l'équateur, elle a prouvé qu'il ne devait peint y en avoir.
—Voilà la nuit! dit Louise en se levant avec vivacité.
—Vous descendez, Louise?
—Il le faut bien… toutes les passagères ont déjà disparu… Adieu, citoyen Maurice, à demain.
—Adieu, Louise… maintenant je vais regarder les étoiles, puisque je n'ai plus rien à regarder sur le pont.
Maurice ne resta pas longtemps dans l'attitude de contemplation qu'il avait prise après le départ de la jeune femme; une main tomba sur son épaule; il se retourna et vit Alcibiade, habillé de blanc de la tête aux pieds, comme un planteur.
—J'ai travaillé tout le jour dans ma cabine—dit Alcibiade avec un sérieux forcé—et je viens respirer aux étoiles un instant avec vous.
—C'est vrai!—dit Maurice avec embarras—je ne vous ai pas rencontré une seule fois, il me semble, sur le pont. De quoi vous occupez-vous?
—Oh! d'une bagatelle… d'un mémoire que je veux envoyer à l'Académie des sciences.
—Un mémoire sur quoi?
—Sur le phénomène de l'eau de l'Océan, dans les régions de l'équateur.
—Vous avez remarqué un phénomène? demanda naïvement Maurice.
—Oui, et depuis trois jours ce phénomène m'absorbe. J'ai découvert que l'eau sur laquelle nous marchons ou pour mieux dire sur laquelle nous ne marchons pas, est une eau presque douce, et qu'elle n'a ni bitume ni sel. J'en ai causé avec le capitaine, qui ne sort jamais de sa chambre, lui, et le capitaine m'a dit que demain nous nous enfermerions dans le laboratoire de chimie, et que nous soumettrions à une analyse minutieuse dix pintes d'eau de mer. Voulez-vous assister à cette expérience, Maurice? cela vous amusera sans doute; que diable! il faut bien faire quelque chose pour charmer l'ennui de ce calme plat.
—Mais,—dit Maurice, toujours plus embarrassé,—je suis très-ignorant de ces choses-là… Je ne vous serai pas d'une grande utilité… Ennui pour ennui, j'aime mieux m'ennuyer sur le pont que dans un laboratoire.
—Au fait, vous avez raison, Maurice. Moi, j'ai commencé, il faut que j'aille jusqu'au bout. J'aurai terminé mon mémoire après-demain, et ensuite… ensuite—ajouta-t-il d'un air épanoui et en se frottant les mains,—je me livrerai à un amusement pour me récompenser de mon travail.
—Ceci est plus acceptable, dit Maurice.
—Ah! justement, poursuivit Alcibiade, c'est la seule chose où je refuse un associé.
—Laissez-moi réfléchir, citoyen Alcibiade.
—Épargnez-vous la peine de réfléchir sous l'équateur, il fait trop chaud. Je vais vous dire la chose… Maurice, laissez-moi vous dire deux mots, bien bas à l'oreille… J'ai découvert au fond de mon coeur, le premier germe d'une passion.
—Dans quel genre?
—Genre féminin! belle demande! connaît-on une autre passion, à mon âge, et sur le domaine de Vénus Aphrodite, pour parler encore un peu la langue du Directoire défunt…
—Vous avez un amour à bord?—dit Maurice, avec une émotion qu'il ne s'expliquait pas bien.
—Oui.
Maurice trembla et s'affermit sur ses pieds, comme si le tangage et le roulis l'eussent pris à l'improviste, après le calme plat.
—Ah! vous aimez une femme du bord!—dit-il en riant faux.
—Que voulez-vous,—poursuivit Alcibiade, en se dandinant comme un marquis de comédie,—il faut bien que j'en finisse avec l'ennuyeuse vie de garçon! La révolution m'a forcé d'être une antithèse vivante, j'accepte mon destin. Je suis né gentilhomme et la République m'a fait roturier; je suis né riche et la banqueroute m'a ruiné; je suis né Parisien et la fantaisie va me faire Malgache; je suis né célibataire, il faut que l'amour me fasse mari.
—Vous vous mariez! dit Maurice toujours plus agité.
—À l'arrondissement de Madagascar, c'est décidé. Ce sera un antithèse de plus. Je ne suis pas veuf, et j'épouse une veuve.
—Une veuve!—répéta Maurice comme un écho sépulcral;—il y a donc des veuves ici?
—Il y a des veuves partout. Ce n'est pas une veuve du Malabar que je veux épouser! mais une blanche blonde, une Européenne charmante comme la douceur, belle comme la grâce, divine comme la volupté. Je vous dirai son nom demain. Adieu; je vais travailler à mon mémoire sur la nature des eaux de l'Océan équinoxial.
Maurice, foudroyé de stupeur, s'incrusta sur la poupe du vaisseau, où il resta immobile comme la poulaine voisine qui figurait l'Églé.
FIN DU PREMIER VOLUME.
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Coulommiers.—Imprimerie de A. MOUSSIN.